LIVRE XVI
jeudi malin la nouvelle par un courrier extraordinaire, et celui-ci fut la portera notre Révérend Père, auquel le pape une demi-heure après envoya la lettre même que la République lui en écrivait, et les cardinaux vénitiens Bragadin, Ottoboni' et Vidman vinrent ensuite lui en faire leurs conjouissances avec des démonstrations d'une joie inconcevable et d'une affection extrêmement tendre. »
Le reste de la lettre est une répétition de la précédente au provincial de Lyon, et elle rapporte en latin ce que Sa Sainteté dit à leur Père Général : Pater generalis, guis plus Lietatur de tam felici nuntio: an nos, an dominatio vestral Mais ce n'est pas peu que celui qui a écrit cette lettre ait reconnu sans hésiter que leur rétablissement dans Venise était nécessaire pour les garantir des maux que les prétendus jansénistes leur faisaient souffrir en France, et qu'ils appellent une cruelle persécution, quoique ce fût une très grande charité de découvrir leurs erreurs à tout le monde pour en faire concevoir une juste horreur et en arrêter le cours.
La République de Venise n'épargna point aussi ses civilités au cardinal Lugo, qui lui avait écrit pour la remercier du succès de cette affaire; et elle lui fit cette réponse :
« L'efficace désir et les pressantes instances de Sa Sainteté pour le rétablissement des Pères Jésuites en notre État demandaient bien la résolution qui s'en est suivie, de laquelle nous avons d'autant plus de satisfaction que nous apprenons par la lettre de Votre Eminence illustrissime qu'elle lui a été chère et agréable, et nous espérons que les mêmes Pères répondront à la juste attente que l'on en a, et que, dans le désir que nous avons de donner à Votre Eminence illustrissime des marques plus expresses de l'estime que nous faisons de ses favorables inclinations, qu'elle témoigne avoir en notre endroit, et de ses grands mérites, nous souhaitons que Dieu la comble de toutes sortes de bonheur. »
Mais rien n'était comparable au bref du pape qui, s'étant rendu caution pour les Jésuites, les délices de son cœur, jusqu'à y engager, ainsi que nous venons de le voir, toute la ville de Rome, se chargea lui-même de leurs actions de
1. Pierre Ottoboai (1610-1691), évêque de Brescia et cardinal, fut élu pape en 1689 sous le nom d'Alexandre ViH.
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grâces, par ce bref daté du 25 de janvier, qui était le jour même de l'arrivée ducourrier*.
Le général des Jésuites fit valoir ce bref par une lettre circulaire qu'il en écrivit à toute la société pour leur faire concevoir toute l'étendue de cette grâce, qui était aussi considérable dans sa manière que dans la substance de la chose même. Il commanda par l'avis des assistants, à chaque prêtre de sa compagnie de dire six messes, et à ceux qui n'étaient pas prêtres, six couronnes*, pour demander à Dieu la conservation du pape. Il leur enjoignit aussi de prier pour la république de Venise. Enfin il les avertit tous, de la part de Sa Sainteté, de se conduire avec toute la modération possible dans les marques extérieures de leur joie pour ce succès, et particulièrement dans la composition des oraisons et des vers. Mais ils ne profitèrent de cet avis qu'autant que les Jésuites en étaient capables, et après une si heureuse conquête, ils crurent ne devoir plus donner à l'avenir aucune borne à leur vengeance pour l'humiliation de ceux qui les considéraient moins qu'ils ne l'étaient par le pape.