Ardiives des affaire étrangères
ratifier la déclaration secrète que vous avez signée sans ordre et sans pouvoir, et même contrairement à ce que vous saviez de ses intentions. Sa Majesté a désiré vivement l'accession de Sa Majesté Timpératrice de Russie au traité de Versailles, comme un nouveau moyen de contribuer à la réunion. Elle l'a désirée, de concert avec rimpératrice-reine qui, à prendre la chose dans ' son véritable point de vue, y est la principale intéressée... Mais ce ne pouvait jamais être aux dépens de l'ancienne amitié qu'elle a pour la Porte-Oltomane, encore moins de son honneur qui, aussi bien que celui de l'impératrice de Russie, se trouverait extrêmement compromis si cette déclaration subsistait.
« Que l'acte reste secret ou non, il n'est pas moins contraire à la droiture et à l'honnêteté publique. Ce n'est point parce qu'il peut devenir public que Sa Ma* jesté ne le ratifie point, c'est parce que Fhonneur, qui préside à toutes ses résolutions, ne lui permet pas de le faire.
« Les sentiments de Sa Majesté sont sincères ; elle veut de bonne foi tout ce qui peut contribuer à la satisfaction de l'impératrice de Russie, et cette princesse en reçoit des preuves dans toutes les occasions... Plus les vertus de cette princesse sont éclatantes, plus elle doit sentir le prix de la probité à laquelle le souverain, ainsi que les particuliers, doit tout sacrifier, lorsqu'on lui propose quelques démarches incompatibles avec ce qu'elle exige. La déclaration dont il s'agit étant constamment opposée à la bonne foi et aux usages établis parmi les nations policées, le Roi a une trop haute opinion des sentiments élevés de l'impératrice de Rus-
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sie, et rend trop de justice à ceux de ses ministres, pour n'être pas persuadé que cette princesse ne sera pas blessée du refus que fait Sa Majesté de ratifier cette déclaration, et qu'elle en aurait porté le même jugement que Sa Majesté, si vous aviez exposé cette affaire dans son véritable jour.
c Je vous envoie donc, monsieur, la ratification seulement de T acte d'accession. C'est à\ous à réparer la faute qui a été faite dans cette affaire. Si M. le comte d'Esterhazy vous a induit à signer, je suis bien persuadé qu'il vous aidera de tout son pouvoir pour faire accepter cette ratification simple, etc.. »
Le chevalier d'Éon raconte que ce fut lui et Iwan Iwanowitz Schwalow, le favori officiel d'Elisabeth, rattaché depuis peu aux intérêts de la France, qui tirèrent le pauvre Douglass et l'alliance de ce mauvais pas. L'article secrétissime fut déchiré après un rude assaut livré par le chevalier d'Éon en personne au puissant Bestucheff, trépignant et écumant de rage : querelle, dit le chevalier d'Éon, qui n'amusa pas peu Cimpiratrice et Iwan Iwanowitz Schwalow.
Bestucheff était vaincu sans retour.
Fidèle à ses instincts de ruse, le grand-chancelier ne rompit point cependant avec le petit secrétaire d'ambassade par lequel il se voyait battu. Il se réconcilia même avec lui en apparence, car nous lisons dans une^épêche du chevalier Douglass, annonçant l'heureuse issue de la bataille à M. Rouillé :
« 26 mai 1757.
« Monseigneur,
« .... Dans le moment que M. d'Éon était sur son départ, le chancelier le manda pour lui dire un dernier adieu, et pour lui remettre une marque de la bienveillance de Sa Majesté l'impératrice, et de la satisfaction qu'elle avait de sa conduite pendant son séjour ici. Je le chargeai de recevoir tout ce qui lui serait offert avec les témoignages de la plus respectueuse reconnaissance et de sensibilité, pour le procédé particulier du ministre dont il a su gagner l'estime et l'amitié, ainsi que des plus distingués de cette cour. Son Excellence le chancelier lui remit en eflTet 300 ducats de la part de l'impératrice, et il accompagna le présent de termes et d'expressions si énergiques, que je charge M. d'Éon de vous rapporter mot à mot toute la conversation, et une autre qui Tavait précédée...
c Je suis, etc..
a Le chevalier Douglass. »
Clioisi spécialement pour porter à Versailles l'accession sans restriction d'Elisabeth, avec un plan de la campagne dressé à Saint-Pétersbourg, le chevalier d'Éon rencontra à Biàlestock, le marquis de L'Hospital qui allait en Russie remplacer le chevalier Douglass; puis à Vienne, le comte de Broglie qui se rendait à son ambassade de Pologne, et remit en passant à Marie-Thérèse un plan de la même campagne, dressé en France par le maréchal d'Estries. Pendant que le secré-
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taire d'ambassade conférait avec le chef de la politique occulte de Louis XV, arrive à Vienne la nouvelle de la victoire de Prague, gagnée le 6 mai par les Autrichiens sur le roi de Prusse. Il repart, vole, culbute, se casse la jambe, se fait panser, continue sa route et précède de trente-six heures le courrier expédié par le prince de Kauniiz, premier ministre de la reine, au prince de Staremberg, son ambassadeur en France ; c'étaient deux victoires qu'il venait annoncer à la fois.
Touché de ce zèle intrépide, Louis XV envoya à son messager éclopé son chirurgien particulier, avec une gratification sur le trésor royal, un brevet de lieutenant de dragons et une tabatière d'or ornée de son portrait garni de perles.
Un vieillard Tonnerrois, plus qu'octogénaire, existant encore en 1836, pour qui les souvenirs du chevalier d'Éon formaient une sorte de poésie rétrospective, nous racontait, il y a quelques années, qu'il avait porté et engagé lui-même, pour le chevalier d'Éon, l'auguste tabatière avec son royal portrait... au Mont-de- Piété !!!...
< En même temps que l'acte de réunion d'Elisabeth au traité de Versailles, le chevalier d'Éon avait apporté avec lui un document précieux, dont il dut la découverte à ses investigations dans les archives les plus secrètes du palais des tzars.
Ce document, dont tout le monde a parlé depuis, dont l'existence était connue, mais que nul ne possédait et n'a pu reproduire, fut remis confidentiellement par le chevalier d'Éon, avec un travail spécial sur la
Russie, entre les mains de Tabbé de Bernis, ministre de» affaires étrangères, et celles de Louis XV lui-même, en 1757. « C'est une copie littérale, dit-il, du testament laissé par Pierre le Grand à ses descendants et successeurs au trône moscovite. » Cette communication nous a paru, nous ne dirons pas seulement de la plus haute curiosité, mais encore de la plus haute gravité historique et politique. Loin de s'être amoindrie avec les années passées, l'importance en a grandi, pour ainsi dire, avec les temps actuels. Cette pièce contient un exposé général des vues du fondateur de l'empire russe, dévoile ses immenses prévisions, ses gigantesques espérances, et révèle le plan de la route tracée par Pierre, qui doit conduire au rêve colossal édifié dans l'avenir par le cerveau qui avait réalisé de si sublimes choses dans le présent. Il n'y avait , comme on le verra , que la tête d'un Pierre I*' qui pût engendrer un pareil rêve. L'homme et la pensée sont à la taille l'un de l'autre.
Voici cette pièce, dont nous regrettons que le chevalier d'Éon ait abrégé les considérations préliminaires :
COPIE DU PLAN DE DOMINATION EUROPÉENNE , LAISSÉ PAR PIERRE LE GRAND A SES SUCCESSEURS AU TRÔNE DE LA RUSSIE, ET DÉPOSÉ DANS LES ARCHIVES DU PALAIS DE PÉTERHOFF, PRÈS SAINT-PÉTERSBOURG.
« Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, Nous, Pierre', empereur et autocrateur de toute la
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Russie, etc., à tous nos descendants et successeurs au trôoe et gouvernement de la nation russienne.
« Le grand Dieu de qui nous tenons notre existence etootre couronne, nous ayant constamment éclairé de ses lumières et soutenu de son divin appui, etc. »
Ici Pierre V établit que, d'après ses vues, qu'il croit celles de la Providence, il regarde le peuple russe appelé, dans l'avenir, à la domination générale de l'Europe. Il fonde cette pensée sur ce que, d'après lui, les nations européennes sont arrivées, pour la plupart, à un état de vieillesse voisin de la caducité, ou qu'jelles y marchent à grands pas; d'oii il suit qu'elles doivent être facilement et indubitablement conquises par un peuple jeune et neuf, quand ce dernier aura atteint toute sa force et toute sa croissance. Le monarque russe regarde cette invasion future des pays de l'occident et de l'orient par le nord, comme un mouvement périodique arrêté dans les desseins de la Providence qui a ainsi régénéré, dit-il, le peuple romain par l'invasion des barbares. Il compare ces émigrations des hommes polaires au flux du Nil qui, à certaines époques, vient engraisser de son limon les terres amaigries de l'Egypte. Il ajoute que la Russie, qu'il a trouvée ri'vière et qu'il laissera fleuvey deviendra, sous ses successeurs, une grande mer destinée à fertiliser l'Europe appauvrie, et que ses flots déborderont malgré toutes les digues que des mains affaiblies pourront leur opposer, si ses descendants savent en diriger le cours. C'est pourquoi il leur laisse les enseignements dont la teneur suit, et qu'il recommande à leur attention et à leur
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observation constante, de même qne Moïse avait re* commandé les Tables de la loi au peuple Juif.
« Entretenir la nation russienne dans un état de guerre continuelle, pour tenir le soldat aguerri et toujours en haleine : ne le laisser reposer que pour améliorer les finances de TÉtat, refaire les armées et cboi* sir les moments opportuns pour Tattaque. Faire ainsi servir la paix à la guerre, et la guerre à la paix, dans rintérét de l'agrandissement et de la prospérité croissante de la Russie.
« Appeler par tous les moyens possibles, de chez les peuples les plus instruits de TEurope^ des capitaines pendant la guerre et des savants pendant la paix, pour faire profiter la nation russe des avantages des autres pays sans lui faire rien perdre des siens propres.
« Prendre part en toute occasion aux affaires et démêlés- quelconques de TEurope^ et surtout à ceux de UAllemagne, qui, plus rapprochée, intéresse plus directement.
« Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et des jalousies continuelles; gagner les puissants à prix d'or ; influencer les diètes, les corrompre, afin d'avoir action sur les éleetions des rois ; y faire nommer ses
partisans, les protéger, y faire entrer les troupes ras»» siennes, et y séjourner jusqu'à Foceasion d'y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines opposent des difficultés, les apaiser momentanément en morcelant le pays, jusqu'à ce qu'on puisse reprendre ce qui aura été donné.
« Prendre le plus qu'on pourra à la Suède^ et savoir 3e foire attaquer par elle pour avoir prétexte de la stt^u guer. Pour cela, l'isoler du Danemarck et le Danemarck de la Suède, et entretenir avec soin leurs rivalités.
« Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d'Allemagne pour multiplier les alliances de famille, rapprocher les intérêts, et unir d'elle-même l'Allemagne à notre cause en y multipliant notre influence.
« Rechercher de préférence l'alliance de l'Angleterre pour le cooimerce, comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous pour sa marine, et qui peut être le {dus utile au développement de la nôtre. Échanger nos bois et autres productions contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres des rapports continuels, qui formeront ceux de ce pays à b navigation et au commerce.
c S'étendre sans relâche vers le nord, le long de la
Baltique, ainsi que vers le sud, le long de la mer Noire.
< Approcher le plus possible de Gonstantinople et des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres continuelles, tantôt au Turc, tantôt à la Perse ; établir des chantiers sur la mer Noire; s^emparer peu à peu de cette mer, ainsi que de la Baltique, ce qui est un double poini nécessaire à la réussite du projet; bâter la décadence de la Perse; pénétrer jusqu'au golfe Persique; rétablir» si c'est possible, par la Syrie, l'ancien commerce du Levant, et avancer jusqu'aux Indes, qui sont l'entrepôt du monde.
« Une fois là, on pourra se passer de l'or de l'Angleterre.
« Rechercher et entretenir avec soin l'alliance de l'Autriche; appuyer en apparence ses idées de royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre elle, par-dessous main, la jalousie des princes.
« Tâcher de faire réclamer des secours de la Russie par les uns ou par les autres, et exercer sur le pays une espèce de protection qui prépare la domination future.
« Intéresser la maison d'Autriche à chasser le Turc de l'Europe, et neutraliser ses jalousies lors de la con-
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quête de Gonstantinople , soit en lui suscitant une guerre avec les anciens États de l'Europe , soit en lui donnant une portion de la conquête, qu'on lui reprendra plus tard.
a S'attacher et réunir autour de soi tous les Grecs désunis ou schismatiques qui sont répandus, soit dans la Hongrie, soit dans la Turquie, ^oit dans le midi de la Pologne; se faire leur centre, leur appui, et établir d'avance une prédominance universelle par une sorte de royauté ou de suprématie sacerdotale : ce seront autant d'amis qu'on aura chez chacun de ses ennemis.
« La Suède démembrée, la Perse vaincue, la Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées par nos vaisseaux, il faut alors proposer séparément et très-secrètement, d'abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partager avec elles l'empire de l'univers.
« Si l'une des deux accepte, ce qui est immanquable, en flattant leur ambition et leur amour-propre, se servir d'elle pour écraser l'autre ; puis écraser à son tour celle qui demeurera, en engageant avec elle une lutte qui ne saurait être douteuse, la Russie possédant déjà en propre tout l'Orient et une grande partie de l'Europe.
« Si, ce qui n'est point probable, chacune d'elles rc-
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fusait Toffre de la Russie, il faudrait savoir leur susciter des querelles et les faire s'épuiser Tune par l'autre. Alors, profitant d'un moment décisif, la Russie ferait fondre ses troupes rassemblées d'avance ssr l'Allemagne, en même temps que deux flottes considérables partiraient l'une de la mer d'Azof et l'autre du port d'Archangel, chargées de bordes asiatiques, sous le convoi des flottes armées de la mer Noire et de la mer , Baltique. S'avançant par la Méditerranée et par l'Océan, elles inonderaient la France d'un côté, tandis que l'Allemagne le serait de l'autre, et ces deux contrées vaincues, le re^te de l'Europe passerait facilement et sans coup férir sous le joug,
• c Ainsi peut et doit être subjuguée l'Europe ! •
c Cette communication, dit le chevalier d'Éon, fut traitée sans importance par les ministres de Versailles; on en jugea les plans impossibles et les vues chimériques. En vain de mon lit de douleur je rédigeai et j'envoyai des mémoires particuliers au roi, à M. le maréchal de Belle-Isle, àH. l'abbé de Bernis, à M. le marquis de L'Hospital, qui venait d'être nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg , en remplacement du chevalier Douglass, et enfin à M. le comte de BrogUe, ambassadeur en Pologne, pour leur déclarer que l'intentioii secrète de la cour de Russie était, à la mort imminente d'Auguste III, de garnir la Pologne de ses troupes pour s'y rendre maîtresse absolue de l'élection du roi futur, et s'emparer d'une partie de son territoire, conformément au plan de Pieue le Grand ; toutes mes ouvertures
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forent considérées sans attention sérieuse, parce que sans doute elles venaient d'un jeune homme ; mais on éprouve en ce jour (1778) les funestes effets de la prévention que Ton eut alors cbntre mon âge ^ »
1. Ces paroles sont presque textueUement reproduites dans la Vie politique du chevaUer (T^ofi, publiée en 1779, par Lafortelle, sardes notes da cheralier lui-même.
D'Éon ayait aussi transmis une copie du testament de Pierre I*' au comte de Choiseul, alors à Vienne, car nous trouvons dans ses Lettres it Mémoires imprimés une lettre du comte, qui lui éc^it de Vienne, le S6 novembre 1760 : • J*ai reçu en même temps. Monsieur, les différeotes lettres que tous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 11 et le 36 du mois passé, ainsi que Vhistoire de Pierre le Grande dont je vous remercie. »