‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 37 sur 102 · Archives des affaires étrangères · texte numérisé non relu

Archives des affaires étrangères

5, Archives des affaires étrangères.

Je lui mande de garder tous les papiers chez lui, cachetés, jusqu'à ce qu'il revienne à Paris, pour le petit voyage qu'il se propose de faire tous les ans.

« Signé : Louis.

Par cette double manœuvre, Louis XY parait à tous les événements, et se prémunissait d'un côté contre l'attaque et de l'autre contre la défaite.

Aussitôt qu'il fut prévenu de la conspiration formée contre lui, le chevalier d'Ëon prit différentes mesures. La première fut de mettre à l'abri d'un coup de maio ses papiers, dont une partie, la plus précieuse, fut en-fouie, et l'autre confiée à son parent et ami Carlet de la Rozière, que, par une idée assez bizarre, il fit partir aussitôt pour la France. De cette façon, il était sûr que les exempts qui allaient arriver à Londres ne le saisiraient pas. Cette espèce de jeu de barres une fois organisée, et toutes précautions prises, il convoqua ses parents, amis et domestiques, et s'en composa une véritable garde, prête à recevoir et à traiter rigoureusement les alguazils de la police parisienne, quand ils se présenteraient.

Mais la cour de Saint-James rejeta la demande d'extradition présentée par M. le comte de Guerchy , et refusa de prêter la main à son expédition. Profondément découragé, le comte se décida à proposer une capitulation à son adversaire. Mais telle est la terreur qu'inspire l'invincible dragon, qu'à son seul aspect le parlementaire, envoyé par l'ambassadeur, est pris d'une véritable panique, et s'enfuit avant d'avoir entendu la réponse à la demande qu'il est venu présenter. Le che-

valier d'Éon répondit donc lui-même en ces termes au comte de Guerchy :

LB CHEVALIER d'ÉON AU COMTE DE GUERCHY

« Londres, le i*' décembre 1763, à 6 beures du matin.

« Monsieur,

« M, Prémarets, votre envoyé, s'est enfui hier au soir si vite de chez moi, qu'il ne m'a pas donné le temps d'achever la lecture de la lettre de Votre Excellence, qu'il m'avait apportée, ni celui de parler. Je lui ai cependant proposé de se mettre à table, et de boite avec nous de mon vin de Tonnerre; mais une fausse peur s'est emparée de tous ses membres, et il a voulu s'enfuir absolument. Quoique dragon, je ne suis pourtant pas si diable que l'on veut me faire noir, et si Votre Excellence pouvait lire dans mon cœur, elle verrait que j'ai la conscience très-pure et très-blanche, quelque extraordinaire que puisse lui paraître ma conduite ; elle y lirait tous mes anciens sentiments d'amour et de respect pour votre ami, M. le duc de Praslin, et verrait que je ne suis pas aussi fou que vous voulez bien le faire accroire et le publier.

« Pour ce qui regarde les papiers du roi, que vous me demandez. Monsieur, c'est en vérité, le cœur serré de douleur, que je suis forcé de dire à Votre Excellence, que je ne puis avoir l'honneur de les lui remettre sans un ordre exprès du roi, et je vous prie d'en faire part à ma cour. Si vous avez cet ordre en bonne forme, ayez la bonté de me l'envoyer par mon ami, M. Monin; il me

eonnatt depuis longtemps^ et il doit savoir qu'à Tordre de mon maître, non-seulement je ^urai obéir , mais me faire tuer, s'il le faut. J'estime ma vie quatre sous, et ces quatre sous^ je les donne aux pauvres. Si, pendant le peu de temps qu'il faut à Votre Excellence pour avoir l'ordre du roi, elle a besoin, pour son service de quelques papiers, je lui en donnerai des expéditions, et tous les éclaircissements qui pourront dépendre de moi.

« Ne précipitez pas, Monsieur, votre jugement, et ne me condamnez pas encore, ravenir pourra mieux vont inêtruire. Je vous réitère ma prière d'être bien persuadé que je n'ai jamais eu envie de manquer à H. le duc de Praslin, ni à Votre Excellence; mais souvenez-vous que je suis très-déterminé à le faire, si vous persistez tonjours à vouloir me forcer jusque dans les retranchements de mon devoir, de l'honneur, de l'équité et de la liberté. Souvenez-vous aussi que saint Pierre, dormant sur le inont des Olives, reçut ce reproche de son maître r Spmtnn quidem promptus esU caro verb infirma. Ainsi donc, je vous prie. Monsieur le comte, de me laisser dormir tranquille dans la plaine de Londres, où j'at* tendrai de pied ferme les espions que l'on a fait venir contre moi* . « J'ai l'honneur d'être, etc. »

, Le pauvre comte de Guerchy, battu sur tous les points, se décida à annoncer au roi ce nouvel échec.

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