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LE PEUPLE ET LE PAYS

Dans presque tous ces villages, il y avait des musulmans dont je visitai les mosquées, et avec lesquels j'eus de longs entretiens. 11 en fut de même entre Tyen-tsin et Pékin. Les musulmans étaient dans le ravissement de voir un Européen connaissant l'arabe et leurs livres. Le monothéisme les rapprochait extrêmement de nous. Ainsi, au bout du monde, je me trouvais en pays de connaissance; je puis presque dire au milieu d'amis.

Le fleuve que je côtoyais, humble et petit par le volume de ses eaux, n'est cependant pas moins célèbre dans l'histoire qu'il n'est important de nos jours. C'est par son canal que s'écoulait jadis le fleuve Jaune, le fleuve par excellence, le Xo (Ho). Ce grand fleuve eut plus tard deux bras, puis le bras septentrional fut délaissé, conservant seulement le nom de fleuve du Nord, que de plus petits cours d'eau se donnent aussi. Par les anciens canaux qu'avait suivis le grand fleuve, par celui de la rivière I et de son principal tributaire, par celui d'un petit affluent septentrional, enfin, un canal nouveau fut ouvert par la main des hommes, sous la dynastie des Mongous Yuen et pour l'approvisionnement de leur capitale, Ta-tb-, qui est le Pékin actuel. Ce canal passe à Tyen-tsin, le port céleste, ville nouvelle, aujourd'hui chef-lieu d'un fs, ou district; wey, ou forteresse seulement, sous les Min (1), et se termine à peu près à Tî.fi (Toung tcheou), l'arrivée, après avoir passé àYan-tsun, le villagedes saules, etàMa-tao. le port. Depuis quelques années, le canal entre Tyen-tsin et le Sud s'est envasé, les

(I) C'est aux Min probablement que remonte aussi la construction des premiers ouvrages de Ta-kou. Entre 1560 et 1566, les Japonais ravagèrent le Chan-toimg, envahirent le Kyafi-nan et la Corée, et inspirèrent à la cour de Pékin des craintes très-sérieuses. Dans un numéro du journal de la capitale [Kin-pao), du commencement de 1833, on voit que des navires européens s'étant montrés dans le golfe, le gouverneur de Pékin a été ebargé d'un rapport sur la défense du fleuve, et a conclu à l'inutilité de fortifications nouvelles. Je crois que les défenses de Ta-kou et de la côte ont été remises en état et complétées seulement après le traité de 1858.

Plusieurs forts semblables à ceux de Ta-kou existaient entre Sin-xo et Tyen-tsin. Une carte dressée par San-ko-lin-sin, et que je vis plus tard, montre qu'un grand nombre d'ouvrages de cette nature avaient été élevés dans la partie orientale du Tcbi-li, entre la grande muraille et le Pei-xo.

Le canal entre ces deux villes est Irès-fréquenté en temps ordinaire. Par une confusion singulière, dont l'armée n'a pas la responsabilité et sur laquelle le général en chef ne tarda pas à être éclairé, un canal différent fut pris, au départ de Tyen-tsin, pour le canal que notre matériel eût du suivre, et reconnu innavigable. Nous faillîmes être ainsi privés d'une route d'eau que tous les habitants de Tyen-tsin et des centaines de bateliers pouvaient indiquer aux interprètes, et qui était portée sur la carte de la province dressée par d'Anville et sur un grand nombre de cartes locales très-détaillées, de façon à prévenir toute confusion. J'avais moi-même ces cartes; mais j'étais loin de soupçonner une erreur dont je n'ai eu connaissance que beaucoup plus tard. Les missionnaires de Tcbi-li, sur lesquels on comptait peut-être pour ces renseignements, ne se montrèrent qu'à la fin de la campagne et ne pouvaient être d'aucune ressource.

Nous avions avec nous deux autres missionnaires, le père Delamarre, homme d'une grande érudition chinoise. et l'abbé Duluc, fait prisonnier et décapité par les Chinois. Malheureusement, ces deux hommes distingués avaient jusque-là vécu très-loin de la province dans laquelle nous portions la guerre.

arrivages ont pris la voie de mer, et gagnent Tyen-tsin par le fleuve, en passant à Ta-kb-, Si-U- et Ko-kb (1).

Tyen-tsin et Tbfi sont donc à Pékin ce que le Havre et Rouen sont à Paris. Tyentsin et ses faubourgs couvrent environ 500 hectares et peuvent compter de 120 000 à 150 000 habitants; Tbfi doit avoir à peu près la même population.

Tyen-tsin s'ouvrit devant nous. J'y entrai moi-même avant l'armée, et je n'y ren- , contrai ni visages hostiles, ni malveillance déguisée, ni méfiance, ni réserve. Une maison très-convenable fut mise à ma disposition, ainsi qu'une dizaine de serviteurs que je rétribuai honorablement et qui me servirent avec zèle et fidélité, par l'homme d'affaires du chef des marchands de sel (2), Tiiiaii, qui, dans des temps difficiles, avait offert huit millions de francs à l'empereur, et reçu en échange les honneurs du premier rang de la hiérarchie chinoise.

Un plénipotentiaire chinois était arrivé, et l'on traitait avec lui. De jour en jour, cependant, l'aspect de la ville changeait; au milieu d'un peuple ami, on ne pouvait trouver ni domestiques, ni voitures, sans avoir recours à des menaces. L'ordre de nous tout refuser avait été donné, et le peuple effrayé se soumettait. Le vice-roi, dont la résidence naturelle était à Pao-tin fs, capitale du Tuii-li, nous avait rejoints à Tyentsin, et n'en bougeait pas. Un jour, j'avais eu besoin d'une voiture de plus, et je n'avais pu en trouver à vendre : il ne me fallut pas longtemps pour obtenir l'explication que je devinais. Je fis alors une chose dont je n'avais aucun droit : je me rendis au palais du vice-roi, et j'y laissai ma carte de visite chinoise, sur laquelle j'avais fait

(1) On peut transcrire tous ces noms d'une autre manière, mais il faudrait éviter de les défigurer : d'écrire sin-ko, par exemple, au lieu de sin-xo ou sin-ho, et 1ang-ko au lieu de tang-kou. Il faudrait surtout s'abstenir de fabriquer des noms tels que leantz, qui n'ont jamais pu être chinois. Tan ici veut dire chaussée; pei tan, chaussée du nord; kou écrit comme kou, vendre, par la clef idéographique de l'eau; et la phonétique kou, ancien, paraîtrait signifier au moins dans le dialecte local un étang, un marécage; tan kou, si kou, ta kou, signifieraient alors : étang de la chaussée, étang de l'ouest, grand étang. C'est, du reste, le nom même du Pei-xo, que plusieurs cartes désignent sous le nom de Kou et de Tchen-kou ou véritable Kou, par opposition, sans doute, à un autre Kou qui prend sa source près de Tsun-xica (Tsun-hoa) et se jette dans la mer près de Pei-tan (Peh-tang). Tsim ( pas dans tsun-xwa) et irou signifient village; xo-si-icou, village à l'ouest du fleuve. Je ferai remarquer encore qu'on dit aujourd'hui Tchi-li , et non Peï-tchi-Ii ou Pe-tchi-li, c'est-à-dire Tchili du Nord, dénomination usitée seulement alors qu'on pouvait, dans le langage de la conversation, nommer deux Tchi-li, c'est-à-dire deux provinces principales, contenant chacune une capitale ou une semi-capitale de l'empire.

(2) Tyen-tsin est le centre de l'administration des fermes du sel, qui versent au trésor 30 millions de francs chaque année, d'après, du moins, l'annuaire impérial. Tchaîi, qui a le titre de Pae-chaîî kan-tsoun, fait ses versements entre les mains du yen-yuan , directeur général des fermes du sel, qui, comme rang, est son inférieur. Il y a encore à Tyen-tsin, en fait d'officiers importants, un tsoufi-piïï (officier général du deuxième rang, première classe), et un lao-tay. A Toufi-tcheou, il y a deux vice-rois (tsouïï-tou), l'un Mantchou et l'autre Chinois, chargés des greniers impériaux , et un tao-tay.

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