‹ Mémoires sur la ChineChapitre 26 sur 220 · PREMIERS PROJETS · texte numérisé non relu

PREMIERS PROJETS

auprès de ceux qui avaient quelque spécialité des renseignements plus étendus et de plus de valeur. Ces renseignements m'étaient souvent livrés par écrit; je les faisais alors analyser, je les discutais, je les soumettais à un examen critique et j'en notais brièvement les principaux traits. N'ayant pas le temps de m'arrêter longtemps sur chaque sujet , je l'avais bientôt quelque peu perdu de vue : l'enlèvement de mes papiers fut en conséquence une grande perte pour moi. Je pus, lorsque je fus rendu à la liberté , malgré un grand affaiblissement physique et une certaine lassitude morale, reprendre mes travaux. J'avais pour plusieurs mois perdu l'usage de mes mains, mais le général de Monlauban ayant bien voulu autoriser mon frère , capitaine au 102e de ligne, à résider avec moi à ïyen-tsin et à me suivre à Chang-hai, je pus écrire par sa main comme je lisais déjà par les yeux de mon lettré. Sans son dévouement, sans son zèle, sans son inaltérable complaisance pour un frère dont l'état maladif ne rendait pas la société très-agréable et dont les dictées étaient plus longues que récréatives , cet ouvrage n'existerait pas; mais le soin de ma santé ne me permit pas de résider longtemps encore en Chine. Je dus mettre quelque hâte dans mes recherches ; je fus obligé d'en abandonner une partie ; il y eut des points même que j'avais complètement élucidés avant d'être pris et sur lesquels je restai privé de toute lumière. Je citerai entre autres l'administration des salines, dont j'avais eu tous les comptes sous les yeux, de même que les papiers et les notes de plusieurs agents du gouvernement et de plusieurs des municipalités dont nous avions traversé le territoire. Quand nous repassâmes par les mêmes villes et les mêmes villages, plusieurs étaient abandonnés de leurs habitants ; mes informateurs ne se retrouvaient plus; les papiers et les livres étaient brûlés ; la guerre avait fait le vide autour de moi.

J'avais compté visiter plusieurs provinces et résider quelques mois à Pékin après la paix; l'empire pouvait alors, sur une grande partie de son étendue, être parcouru sans danger. Je me proposais de m'attacher un certain nombre de lettrés intelligents, à chacun desquels j'aurais assigné un certain ordre de recherches : ainsi, dans chaque district que j'aurais traversé, j'aurais pu ouvrir une enquête administrative, industrielle, agricole, religieuse, militaire. J'ai la confiance que je n'eusse point rencontré d'obstacle sérieux et qu'on n'eût jamais essayé de me tromper, si ce n'est sur quelques rares questions, telles que celle de la population, questions que je n'eusse jamais décidées sur des témoignages officiels.

Je voulais, à Pékin, acquérir sur l'administration générale de l'empire et sur les hommes qui la dirigent des renseignements nets et complets. Je voulais aussi nrinstruire là, comme plus tard dans les savantes provinces de Kyan-SK et de Tuiô-kyan , de ce qui concerne l'histoire et les antiquités de la Chine; rien n'était plus facile :

les savants chinois sont plus empressés que nous-mêmes à chercher de nouveaux enseignements ; partout et toujours je les avais trouvés désireux de converser avec moi, et prêts à me faire part de leur savoir en échange des renseignements que je pouvais leur fournir sur le reste du monde et des explications que je leur donnais de quelques ouvrages spéciaux accompagnés de nombreuses planches , de divers atlas et surtout de l'atlas physique de Jolmston, dont la vue suffisait à leur faire comprendre que si notre éducation et notre science différaient des leurs , elles étaient loin de leur être inférieures.

Depuis une trentaine d'années il a été publié en Chine, par des Chinois d'un rang élevé, un grand nombre d'ouvrages conçus sur le plan même des nôtres, mis autant que possible au niveau de nos découvertes. C'est en grande partie à l'aide de ces travaux que j'ai fait le mien, et j'aurai plus d'une fois occasion d'en parler. Le goût de ces recherches nouvelles est devenu assez général dans la classe éclairée. Les efforts tentés par un gouvernement aveugle pour en dégoûter ses agents ont échoué, comme cela devait être, et tel de ces ouvrages, écrit par le gouverneur du Fo-kyen, a été revu en épreuves et accompagné de préfaces par le vice-roi de Fo-kyen et de Tiuôkyah et par les deux premiers magistrats de la province de Fo-kyen. C'est à Pékin que se réunit l'académie des Xan lin. Cette académie d'antiquaires et de littérateurs est peu versée dans les choses d'Europe , mais renferme des hommes trop habitués à l'étude pour n'être pas désireux d'acquérir des connaissances nouvelles. Parmi les membres de cette académie, on compte les plus grands personnages de l'empire, mais on compte aussi des savants plus modestes et très-pauvres. J'ai la conviction qu'il m'eût été facile d'obtenir leur collaboration, et que le gouvernement chinois n'eût mis aucun obstacle à des recherches poursuivies au grand jour, sans danger pour l'État, agréables même à l'orgueil des maîtres d'un empire si ancien et si vaste.

Ce qui éloigne de nous les Chinois, c'est notre ignorance de tout ce qui les concerne; ils ne se rendent pas compte de ce que nous pouvons savoir du passé de notre petit monde ; ils constatent seulement que les hommes que nous leur présentons comme nos agents, et qui paraissent éminents parmi nous, ne savent rien de la Chine et n'en veulent rien apprendre. Pour que les deux races se comprennent, il faut que toutes deux travaillent à combler l'abîme d'ignorance qui les sépare ; il faut que la Chine apprenne l'Occident, et que l'Occident apprenne la Chine. C'est à cette œuvre que travaillèrent jadis ces missionnaires qui portèrent aux extrémités de l'Asie la double lumière de la morale du Christ et de la science moderne. Quelques-uns d'entre eux furent envoyés par Colbert, placés à la tête du bureau astronomique de la Chine, admis par l'Académie des sciences au nombre de ses correspondants. Pékin a retrouvé

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ses églises et des prêtres, mais de ses grands instructeurs, il ne reste que l'ombre et l'impérissable souvenir. J'aurais voulu, aux lieux mêmes illustrés par eux, suivre en écolier le chemin de ces maîtres ; le destin ne l'a point voulu, peut-être le permettrat-il un jour. En tout cas, je crois que c'est à la France qu'il appartient de renouer le fil rompu de la tradition de Colbert. Elle ne saurait montrer à la Chine ni la Sibérie colonisée, ni l'Inde conquise, ni des régiments échelonnés près des frontières tartares, thibétaines ou birmanes; mais elle peut lui montrer encore des esprits cultivés, des âmes généreuses ; elle peut la conquérir à ses leçons, à ses sentiments, à ses idées ; et s'il est vrai que l'histoire de l'humanité ne soit que celle de l'esprit humain, cette part dans l'histoire est encore assez belle.

J'ai terminé le court exposé que je voulais faire de la campagne de 1860; mais avant de fermer ces pages , je veux y placer une réclamation dont on pourra tenir compte dans l'avenir. L'Angleterre et la France, nations semblables, engagèrent en Chine des hommes de même race et des navires de même espèce. Comme elles différaient par certains détails, il était précieux de connaître laquelle avait perdu le plus d'hommes, laquelle le plus de navires; et, sans rien préjuger ici, s'il eût été montré que nous, Français, comptions un plus grand nombre de décès et de naufrages, nous en aurions dû rechercher les causes, et nous en aurions pu trouver le remède. L'administration possède peut-être les données dont je parle : cela ne suffit pas. Les réformes ne se font guère que sous la pression de l'opinion publique sollicitée par la presse. Cette opinion, incommode parfois à ceux qui administrent, est la plus sûre alliée de ceux qui gouvernent.

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Empire universel. — Migrations libres. — Paix européenne. — Grande question d'Orient. — Importance de la Chine. — Infériorité des Français. — Régime français. — Devoir du gouvernement. — Diplomatie lointaine.

— École asiatique. — Bureau de statistique. — Attitude en Chine. — Ambassades asiatiques. — Réforme politique. — Réforme militaire. — Auxiliaires européens. — Rébellion actuelle. — Neutralité européenne.

— Partage proposé. — Indépendance et unité. — Lois de la colonisation. — Établissement en Chine. — Républiques marchandes. — Statu quo. — Missions religieuses. — Conduite de l'Angleterre. — Émigration chinoise. — Unité de politique. — Résumé.

Rome conquit jadis toutes les terres, à peu près, dont elle connaissait le nom. Le* Barbares vinrent peupler l'Europe à mesure que Rome la civilisait. L'Europe était trop découpée en péninsules, trop divisée par ses montagnes, pour, une fois civilisée et peuplée, rester soumise à un même maître. Elle se brisa en divers morceaux qui se subdivisèrent encore ou se soudèrent, jusqu'à ce qu'un équilibre à peu près stable eût été fondé.

Une république était ainsi née , dont les citoyens étaient des royaumes ; citoyens inégaux, d'ailleurs, et jaloux, sortis des dents de Cadmus, se préparant par leur bille intestine à la conquête de champs moins ingrats et de peuples amollis par la servitude et par la paix.

L'ambition, méconnaissant les lois dans lesquelles la nature enferme l'histoire, tenta plus d'une fois la reconstruction de l'empire à jamais évanoui. Plus, cependant, les divers États de l'Europe se développaient, et moins il devenait possible de les courber sous un même joug. Charlemagne atteignit presque le but ; Charles-Quint en approcha moins ; Napoléon roula vainement le rocher de Sisyphe : le monde ne pouvait plus reculer.

Par degrés, donc, l'Europe en vint à comprendre que l'empire européen était un rêve. Plusieurs de ses rois se parèrent même à la fois du vain titre d'empereur, comme s'ils eussent voulu faire connaître au monde qu'ils avaient oublié tout ce que représentait ce mot.

Nos ambitions, contenues et neutralisées les unes par les autres, ne virent plus en Europe qu'une base, et poursuivirent un empire nouveau à travers de lointaines conquêtes, justifiant, comme les Romains, par le don de lois plus sages la sujétion des peuples barbares.

« Un jour viendra, chantait le chœur de la Médée de Sénèque, dans les siècles tardifs, où l'Océan brisera toutes les barrières; la vas^e terre s'épanouira devant nous; Typhis trouvera de nouveaux continents, et Thulé ne sera plus l'extrémité du monde. »

Colomb fut ce Typhis; les Espagnols, les Portugais, furent les nouveaux Argonautes ; la Hollande les suivit. Ces peuples s'arrachèrent toutes les îles et tous les continents pour en exclure le reste des hommes, et sans se demander un instant ce qu'ils en pourraient faire ou comment ils les pourraient garder.

La France entra plus tard dans la lice : elle se fit une part que les défaillances de la monarchie et les convulsions d'un ordre nouveau livrèrent à l'Angleterre; et tandis que, sans affranchir et sans civiliser un seul peuple, elle versait plus de sang qu'Alexandre et que César, elle perdait jusqu'au dernier vestige de sa fortune passée. Sans horizons dès lors, sans épanouissement, dépouillée même de la liberté payée si cher, atteinte dans cette gloire à laquelle elle avait jeté la liberté en pâture, la France, mécontente du présent, vécut dans ses souvenirs; ignorante du dehors, elle s'enivra d'elle-même ou s'endormit dans de futiles plaisirs. Le monde, cependant, adorait d'autres dieux; le génie cherchait d'autres auberges, et la liberté des citadelles plus sûres.

Près de cet arbre séculaire dépouillé par les orages, l'Angleterre avait grandi, projetant au loin l'ombre de ses rameaux ; l'Océan était devenu son domaine ; elle avait pour frontières tous les rivages. Un humble ouvrier sorti d'un pays sans histoire, Fulton, avait dompté la vapeur; l'Europe était agrandie, le monde renouvelé : l'empire allait-il renaître avec plus d'étendue, de splendeur et de génie? Allait-il renaître au profit de l'Angleterre seule? Le rôle de la France était-il à jamais fini?

A ces questions, les plus graves peut-être que les politiques se soient jamais posées, les faits ont déjà répondu.

La mer est libre, et les flots n'ont point de maître : la terre se fermerait devant qui voudrait fermer la mer. Il n'y aura point d'empire, ou plutôt il y a déjà plusieurs empires, qu'aucune main ne réunira. Les rameaux de l'Angleterre ont produit de grands arbres ; les colonies sont devenues des États rivaux de l'ancienne métropole ou prêts à s'en détacher; les centres se déplacent, un équilibre nouveau s'annonce; d'autres Europes naissent en Australie, autour de la Californie, sur les rives de l'Amour, où s'ébauche, comme sur la Neva aux jours de Pierre Ier, une Russie pleine d'avenir.

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