DI HÂDAMB 8APIN1.UD
tae ; les dépouilles les plus importantes furent enToyées à Mortagne. >
Cependant M. de Royrand se porta arec mon beau-firère du côté' de Luçon^ afin de faciliter l'expédition projetée sur Nantes; mais cette entreprise fut malheureuse ; au milieu de l'attaque, des soldats du régiment de Provence, queSapinaud aidait reçus dans ses rangs, passèrent du côté des bleus et décidèrent la victoire en leur faveur. Nos paysans, effrayés par cette défection, prirent la débandade. Mon beau-frère, irrité, s'élança trois fois sur le feu de l'ennemi, daas le dessein d*y trouver une mort glorieuse; la nuit, qui commençait à tomber, le sauva. En se retirant il fut rencontré par deux cavaliers républicains, qui le prirent pour l'un des leurs. « Camarade, lui dirent-ils, où sont les brigands? » Sapinaud ne leur répondit qu'en brûlant la cervelle à l'un , et en obligeant l'autre à lui céder son cheval. L'armée, qui s'était portée vers Nantes, éprouva aussi un échec ; Charette, après plusieurs attaques infructueuses où il perdit beaucoup de monde, se vit forcé de se retirer. ^
Westermann, après avoir rassemblé à Niort une armée nombreuse, s'avançait du côté de Chàtiilon , portant partout où il passait la destruction, l'incendie et la mort ^. Vainement Lescure etdeLaRochejaquelein essayèrent de défendre les hauteurs du Moulin-aux- Chèvres ; l'ennemi entra dans Chàtiilon; Lescuref, forcé de se replier sur Chollet, et épouvanté des progrès de Westermann, appela à son secours Bonchamps et d'Elbée. On attaqua l'ennemi pendant la nuit; le ciel nous favorisa et nous donna la victoire. Nous prîmes plusieurs pièces de canon, et nous fîmes beaucoup de prisonniers.
Après cette victoire, le conseil isupérieur entra à Châtillon,
1 c Le comité, dit Baarère dans son rapport, a préparé deâ meetnes qui tendent à exterminer cette race rebeUe dea Vendéens, à foire disparaitre lemra >«paiie8 , & incendier lenis forêts, à couper Icnrs récoltes. CTest dans les plaies gangiéneoseB que la médecine politique doit employer les mÊmee moyens et tes
mèmea remèdes qne l'antre. Détmiseï la Vendée, et yons sauves la patrie. >
( Jhte de rédUeur.)
et on rassembla de nouveau pour élire un généralissime en place de Cathelineau mort de ses blessures ; d'Elbée Tut oommé.
Westennann, malheureux, fbt remplacé. Le général qai lui succéda avait reçu les ordres les plus sévères et les plus rigoureux. Après avoir réuni ses troupes au pont de Ce, il entra dans la Vendée et vint à Martigné-Briant où les nôtres furent mis en déroute. Bonchamps y reçut un coup de feu qui le força de se faire transporter à Ûlais ^.
D'Elbée se dirigea du coté de Luçon^ dans le dessein d'y réparer Taffront que les Vendéens y avaient reçu. Neuf mille républicains, commandés par Tuncq, étaient renfermés dans cette place; d'Elbée l'attaqua à la tète de vingt mille hommes ; Sapinaud fit son rassemblement et le joignit à l'armée. Des intelligences pratiquées par l'ennemi parmi les prisonniers que Ton avait enrôlés nous firent perdre la bataille. Sapinaud qui commandait i'avant-garde y périt au pont de Charron ; trahi par un transfuge, il se trouva environné d'un corps nombreux ; deux fois il s'élança pour attaquer, deux fois D fut repoussé et blessé; enfin, ne pouvant plus se relever, il fut pris et mis en pièces. En mourant il prononça ces dernières paroles : (c Je meurs content, puisque je meurs pour « mon roi. » Quatre paysans de la Verrie, dont il était seigneur, se firent tuer pour enlever son corps aux meurtriers. C'était le 15 août 1793. Pour comble d'inibrtime on vint m'apporter la nouvelle de l'arrivée de la redoutable armée de Mayence.
Nos généraux se rassemblèrent aussitôt à la Tremblaie. On y tint conseil de guerre, à l'effet d'aviser aux moyens de résister à l'attaque des républicains ; d'Elbée se réserva le
1 On ssBine qae oe généra], ne troarant peiBonne ponr panser sa blesBOve» envoya chercher un cbimrgien patriote qni se tronrait an nombre des padminiexs. Les soldatë firent d'inutiles efforts pour rengager à ne pas se fier ans soins de ce républicain. Bonchamps , aussi généreux que brave, ne partagea pas U méfiance des paysans : U ordonna au obimxgien d'appliquer un appareU sur sa blessure , et oe fut principalement h ses soins qu'il fut redevable de son prompt xéUblissement. ( ^ote de VédUnÊr, )
commandement de la grande armée; Royrand continua à commander l'armée du centre ; Charette fut opposé aux Mayençais, et Bonchamps resta à la tête de sa division d'Anjou. Toutes ces dispositions furent inutiles contre l'armée ennemie; elle s'empara en peu de temps de Machecoul, de Villeneuve, de Légé, et poussa ses avant-postes jusqu'à Montaigu : les routes étaient couvertes de chariots^ de fuyards et de femmes désolées.
Nous étions menacés du côté de Tiffauges par l'armée de Beysser, et du côté deTor^pu par Kléber; le premier était entré àMontaigu, et l'armée de Mayence s'avançait vers Clisson. Nos troupes se rassemblèrent pour attaquer d*abord Beysser. C'était aumoisde septembre 1793. Nous avions une nombreuse armée et des canons ; cette quantité de monde mit de l'embarras dans les opérations ; sans M. Charette la bataille aurait été perdue. Déjà les paysans fuyaient en désordre^ lorsque Charette tira son sabre, et mettant son chapeau dessus, dit à ses soldats :<( Mes amis, puisque vous m'abandonnez^ «je vais moi-même vaincre oumourir; qui m'aime me suive. » n piqua son cheval ; ses paysans le suivirent en criant : « A nous, camarades, la victoire sera pour nous i » Tous les fuyards, qui entendaient des coups de fusil et les cris de victoire, revinrent sur leurs pas ; ils firent une attaque si bien combinée que, le centre des patriotes ayant été enfoncé, la déroute se mit dans les rangs ennemis. Nous entrâmes le jour même à Montaigu : on y trouva cent mille francs d'assignats, des munitions de toute espèce, et un nombre considérable d'habillements qui servirent à nos troupes. Nous perdîmes dans cette afTaire le brave Dupin ; Joly y fut blessé.
Cependant l'armée de Mayence, après s'être emparée de Clisson, menaçait Mortagne. M. de Royrand arriva sur les deux heures : a Envoyez, me diMl, un courrier aux géné- « raui, pour les avertir que les bleus seront avant deux a heures aux Herbiers; mon cheval est crevé, et je n*en puis tt plus. )) Sapinaud de la Yerrie, qui avait remplacé son oncle, était présent, ainsi que M. de Cheyigné, officier venléen plein de mérite et de courage. Mon cousin partit de
suite pour faire son rassemblement. J'écrivis à ces messieurs d'envoyer promptement du secours pour empêcher les bleus de sortir des Herbiers. Je ne sais si mon courrier s'égara; mais ils ne partirent cjue le soir. Les ennemis pendant ce temps s'emparèrent de la montagne des Alouettes , du côté de Tiffauges; ils prirent aussi position du côté de Chàtillon^ et entourèrent Mortagne de trois côtés. Les généraux, à leur arrivée, voyant qu'il était impossible de défendre la viUe, en firent sortir les canons et toutes les munitions de guerre, et décidèrent de rétrograder vers Chollct, afin de pouvoir passer la Loire, en cas de malheur.
Mes peines augmentèrent le 1 5 octobre. J'avais envoyé le matin un exprès à la Blanchardière, dire à mes enfants les malheurs qui nous menaçaient, et les engager à s'enfuir; je fis en même temps seller un cheval pour aller les rejoindre; en attendant le retour de l'exprès, je me jetai sur mon lit pour y prendre un peu de repos. A peine y étais-je couchée, qu'on vint me dire que le» bleus entraient de tous côtés, et qu'il fallait se sauver au plus vite. Une de mes domestiques, qui arrivait, me confirma cette triste nouvelle ; il fallut fuir et chercher un asile dans le bois le plus voisin. A peine y étionsnous entrés que les coups de canon grondèrent de tous côtés. Nous apercevions, à travers les bois, des cavaliers qui criaient de tout tuer et de tout brûler; ces bruits durèrent jusqu'à trois heures. Nous vîmes de loin deux femmes qui fuyaient; Perrine qui m'avait suivie alla au-devant d'elles, et leur demanda d'où elles venaient ; « Eh, mon Dieu ! nous venons d'être fouillées par les bleus : ils nous ont enlevé l'argent que nous avions et nous ont commandé de retourner à Mortagne, ajoutant qu'ils allaient parcourir les bois et tout tuer. » A ces mots, Perrine eut bonne envie de quitter la retraite que nous avions choisie ; pour moi, je voulais attendre le soir ; je craignais la rencontre de ces barbares. Enfin, après le coucher du solei{, nous sortîmes du bois. Le feu était de tous côtés : je m'attendais à voir le Bois-Huguet en flammes; quel fut mon étonnement! les brigands n'y étaient pas entrés : je n'osai cependant pas le traverser, de
peur d*y trouver quelqu'un de ces misérables couchés dedans. Nous allâmes à un hameau qui était à peu de distance. Je ne peux peindre l'effroi dont je fus saisie en voyant les portes ouvertes, du linge et des vêtements par-ci par-là dans lame; je m'imaginais qu'ils avaient tué ceux qui étaient dedans. Nous nous éloignâmes bien vite, et nous nous cachâmes derrière une haie fort épaisse; une soif ardente me dévorait : Perrine courut mé chercher de Teau à une fontaine voisine. A peine était-elle partie, que j'entendis un bruit de chevaux; je fus saisie de crainte qu'il ne Ini arrivât quelque malheur; mais les bleus se contentèrent de lui demander le chemin des Herbiers, sans hii faire aucun mal. Voyant que nous n'étions plus en sûreté, et pressées par la faim, nous formâmes le projet d'aller à la Blanchardière. Il me tardait de voir ma fille ; nous nous mîmes en marche, évitant le plus qu'il était possible les chemins et les métairies; mais nous ne pouvions pas toujours les éviter. La première où nous TA mes ohhgées de passer nous remplit d'effroi : les portes de la maison étaient ouvertes; la monié delà métairie était brûlée; les bœufs, les vaches et les moutons mugissaient et bêlaient au dehors, et ces pauvres animaux semblaient appeler du secours. Après avoir passé cette forme, nous rencontrâmes un homme et une femmo avec leur petite fille, à peine âgée de trois ans. Ils no\is dirent qu'ils étaient du Mays, et que le feu était partout. Ce brave paysan avait assisté à la bataille de ChoUet, et me donna quelques détails sur la prise de cette viile par les patriotes. Il me raconta que M. d'Elbée avait pris position sur les hauteurs deSaint- Christophe-du-Bois, dans le dessein d'entrer dans Chollet. Au commencement de l'action, la bataille avait été favorable aux Vendéens; Bonchamps avait enfoncé le centre de l'armée républicaine; le féroce Carrier, ministre de la Convention, avait failli être tué, lorsqu'une charge de cavalerie mit h désordre dans l'armée royale. Vainement les généraux cherchèrent à arrêter les fuyards; Bonchamps, à la tète d'une centaine de cavaliers, se précipita au milieu d'un escadron ennemi, ne voulant pas survivre aux malheurs de sa
patrie. Il y reçut une blessure mortelle^ et serait resté sans doute au pouvoir de rennemi, si M. de Piron ne fût survenu à la tête de cinq ou six cents Vendéens pour rarracher à ses fureurs. Il ajouta que l'armée se dirigeait du côté de Beaupréau , et qu'il fuyait avec sa femme ^ parce qu'il ignorait quel serait le résultat de cette bataille. Je quittai ces bonnes gens, parce qu'ils allaient trop lentement au gré de mes désirs ; l'empressement que j'avais de revoir ma fille me donnait des ailes. J'étais près d'arriver, lorque j'entendis crier : «Rembarre, rembarre! il y a sept bleus cachés dans les genêts! » Je vis en même temps une vingtaine d'hommes et autant de femmes qui cherchaient dans la pièce de genêt par où j'allais passer. Une d'elles me reconnut; elle me dit que ma fille était partie la veille avec son mari. La douleur me saisit à cette nouvelle, et je tombai défaillante ; ces bonnes gens me transportèrent à la Moiu'ière, et me mirent au lit. Sur les six heures, une jeune fille arriva de Mortagne; elle nous dit qu'il y avait plus de mille hommes; que l'on avait mis à mort un grand nombre de royalistes, et qu'on n'avait fait aucun quartier à ceux qui avaient des armes; que son beau-frère avait été tué ainsi que sa sœur, et qu'elle avait eu beaucoup de peine à se sauver. Elle ajouta que les bleus allaient envoyer des patrouilles dans les environs pour mettre le feu partout.
Cette nouvelle effraya les gens de la métairie, et il fut résolu qu'on coucherait dehors. Ils m'apportèrent une couverture dans un pré assez éloigné d'oii Ton pouvait apercevoir la maison, dans le cas où les républicains seraient venus y metlre le feu ; un grand chêne et une haie très-épaisse nous servaient d'abri. Je dormis près d'une heure; en m'éveillant je me sentis saisie par le froid ; je priai ces bons paysans de me ramener à la métairie, les assurant que puisque les bleus étaient en si petit nombre à Mortagne, ils n'oseraient pas ve- . nir si loin. Ces braves gens accédèrent à ma demande, et me firent un bon feu qui me rendit la vie. Au point du jour je leur dis adieu; et après les avoir remerciés de la généreuse hospitalité qu'ils m'avaient accordée, je partis pour
Saint-Laurent. En passant à la Ronde, je demandai des nouvelles de ma fille; un Vendéen, qui revenait de Beaupréau, m'assura qu'elle avait passé là Loire aTec son mari et ses enfants. Ce paysan était des environs de Mortagne, et avait assisté à toutes les batailles depuis le commencement de la guerre. « Comme j'avais une charrette, me dit-il, je pris ma femme et mes enfants, et partis aTec eux pour Beaupréau avant ia bataille de C4hollet. A peine y étions-nous, que nous vîmes arriver les brigands qui fuyaient en criant : a Sauve qui peut! » Nous prîmes promptement notre partie et nous nous dirigeâmes vers Saint-Florent, afin dépasser la Loire avant l'arrivée des ennemis. Un courrier avait déjà retenu tous les bateaux. On me dit que M. de Bonchamps était blessé à mort; Je le vis passer, en effet, sur un brancard. Hélas! avant de mourir, ii donna la liberté au reste des prisonniers qui étaient près de cinq mille ; et ces malheureux ne se virent pas plutôt libres qu'ils se joignirent à nos ennemis, et tournèrent contre nous les armes que nous avions été forcés de laisser à Saint- Horent. La foule était si grande, que j'eus bien de la peine à faire passer ma femme et mes enfants. Arrivés au delà, nous ne pûmes trouver d'asile, et nous fûmes forcés de coucher dans un genêt. Les bleus, qui nous suivaient de près, ne nous laissèrent pas longtemps en repos;' ils nous poursuivirent jusqu'à Granville où nous perdîmes beaucoup de monde ; plusieurs de nos commandants périrent dans cette déroute : le l^raveM. de Royrand y fut blessé, et mourut au bout de huit jours; M. de Vaugiraud reçut ses derniers soupirs. Il lui dit en naoïu'ant : « Je meurs content de ne pas survivre à nos désastres; je demande pardon à Dieu de mes péchés, et j'espère ^ut de sa grande miséricorde. » Il avait servi toute sa vie «t avait la croix de Saint-Louis. M. de Verteuil fut aussi tué ^prèsle passage de la Loire, ainsi que M. de Beaurepaire; ce dernier avait été grièvement blessé à la bataille de Chollet. Madame deMiugré était dans une voiture avec les demoiselles <lelaTremblaie; la voiture ayant versé, madame de Mingré se cassa une jambe, et les pauvres demoiselles qui étaient ^vec elle furent obligées d'dlér à pied. Un grand nombre
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de dames de la Vendée^ dont je ne sais pas les noms, périrent aussi à ce fatal passage. Les chevaux leur passaient sur le corps; les unes moururent de faim, les autres de misère et de douleur. Vous ne sauriez vous faire une idée du triste spectacle qui était sous nos yeux : de malheiu'eux blessés étaient étendus çà et là, et nous tendaient leurs bras et leurs yeui mourants sans que nous puissions leur donner aucun soulagement.
i( Arrivés au delà , notre sort fut encore plus déplorable;
la déroute des brigands fut complète : chacun fuyait de son côté sans ordre. Je joignis la division que commandait M. Henri, et ma femme me suivit jusqu'à Ancenis : là nous formâmes le projet de revenir à Mortagne. Je pris des chemins détournés, et au moyen d'une large cocarde tricolore dont je m'affublai, je passai la Loire, et me voilà presque arrivé chez moi. »
Le détail de tant de désastres me pénétra de la plus vive douleur. Une foule de pensées plus tristes les unes que les autres se présentèrent à mon imagination ; l'incertitude du sort de mes enfants me remplissait de la plus vive inquiétude. Qu'étaient-ils devenus après le passage de la Loire ? Tous les bruits qui couraient sur les malheurs de ceux qui avaient suivi l'armée jusqu'à Gran ville aHligeaient sensiblement mon cœur maternel; du moins si j'avais pu les suivre j'aurais partagé leur destinée, et j'aurais eu le bonheur de mourir avec eux. Je courus à Saint-Laurent.
En sortant de la Ronde, je rencontrai le curé de ce village ; c'était un homme respectable que ses vertus et ses bienfaits faisaient adorer dans la contrée ; je le connaissais depuis longtemps. Il était entouré de plusieurs paysans ; à son air effrayé je jugeai qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire, ou qu'il avait appris quelque mauvaise nouvelle. Je m'approchai de lui, et, après l'avoir salué, je lui demandai la cause de l'air effrayé que je lui voyais. Il me conta que huit bleus l'avaient arrêté à peu de distance de son presbytère. L'un d'eux lui demanda : « Qui es-tu î» Le pauvre curé fut si saisi qu'il put à peine leur répondre : un de ces bri-
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gands le prit au collet : a Ton portefeuille t » Il le tira de sa poche et le leur présenta. « Es-tu prêtre î — Oui, je le suis. — Tu es le curé de la Ronde ? — Oui, Messieurs. — Il n'y en a plus; nous sommes tous citoyens : allons, il faut le tuer. » Ce respectable prêtre se mit à genoux et recommanda son âme à Dieu. Le ciel inspira de la pitié à un de ces soldats ; il s'adressa à ses camarades et leur dit : « Allons I en ^oilà assez; il ne faut pas le tuer : il n'a pas menti; ce n'est pas un traître. Lève-toi, et va-ten. » Il se leva, mais la peur Tavait glacé au point qu'il ne pouvait faire un pas : heureusement les pairioieb s'aperçurent que leur colonne était déjà éloignée et se bâtèrent de partir ; et quelques paysans qui survinrent l'aidèrent àretourner chez lui. Malgré la peur que je dus éprouver à son récit, je continuai ma route vers^ Saint-Laurent ; en arrivant, je me fis conduire chez une de mes parentes qui m'apprit que plusieurs dames étaierit arrivées de Beaupréau. Je me préparais à sortir pour leur parler et leur demander des nouvelles de ma fille, lorsque ma couFine, ayant regardé par la fenêtre, aperçut une jeune personne qu'elle prit de loin pour madame de Chavagne ; elle s'écria : « Je vois votre fille. » Je lui saute au cou, je lui prends les mains, je les embrasse ; je ne savais comment lui exprimer ma joie : je cours avec elle ; nous nous approchons. Hélas ! ce n'était pas elle. Je lui dis : « Ah ! Mademoiselle, on vous a prise pour ma fiUe !» A ces mots, elle se mit à pleurer. « Madame, me répondit-elle, je n'ai pas ce bonheur-là ; je viens de perdre ma mère à Saint-Florent. Nous étions sur le bord de la Loire : la foule était si grande que ma mère s'est trouv»5c portée dans le bateau sans sa malheureuse fille ; je la regardais en pleurant et lui tendais les bras lorsque la barque a chaviré : ceux qui étaient dedans sont tombés dans la rivière, et lorsqu'on a retiré ma mère elle n'existait plus. J'ai passé la nuit à ses côtés , ne sachant trop où j*étais, ni ce que je devais faire; le matin, des paysans m'ont aidé à la transporter à une métairie où on lui a rendu les derniers devoirs. » Je tdchai de consoler cette infortunée, et la confiai aux soins des demoiselles de La Uochefoucauld qui devaient passer par son cîinton.
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Après quelques jours passés à Saint-Laurent, ne recei^ant aucune nouvelle de ma fiiie^ dévorée d'Inquiétudes sur sou sort^ je me déterminai à retourner à Mortagne. J'espérais qu'il me serait plus facile d'y trouver quelqu'un qui voulût s'aventurer à passer la Loire, et porter imc lettre à mon gendre ; on m'assura d'ailleurs qu*il ne me serait fait aucun mal, •ce qui acheva de me déterminer. Nous nous quittâmes, ma cousine et moi, en versant des larmes comme si nous ne dc- Tions plus nous revoir.
Le long du chemin je ne rencontrai pas de bleus, mais J'eus une peur épouvantable en arrivant àMortagne. Les rues étaient pleines deipatriotes et de soldats ennemis : plusieurs d'entre eux demandèrent, en jurant, qui j'étais ? J'entendis une femme qui leur disait : « C'est une bonne dame. » Le jour même de mon arrivée, pour ne pas être exposée aux insultes, je me déguisai, et j'envoyai prier messieurs les membres do l'a nuinicipalité de venir me voir, leur faisant dire en même temps que j'avais une grâce à leur demander. Les choses étaient bien changées; car, quinze jours auparavant, ceâ messieurs venaient prendre mes ordres et me demander des grâces. Mon médecin, qui était un des principaux de la commune, se rendit à mon invitation; je le priai de me faire un certificat et un laisser>passcr pour un homme que je voulais envoyer à Bcaupréau ; il s'y refusa. Le même jour on enleva les bestiaux qui étaient au Bois-Huguet. J'écrivis de suite à -M. Lacour, à qui Sapiuaud avait sauve la vie, et que j'avais nourri tout le temps de notre prospérité; je lui écrivis, dis- Jc, pour lui demander raison do cet enlèvement, le priant en même temps de me faire dire si j'avais des risques à courir; il ne daigna pas me répondre. Le médecin m'assura néanmoins que je n'avais rien à crainibe, que j'étais sous la garde de la municipalité. Je ne jugeai pas à propos de me fier à ces belles promesses ; et les événements ne m'ont que trop prouvé (juc j'avais agi avec prudence, car toutes les femmes de qualité qui ajoutèrent foi aux discours de ces messieurs périrent victimes de leur crédulité. Le commandant de Mortagne, peu de jours après mon arrivée, envoya chercher ma-
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dame de la Sorinière et ses trois demoiselles par des bngands qui commencèrent par piller le peu riiii leur restait^ et finirent par les maltraiter. Arrivées à Mortagne^ on les amena devant le commandant^ avec leciuel se trouvait une troupe de gens qui n'étaient pas plus humains que lui. Ces pauvres dames étaient à demi-mortes des mauvais traitements qu'elles avaient éprouvés. L'aînée de ces demoiselles voulut parler à ces ligres et les prier de donner un siège à sa mère qui était très-fatiguée. « Elle se reposera sur la paille, » lui répondit un de ces patriotes. Cette cruelle réponse fit ouvrir les yeux à ces infortunées, ce Mes filles, leur dit la mère, on nous mène au martyre. r> En effet, le lendemain on les conduisit à Angers, où elles périrent sur Téchafaud. Au moment où elles montaient sur la fatale charrette, un citoyen proposa à la plus jeune, qui était très-jolie, de l'épouser. Mais elle reçut cette proposition avec la plus vive indignation, et lui répondit fièrement : « Tu veux que j'épouse un des complices de la mort de ma mère ; je préfère Téchafaud à une pareille infamie, et je remercie le ciel de ui'ôter d'une terre qui n'est habitée que par des monstres. « En disant ces mots, elle se jeta dans les bras de sa mère, et après l'avoir étroitement embrassée, sans verser une seule larme, elles s'élancèrent toutes les deux vers l'éternité. Ses sœurs périrent avec le même courage.
A la même époque on amena à Mortagne les demoiselle* de la Besse et de Lapinière, ainsi qu'une jeune personn qu'elles avaient chez elles. Trois de ces infortunées furent tuées en chemin par ces misérables ; la quatrième, mademoi» selle de la Guittière, arriva seule et fut envoyée à Angers où le tribunal révolutionnaire la condanuia à mort.
Mesdames de Yaugiraud et de Concise furent aussi conduites à Doué où elles périrent de misère et de mauvais traitements. Madame de Concise fut jetée du haut d'un escalier» et ne survécut que huit jours à sa chute.
Au lieu de suivre l'exemple de ces dames, et de me hasarder à rester chez moi, je partis à la pointe du jour, suivie de Perrine. Comme il n'y avait de gardes qu'à la porté du
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commandant, il ne me fût pas difficile de sortir de Mortagne. Je me rendis d'abord à la Yerrie, où j'entrai bien fatigaée dans la maison de mon malheureux beau-frère. Sitôt que je me fus un peu reposée, j'envoyai chercher un brave paysan nommé Simon, que je connaissais, et qui avait de grandes obligations à ma famille, et je le priai de me cacher chez ^ lui. « Hélai ! Madame, me répondit-il, je vous logerais avec bien du plaisir, si je n'avais pas tant d'enfants, mais je craindrais qu'ils ne fussent pas assez secrets ; je connais deux bonnes vieilles qui ont une chambre haute et une chambre basse, je vais leur parler. » Il revint tout joyeux m'annoncer que ces bonnes femmes me cacheraient à merveDle, et que je ne serais pas découverte ; il alla lui-même me préparer un lit dans la chambre que je devais occuper. A peine y étaisje ins talée qu'on vint m'avertir que les citoyens de Mortagne arrivaient dans le dessein de faSre la fouille dans le village. Au moment même j'entendis un bruit de chevaux, et ceux qui les montaient chantaient :
Ahl ça ira, ça ira» ça ira, Les aristocrateB à la lanterne.
Je me recommandai à Dieu^ et conune les bonnes vieilles chez qui j'étais logée ne brûlaient que de la résine (ce qui ne jette qu'une lueur pâle), je me hâtai de descendre. Les patriotes ne tardèrent pas à venir frapper à la porte; la vieille alla leur ouvrir, k Est-ce ici, dirent-ils en entrant, que de> meure Godro ? — Elle répondit : Non, dans l'autre rue. — Viv-ins nous montrer le chemin. » Je tremblais Comme la feuille. La bonne femme se hâta de sortir avec eux pour leur indiquer la maison de Godro^ et tout finit là. Cependant, comme les patriotes revenaient tous les jours, et que je courais risque d'être découverte par les citoyens de Mortagne» je jugeai prudent de chercher un autre asile.
A cette époque, Charette et Cathelineau (Pierre, frère du généralissime) cherchaient à faire une nouvelle levée. Ils avaient envoyé des billets dans toutes les paroisses, et même Cathelineau s'était avaUve jusqu'à la Gaubretière. Simon vint
m'en avertir, et me demanda si je ne serais pas d'aTis d'aller les joindre. M. de la Bordelière se proposait de m'accompagner, et devait venir me chercher à minuit. J*y oonsentiB avec joie ; en attendant le soir, je me jetai sur mon lit où je m'endormis. A dix heures, une de ces bonnes Tieilles vint m'éveUIer. Je me levai et je restai dans l'attente jusqu'à trois heures du matin; enfin, fatiguée de l'incertitude où je me trouvais, je priai une de ces bonnes femmes d'aller chez Simon savoir la cause de ce retard. Elle me rapporta que madame de la Bordelière n'avait pas voulu laisser partir son mari. Étrange destinée ! Le jour même son mari fut dénoncé par deux paysans qu'il avait engagés à le suivre : une vingtaine de bleus vinrent cerner la maison; on le conduisit à Mortagne^ et de là à Chollet où il fut fusillé.
Simon vint sur le soir me dire qu'après cet événement il serait dangereux pour 'moi de rester encore à la Verrie ; que M.Cathelineau était parti dans la journée^ et que les républicains ne tarderaient pas à venir faire des perquisitions plus rigoureuses que jamais. Il fallut donc se résigner à partir le soir même. La pluie tombait à verse, et, comme nous ne vouh'ons pas suivre les grands chemins, nous fûmes contraints de nous arrêter à la Gaubretière. Le lendemain je me remis en route vers les six heures du soir : il faisait un grand vent et la lune, qui se leva vers les neuf heures, ne jetait qu'une faible lueur ; au moindre bruit que j'entendais, il me sen?. blait que c'était une troupe de bleus qui venaient pour m e prendre. Je n'arrivai aux Landes que fort tard; j'eus le bon heur d'entrer dans une maison qu'habitaient de braves paj sans qui étaient bien les meilleures gens du monde ; il ^ avaient trois enfants, la femme était Angevine et me fit pas ser pour une de ses parentes; on me donna le nom de la Fortin, ei on me fit un discours pour me mettre à même d c répondre, dans le cas où l'on m'aurait demandé qui j'étais et d'où je venais. Hélas ! j'étais loin d'avoir envie de sortir ; mes jambes étaient si enflées que je ne pouvais monter les escaliers pour arriver dans la chambre que l'on m'avait destinée pour prison, et c'était bien une prison. Je n'osais pas non
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plus descendre, et passais mes journées, au milieu de Thifevy. dans cette chambre où il faisait un froid épouvantable. Comme la paroisse des Landes est du district de Montaigu, j'avais moins à craindre des citoyens deMortagne. Les bleus venaient bien dans le village, et souvent même chez la Guérin où j'étais logée. Mais les enfants faisaient toujours le guet, et accouraient m'avertir dès qu'ils apercevaient les bleus. Je montais alors dans un petit grenir perdu où j'étais gelée de froid ; car nous étions au mois de décembre.
Cependant, quelques jours avant le premier de Tan (4794), M. Charette s'avança jusqu'aux Quatre-Chemins, à la tête de douze cents hommes ; il vint même à peu de distance de Mortagne, mais il fut complètement battu; il y perdit plus de la moitié de ses paysans, le reste fut tué ou blessé; lui-même n*échappa qu'avec beaucoup de peine. Après un pareil désastre, il ordonna une neuvaine et un jeûne général pour apaiser la colère de Dieu, et obtenir de sa miséricorde le gain de la première bataille. En même temps il envoya des courriers du côté de Nantes pour demander du secours ; une grande partie passa par les Landes vers les neuf heures du soir. Le temps était épouvantable, mais de bons paysans du village prenaient les devants pour leur indiquer les routes les plus favorables. Lorsque les patriotes arrivaient, ils s'empressaient d'en avertir aussi Charette, lui donnant un aperça de la position et du nombre des ennemis. Celui-ci prenait si bien ses mesures, que depuis sa première déroute il fut toujours vainqueur aux Quatre-Chemins ; aussi les républicains appelaient-ils ce lieu-là leur tombeau. A cette époque, Stofflet et La Rochejaquelein repassèrent la Loire et formèrent une armée à Maulevrier, ce qui donna du secours à Charette. Les ennemis, se voyant contraints de diviser leurs for»ces^ Cathelincau les attaqua aussi du côté de Chemillé; Sapinaud de la Yerrie repassa aussi avec Jourdan, et revint dans son canton faire des rassemblements. Sitôt que j'appris son arrivée, j'envoyai madame Guérin lui demander des nouvelles de ma fille. Elle le trouva couvert de vêtements en lambeaux ; il avait perdu tout son argent au passage de la Loire :
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il répondit que ma fîUe et mon gendre étaient en bonne santé; mais que ma petite-fille était morte de la petite vérole. Ce» noavelles étaient loin de me satisfaire. Hélas ! disais-je, pourquoi n'ont-îls pas essayé de repasser la Loire? Leur destinée eût été la mieiine. Mon malheureux sort voulait me laisser seule sur la terre pour y être seule témoin des plus grandes horreurs.
Le 27 décembre^ une jeune fille, nommée La Corbète^ fut prise par les bleus. Elle était jolie et faite pour inspirer de la tendresse et* non de la fureur ; ces misérables essayèrent de la séduire. Ils lui proposèrent de la conduire à leur commandant, lui promettant toute sorte de richesses. Quand ils virent qu'elle était sourde à leurs promesses, ils crurent que les souffrances la rendraient plus traitable, ils épuisèrent sur elle toute leur barbarie, et commencèrent par lui arracher les ongles les uns après les autres. Cette jeune fille jetait des cris affreux, k Eh bien ! brigande, rends-toi, nous cesserons de te faire souffrir. — Faites tout ce que vous voudrez ; mon corps est en votre pouvoir, mais mon âme est à Dieu : il me récompensera de tous les tourments que vous me^'faites endurer. » Ils lui coupèrent les deux seins; cette infortunée perdait tant de sang qu'elle s'évanoiut : alors ils commirent sur elle toutes sortes d'horreurs. Un paysan, qui était accouru, leur dit : « Misérables que vous êtes ! n'étes-vous pas contents d'exercer votre barbarie sur cette pauvre victime ?» Un d'entre eux prit son sabre, et, après l'avoir longtemps poursuivi, tua ce malheureux. Cette horrible catastrophe se passa à Tiffaugcs (à une lieue des Landes). Pour comble de désespoir, on vint m'annoncer que les brigands, qui étaient de Tautre côté de la Loire, avaient été mis en déroute; que les bleus avaient massacré une quantité de monde étonnante; que tous les prisonniers avaient été menés à Nantes, où sans doute on les ferait périr. Jugez de ma douleur; je croyais voir ma chère fille entre les mains de ces bourreaux. Âhl mon Dieu! quels tourments j'endurai 1 Je ne voulus plus rester aux Landes. Je pris la résolution de retourner à Saint-Laurent, espérant y 'sceroir quelques nouvelies de ma pauvre fille. J'envoyai donc
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Chercher le paysan qui m'avait amenée, et le priai de me conduire à la Gaubretiere, où je voulais m'arrêter chez un menuisier sur la probité duquel je pouvais compter; je pris jour pour le lendemain, qui était la fête des Rois.
Je pensais que les bleus ne sortiraient pas ce jour-là de Mortagne. Le soir j'annonçai à mes hôtes que je les quitterais le lendemain. Ces bonnes gens cherchèrent vainement à me retenir; mon parti était pris; j'espérais trouver ailleurs le moyen d'avoir des nouvelles de mes enfants; j^ ne pus m'empêcher de pleurer en les quittant. A midi je sortis des Landes.
La femme de mon conducteur m'attendait dans un genêt; cette malheureuse fut égorgée quelques jours après. Une trentaine de brigands passèrent la Loire, une partie même vint coucher aux Landes où ils furent bien accueillis. Les patriotes de Montaigu en ayant été instruits y vinrent à leur tour. Ils tuèrent le curé^ sa sœur, une grande quantité de femmes^ et cette malheu reuse fîU aussi égorgée dans son jardin avec quatre enfants, dont un à la mamelle. On la trouva morte ; le plus petit de ses enfants était encore attaché à son sein, les autres étaient étendus à ses côtés; son mari vint m'apprendre cette triste nouvelle en jetant des cris épouvantables. Il dit que les paysans de son bourg allaient prendre les armes et suivre M. Sapinaud; qu'il était décidé à mourir ou à venger la mort de sa femme.
Arrivée à la Gaubretière, j 'envoyai chercher la femme de mon menuisier^ elle ne tarda pas à venir me joindre ; elle me dit que madame de Boissy était cachée dans sa maison, et qu'elle me suppliait d'entrer un moment. Je ne fis pas difficulté de la suivre; je trouvai madame de Boissy avec ses deux filles : nous nous embrassâmes en pleurant; ma douleur se renouvela en la voyant avec elles. « Ah 1 madame^ lui* dis-je, comme le ciel vous favorise. Vous êtes avec vos enfants, et moi peutêtre , au moment où je vous parle, je n'en ai plus ! » Elle chercha à me consoler, elle me conta que son mari était sorti de la Borderie avec M. etM™« d'Elbée et M. d'Hauterive; que ces messieurs s'étaient réfugiés dans l'île de Noirmou-
ders, ce qui lui donnait beaucoup d'inquiétude^ parce qu'on lui ayait dit que les patriotes étaient prêts à s'en rendre maîtres. Ces nouTelles étaient loin d'adoucir ma douleur; nous nous quittâmes en pleurant : le fils de la menuisière me conduisit à une métairie que sa mère lui avait indiquée , et où elle espérait que je serais bien reçue.
Avant d'entrer dans la maison, je renvoyai mon conducteur après l'avoir payé (ce que je faisais toujours). Je trouvai une vieille fermière assise an coin du feu. Je la saluai et la priai de* m'accordor l'hospitalité pour une nuit seulement, ajoutant que je désirais partir de bon matin pour Saint-Laurent où j'avais une parenté qui était sœur de la Sagesse. Elle lue répondit sèchement qu'elle ne pouvait pas me coucher; je lui dis alors : « Ce n'est pas un lit que je vous demande, mais seulement un abri. — Vous avez le temps d'aller plus loin, » fut sa seule réponse. Je sentais mes larmes couler; cependant il fallut se résigner à son sort; je dis unpater et un ave, et je me jetai avec confiance dans les bras de la Providence. <K Ma bonne mère, lui dis-je, auriez-vous la complaisance de me faire conduire à une autre ferme? » La servante, qui était là, s'offrit aussitôt pour m'accompagner; elle m'aida à sauter un petit ruis5eau où j'aurais pu tomber, parce que la nuit était très-obscure ; elle me conduisit à peu de distance d'une métairie dont les habitants étaient bien différentS' de ceux que je venais de quitter. Le père et la mère étaient assis auprès d'un grand feu, environnésde cinq enfants et de deux de leurs cousins. Dès qu'ils m'aperçurent, le père, qui occupait la meilleure place, se leva, et me salua avec beaucoup de politesse : je lui demandai l'hospitalité, «c Avec bien du plaisir, » me répondit-il. Je m'empressai de lui faire mes remerciements ; je ne savais trop comment lui exprimer ma reconnaissance, tant j'étais émue. Sitôt que les deux cousins furent partis, la bonne femme me sauta au cou en me disant : « Ah ! madame Sapinaud, c'est vous que j'ai le bonheur de recevoir dans ma maison ! » Ses enfans m'entourèrent en me faisant mille caresses : tous m'assuraient qu'ils m'avaient crue morte; qu'on leur avait dit que j'avais
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été massacrée dès les premiers jours que les bleus étaient entrés à Mortagne. « Hélas I mes bons amis^ le ciel, jusqu'à ce jour, m'a sauvée de la fureur de mes ennemis; mais Tacharnement qu'ils mettent à la recherche de ma personne me fait bien croire que tôt ou tard je tomberai entre leurs mains. » lis me servirent un bon souper, et me donnèrent un bon lit Je les priai de me faire conduire par un de leurs enfants à Saint-Laurent où je voulais me rendre à la pointe du jour; les deux aînés s'offrirent aussitôt. Que d'actions de grâces je rendis en ce moment au bon Dieu qui n'avait pas permis que je fusse accueillie dans la dernière métairie! Je dormis peu; vers les deux heures du matin je me levai, j'appelai Taîné des fils de la maison : « Allons^ Jean, partons. » Quel fut mon étonnement lorsqu'il me dit que toute la nuit il était tomté de la neige, qu'en plusieurs endroitsil y en avait plus d'un pied, et que nous éprouverions beaucoup de difficultés pour arriver à Saint-Laurent! Je lui dis que je voulais absolument m'y rendre, que j'espérais qu'il me donnerait le bras, et qu'avec son aide il me serait plus facile d'éviter les endroits dangereux; il appela aussitôt son frère et nous partîmes. Il faisait un froid terrible; la neige en tombant se gelait, ce qui la rendait plus ferme. Nous fûmes contraints de traverser le grand chemin des Herbiers à Mortagne, où les citoyens allaient presque continuellement la nuit et le jour. Un de mes conducteurs allait toujours en avant à cent pas de nous, pour épier s'il ne voyait ou n'entendait pas quelque chose, et dans le cas où il y aurait eu quelque danger, il devait revenir pour nous avenir. Le cœur me palpitait en traversant le grand chemin. Dès que nous en fûmes un peu éloignés, je fus obligée de m'asseoir : les forces me manquaient; j'étais couverte de sueur, quoiqu'il fît bien froid, et que" la neige qui était tombée sur mes vêtements fût gelée. Mes conducteurs n'avaient pas froid non plus; ils me portaient ({uelquefois ; nous ne passions jamais par les chemins, de peur que nos pas ne nous fissent découvrir; nous longions les haies et les fossés. Mes jambes étaient pleines d'épines. Nous nous égarâmes : mes conducteurs ne savaient trop comment re-
DE MADAME SàPIHaUD. MT
trouTer leur chemin; l'ainé comnit en avant, et aperçut une maison où il était connu ; nous nous trouvâmes bientôt dans la ferme : sur l'assurance positive qu'ils me donnèrent que je n'avais rien à craindre, je leur dis de frapper^ que nous nous chaufîerions un instant. J'étais si fatiguée que je ne pouvais plus marcjier; je leur ordonnai seulement de ne pas me découvrir et de me donnerlenom de la Fortin, comme je m'étais toujours fait appeler depuis ma sortie de la Yerrie , ces braves paysans se levèrent et me firent un bon feu. Après m' être reposée quelques instants, je payai mes conducteurs et partis pour Saint-Laurent.
Comme j'étais près d'arriver, je rencontrai un meunier à qui je demandai s'il y avait beaucoup de citoyens dans la ville : il me répondit que plusieurs habitants de Mortagne avaient couché dans le bourg, mais qu'il pensait qu'ils allaient repartir. Je m'arrêtai à Saint-Laurent, chez une vieille gouvernante qui avait servi ma fille. En entrant chez elle, comme il y avait un homme et une femme que je ne connaissais pas, je lui sautai au cou en l'appelant ma mère et lui serrant les mains : elle me reconnut de suite malgré mon déguisement; j'étais morte de froid; mes jupes étaient mouillées ainsi que mes bas. Elle me fit une bonne soupe dont j'avais bien besoin après le pénible voyage que je venais de faire. Je lui dis que j'avais quelque chose à lui communiquer de la part de son frère; les bonnes gens qui étaient là sortirQUt, et son mari était en journée. Dès que nous fûmes seules, je la priai de me chercher une chambre où je pusse me cacher; après quelques recherches elle me trouva un logement chez madame Gilbert, brave paysanne dont le mari avait passé la Loire. Le lendemain de mon arrivée, j'appris que MM. d'Elbée, de Boissy et d'flauterive avaient été fusillés dans l'île de Noirmoutiers. Au moment où ils furent pris, M. de Boissy engagea un de ses domestiques, qui l'avait suivi, à se sauver; mais ce généreux Vendéen n'en voulut rien faire. Il répondit à son maître! a Croyez-vous que je ne saurai pas mourir pour mon Dieu ? Je ne vous abandonnerai jamais. » Les bleus proposèrent à CCS trois messieurs de reconnaître la république, leur pro-
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mettant qu'il ne leur serait fait aucun mal. « Vous êtes de braves gens, » disait le général ennemi. «Mais, demanda-t-il à M. d'Elbée, si tu étais maître de notre sort comme nous le sommes du tien, que nous ferais-tu î — Ce que vous allez me faire. » D'après cette réponse, il les fit mettre tous ensemble, et ordonna à ses soldats de les fusiller, ce qui fut exécuté surle-champ.
J'appris en même temps que M. de Chevigné, qui avait perdu sa femme et ses enfants au passage de la Loire, était de retour, qu'il avait rejoint Charette qui lui avait confié le commandement d'une de ses divisions, mais que lejour même de son arrivée il avait été tué d'un coup de balle.
Madame Gilbert m'annonça aussi que les bleus allaient venir à Saint-Laurent, et qu'ils mettraient le feu partout, et tueraient tous ceux qui y feraient demeure : ils étaient fort irrités; les brigands les avaient attaqués à Chollet et leur avaient tué une grande quantité de monde. M. de La Rochejaquelein était à cette attaque, ainsi que Stofflet. M. Henri, comme un jeune homme et dont Tâme était belle, poursuivit deux dragons qui fuyaient; il en tua un, et avait le sabre levé pour tuer l'autre, lorsque le dragon lui demanda grâce : à peine la lui avait-il accordée que ce brigand, qui avait des pistolets à l'arçon de son cheval, en tirai un sur M. Henri. Stofflet et plusieurs autres soldats arrivèrent au moment même et tuèrent le dragon, mais le brave La Rochejaquelein était mort : on eut le soin de l'emporter et de dire qu'il n'était que blessé ; ses propres soldats n'apprirent sa mort que lorsque Sapinaud et Charette firent le traité de paix avec les républicains. On m'apporta cette nouvelle sur le soir; jugez dans quelle inquiétude je passai la nuit. Le lendemain se passa assez tranquillement. Sur les sept heures on vint nous dire que les bleus arrivaient, et qu'ils mettaient en réquisition les charpentiers pour remettre le pont ; mon hôtesse me fit monter dans un grenier, je tirai l'échelle après moi, et je fermai la trappe qui se trouvait placée entre deux soli\eaux et paraissait peu. Ils ne firent que passer, et se rendirent à Maulevrier :1e maire de ce bourg les avait envoyé chercher pour
arrêter deux brigands de Tarmèe de Stofflet. Je ne sais si la peur fait dormir^ mais la nuit même je dormis jusqu'à neuf heures du matin. Nous restâmes pendant deux jours sans aucune alerte^ mais nous apprîmes de bien mauvaises nouvelles : les bleus avaient fusillé vingt-cinq hommes de Maulevrier, qui furent dénoncés par les patriotes de l'endroit; le méchant maire, — dont je ne veux pas dire le nom parce qu'il reste des enfants, et que je crois que les fautes doivent être personnelles — le méchant maire allait avec les bleus dans les maisons oii se trouvaient les brigands, les faisait prendre Tun après l'autre, et conduire dans un champ de genêt où on les fusillait. Ces braves Vendéens périrent tous sans proférer une seule plainte; je crois même que la plupart étaient bien aises de se voir conduire à la mort.
Cette boucherie m'affecta beaucoup; je ne pus pas dormir de la nuit. Ce fut bien autre chose le lendemain : on vint nous dire que les bleus coucheraient à Saint -Laurent, et qu'ils y mettraient le feu le jour suivant. Chacun se pressa de mettre ses meubles dehors, et je me vis forcée de chercher une autre retraite. Je me rendis chez deux bonnes femmes dont l'une avait été à mon aervice, et les priai de me recevoir : elles étaient occupées à faire leurs paquets : elles me dirent qu'elles ne pouvaient pas me cacher, mais qu'il y avait une ancienne Ûlle de la Barbinière, logée dans un petit hangar sans cheminée et sur le derrière; que certainement les bleus n'iraient pas y mettre le feu; je priai une de ces vieilles de m'y conduire. C'était une vieille masure qui servait ordinairement d'écurie à un seul chevai : la bonne vieille qui l'habitait avait ôté quelques tuiles dans un coin pour laisser passer la fumée; la couchette était si étroite et si petite que mes pieds sortaient hors du lit. Je me trouvai trop heureuse que cette pauvre femme voulût me recevoir avec elle; je restai là pendant six jours sans avoir d'alerte, mais attendant les brûleurs de jour en jour. Ils n'osaient pas trop s'avancer, car Domagné avait tout à coup reparu à Cerises, et venait quelquefois jusqu'à la Chapelle, petite paroisse peu éloignée de Saint-Laurent. Ce
commandant vendéen avait passé la Loire à Saint-Florent, m. 7
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et s'était dirigé vers Nantes : ayant été assez heureux pour sauver son argent dans ce désastre^ il avait rencontré, à peu de distance de Nantes , un paysan qui conduisait deux bœufs pour les citoyens; il Taborda et le pria de lui vendre ces deux bœufs et de lui donner ses vêtements, ajoutant qu'il les paierait aussi cher qu'il le désirerait ; le bonhomme fit bien des difficultés, mais il fut si bien payé qu'il s^en revint fort content (c'est de lui-même que je tiens cette histoire). M. Domagné, sous ce déguisement, conduisit ses bœufs à leur destination, et demanda pour retourner chez lui un laissez-passer qui lui fut aussitôt accordé. Il se dit de Clisson ; dès qu'il y fut arrivé, il alla joindre M. Cathelineau (Pierre), et retourna ensuite à travers mille dangers à Cerises où il ordonna un rassemblement, et prit la Chatenaye avant que ks bleus fussent instruits de son arrivée. Il y pilla les magasins que les républicains avaient établis, et en distribua une partie à ses soldats : cependant^ deux jours après, les bleus ayant reçu du renfort vinrent à Saint-Laurent, entrèrent dans toutes les maisons et commirent mille horreurs : je les^ entendis passer plusieurs fois devant la maison où j'étais cachée; toutes les fois que le hasard l8^ amenait si près de moi je me jetais à genoux, il me semblait les voir le sabre levé, prêts à me tuer, comme ils avaient fait quelques jours auparavant à madame de La Touche, à la Gaubretière. Les ^yant entendu arriver, elle se hâta de descendre dans sa cour avec une bouteille de vin, croyant les attendrir par sa politesse f le premier bleu qui entra la tua; sa tête roula dans un bassin plein d'eau. La nuit vint à notre secours et chassa nos meurtriers. J'appelai Perrine; elle me dit qu'ils reviendraient le lendemain. « Partons, lui dis-je, avant leur retour; allons passer la journée à Étourneau » : c'était un moulin qui appartenait âmes enfants. Les eaux étaient hautes et Ton ne pouvait passer le pont; le domestique était absent lorsque nous arrivâmes : c'était lui qui était le maître; il n'y avait qu'une servante et une petite fille de neuf ans; le père et la mère et huit enfants avaient passé la Loire. Le domestique n'était de retour que depuis huit jours; il ignorait ce qu'ils étalent
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deTenns.On lui avait dit que son maître Beaulieu avait été massacré au Mans^ dans les bras de sa femme avec ses deux filles^ que la femme avait été conduite en prison où elle était morte le lendemain de saisissement et de misère ; mais il ne pouvait ajouter foi à ces tristes nouvelles. II paraissait fâché d'avoir quitté M. Henri, et disposé à aller le rejoindre.
A la pointe du jour je sortis du moulin et allai me cacher dans un genêt. Jamais journée ne m'a paru plus longue. Sur les deux heures je me crus morte ; le champ où je m'étais réfugiée était en pente , et un amas de pierres le séparait du grand chemin de la Barbinière. Tout à coup j'entendis rouler des pierres, et un bruit épouvantable, semblsLble à une troupe de monde qui serait descendue vis-à-vis de l'endroit où j'étais; je crus que j'avais été trahie, et que les républicains venaient me prendre. Je me couchai dans une haie et me couvris de genêts que j'avais coupés pour me servir de siège. J'étais plus morte que vive ; je faisais déjà mon acte de contrition; et le bruit approchait de moi, lorsque j'entendis le mugissement d'une vache ; je me relevai aussitôt et pris un grand brin de genêt, dans le cas où elle serait venue vers moi, afin de la faire fuir; mais elle passa à mes côtés sans m'apercevoir. Ces pauvres bêtes étaient comme leurs mîdtres, errantes à l'aventure; ce qu'il y avait de singuher c'est que le soir elles venaient coucher dans leurs écuries, et chacun de nous en faisait autant; car, après le coucher du soleil, on n'avait plus rien à craindre des bleus. Je me levai donc et retournai à Saint-Laurent où j'arrivai à huit heures du soir. Nous passâmes deux jours de suite sans accident ; je restai jusqu'au soir. Si les bleus étaient venus, Perrine aurait dit que j'étais sa sœur et malade depuis bien longtemps ; d'ailleurs il faisait si noir dans mon taudis, la fumée était si épaisse quoicpi'on ne fît du feu que le matin, et le linge que je portais était si noir que j'avais l'air d'une bohémienne.
n y avait là une bonne religieuse, nonmiée Jalabert, qui venait souvent me voir et qui était pleine d'attentions pour moi. Je tâchais de reconnaître ses bontés autant qu'il m'était possible.
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Les derniers jours de janvier, vers les quatre heures du soir^ nous entendîmes crier : m Voilà les bleus! » J'étais chez Perrine, elle me dit : « Je vais, voir s'il y en a beaucoup. — Eh, mon Dieu ! lui dis-je, restez donc, il y en aura toujours assez pour nous faire périr. » J'eus beau dire, elle me laissa seule et s'en alla. Je courus aussitôt chez madame Jalabert; elle n'était pas non plus chez elle : faite comme j'étais, on ne pouvait me reconnaître; j'étais tout en guenilles; j'avais une vieille coiffe de laine qui était toute jaune; je m'étais mis un morceau de croûte de pain dans un côté delà joue, entre les gencives et les joues ; je m'étais noirci les sourcils, et un vieux morceau de linge attaché sous le menton me cachait la moitié de la figure ; outre cela les larmes que je ne cessais de répandre depuis quatre mois m'avaient tellement changée que j'étais méconnaissable. Comme je sortais, quatre bleus entrèrent : je fus saisie. «Restez, bonne femme, me direut-ils, vous avez l'air bien malade. » Je m'en allais sans leur répondre ; la porte de mon taudis était fermée, et je me vis forcée de me réfugier chez ma voisine qui avait une maison bien grande, et où se trouvaient beaucoup de locataires; les bleus y entraient en foule. Je m*assis sur une pierre près de la porte, et je vis entrer successivement seize soldats qui déposèrent leurs armes dans la maison, disant qu'il fallait leur faire du feu, qu'ils avaient grand froid et grand'faim. Comme ils apportaient chacun un morceau de viande avec leur hallebarde , ils demandèrent de l'eau pour la laver, je me levai et m'offris pour leur cuisinière. Ils me dirent de tirer de l'eau et de laver leur viande , ajoutant que personne ne ferait leur soupe, et qu'ils ne se fiaient pas à ces coquines de brigandes. Je pensais à ce début que tout irait mal pour nous , mais comme la vie était pour moi un fardeau bien pesant , je ne songeai qu'à me préparer à bien mourir. Les mauvaises nouvelles que j'avais apprises le matin ne me laissaient aucun regret de la vie. L'on m'avait assuré que ma fille et son mari étaient morts à l'hôpital. Cette pensée me donna une telle indifférence pour le résultat de ce que nous allions devenir, que je m'arrêtai à regarder ces misérables dont l'aspect effrayait tout le monde.
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Quani le soir fut arrivé, on défendit à qui que ce fût de sortir, menaçant de tirer sur ceux que Ton verrait dehors. Comme la chambre d'en bas était pleine de soldats^ je proposai à quelques femmes qui étaient là de monter avec moi' dans la chambre haute oii les républicains n'étaient pas en aussi grand nombre. La maîtresse de la maison fut enchantée de ma proposition ; les armoires étaient remplies de linge, et elle craignait qu'on ne les enfonçât pour prendre ce qu'elles contenaient. Le commandant était assis auprès du feu, la tète baissée, de sorte que je ne pusluivoir levisage;il ne prononça pas une seule parole. Il y avait aussi trois Allemands et un jeune homme^ qui était un officier apparemment, car il commandait aux autres. Comme nous étions près de la porte et qu'il faisait bien froid, il nous dit m Citoyennes, approchezvous du feu. » Mes compagnes tremblaient au point de ne pouvoir parler. Je répondis que nous n'avions pas froid- « Vous avez grand'peur, n'est-ce pas? — Votre vue et les tourments que vous faites éprouver à tout le monde, depuis que vous êtes les maîtres de la Vendée, ne sont pas faits pour nous rassurer. » — Il me répondit : « Demain on vous fusillera toutes; cependant celles qui voudront aller à Mortagne ou à Chollet obtiendront des laissez-passer; celles qui resteront seront fusillées. » — Je lui dis : « Citoyen, je ne crains pas la mort, c'est peut-être toi qui as fait mourir tout ce que j'avais de plus cher au monde. » A ces mots mademoiselle fienore me donna des coups de coude pour m'engagcr à me taire. « Je ne crains pas la mort, répétai-je, je crains seulement les tourments que vous faites endurer. » — Toutes les femmes sont cause de nos malheurs, sans elles la république serait déjà établiej et nous serions chez nous fort tranquilles. Allez, vous périrez toutes. — Sans les femmes, vous auriez eu quinze des vôtres fusillés dans cette paroisse : elles se mirent à genoux devant les brigands. — Eh! comment savez-vous cela, citoyenne? — Parce que j'y étais; et je me mis aussi à genoux : je dis que les prisonniers que l'on venait de faire ne devaient pas être fusillés. — Qui les gardera? — Ce sera moi et toutes les femmes du bourg. Ils les laissèrent en effet
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SOUS notre garde. Vous voyez, citoyen, que les femmes ne vous ont pas toujours fait du mal ; sans elles vous ne seriez pas entrés dans la Vendée; elles vous ont fait du bien, et à nous bien du mal, puisqu'elles vous ont livré leur pays et leurs parents. » Il me répondit : « Vous parlez bien. — Que voulezvous! je joue de mon reste. — Approchez-vous du feu. » Je me levai, je lui tendis la main. « Voyez si j'ai froid. » J'étais brûlante. « Non, me dit-il, c'est que vous avez peur. »
En même temps il me commanda de faire un lit au commandant. Mes compagnes n'osaient ouvrir la bouche ; je me levai^ je lui demandai s'il voulait coucher dans une petite chambre auprès, où se trouvait un bon lit. Il vint examiner si c'était convenable. « Citoyenne, il faut mettre des draps blancs. — Tout à l'heure,, citoyen. » La maîtresse de la maison, qui était présente, ne voulait pas ouvrir les armoires devant les Allemands; elle dit qu'elle n'avait pas de draps. Sans m'étonner;je lui dis : « Donnez-moi la clef de vos armoires. » Elle me fit une telle grimace que si je n'avais pas eu rame noyée de chagrin, je n'aurais pu m'empêcher de rire; elle eut bien de la peine à trouver cette clef; enfin elle me la donna. Je dis à mademoiselle Benore : a Prenez une chandelle, allons faire le lit à ce commandant, il a l'air bien fatigué \ il est pourtant bien dur de faire du bien à ses bour^ reaux. » Elle me répondit : « Ah! ma chère Fortin, je suis si saisie que je n'ai ni bras ni jambes. — Allons, ma bonne amie, du courage, demain ils mettront fin à tous nos maux. » Nous rentrâmes en leur disant que si leur commandant voulait se reposer, sa chambre était prête. Il se leva, deux Allemands marchaient devant lui; l'un portait une lumière, l'autre ses armes, celui qui s'était entretenu avec moi lui donnait le bras. Quand ils furent de retour ils se mirent à boire; de temps en temp^ ils nous regardaient en jurant. Je pensais que ces misérables, quand ils auraient bu un coup, nous massacreraient. Jamais je ne m'étais senti tant de courage, je le dis à mes compagnes; j'avais un bon couteau dans ma poche, bien déterminée à me défendre s'ils venaient m'insultcr. Au bout d'un quart d'heure, l'officier me demanda si
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nous Youlions passer lu la nuit ou descendre en bas. Je me levai promptement. a Nous en donnez-vous la permission, dtojea? — Oui, oui, allez, mais ne cherchez pas à vous échapper. II y a des gardes de tous côtés. Savez-vous, ajouta-l il, si les brigands sont à Maulevrierî — Je n'en sais rien, citoyen. — A quelle distance se trouve ce bourg? —A trois quarts de lieue, citoyen. — Comment, c'est si près? » Il parla par signes à ses Allemands qui, je crois , ne l'entendaient guère. Je le soupçonnais être un moine qui avait été à Ifortagne et qu'on appelait le père Dumont. J'étais bien contente de descendre; nous n'avions rien mangé depuis midi, et nous n'avions néanmoins, ni les unes ni les autres, envie de manger. La maîtresse de la maison, nommée Bodrie, avait une telle peur qu'on n'enfonçât les armoires qu'elle en fut malade. Quand nous fûmes descendues nous trouvâmes douze républicains couchés sur des paillasses : on avait ôté trois lits et on les avait transportés dans le jardin ainsi que les tables. Les uns jouaient au trente-un, les autres dormaient; un de ces misérables avait la fièvre, et poussait des cris lamentables; le reste était accroupi auprès du feu , et l'on parlait de Charette : nous étions, mes compagnes et moi, assises par terre dans l'embrasure d'une croisée. Je m'étais mise sur une petite marche de pierre, et une mauvaise marmite pleine de cendres mç servait de coussin. Je portai l'oreille à la conversation des bleus. Un d'eux disait à son camarade : ce Nous allons tout tuer et tout brûler, après quoi Charette viendra et nous tuera à son tour. » L'autre lui répondit : « Pourvu qu'on ne nous envoie pas à ce maudit endroit qu'on appelle les Quatre-Chemins I Par tous les diables, il n'est pas possible de s'en débusquer. » Je n'en entendis pas davantage, je m'endormis; mon sommeil dura jusqu'à la pointe du jour. Mes compagnes me firent de vifs reproches de dormir lorsque j'étais si près de ma mort, ce Hélas 1 mes qhères amies, si vous ressentiez des peines aussi cuisantes que les miennes, vous verriez le moment de la mort comme celui qui doit finir vos tourments. Le tort que j'ai, c'est de ne pas employer ces derniers moments à fléchir la colère de Dieu, en m'excitant de
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tout mon pouvoir à une contrition parfaite. » Gomme j'étais occupée à faire ces lamentations, ma religieuse, qui avait si bien soin de mod, entra pour me demander comment j'avais passé la nuit : elle nous dit qu'elle n'avait pas pu fermer l'œil, et qu'elle avait entendu des propos à faire trembler ; qu'un bleu s'était vanté d'avoir tué son père parce qu'il était aristocrate; qu'un autre conservait la langue d'un enfant dont il avait assassiné la mère.
Le commandant entra sur ces entrefaites, et fit un tapage terrible. « Comment, dans un bourg comme celui-ci , on ne trouve ni serrurier, ni maréchal; ils sont tous cachés. Si c'étaient les brigands qui en eussent besoin, ils seraient bien vite là. » 11 nous adressa à toutes la parole. c< Allons , brigandes, allez vite me chercher un maréchal : on ne lui fera pas de mal ; vous pouvez l'amener, » Ma religieuse, qui était hardie, lui dit : « Je vais voir si j'en trouverai un. — Dislui que c'est pour ouvrir la porte de la chapelle où je veux mettre le grain que je trouverai : on mettra le feu à deux, heures ; sortez tout ce que vous pourrez de vos maisons. — De quoi cela nous servira-t-il , commandant, puisque vous voulez toutes nous fusiller? — Mais on ne ftisillera pas celles qui iront à Mortagne ou à ChoUdt. — Mais, citoyen, nous ne pouvons pas partir aujourd'hui. — On vous donnera trois jours, après lesquels nous reviendrons, et toutes celles que nous trouverons encore ici, nous les fusillerons. » Durant ce triste entretien le maréchal arriva. Le commandant lui ordonna d'ouvrir la porte de la chapelle, et il y fit porter le grain et la farine qu'il put trouver. Madame Jalabert avait un boisseau de farine , les bleus se mirent en devoir de l'emporter ; elle courut prier le commandant de lui laisser son boisseau. « Dans trois jours tu seras fusillée et tu n'aura? plus besoin de rien, » fut la seule réponse de ce barbare- - « Mais pendant ces trois jours, vous ne voulez pas, citoyen que nous mourions de faim. » 11 lui tourna le dos; elle revint sur les bleus ; comme ils l'avaient vue parler à leur commandant, ils crurent qu'elle avait obtenu la permission de garder son boisseau, et le lui laissèrent.
Nous sortîmes dans le jardin par ordre du commandant. Il était presque midi; nous entendîmes Tappel : on nous dit que Ton renfermait dans Téglise tous ccui qui étaient dénoncés. Gomme j'étais de ce nombre, je pensais que si quelqu'un de Mortagne passait je serais infailliblement reconnue. Deux républicains arrivèrent ; un tisserand nommé Breceux les amena pour qu'ils l'aidassent à porter son fils qui était malade; ils le placèrent sur une paillasse au milieu du jardin. Comme je me baissais pour arranger les oreillers^ je fus étonnée de m'entendre appeler par mon nom. « Madame Sapînaud, me dit-il^ que je vous ai d'obligation. — Misérable ! luidis-je, ne me nommez pas ainsi; je m'appelle la Fortin. — Kh bien ! la Fortin, soit, je suis un prêtre. Vous voyez que je n'ai pas moins à craindre que vous; ne m'abandonnez pas, je vous prie, restez auprès de moi. » Je m'assis en effet; la mère et la fille Bremon arrivèrent en même temps : elles nous dirent qu'on commençait à mettre le feu. Nous entendîmes des coups de fusil , et le temps semblait s'obscurcir par la fumée épaisse qui s'élevait des maisons ; je crus même que les coups de fusil se rapprochaient de moi. Je me mis à ge* noux, tenant ma tête haute pour que les bleus ne me manquassent pas; je m'attendais à mourir, et j'avais fait le sacrifice de ma vie. Un de ces misérables vint vers moi : je m'imaginai que tous les autres le suivaient. Le feu qui embrasait les maisons voisines, les charpentes qui tombaient avec les tuiles, faisaient un tapage si épouvantable que je ne voyais ni n'entendais rien. Ce misérable s'approcha de moi et m'ôta ma coiffe; je crus qu'il allait me couper la tête; mais la jeune Bremon se trouvait là; elle était jeune et jolie ; il me laissa dès qu'il l'aperçut, et courut vers elle. « Quel est cet homme qui est couché là-dedans? — C'est mon frère qui est malade. » Il commença par le prendre parle bras. — « Allons je vais te guérir.» Je crus qu'il allait le tuer. — « Qu'allez-vous faire, lui dis-je, ne voyez-vous pas qu'il est mourant? » Il le laissa donc; et s'adressant à la Bremon : « Viens ici que je t'embrasse. » Celte pauvre fille se défendit de son mieux. Heureusement il était fort tard; et sa mère était là. Je lui dis: « Défendez votre
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fille, je vais chercher du secours. » Je sautai quel(iues échaliers; j'entendis parler du monde : « Ab, mon Dieu l si c'étaient les bleus! Je regarde à travers une haie, je vois des tètes blanches ; j*arrive toute essoufflée^ elles étaient près de cinquante femmes. Madame Richeteau me demanda si les bleus étaient partis; je lui répondis qu'il y en avait un qui avait saisi la jeune Bremon, et que sa mère avait bien de la peine à la défendre. Gomme je disais ces mots^ la jeune fille arriva tout échevelée^ sans mouchoir, sans coiffe, et criant de toutes ses forces : « Allez donc^ je vous prie, au secours de ma mère ; il va la tuer. » — Toutes ces poltronnes de femmes se regardaient en disant : a Veux-tu venir? » et personne n'y allait. Cette femme^ comme une lionne rugissante, se défendit de son mieux. « Coquin, lui dit-elle^ tes camarades sont tous partis, si les brigands t'attrapent, ils te tueront. » Elle vint retrouver sa fille. Elle était toute meurtrie, et si bien meurtrie, qu'elle mourut peu de jours après. Sa fille se jeta à son cou. a Ah ! ma mère, je vous ai abandonnée : il vous a fait bien du mal. D
Je retournai avec plusieurs autres femmes auprès de ce pauvre missionnaire. Il était mourant de douleur de ce qu'il avait vu. Quelques dames, plus hardies, allèrent s'assurer si les bleus étaient bien tous partis; d'autres coururent à leurs maisons pour voir si elles étaient toutes brûlées, et pour tâcher d'éteindre lé feu. Madame Richeteau et madame La Chêne m'aidèrent à rentrer le missionnaire chez le bonhomme Bk*emon; une partie de la maison n'avait pas souffert de Tincendie. a Hélas! nous dit-il, ils ne nous ont pas tués aujourd'hui, mais ils ont dit qu'ils reviendraient dans trois jours; j'aurais mieux aimé qu'ils nous eussent tous fait périr, que de nous laisser trois jours dans l'attente de nos bourreaux. » Je pensai comme lui. Gomme il était tard, je retournai chez laBodrie; le commandant ayant couché dans la maison, elle avait peu souffert de l'incendie, et il lui restait trois ou quatre chambres. Je trouvai la femme Bodrie de très-mauvaise humeur. La première nuit elle ne fut pas maîtresse de sa maison; comme elle était une de celles de tout le bourg qui
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avaient le moins souffert du feu, tout le monde s'y rendait en foule. Je pris Perrine avec moi, elle m'aida à transporter une couverture et une paillasses sur laquelle nous passâmes là nuit. Je ne dormis pas aussi bien que la nuit précédente avec ma marmite de cendres pour oreiller.
Au point du jour, madame Bodrie voulut congédier tous ceux qui étaient dans sa maison, moi-même la première. Elle me dit, pour raison, que si on venait à me découvrir, je serais cause de sa mort. Je ne savais trop que répondre, ni quel parti prendre. La sœur Gaillard, qui avait des droits dans la maison, parce que ses deux nièces en avaient loué la moitié, me dit : a Restez, j*ai le droit d'avoir une chambre au moins. » Je demeurai donc. Notre hôtesse avait tellement peur qu'elle en tomba malade, et mourut peu de temps après. Son frère, à la nouvelle de l'arrivée des bleus, courut se cacher dans un genêt avec un de ses amis nommé Flandy, qui était aveugle. Les patriotes, les ayant aperçus les amenèrent à l'église oiz ils fiirent fusillés. Nous fîmes croire à la sœur que son frère était allé rejoindre l'armée des Vendéens.
Les brûleurs tuèrent aussi un métayer à l'entrée du bourg; Il venait de faire un charroi pour ces barbares ; sa femme entendant un coup de fusil, sortit pour voir ce qui était arrivé,' quel spectacle pour cette infortunée ! son mari était étendu mort, le sang lui sortait à gros bouillons de la tète où il avait reçu un coup de sabre. Elle tomba évanouie, et les bœufs sans conducteur continuèrent à marcher ; heureusement le maire survint, et les conduisit à la métairie ; quoique citoyen, il ne put retenir ses larmes; il aida même à transporter la femme du métayer. Cette malheureuse mourut peu de jours après ; un de ses enfants, qui était au charroi, fut aussi tué. A la nouvelle de la mort de sa mère, il jeta son aiguillon et voulut s'enfuir, mais un de ces misérables tira sur lui, et rétendit roide mort. Hélas ! toutes ces catastrophes se passaient à peu de distance du jardin oiî nous nous étions réfugiées î Tout le monde était en pleurs. Les vaches revenaient, s'arrêtaient à la porte de leurs maîtres et poussaient de longs mugissements. Oh! combien ce soir différait des soirées tran-
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quilles où, dans le temps de mon bonheur, j'avais tu descendre, au son des flûtes et des tambours, les troupeaux vers leurs étables! Les femmes, d^s que l'angélus sonnait, quittaient leurs quenouilles et se hâtaient de conduire leurs petits enfants qu'elles caressaient, au-devant de leurs maris fatigués. Ils accouraient se jeter dans les bras de leurs pères; et tous ensemble venaient au temple du Sauveur se mettre sous la protection de la Vierge. Des souvenirs si doux rendent mes maux plus amers encore, par la perte de l'espérance qui est la vie du cœur. Ah! mon Dieu! jamais je n'oublierai cette malheureuse journée.
Deux jours se passèrent au milieu de ces tourments inexprimables, et le troisième était attendu avec anxiété. Les bleus nous avaient promis de revenir sur le soir ; une femme de la Verrie arriva : elle nous dit que les brûleurs n'avaient pas cessé de piller et de massacrer, et que leur intention était de mettre le feu partout. Je craignais qu'ils ne tuassent mon petitfils, caché dans ce bourg. Pour comble de misère, je n'osais en demander des nouvelles, de peur de me faire reconnaître. (( Hélas! me disais-je à moi-même, à quoi me servira de demander des nouvelles de son sort? s'il est mort, cela augmentera mes maux ; il vaut mieux que je prie le Seigneur de me le conserver; et au surplus, s'il est mort, sans doute que le même sort m'est réservé dans quelques jours. »
En sortant de la Verrie, les brûleurs ne vinrent point à Saint-Laurent; ils allèrent à la Gaubretière où il ne restèrent pas longtemps, car ils craignaient Charette qui n'en était pas trèséloigné.Ils massacrèrent près de trois cents femmes dans le bois de Beaurépaire, et faillirent aussi tuer madame de Boissy avec ses deux petites filles. Cette dame s'était cachée dans un genêt : un citoyen les aperçut, il alla vers elles, et leur dit : « La colonne va passer, s'ils vous aperçoivent ils vous tueront; couchez-vous par terre et ne bougez pas, je m'en vais les attendre et je leur dirai que je n'ai rien vu dans cette pièce. » Quelques-uns étaient humains, surtout parmi les Allemands ; ils ne voulaient pas tuer les femmes, mais ils ne faisaient aucun quartier aux homihes qu'ils pouvaient attra-
per. Au sortir de la Gaubrctière^ ils espéraient aller à Cbambreteau mettre le feu^ mais un courrier extraordinaire arriva à deux heures; il était porteur d'ordres très-précis pour suspendre les massacres. Nous fûmes bientôt instruites de cette heureuse nouvelle, ce qui nous donna une lueur d'espérance. Hélas! comme notre bonheur fut de peu de durée ! Les citoyens de Mortagne recommencèrent à passer presque tous les jours à Saint-Laurent, pour aller à Maulevrier; de sorte que j'avais des peurs terribles, ils ne venaient ordinairement que sur les onze heures ; alors tous ceux qui, comme moi, étaient dénoncés , étaient forcés de se cacher. Je me réfugiais le plus souvent dans une vieille masure presque remplie de fumier. Je montais sur un plancher en ruine et j'y restais jusqu'à leur départ. Un jour deux bleus passèrent devant cette masure : Tun d'eux dit à son camarade : a Viens donc, allons voir s'il n'y a rien là-dedans. » Je me crus perdue : l'autre lui répondit : « Que veux-tu faire dans ce fumier? viens. » Ces mots me sauvèrent. J'entendis le bruit de ^ leurs pas pendant longtemps ; car ils rôdèrent autour de lamasure, et je crus peu après distinguer la voix d'une femme. Oh ! comme ces journées étaient longues pour moi ! Il fallait en sortant que je saisisse Tinstant favorable pour m'échapper sans être vue de personne.
Il y avait près de quinze jours d'écoulés depuis l'incendie de Saint-Laurent, lorsqu'on nous annonça l'arrivée des brigands ; leur projet était d'attaquer Mortagne. Cette nouvelle était loin de m' être agréable ; je pensais que si les bleus en étaient instruits, ils achèveraient de brûler le peu de maisons qui avaient échappé à l'incendie. Les brigands n'arrivèrent pas , mais ils s'avancèrent jusqu'à Maulevrier où les bleus, qui ne les croyaient pas si près, ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils rétrogradèrent vers Mortagne, traversèrent Saint-Laurent, et ne revinrent 'que le lendemain, au nombre de près de deux mille. %
Dès qu'on les aperçut, tout le monde décampa du bourg. Nous en fûmes averties par un maçon, nommé Joncheleau; ce brave homme, se trouvant surpris, vint dans la maison où
j'étais, et nous dit : a Yoilà les bleus ! je n'ai pas le temps d'aller plus loin; si vous voulez, je vais me cacher ici. » Il baissa aussitôt le ciel du Ut qui était à ressort, et, au moyen d'une petite échelle qu'il avait apportée, il leva une trappe qui se trouvait cachée entre deux soliveaux, et monta. Je le suivis : nous retirâmes l'échelle et le ciel de lit, et nous attendîmes le résultat de l'arrivée de cette division républicaine. Les ennemis, en entrant dans le bourg, tirèrent presque tous leurs fusils, de sorte que les balles tombaient comme la grêle sur le toit où j'étais. Je dis à Jencheleau : « S'il y a •quelques trous à la couverture de la maison, les balles nous tueront ici comme dehors. » A peine put-il me répondre; je crus qu'il allait s'évanouir, je cherchais à ranimer son .courage par mes discours.» Allons, Jencheleau, offrons à Dieu le peu de moments qui nous restent ; sans doute les bleus mettront le feu quand ils auront achevé de tuer le peu de Vendéens qui sont restés dans ce bourg; mais si nous mourons par force, songez donc que Jésus-Christ est mort .pour nous de sa propre volonté; il nous récompensera dans le ciel de tout ce que nous souffrons sur la terre ; et croyezvous que nous ne serons pas cent fois plus heureux que d'être tous les jours obligés de nous cacher, placés toujours entre la vie et la mort ? »
Nous entendions un si grand bruit de chevaux que nous pensions que les patriotes étaient en grand nombre, et qu'ils allaient tout exterminer : un citoyen de Maulevrier vint les avertir de se tenir sur leurs gardes, et leur dire que Stofïlet et Marigny, après avoir fait leur rassemblement, s'avançaient vers Chollet. Cette nouvelle les obligea de retourner promptement à Mortagne pour s'opposer aux brigands ; on battit aussitôt la générale ; je dis à Jencheleau de reprendre courage, et que vraisemblablement nos ennemis ne tarderaient pas à partir. Je pouvais les voir passer sur le pont à travers une petite lucarne; je J'engageai donc à se lever, l'assurant qu'il n'y avait plus rien à craindre. Mon paysan se mit à regarder : à peine avait-il les yeux à la lucarne qu'un coup de fusil lui fit une telle peur, qu'il en tomba par terre; je
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distinguai en même temps au loin des gémissements semblables à ceux d*un homme qui vient d'être fusillé. « Ah ! de grâce, achevez-moi, je n'en puis plusl » Ces cris me firent fris-, sonner; nous demeurâmes près d'un quart d'heure sans oser remuer. Enfin tout bruit ayant cessé, je regardai ; je vis une femme dans la rue , ce qui nous rassura entièrement ; les bleus étaient bien partis , et nous étions encore sauvés. La femme de Jencfaeleau vint appeler son mari.
Nous restâmes trois jours sans autre alerte. Après ces trois jours nous entendîmes crier sur les deux heures : « Voilà les bleus î » Personne n'eut le temps de s'enfuir, car ils arrivèrent presque au même instant où nous avions été avertis; je grimpai dans mon grenier; plusieurs femmes se rassemblèrent dans une chambre en bas, et nous nous attendîmes à tout. A peine étais-je dans mon grenier, que j'entendis un coup de fusil, a Mon Dieu, c'est sans doute quelqu'une de mes compagnes qu'on vient de tuer ! »
Mille cris s'élevèrent en même temps. «Aux armes, aux armes ! Voilà les brigands l » Je regardai à travers ma lucarne, et je vis les bleus qui couraient du côté du pont; je crus en effet que les brigands arrivaient et je me hâtai de descendre. Ma religieuse était en bas : je lui demandai ce qui s'était passé. « Ah I ma chère Fortin, venez vite que je vous conte : pendant que vous étiez dans votre grenier, ces misérables sont entrés quatre en bas; ils nous ont dit : «Brigandes, pourquoi n'avez- vous pas fui ? Allons, avancez , que l'on vous fusille I » Je m'adressai à l'un d'eux qui n'avait pas un air aussi méchant que ses camarades, a Gomment, citoyen, vous voulez me faire mourir? » Un autre prit la parole : « Il faut fusillertoutes ces brigandes. Pourquoi n'ètes-vous pas allées à Mortagne ou à Chollet? » Ah! ma chère Fortin, je n'avais jamais eu une telle peur. Ils nous avaient déjà amenées hors de la maison, lorsqu'un coup de fusil nous a sauvées : un brigand s'était caché derrière un mur; craignant d'être surpris par les bleus, il avait voulu sauter par-dessus, et avait jeté son fusil au delà pour passer plus aisément; le fusil en tombant était parti, et cet événement
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avait épouvanté les brûleurs qui s'étaient hâtés de fuir. Un peut juger par ce seul trait de la bravoure des républicains. » * En arrivant à Mortagne^ ils ne manquèrent pas de dire que les brigands entouraient le bourg de Saint-Laurent. Pendant trois jours les habitants de cette ville furent dans les plus vives alarmes, s*attendant à nous voir arriver d'un moment à Tautre.
Pès qu'ils furent un peu remis de leur frayeur, ils se hasardèrent à revenir. C'était le mercredi des Cendres, sur les trois heures. On entendit les grelots des chiens que les bleus envoyaient en avant; car ils avaient une douzaine de chiens qu'ils amenaient ordinairement avec eux, quand ils allaient à quelque distance de Mortagne. Ces chiens rôdaient de tous côtés, et découvraient ceux qui y étaient cachés. N ous nous hâtâmes de sortir. A peine étions-nous arrivées au milieu de la rue, que j'aperçus de loin nos ennemis qui couraient à bride abattue et en criant : Vive la république ! J'aperçus à une porte une jeune fille nommée Catherine ; je lui dis : « Tout le monde fuit, et vous restez? » Elle me répondit : « J*ai une sœur qui est bien malade, et je ne veux pasTabandonner. — Eh bien ! je vais rester avec vous. » Je montai par un escalier à moitié brûlé, dans une petite chambre qui avait échappé à l'incendie; sa sœur était alitée, et avait la fièvre. Elle me dit : « Venez-vous mourir avec nous? — Oui, ma chère enfant. » Nous ne tardâmes pas à voir nos ennemis ; ils criaient : « Où sont donc ces brigandes ? » Ils fouillèrent de tous côtés, pillèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et cassèrent et brûlèrent tout ce qu'ils ne purent emporter. Cependant ils ne mirent pas le feu aux maisons. Toutes les fois qu'ils passaient devant Tendroit où je m'étais réfugiée, il me semblait qu'ils allaient monter et nous tuer. Enfin, sur les neuf heures du soir, ils repartirent pour Mortagne; du moins ce fut l'heure où nous n'entendîmes plus rien. Dès qu'ils furent partis, je dis à Catherine : «Allons-nous-en, sans doute qu'ils reviendront demain, et si nous avons échappé à leur fureur aujourd'hui, qui sait si nous aurons demain le même bonheur? » Elle accéda à ma proposition ; elle fit un petit paquet do tout
ce dont elle croyait avoir le plus pressant besoin, et nous partîmes.
A peine avions-nous marché l'espace d'un quart de lieue que nous entendîmes crier : « Rends-toi, brigand, ou tu es mort. » Nous nous arrêtâmes, attentives à écouter ; nulle autre voix n'ayant interrompu le silence, nous reprîmes notre marche et arrivâmes à La Chapelle. Madame de la Vicendière, parente de mes enfants, et dont le fils s'est distingué depuis parmi les royalistes, vint y passer quelques jours ; elle avait gardé les moutons pendant trois semaines ; mais les bleus la forcèrent de s'enfuir, en brûlant la ferme où elle était cachée , et tuant 1 j fermier.
Le fils de mon hôtesse, qui servait avec Stofflet, venait d'obtenir un congé : il nous apprit que son général avait battu les bleus à la Tour, le jour du Mardi-Gras, et que sa troupe et lui avaient mangé le festin qu'avaient préparé les républicains. Il nous dit aussi comment Stofflet avait fait transporter les barriques de vin et d'eau-de-vie qu'il avait prises, et établi dans la forêt de Vezin un hôpital pour les blessés. Des femmes lavaient leur linge et faisaient des charpies; des prêtres étaient chargés de les administrer; une garde vigilante et deux pièces de canon étaient placées à la porte de l'hôpital. Le général avait fait construire desmoulins pour moudre le blé, et des cabanes avaient été faites par ses ordres pour les ouvriers qu'il employait. Ce général, aussi actif dans le repos que courageux dans le combat,pourvoyait à tout ; ses soldats le voyaient toujours au plus fort des dangers; mais il se montrait inexorable pour ceux qui manquaient de valeur ou qui se livraient au pillage après la victoire. Ce jeune homme quitta sa mère à l'expiration de son congé, et lui fit de tendres adieux qu'elle parut recevoir avec calme : ce ne fut que quand il se fut éloigné qu'elle donna cours à ses larmes. « Il me tient lieu de tout, me disait-elle; s'il meurt je ne lui survivrai pas. »
Les trois chefs royalistes avaient fait leur jonction; les bleus croyaient que l'armée royaliste était de vingt mille bommes; elle n'était pas au delà de deux mille. Cependant l'en-
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nemi vint à Mortagne accompagner des réfugiés patriotes : il y contruisitdes fortifications et voulut en construire à ChoUet ; mais StofUet et Marigny interrompirent ces travaux et chassèrent les bleus de la ville où ils entrèrent vainqueurs. Les républicains s'en vengèrent en livrant au feu tous les moulins de la contrée; sans ceux que Stofflet avait fait faire dans la forêt de Yezin, les royalistes fussent morts de faim. Sapinaud et Marigny, qui avaient d'abord éprouvé un échec, revinrent assiéger Mortagne. Tout était disposé pourFattaque; le succès paraissait certain, lorsque Tennemi, à la faveur de la nuit, évacua la ville où les royalistes entrèrent dans les premiers jours de mars.
Les bleus à cette époque tuèrent la jeune demoiselle de Marmande, dans une incursion faite à Saint-Laurent, et firent mourir M^^^' de Bodrie dans les flammes en mettant le feu à son appartement. Mes deux servantes^ qui avaient été longtemps séparées de moi, vinrent me retrouver à La Chai)elle ; elles m'apprirent que les brûleurs s'avançaient. Je quittai avec regret ma bienfaisante hôtesse , et je me dirigeai Ters Treizevent. Charette vint s'opposer aux ravages des brûleurs ; mais en sauvant les campagnes il prenait aux paysans le peu de subsistances qu'ils avaient. Aussi appelait-on ses soldats les moutons noirs. Vainqueur ou vaincu, le peuple des chaumières était victime des combats, et ses malheurs égalaient son courage et sa fidélité. Charette, qui m'était attaché, me fit dire de me retirer à Château-Mur; je passai par Moulins en m'y rendant; jamais endroit ne fut mieux nommé, il faudrait qu'il n'y eût pas le moindre zéphyr pour qu'un moulin n'y tournât pas.
Arrivée à Château-Mur, je respirai un peu de mes longues et pénibles fatigues. J'y étais depuis trois semaines quand M. de Marigny, sans que je m'y attendisse, entre chez moi, pâle et défait; je crus qu'il lui était arrivé quelque malheur, et j'eus une grande inquiétude. «Ah ! Madame, me dit-il en m'embrassant, je ne vous croyais plus de ce monde, et le bruit de votre mort m'a fait répandre bien des larmes ; j'ai eu de grands torts avec vous, je viens vous en demander pardon. (M. de
Marigny avait mis à Mortagne, malgré moi, ses chevaux dans mes écuries^ entièrement occupées par ceux des autres officiers royalistes ; je l'avais bien oublié.) Pourquoi n'avons-nous pas suivi vos conseils; nous n'aurions pas passé la Loire? Pourquoi^ après l'avoir passée, ne sommes-nous pas rentrés dans la Vendée^ quand nous avons été vainqueurs à Laval des prisonniers de Mayence? Je ne serais pas à la veille de la mort. J'ai toute ma vie été victime de ma vivacité, et j'ai fait bien des fautes; celle que je viens de commettre me sera funeste. Nous nous étions rassemblés à Jallais où nous avions pris la résolution de ne rien entreprendre sans le concours des trois armées; nous avions même juré, sous peine de mort, si nous n'obéissions pas, de nous soumettre à Gharette dans tout ce qu'il nous recommanderait pour détruire les brûleurs. L'on convint du jour où l'on attaquerait, et l'on régla la marche que l'on devait suivre. Le lieu du rendez-vous était indiqué ; nous devions nous y réunir à la même heure, et tous ensemble entourer les brûleurs et fondre sur eux au même instant ; après mon départ, je rencontrai sur la route un petit bourg où l'on vendait d'excellent vin; nous en bûmes beaucoup trop.
J'avais quelques fermes auprès de Cerisais qui avaient échappé à l'incendie; mes officiers, qui en étaient, qui avaient leurs propriétés auprès de ce bourg, me proposèrent d'y aller : selon eux, ce parti était préférable à celui de se réunir aux autres divisions et de marcher vers Coron, où aucune maison, pas même la plus pauvTC chaumière, n'avait pu se soustaire à l'incendie. Animé par le vin, je me laissai aller à leurs
conseils, et je fus infidèle à mes serments. Stofflet et Gharette ont jugé ma conduite digne de mort : sans moi, ont-ils dit, les
brûleurs n'auraient pu se sauver; et ils ne devaient leur vie qu'à ma désobéissance. Il a été décidé que je serais jugé par un conseil de guerre, et l'on m'a condamné à être fusillé. Ge Stofflet est un cheval, c'est un homme de rien; Gharette a paru moins courroucé ; Sapinaud seul m'a plaiut. — «Il peut se faire que Stofflet ne soit de rien, lui répondis-je, avouez cependant qu'il est digne de commander : écrivez à Gharette ; quant à
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Sapinaud^ vous n'avez rien à redouter. » Il me fît des adieux bien tristes, et mon cœur partageait toutes ses alarmes. Dès le lendemain, Charette envoya deux courriers à Château-Mur; ils venaient s'informer de ce que pouvait être devenu M. de Marigny ; ils me demandèrent si je ne l'avais pas vu; je répondis que non, et que j'ignorais où il était Quelquesjours
après, Tavant-garde des brigands arriva à Château-Mur; ils furent pris pour des bleus; l'effroi était général, quand tout à coup Ton s'écria : Ce sont les brigands * et toutes les femmes se mirent à rire. L'armée ne tarda pas à suivre le corps qui l'avait devancée. MM. Fleuriot et Charette vinrent me voir; je profitai de l'attachement que m'avait toujours témoigné Charette pour obtenir la grâce de M. de Marigny ; il me la promit, mais il oublia bientôt ses promesses. M. de Marigny fut même obligé de s'éloigner des limites de la contrée que commandait M. Charette ; il se retira auprès de ses foyers paternels : le chagrin l'y accompagna; il tomba gravement malade. Les habitans de Cerisais, dont il était adoré, vena'cnt sans cesse demander de ses nouvelles : sa force et son courage triomphèrent; sa convalescence causa une joie égale à la douleur qu'avait produite sa maladie ; et il commençait à en jouir lorsque StofQet le fît arrêter par des chasseurs : il se montra inexorable. Ah ! comment put-il se résoudre à priver le roi d'un sujet si dévoué, et sa patrie d'un de ses plus vaillants défenseurs ?
Charette, autrefois si humble et si modeste , était méconnaissable ; son chapeau était chargé de plumes, sa cravate garnie en dentelles, ses vêtements violets brodés en soie verte et en argent ; et plusieurs femmes jeunes et jolies formaient son cortège. Dans la première guerre il av&it offert le modèle de toutes les vertus, et surtout celui d'une piété exemplaire; souvent même on disait au retour du lundi :
(1) Dans nn livre publié réoemxnent et intitulé : ^fJUt et la Vendée, par M. Edmond Stofflet (Paris, Flon 1876), cette affaire est racontée en détail, et de façon à faire retomber sur les perfides et jalooses suggestions de rabbé Bemicr, la responsabilité de l'exécation de Marigny, auquel Btofflet était décidé à donner. (L.).
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« Voici le jour du triomphe de Cliarette. » Il avait à pareil jour, après avoir fait dire beaucoup de messes- obtenu une vjcloirc complète aux Quatre-Chemins.
L'arrière-garde de ce général était moms brillante que l'avant-garde. 11 sy joignait une quantité do femmes venues des marais, qui avaient échappé aux flammes et au glaive dcetructeur. La plupart étaient nu-pieds et couvertes de lanbeaux ainsi que leurs petits enfants ; leurs maris avaient été tués, leurs chaumières brûlées; l'avenir ne leur offrait aucun espoir, et elles n'avaient d'autre refuge qu'une armée qui, d'un moment à l'autre, pouvait être la proie de l'ennemi. Elles mp faisaient grand'pitié, peut-être, me dis-je, est-ce là le sort de ma pauvre fille, si elle vit encore. Le repos que j'avais goûté à Chàteau-Mur disparut bientôt; les bleus y revinrent à la Pentecôte. Une foule d'habitants le quittèrent avec moi, avant leur arrivée ; elle fut suivie d'un grand deuil. Les malheureuses mères menaient avec elles leurs plus chers trésors. Leurs petites familles avaient peine à les suivre , et jetaient les hauts cris; d'autres avaient leurs enfants dans leurs bras; et ces pauvres petits, trop enfants pour connaître leur sort et l'affliction de leurs mères, répondaient par un sourire à leurs tendres caresses; mes servantes et moi, vêtues en paysannes^ avions dans nos bissacs du pain noir et du beurre que nous partagions avec ces mfortunées. Qu'on se rappelle les scènes désastreuses de Saint-Laurent, et celles que je peins ici, se renouvelant sans cesse dans la Vendée; que Ton joigne à ces revers les regrets des objets chéris dont on pleure la mort, et ceux presque aussi amers des parents que l'émigration avait forcés de quitter leurs foyers; que l'on se retrace la douleur que cause l'espérance trompée dans ses vœux les plus chers, et on n'aura encore qu'une faible idée denos malheurs. J'appris que Ton était plus tranquille à Saint-Laurent oiî mon cœur m'attirait toujours, et je pus enfin me retirer à la Barbinière. Mais quels chagrins n'eus-je pas en entrant dans ces appartements vides, où j'avais si souvent embrassé ma fille et ses petits enfants !
Ch arette, dans plusieurs combats, avait eu des succès qui
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tenaient du prodige. Le moment où on le disait détruit était celui où il reparaissait avec plus d'audace ; son nom était devenu la terreur d'un ennemi six fois plus nombreux que lui ; après l'avoir fatigué et affaibli^ il le força à s'éloigner, et se retira dans la forêt Galins. Son premier soin fut de pourvoir à la nourriture de sa troupe : à sa voix s'élevèrent une multitude de moulins ; c'étaient des barriques au fond desquelles on plaçait des pierres larges et solides; on les avait creusées auparavant; une espèce de pilon, qu'un homme faisait tourner au milieu, réduisait en farine le blé qu'on y mettait; mais on ne pouvait en moudre que deux boisseaux par jour. Les femmes rivalisaient avec les hommes pour le travail, et employaient des pelles de bois pour écraser le blé : c'était leur principale occupation pendant le jour ; le soir elles endormaient leurs enfants, et, après les avoir couchés, elles travaillaient, à la lueur de chandelles de résine, à réparer les vêtements usés par la guerre. S'il survenait quelque alarme, elles abandonnaient tout pour leurs enfants, et les prenant dans leurs bras, les tenaient pressés contre leur sein jusqu'au moment où. le calme renaissait.
Leurs mains avaient construit de petites huttes pour elles et leurs petites familles , et à côté, de petites cabanes pour leurs vaches; elles les changeaient souvent de place pour éviter les aspics qui s'y introduisaient ; malgré leur vigilance, l'odeur du lait que les femmes faisaient chauffer pour en avoir la crème, attirait sans cesse ces animaux si communs dans la Vendée. Une couturière, qui vint me voir à la Barbinière, avait passé trois mois dans cette forêt ; elle m'assura en avoir vu plusieurs fois jusqu'à six autour des vases où le lait avait été versé ; cependant elle n'avait jamais entendu parler que personne en eût été mordu.
Les bleus, sur la fîn de juin, marchèrent contre Sapinaud dont le quartier général était à Beaurepaire ; Charette, qui en avait été instruit, vint à son secours et réunit sa troupe à la sienne : Tènnemi, quoique bien plus nombreux, fut complètement battu; la déroute fut si grande que les fuyards vinrent du côté de Saint-Laurent et de la Barbinière, au lieu de
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se diriger vers Montaigu. Je vis plusieurs soldats qu'on avait arrachés malgré eux de leurs foyers, désespérés d'être au service de tyrans monstrueux, bien plus occupés de leur fortune que du bonheur de la France.
Je tombai malade sur ces entrefaites, et, malgré mes chagrins, la convalescence ne tarda pas à se faire sentir. C'est à cette époque que M. de Béjarry, qui arrivait d'Ancenis, vint me faire une visite ; il m'apprit qu'il avait été blessé grièvement à la bataille du Mans; on l'avait jeté, me dit-il, dans une charrette où il y avait plusieurs mourants que Ton conduisait du côté de la Flèche; ces infortunés expirèrent de fatigue et de douleur, à quelques lieues de Sablé. L'homme qui les conduisait s'étant montré sensible à leur malheur, M. de Béjarry le conjura de le laisser descendre de la charrette ; comme il n'y avait point de témoins, le voiturier le lui permit : il fut en se traînant se cacher dans un champ auprès de Sablé ; là, épuisé de fatigue et du sang qu'il avait répandu, il aperçut une bergère qui conduisait son troupeau; et trop faible pour aller vers elle, il lui tendit les mains en la suppliant de venir à son secours ; mais elle s'éloigna aussitôt. 11 crut qu'elle avait été effrayée , car il avait l'air d'un habitant des tombeaux. Quelle fut sa surprise lorsqu'il la vit revenir avec deux paysans ! Ils le levèrent doucement de l'endroit où il était étendu, et le portèrent dans leurs bras jusqu'à leur métairie; ils nettoyèrent un toit à cochons pour l'y coucher; et après y avoir mis de la paille, ils y placèrent des matelas, et le mirent dessus le plus mollement qu'ils purent ; leurs femmes pansaient régulièrement ses blessures. Quand les bleus s'approchaient de la ferme, elles conduisaient leurs cochons dans le toit, et mettaient devant la porte un amas de chaume : des soins aussi assidus et aussi bienfaisants hâtèrent sa guérison, et il fut bientôt dans le cas de partir. 11 acheta alors de ses hôtes un habit de paysan, et les quitta après les avoir payés généreusement avec des assignats qu'il avait été assez heureux pour conserver sur lui : il arriva dans ce costume agreste à Ancenis d'où il se rendit sain et sauf à l'armée du centre.
Il me dit que ma fille et M. de Veau de Chavagne, son mari, étalent cachés dans une ferme auprès d'Ancenis ; cette nouvelle consolante^ mais trompeuse, mieux que le meilleur médecin, me rendit la santé et le repos. Beaucoup de bleus, à cette époque, eurent Tordre de marcher aux frontières; notre contrée, soulagée de ce fardeau, respira un peu de ses longues fatigues.
Stofflet et Bernier avaient leur quartier général à Nevi, au château de la Maurosière; ils y tenaient une bonne table et recevaient de toutes parts les hommages des campagnes voisines. Les dames venaient les y voir dans leurs plus belles robes ; celles du moins qu'elles avaient pu soustraire aux ravages de la guerre.
Charette, eh quel put être son motif? je l'ignore , Charette, après être convenu avec Stofflet d'employer quatre cent mille francs d'assignats, s'opposa quelque temps à leur circulation. Ce fut un des principaux sujets de la discorde qui ne tarda pas à éclater entre eux.
Sapinaud voulait que Mortagne, Saint-Christophe et Saint- Hilaire marchassent sous ses ordres; son oncle, le chevalier Sapinaud de la Yerrie, avait eu sous lui ces paroisses avant la nomination d'un généralissime ; et par cette raison elles ■devaient, disait-il, lui être soumises. Je le fis consentir à se désister de cette prétention, et à imiter son oncle qui préférait Tamour des Vendéens à l'autorité qu'il avait sur eux. L'ennemi, que l'envoi de ses troupes aux frontières affaiblissait de plus en plus, eut l'art de faire consentir à un traité de paix Charette et Sapinaud. Ce traité fut signé à la Jaunaye. Charette^ quoique Sapinaud l'en eût prié, n'en fit point avertir Stofflet. Celui-ci, irrité de ce procédé, marcha contre Sapinaud, absent alors du Sourdis, demeure de ses pères. Il lui enleva ses chevaux et tout ce qu'il put emporter de sa maison; Delaunay, à la même époque, déserta le parti de Charette.
Stofflet, pressé de toutes parts par les troupes républicaines, finit aussi par faire la paix avec elles. Les généraux ennemis lui montraient beaucoup d'égards ; on les vit même faire des parties de chasse avec lui. Les conditions de leur
traité avec Gharette et Sapînaud étaient au contraire trèsmal observées, et les royalistes eussent été obligés de reprendre les armes, quand même la descente de Quiberon n'aurait pas eu lieu
M°^^ de Sapinaud ne dit plus rien, dan& ses Mémoires , qui n'ait été écrit dans les annales de nos glorieuses infortunes, ouvrages où M"« la marquise de La Rochejaquelein et M. de Bonchamps se sont acquis des droits à la reconnaissance de la Vendée. Elle gémit sur cette paix insidieuse où les commissaires de la Convention abusèrent du désir ardent qu'avaient les Vendéens de rendre le bonheur à leur patrie : pour elle seule, ils avaient désiré vaincre ou mourir. Français fidèles et dévoués, ils souhaitaient contribuer au retour de leur roi et à la paix de ses sujets ; ils ne s'armèrent que contre les factieux et les régicides.
Cette paix éphémère dura peu de jours. Charette et Stofflet rentrèrent dans la carrière des combats ; mais que pouvait leur valeur contre la trahison et le grand nombre de leurs ennemis ? Après s'être défendus jusqu'au dernier moment, ils furent contraints de céder à la force ; ils furent surpris et enveloppés par llennemi, Stofflet en Anjou, et Charette en Bretagne. Ce dernier fut pris dans un bois auprès de la Chabaussière ; blessé à la tète et épuisé de fatigue, il s'appuyait sur deux jeunes paysans ; mais ce dernier soutien de la fidélité lui fut ravi par deux coups de fusil qui étendirent à ses pieds ses généreux soldats, et il se vit sans espoir prisonnier de Travot.
Stofflet et lui avaient assisté à plus de cent cinquante combats, et avaient souvent été vainqueurs de ceux qui avaient tout vaincu excepté la Vendée. Ils vécurent l'un et l'autre avec la même gloire, et moururent avec le même calme : Stofflet à Angers, le 23 février 1796, et Charette, à Nantes, un mois et demi après.
Le nom de Dieu et celui du roi les consolèrent jusqu'à leur
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dernière heure, et leurs lèvres les prononçaient encore lorsqu'ils tombèrent sous les coups meurtriers. La yeste de Gharette fut vendue 600 francs ; et la terreur qu'il avait répandue était encore si grande que les révolutionnaires des campagnes demandèrent qu'on exhumât son corps pour assurer qu'il n'était plus. Ces guerriers^ si redoutés des ennemis du trône, surent inspirer Tamitîé la plus tendre et lapins généreuse. Stolïlet vit le jeune Allemand qu'il avait choisi pour être son aide de camp, désirer le sauver par sa mort, et ne pouvant avoir cet avantage , se trouver heureux de partager son sort.
Un soldat de la même nation n'abandonnait jamais Chalette; le voyant près d'être pris, il se couvrit du chapeau et de la veste de ce général, et, désireux de mourir pour lui et de lui donner le temps de s'éloigner, il fut s'exposer au feu des républicains ; mais ils le laissèrent, sans lui faire aucun mal, après avoir reconnu que ce n'était point Gharette. Désolé de n'avoir pu réussir, il fut mourir au champ d'honneur.