QUATRIÈME PARTIE
Des travaux publiés sur le système nerveux des Mollusques acéphales lamellibranches, depuis la fin de 1844 et le commencement de 1845.
Je ne connais qu’un travail général, celui de M. E. Blanchard, et deux monographies particulières, l’une sur l’organisation des Zarets, par M. de Quatrefages, qui comprend leur système nerveux, et l’autre de M. Keber, sur celle des Anodontes.
Ce n'est pas sans hésitation que je me suis décidé à rendre compte du premier travail, Je pouvais craindre de ne pas conserver toute l'impartialité nécessaire pour l'apprécier comme 1l le mérite. Cependant l’auteur ayant jugé à propos de parler du mien, d’après les simples propositions imprimées dans le compte rendu de la séance de l'Académie des sciences du 25 novembre 1844, et d’en critiquer plusieurs, J'ai été forcé de répondre à ses critiques, de me justifier autant que possible, et d'apprécier à mon tour son travail.
L'histoire de la science ne perdra pas, je l'espère du moins, à ce Jugement.
Dans la même séance du 24 février 1845, où je venais de lire un supplément à mon Mémoire du 25 novembre précé-
dent, M. E. Blanchard communiqua à l’Académie un travail sur le même sujet (1).
L'auteur venait de terminer depuis quelques mois un voyage de recherches zoologiques qu'il avait faites en Sicile, sous la direction de M. Milne Edwards, en sa société et en celle de M. de Quatrefages.
Il avait eu l’idée heureuse, soit de lui-même, soit qu'elle lui eüt été suggérée, de faire des recherches sur le même sujet que celles dont je m'occupais depuis longtemps, et de disséquer, dans ce but, les Mollusques bivalves des mers de la Sicile et de Naples.
Cette facilité d'obtenir de bons et nombreux sujets d’observations avait dû lui donner la conviction qu'un travail fait sous d'aussi heureux auspices devait-avoiroune prééminence sur des recherches entreprises dans des cireonstances moins favorables.
C'est du moins l'opinion qui se fait jour à chaque ligne.de ses appréciations historiques.
On trouvera dans notre second résumé (à la séance de l'Académie du 3 mai 1852) les explications et les développements qui serviront de réponse aux critiques de notre travail, qui n'avait pu être jugé que par la publieation de notre premier résumé.
(1) Ce travail a pour titre : Observations sur le système nerveux des Mollusques acéphales testacés et lamellibranches. W a été imprimé in extenso dans les Annales des sciences naturelles, 3° série, t. IL, p. 321, et pl. XII, avec la date inexacte u r4 février, sans doute par une erreur
typographique.
Voici, d’ailleurs, si je ne me trompe, ce que le mémoire de M. Blanchard renferme de nouveau :
1° La mention et la figure d’un petit ganglion qui existe dans les Peignes sur une très-petite plaque musculaire de chaque côté, sous la partie antérieure du manteau.
2° [auteur a recherché avec un soin particulier les nerfs et les ganglions des siphons, dans plusieurs des principaux genres des Cardiacés et des Enfermés ; mais sa description des ganglions, disposés par paires en séries régulières, avec des filets de commissure, n’est pas du tout conforme à ce que nous avons pu voir. 4
Rien ne ressemble, d'après nos recherches, à cette concentration longitudinale du système nerveux que présenterait celui des Acéphales qui ont des siphons (1).
L'auteur figure dans les Solens une série de très-petits ganglions sur le nerf palléal commun, qui se continue d’un ganglion buccal ou antérieur, au ganglion postérieur du même côté.
Ces très-petits ganglions sont les analogues de ceux décrits et figurés en très-grand nombre dans le réseau du bord du manteau de beaucoup de Bivalves.
Il y aurait, dans les Solens et les Ærches,un petit ganglion sur le cordon de commissure du grand collier. Nous ne l’avons pas trouvé dans les premiers.
Je ne vois plus à citer dans’ce travail que le rapprochement des ganglions buccaux, dits cérébroïdes, dans les Mactres et les J’énus, contrairement à la disposition la plus générale, qui les montre toujours distants.
(1) Voir notre $ XVII du second résumé.
Nous avons vu que ce caractère n’était pas sans exception dans toutes les espèces de ces genres.
Sous d’autres rapports, le mémoire que nous analysons est resté en arrière.
Les filets branchiaux qui partent du nerf branchial après son coude, ceux qui naissent de ce coude en très-grand nombre, le nerf branchial antérieur, n’y sont pas mentionnés.
La continuité du cordon du bord du manteau dans les Peignes, à travers les lobes de cet organe, a été méconnue.
Ce cordon s’y trouve décrit comme ayant son origine des ganglions cérébroides en avant, et des ganglions soi-disant branchiaux en arrière (1).
L'interprétation des ganglions pédieux des Auitres nous paraît inexacte : elles ont un cordon du petit collier, sans ganglions pédieux.
Les recherches qu'on y trouve sur les nerfs viscéraux, qui sont supposés prendre naissance ou aboutir dans les ganglions centraux (2), laissent dans le vague cette pattie trèsdifficile de la science de l’organisation.
Quant aux appréciations historiques que renferme ce travail, nous observons :
1° Qu'il passe sous silence le mérite qu'a eu M. Cuvier de reconnaître , le premier, que les prétendus réservoirs du chyle et les vaisseaux chylifères, selon Poli, sont précisément les ganglions centraux postérieurs et leurs nerfs.
Si l’on veut bien comparer ce que nous avons rapporté de
(1) Pag. 335 et 336.
(2) Ibid. , p. 333.
la description du système nerveux des Mollusques acéphales bivalves, qu'on lit dans l'ouvrage des Leçons, avec le jugement du travail que j'analyse, on le trouvera singulièrement incomplet (1).
Il n’était pas exact de dire que Mangili a décrit plusieurs ganglions pédieux, mais un seul. C’est sans doute la raison qui lui a fait prendre ce ganglion pour le cerveau de ces animaux. Îl regardait les nerfs qui en partent comme viscéraux, tandis qu'ils paraissent être tous des nerfs moteurs ou sensibles.
M. Blanchard ne cite la seconde édition des Lecons que pour en critiquer un passage sur l’écartement des ganglions qu’il appelle cérébroides.
Cette citation prouve au moins que les additions à la première édition, que la seconde renferme, lui étaient connues, et que leurs auteurs avaient l’antériorité de publication sur son travail (2).
Il n’est d'ailleurs pas exact de dire que les ganglions dits cérébroides sont toujours très-rapprochés chez les J’énus et chez les Mactres. Ils restent assez distants dans la Mactra senustriata, ainsi que je le démontre dans la monographie de cette espèce.
Au reste, l’auteur de ce travail, dégagé des circonstances dans lesquelles il l’a fait, pour sa partie critique, me semble être arrivé à une appréciation plus juste du mien, si j'en juge par les deux lignes où il veut bien en faire mention, dans sa
(1) Tom. IL, p. 309 à 312 ; Paris, 1800.
(2) Ajoutons qu’elles ont paru après ma communication à l’Académie,
du 25 novembre 1844.
170 DU SYSTÈME NERVEUX première livraison de l'ouvrage qu'il a entrepris sur l’organisation du règne animal.
M. de Quatrefages, dans un mémoire sur les Zarets, publié en 1849, a fait connaître plusieurs particularités de leur système nerveux qui les distinguent des Pholades ; tout en montrant leurs rapports avec ces Bivalves également perforants.
Les Tarets n'ont pas de pied. Cependant ses recherches ont constaté l'existence de très-minimes ganglions pédieux, formant un petit collier avec le ganglion antérieur. Celui-ci est unique.
C'est le seul exemple, dans cette classe, d'une fusion complète des ganglions buccaux, que l’auteur appelle cérébroides avec M. Blanchard. Il nomme branchiaux les ganglions postérieurs , à limitation de MM. Garner et Blanchard, malgré les nerfs considérables qu'ils fournissent au manteau et aux siphons.
Les nerfs branchiaux qui en naissent lui ont montré des renflements ganglionnaires très-rapprochés, desquels se détachent à angle droit des filets très-déliés qui se perdent dans le tissu de la branchie (1).
Nous avons réservé la désignation de palléal antérieur au nerf qui vient du ganglion buceal de son côté, et se porte en premier lieu à la partie antérieure du manteau.
(1) Nous avons découvert des filets semblables dans l’Huitre , et publié cette découverte dès 1846 dans la Revue zoologique de cette année et dans notre VIIL® volume des Lecons, p. 618. La citation de cette découverte antérieure, ou sa Comparaison avec celle dont il est question ici, n'aurait pas diminué son mérite, tout en rendant justice à un travail précédent.
L'auteur nomme palléal antérieur le premier tronc appartenant au manteau qui se détache du ganglion postérieur. C’est notre palléal latéral.
. Le nerf des siphons est ici distinct du palléal postérieur, comme nous l’avons vu dans plusieurs autres cas.
Ce nerf est très-considérable.
Il finit par se renfler en une série de huit ou neuf trèspetits ganglions.
Deux autres petits ganglions secondaires (1), qui tiennent à un très-fin filet, lequel se détache en avant du ganglion postérieur, produisent trois ou quatre filets excessivement ténus, dont l’un se distribue à l'oreillette du cœur.
Celui qui a fait connaître avec le plus de détails, et d’une manière plus complète, le système nerveux des Bivalves, en se bornant à la vérité à une seule espèce, est sans contredit M. le D' J. À. F. Keber. |
Il avait choisi ce sujet difficile pour sa dissertation inaugurale, soutenue à Berlin déjà en 1837 (2). Malheureusement cet opuscule nous est resté inconnu. Ce n’est même qu'il y a peu de mois, lorsque les deux premiers numéros des Archives d'anatomie et de physiologie, de M. J, Müller, pour 1852, nous sont parvenus par la librairie, dans lesquels se trouve un nouveau mémoire de l’auteur, que nous avons eu connaissance de son premier travail.
. M. Keber a imprimé plus tard, mais avec la date de 1851, un mémoire spécial sur l’Ænratomie et la physiologie des Mol-
(1) PL IE, £.6, k.
(2) De Nervis Concharum ; Berolini, 1 837.
172 DU SYSTÈME NERVEUX lusques (1), dans lequel il cite ce mémoire, qui n’a paru dans les Ærchives qu’en 1852 (2).
On verra, dans la planche de ce recueil (tabl. TT) et dans la planche IT du mémoire particulier, beaucoup de détails sur le système nerveux des Ænodontes.
Nous en signalerons quelques-uns.
Les filets qui partent du coude que fait en avant le nerf branchial, pour se rendre dans les branchies et dans l'organe de Bojanus, y sont bien indiqués.
Quant aux nerfs du manteau et au réseau admirable qu'ils forment dans toute l’étendue de son bord, réseau qui est parsemé d’un grand nombre de petits ganglions , aucun de ceux-ci n’y est figuré.
M. Keber a, dans plusieurs cas, spécifié encore plus que nous ne l'avons fait, la destination de plusieurs filets nerveux.
IT indique dans le plexus gastrique un petit ganglion que nous n'avons pas décrit; de plus, un ramuscule qui longe l’aorte antérieure pour se rendre au cœur.
Les nerfs moteurs qui ont leur origine dans les ganglions pédieux, que l’auteur appelle abdominaux, y sont représentés en assez grand nombre.
M. Keber affirme qu'aucun des nerfs de ces ganglions ne se rend dans les viscères abdominaux. C’est aussi à cette
(1) Beiträge zur Anatomie und Physiologie der Weichthiere ; Kœnigsberg, 1851.
(2) Cette citation démontre que le Mémoire in extenso, malgré sa date de 1851, est postérieur, pour la publication du moins, au Mémoire inséré dans les Archives. Peut-être cette insertion a-t-elle été retardée?
conclusion que nos recherches nous ont conduit jusqu’à présent.
M. Keber paraît avoir l’antériorité de la découverte des nombreux filets qui partent du coude que fait en avant chaque nerf branchial, à en juger par le passage de sa dissertation latine, qu'il rapporte page 108 de son mémoire spéclal.
Mais il ne parle pas des filets très-déliés que fournit, aux cloisons des feuillets branchiaux, la partie de ce nerf qui est en arrière de ce coude.
Je les ai indiqués dans le numéro d'avril pour 1846, page 120, de la Revue zoologique, ainsi que je l’ai déjà dit à l’occasion du travail sur les Z'arets, de M. de Quatrefages.
Je désire que les auteurs, dont je viens de citer les travaux, trouvent que j'en ai rendu compte avec impartialité, et de manière à faire voir les véritables progrès qu'ils ont fait faire à cette partie difficile de la science de l’organisation
des Mollusques.
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