‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 50 sur 126 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Renseignements curieux sur le projet des ennemis extérieurs de la France. — Manœuvres intérieures des agents de l'étranger. — Moyens qu'ils employaient pour connaître le secret du gouvernement.

On me remit un carton pour en faire le dépouillement et pour présenter au comité l'analyse détaillée des actes, des manœuvres des ennemis intérieurs et extérieurs, et des coupables qui s'y trouvaient désignés. Ce carton était entre les mains d'Amar qui ne s'en dessaisit qu'avec peine. Ce carton contenait une quantité d'écrits anonymes et de pièces écrites en chiffres dont je n'avais pas la clef ni le secret. 11 y avait des lettres anglaises, espagnoles, allemandes, italiennes, que je ne pouvais interpréter ni expliquer. Je n'y trouvai que trois pièces en français qui paraissaient avoir été bien conservées; elles étaient de trois styles différents. L'une semblait être une instruction donnée à un agent principal de la faction de la coalition étrangère; l'autre paraissait être une réponse d'un agent principal et secret dans l'intérieur, adressée à un agent principal à l'extérieur ; la troisième était le résultat de quelques observations faites par un des spéculateurs politiques voyageant dans la France. Je regrette que ma mémoire ne me rappelle pas le contenu de différentes notes et adresses ; mais tout cela était confus, diffus , vague, et ne présentait que des ambiguïtés qui furent pour moi de véritables énigmes. Je vais vous transmettre ce que l'importance des faits a laissé gravé dans mon souvenir, et que je ne dois pas omettre.

La première pièce était sans date; l'écriture était difficile à lire; mais, d'après le contenu, il me parait qu'elle avait pour époque les premiers jours qui ont suivi la mort de Capet ; elle contenait ces lignes :

« Monsieur, « Votre prédécesseur a laissé échapper des occasions favo-

rables pour la conservation du roi de France et l'exécution des articles convenus. Son indiscrétion a failli bouleverser ou faire connaître nos projets : il ne savait pas distribuer à propos l'argent aux émissaires dans l'intérieur; quelquefoisil en versait indiscrètement ; il ne savait pas se ployer et se roidir, suivant les circonstances : ne tombez pas dans les mêmes fautes. Le roi de France est mort, peu nous importe; nous n'avons dessein que de rétrécir la France sur des cercles convenus, la détruire, la bouleverser de manière à ce qu'elle ne soit pas un balancier imposant dans l'équilibre politique, et la réduire dans l'intérieur à cet état de détresse qui la fasse dépendre des puissances voisines. Que la France soit comme une place assiégée, privée de tout secours quelconque; que le numéraire soit accaparé, exporté, sans y rentrer; que les divisions intérieures la réduisent, et que les forces combinées s'en emparent, lorsqu'elles seront appelées de l'intérieur de la France ; de quelque manière qu'elle soit désolée, nous vous approuverons : tout est bon, l'intrigue, l'agiotage, l'émission des faux assignats, les déchirements, te discrédit, les excès et horreurs, tout ce qui pourra dégoûter de la révolution et la faire détester : il faut élever différents partis, les diriger tous, et connaître surtout l'intention de ceux qui ne seraient pas du parti, faire préférer le gouvernement monarchique, organiser l'anarchie, stimuler les passions des différents acteurs, laisser exister des partis d'opposition, en susciter s'il n'y en a pas, choquer les opinions religieuses et les faire soutenir, ailumer des discordes, les alimenter, s.'associer peu d'agents principaux, afin qu'ils ne se connaissent pas entre eux, profiter de tous les enthousiasmes pour creuser des abîmes, réduire et traiter la France comme une prison assiégée et dans laquelle les hommes affamés se portent à tous les excès; où les gens au désespoir se livrent à la rage ; où les uns soient en proie à toutes les fureurs, où les autres cherchent leur existence dans les débris, les décombres, au milieu.de l'incendie, du naufrage, et dans les convulsions d'un tremblement de terre, et finissent par s'entrepillcr, s'entre-voler leurs dépouilles, s'entre-dévore-r, s'entre-

égorger ; où ceux qui par hasard échapperaient soient obligés de demander un pardon humiliant aux assiégeants qui n'en conserveraient qu'une partie, comme esclave* qu'ils mèneraient enchaînés; détruisant surtout et frappant sans pitié les traîtres, les coupables qui auraient été employés à commettre, à exciter et à accélérer le désordre, les brisant comme des instruments dangereux. Il faut, en un mot, effrayer tous les hommes et tous les peuples qui auraient la moindre volonté de révolutionner, et surtout diviser. Faites tout ce que les circonstances vous indiqueront : voilà nos vues, telle est notre intention. Faites, pour les exécuter, tout ce que vous pourrez, tranchez hardiment, et n'ayez point de confident, mais des observateurs sous différentes formes ; surtout pénétrez le secret des intrigants du gouvernement, afin de favoriser et d'activer tout ce qui se portera à des excès; ne confiez aucunes lettres, quelque pressées qu'elles soient, qu'à ceux qui auront le signe de ralliement; ne vous attachez pas à la cause des émigrés, qu'ils soient battus; faites jouer deux ressorts puissants : l'ambition et le fanatisme. Il est impossible de vous prescrire des règles, parce que tout varie selon les circonstances; sitôt que vous aurez fait un traître, faites-le périr pour empêcher des indiscrétions; en un mot, mettez le feu à tous les coins de l'édifice, allumez la mine pour engloutir jusqu'aux décombres, et afin de n'être atteint par aucune explosion, tenez-vous à une certaine distance, changez souvent de place ; si vou6 ne pouvez, revenez plutôt que de laisser rien entrevoir; voyez de loin l'incendie, jouez tous les rôles et soyez utilement un caméléon politique. »

Tels sont les passages que je me rappelle : ce qui a échappé à ma mémoire ne tient qu'à l'arrangement et à la distribution, et peut-être à quelques particularités nécessaires pour connaître le plan de la coalition : je vous ai raconté cependant ce qu'il y a d'essentiel.

La seconde pièce est un compte rendu par cet émissaire agent principal. En voici l'extrait :

«Les opinions sont aussi divisées qu'elles peuvent l'èirc.

SUR LES COMITÉS DE LA CONVEiNTION. 187

et l'intrigue des ambitieux fait plus que tous les moyens qu'on emploierait : il suffit de présenter à chaque gouvernant un homme ambitieux pour établir une lutte, les faire détruire l'un par l'autre, et tous les deux à la fois. Il m'est essentiel de connaître l'opinion de chaque gouvernant, pour flatter sa passion et le conduire à un but quelconque : j'emploie les femmes, le vin, la flagornerie, le jeu, les assignats, le numéraire ; j'excite la colère de l'un, l'opposition de l'autre.

« La Convention est divisée en trois sections : la première est le parti montagnard, la seconde est le parti de la plaine ou le côté droit, la troisième est formée d'un nombre de spectateurs que les flots de l'agitation ou retiennent, ou épouvantent, ou font mouvoir; qui se laisse pousser, s'élève peu, ne se déploie jamais. Les deux partis s'accusent mutuellement, appellent l'un sur l'autre, le mépris, la fureur; bientôt ils seront détruits l'un par l'autre. J'ai soulevé les voiles dont ils croient se couvrir. Ce Taschereau est incompréhensible ; rien ne lui échappe, sa communication par l'Espagne est assez prompte ; Richemann est le confident des émigrés, je ne crois pas convenable qu'il soit pour cela employé en premier ordre. Je vous ai parlé de Marat dans ma dernière, j'espère qu'il fera plus de mal à la France, lui tout seul, que la coalition entière.

« Les éléments contraires des deux partis , et, des deux côtés, leur égale animosité les feront disparaître ; ils dorment sur le volcan. Oui, c'est un volcan d'où se précipiteront en torrent toutes les passions embrasées; les laves en couleront abondamment, et submergeront d'un côté, tandis que de l'autre éclatera l'incendie. Robespierre ne fait pas encore autant de mal qu'il paraît devoir en faire. Je crois qu'il n'en fera pas moins que Marat. Dans ce moment la colère est hors des bornes ; bientôt le pillage sous le titre de nivellement, le carnage sous le nom de justice, auront désolé, détruit ce pays. »

Cette pièce ne paraissait pas finie, j'attendais la traduction des autres pièces en différentes langues pour terminer

mon travail; mais Amar a repris le carton, et je ne l'ai pas redemandé.

Je ne me rappelle pas suffisamment la troisième pour en donner le détail : il me souvient seulement qu'elle contenait l'aperçu de la situation politique de la France, tant à l'intérieur que sur les frontières, par un observateur voyageur : on y donnait l'opinion sur la révolution, des armées et des départements; on y disait que le peuple était las de la révolution, épuisé, dégoûté, etc.

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