Mémoires. Traduction française avec notes et explications
L'admiration exclusive que nous professons pour les grands maîtres de la musique, nous rend fréquemment très injustes à l'égard des compositeurs de second plan qui, sans être doués génialement. n'en ont pas moins eu un talent parfois fort et vigoureux et ont souvent tracé la voie qui devait conduire d'autres à l'immortalité.
Cari Ditters von Dittersdorf est un exemple frappant de ces précurseurs que Ton laisse trop volontiers dans l'ombre au profit des maîtres. Et. cependant, c'est une des personnalités musicales les plus intéressantes de la seconde moitié du xvmme siècle. Nous n'entreprendrons pas de donner ici la biographie de ce musicien, puisque nous publions précisément ses mémoires. Mais, Dittersdorf ayant fait preuve, dans ses écrits. d'une grande modestie, quant à ce qui concerne ses propres œuvres, — il a surtout considéré sa carrière comme virtuose, — il est utile de rappeier brièvement les titres qui font précisément de lui un musicien de grande valeur, nous dirons même de très grande valeur. Parmi les très nombieuses œuvres qu'il a laissées, il faut citer particulièrement ses symphonies, ses quatuors et ses œuvres théâtrales. Son opéra comique Doktor
uttd Apotheker, qui tient encore l'affiche de nos jours, est le type parfait de l'opéra comique tel que nous le concevons encore à présent et peut hardiment soutenir la comparaison avec Cosifau tutti de Mozart, qu'il a d'ailleurs précédé de quelques années ; l'art du maître de Salzbourg est certes plus raffiné, plus délicat, mais celui du musicien viennois est plus populaire, plus animé, sans, pour cela, tomber jamais dans la trivialité. L'œuvre de Dittersdorf marque une date de haute importance dans l'histoire de l'opéra-comique ; elle en donne la forme définitive. Les travaux symphoniques de ce compositeur ne sont pas moins intéressants à étudier, particulièrement les quinze symphonies sur les métamorphoses d'Ovide, que l'on peut mettre en parallèle avec les productions du même genre de Haydn et Mozart. Dittersdorf n'est pas un auteur que l'on peut juger après l'audition de quelques-unes de ses œuvres ; il nécessite une étude approfondie, afin d'être apprécié à sa juste valeur.
L'Allemagne, aussi, suivant sa tradition de fêter le centenaire des grands musiciens a, dès 1899. entrepris de faire connaître au grand public les productions dittersdorfiennes, dont les exécutions sont, à présent, assez fréquentes. Les journaux musicaux ont publié diverses notices et études sur Dittersdorf, et deux livres intéressants, analysant son œuvre, ont paru récemment : Dittersdorfiana de K. Krebs, ec une nouvelle édition des mémoires rédigés par le Dr Istel, de Munich.
Les mémoires de Dittersdorf sont d'un intérêt très vif pour les amis de la musique, ce qui nous a décidé à en présenter la traduction au public français. Ce ne sont pas des écrits littéraires ou philosophiques comme en ont laissés tant de com-
positeurs ; on n'y rencontre point de polémiques, parti-pris et discussions de principe. Dittersdorf s'est borné à conter, dans une langue très simple, les divers épisodes qui ont marqué dans le cours de son existence ; il a relaté ses rapports avec les grands musiciens : Gluck, Mozart, Haydn et autres, qu'il a connus assez intimement et c'est précisément ce qui fait le charme de cette autobiographie; on y apprend à connaître les grands musiciens par les jugements que portait sur eux un de leurs contemporains, lequel, chose rare, a fait preuve de la plus grande impartialité dans ses écrits.
Dittersdorf a dicté ses mémoires à son fils, quelques mois à peine avant sa mort ; il pria son ami Cristophe Gottlob Breitkopf de publier ces notes quand il ne serait plus. Suivant la volonté du défunt, quelques semaines après le décès de ce dernier, sa veuve remit le manuscrit au musicologue K. Spazier, qui le rédigea définitivement et y adjoignit une introduction. Le volume parut en 1801, chez Breitkopf.
La récente édition publiée par le Dr Istel, a rencontré un accueil des plus favorables en Allemagne, et nous osons espérer que la présente traduction trouvera bon accueil auprès de ceux qui cherchent à élargir le cadre si restreint de nos connaissances musicales (1). Paul Magnette.
(1) L'édition du Dr Istel supprime divers fragments et chapitres des mémoires, ce qui est très regrettable pour maints d'entre eux. Aussi avons-nous cru de beaucoup préférable de publier la traduction complète de l'autobiographie .
— Ouvrages à consulter sur Dittersdorf : ses écrits, dont la plupart parurent dans les journaux musicaux de l'époque ; Dr Istel, Zeitsch. der Intern. Mûsickges.,