‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 30 sur 200 · FORME DE DEMANDER LES AUDIENCES · texte numérisé non relu

FORME DE DEMANDER LES AUDIENCES

habitude de montrer aa ministre d'Espagne les dépèches qu*il recevoit de sa cour. «— Départ de Leurs Majestés Catholiques pour Lerma. — Je présente enfin une lettre du roi à Pinrante au moment de son départ pour Lerma. — Je reçois chez moi les compliments de la ville de Madrid. — Lettre curieuse du cardinal Dubois à moi sur l'emploi de l'échange des princesses. — Santa-Cruz chargé par le roi d'Espagne de l'échange des princesses. — Je prends avec lui d'utiles précautions i l'égard du prince de Rohan, chargé par le roi du même échange.

Je retournai chez moi après la cérémonie qui , par la longueur des lectures et cette difficulté sur -un instrument en françois, avoit duré fort longtemps. On se souviendra que , voulant toujours entretenir le roi d'Espagne pendant cette lecture pour cacher par cet air de courtisan empressé Taffectation de la place que j'avois prise et conservée, ne sachant plus que dire au roi pour continuer à lui parler , je lui demandai audience pour le lendemain , qu'il m'accorda volontiers. Or , cette demande directe étoit contraire à Tusage de cette cour, où les ambassadeurs, les autres ministres étrangers, et tous les sujets de quelque rang ou état qu'ils soient , ne la demandent qu'en s'adressant à celui qui est préposé pour en rendre compte au roi et leur dire le jour et l'heure, quand le roi accorde Taudience, qu'il ne refuse jamais aux ministres étrangers et rarement à ses sujets. Celui qui avoit alors cet emploi étoit le même La Roche dont j'ai parlé ci - devant , et qui avoit aussi l'estampille.

Grimaldo étoit allé travailler avec le roi en présence de la reine comme cela se faisoit toujours, peu après la fin de la cérémonie de la signature. Je fus surpris, une heure et demie après être rentré chez moi, de recevoir une lettre de ce ministre , qui me demandoit si j'avois à dire quelque chose de particulier au roi sans la reine , sur ce que j'avois demandé moi-même audience au roi pendant la lecture du contrat, et qu'il me prioit de lui mander naturellement ce qui en étoit. Je lui récrivis sur-le-champ qu'ayant trouvé cette commodité de demander audience au roi je m'en étois servi tout simplement ; que , si je n'y avois pas fait mention de la reine, c'est que j'avois cru sa présence aux audiences particulières tellement d'usage que je n'avois pas imaginé qu'il fût besoin d'en faire mention ; qu'au reste je n'avois que des remerciments à faire au roi sur tout ce qui venoit de se passer , quoi que ce soit à lui dire que je n'eusse à dire de même à la reine , et que je serois très-fâché qu'elle ne se trouvât pas à cette audience particulière le lendemain.

Comme j'écrivois cette réponse , don Gaspard Giron m'invita d'aller Yoir l'illumination de la place Major. J'achevai ma lettre promptement; nous montâmes en carrosse , et les principaux de ceux que j'avois amenés, dans d'autres des miens. Nous fûmes conduits par des détours pour éviter la vue de la lueur de l'illumination en approchant , et nous arrivâmes à une belle maison qui donne sur le milieu de la place , qui est celle où le roi et la reine vont pour voir les fêtes qui s'y font. Nous ne nous aperçûmes d'aucune clarté en mettant pied à terre ni en montant l'escalier *, on avoit bien tout fermé ; mais en entrant dans la chambre

[1721] PARTICULIÈRES DU ROI d'ESPAGNE. 73

qui donnoit sur la place, nous fûmes éblouis, et tout de suite en en^ trant sur le l)elcon la parole me manqua de surprise plus de sept ou huit minutes.

Cette place est en superficie beaucoup plus vaste qu'aucune que j'eusse encore vue à Paris ni ailleurs , et plus longue q4ie large. Les cinq étages des maisons qui l'environnent sont du même niveau , chacune avec des fenêtres égales en distance et en ouverture , qui ont chacune un balcon dont 1& longueur et l'avanèe sont parfaitement pareilles , avec un ba« lustre de fer aussi de hauteur et d'ouvrage semblables entre eux , et tout cela parfaitement pareil ^n tous les cinq étages. Sur chacun de tous ces balcons on met deux gros flambeaux de cire blanche , un seul à chaque bout de chaque balcon , simplement appuyés contre le milieu du retour de la balustrade , tant soit peu penchés en dehors , sans être attachés à rien. Il est incroyable la clarté que cela donne , la splendeur en étonne et a je ne sais quelle majesté qui saisit. On y lit sans peine les plus pe^ tits caractères dans le milieu et dans tous les endroits de la place sans que le rez-de-chaussée soit illuminé.

Dès que je parus sur le balcon , tout ce qui étoit dans là place s'a* massa sous les fenêtres et se mit à crier : SenoVf taurol tauro ! G'étoit le peuple qui me demandoit d'obtenir Une fête de taureaux , qui est la chose du monde pour laquelle il a le plus de passion , et que le roi ne vouloit plus permettre depuis plusieurs années par principe de con* science. Aussi me conCentai-je le lendemain de lui dire simplement ces cris du peuple sans lui rien demander là-dessus , en lui témoignant mon étonnement d'une illumination si surprenante et si admirable. Don Gas-. pard Giron et des Espagnols qui se trouvèrent dans la maison d'où je la vis , charmés de l'étonnement dont j'avois été frappé à la vue de ce spectacle , le publièrent avec d'autant plus de complaisance , qu'ils n'étoient pas accoutumés à l'admiration des François , et beaucoup de' seigneurs m'en parlèrent avec grand plaisir. A peine eus-je loisir de souper au retour de cette belle illumination , qu'il fallut retourner au palais pour le bal que le roi avoit fait préparer dans le salon des Grands , et qui dura jusqu'après deux heures après minuit.

Ce salon , qui est également vaste et superbe en bronzes , en marbres, en dorures , en tableaux , étoit magnifiquement éclairé ; tout au bout opposé à la porte d'entrée il y avoit, comme à la signature, six fauteuils de front, où le roi, la reine, etc. , s'assirent dans le même ordre. A côté du bras droit de celui du roi , sans distance aucune et beaucoup moins qu'un demi- pied moins avancée, un siège ployant de velours cramoisi de franges d'or et les bois dorés, pour le majordome -major du roi, qui s'assit dessus en même temps que le roi se mit dans son fauteuil. Au bras gauche du fauteuil du dernier infant étoit dans la même disposition un carreau de velours noir , sans or , avec des houppes noires aux coins, pour la camarera-mayor de la reine, vêtue en veuve un peu mitigée , parce que la reine n'avoit pu souffrir tout ce grand attirail de religieuse , qui est l'habit des veuves tant qu'elles le sont , que j'avois vu à Bayonne à la duchesse de Linarez. Par la même raison , le carreau, étoit noir, qui sans. cela auroit été de velours cramoisi avec de l'or.

. SAnrr-SiMOif xn - 4

H AAL CRfiZ LB ROI n'tÈPk'^MÊé t^^^l']

Cette dame turoit pu avoir un ployant pareil à oelui de la droite, lnài$ par habitude elle préféroit le carreau , qui est la même distinction. Derrière les fauteuils il y ayoit des tabourets de velours rouge à frangea d'or et k bois dorés i pour le capitaine des gardes du roi en quartier , le lommelier du corps, le majordome > major de la reine, la gouvernante de l'infante et le duc de Popoli> gouverneur du prince des Asturies. Dans une fausse porte , tout en arrière des fauteuils du côté de la camarera-mayor , mais non vis-à-vis de son dos , étoient deux sièges ployantl de velours cramoisi à franges d'or et k bois dorés, où don Gaspard Oi* ron neus ôonduisit, Maulevrier et moi, sans jalousie tievant nouft, qui fat une faveur singulière , et qui que ce soit devant nous , en sorte que ftous vîmes toujours en plein tout ce beau spectacle et les danses.

un peu plus bas que la camarera-mayor, le long de la muraille, k quelque distance jusque vers le bas bout , 11 y aveit des tabourets Comme les nôtres entremêlés de carreaux pareils, et d'autrèi^ tabourets et oai'^ reaux de damas et de satin rouge , pareillement dorés , pour les femmes des grands d'Espagne et de leurs fils atnés qui, à leur choix, s'as-» seyoient sur les tabourets ou sur les carreaux, mais les femmeë des grands sur le velours et les femmes des fils atnés sur le satin ou le damas. Ces tabourets et ces carreaux alloient jusqu'à la moitié ou environ de la longueur de ce côté long du salon , le reste étoii occupé par les dames de qualité, femmes ou filles ^ assises par terre sur le vaste tapis qui couvroit tout le salon ^ desquelles plusieurs se tenoient debout, M qui étoit à leur choix , et tout aux dernières places. Quelques jeunes oa** maristee de la reine placées là pour danser. Vis-à-vis ce long rang de dames de l'autre côté, toute laeour eo hommes, grands et autres, toue debout, le dos aux fenêtres à distance d'elles, laquelle distance étoit remplie de moindres spectateurs, comme aussi étoit l'espace vis-à-vis,* entre la muraille et les dames. Âu bas bout du Côté des honimes étoient , un peu en potence ^ les quatre majordomes du roi pour donner ordre à tout. Vis-à-vis des fauteuils^ au bas bout, étoient les danseurs debout f grands et autres , les officiers venus en Espagne avec moi , et des spec-» tateurs de qualité; une barrière derrière eux traversoit le salon, Abë* rière laquelle étoit la foule des voyeurs.

Dans une pièce à côté de l'entrée étoient toutes sortes de rafratohie^ lements , de pâtisseries , de vins ^ aveë profusion ; mais grand ordre , où< pendant la confusion des contre •'danses, alloit qui vouloit et en apportoit aux dames. La parure édatoit avec somptuosité : il faut avouer que le coup d'œil de nos plus beaux bals parés n'approche point de c%* lui-là.

Ce qui m'y parut de fort étrange furent trois évoques en camail vers le haut bout du côté des hommes pendant tout le bal ; c'étoleot le dud d'àbrantès, évéque de Guença, deux dvêques iti pariibuâ, sufTragants k Madrid de rarchevêque de Tolède; et l'accoutrement de la camarera* mayor pour un bal, qui tenoit un grand chapelet à découvert, causant et devisant sur le bal et les danses ^ tout en marmottant ses patenôtres qu'elle laiasoit tomber à mesure ^ tant que le bal dura* Ce que Je trouvai anifti de trèe^Oèheus cet que nul hAmiae ne tff aiail eiéepté lea aîx

ehâf gd« que ]'ài ûomiûéteê ^ MàuletHéi* [et] moi , pas Aèmé léS danseurs , en Sorte qu'il n'y avdit pas un seul siège dans tout ôè sâlôû , même deN tière tout le monde , outre ceux que j'ai Spéelfiés.

La reioe , qui ne peut danSer d« danse sérieuàe qu'âvee les inftnts j ouvrit le bal avec le roi ; la danse de ce prinee qu'il ftim<)it fbrt fut potiif ftioi un grand sujet -de surprise; en dansant ce fut tout un autre homme, redressé du dos et des g^noù*, dé \k Justesse, en vérité de la grâce. Pouf la reine qui prit après le pnhte des ÀStUfies, qui étaient tous deut extrêmement bien faits, je n'ai tu qui que ee soit danser mieux en Franêe, en hommes ni en femmes, peu en approcher, moins encore aUiSsi bien ^ les deux autres infants fort joliment pour leur âge.

En Espagne , hommes et femmes portent toutes sortes de couleurs à tout &ge , et danse qui veut Jusqu'à plus de soixante ans , s&ns le plus léjger ridicule, même sans que cela paroisse extraordinaire, et j'en tIé plusieurs exemples d'hommes et de femmes : le dernier infant prit Ift princesse de Robecque qui ne s'éloigndit pas de cinquante ans et qui lei paroissôit bien.

Elle étoit Grol, flile du eamte de Sdlre , et tente du prince de RdtMHsque , que le roi d'Bépagne avoit fait par la princesse des Ursins grand d'Espagne , Chevalier de la toison et depuià colonel du régiment des gardes wallonnes. La comtesse dé dolre qui étoit BournonviUe, cousine germaine de la maréchale de Noàilles, étant assez mal avec son ma|;i avoit mené sa fille se marier en Espagne et y étoit demeurée aveô eUe^ Mme de Kobecque étoit dame du palais de la reine et passoit^ ainsi que sa mère, pour être fort bien àvéô elle; Je les àvois fort ôonnues avant qu'elles allassent en Espagne ; et te Ait une des premières visites que je fis; nous avions autrefois fort dansé ensemble, apparemment qu'elle le dit à k reine.

Aussitôt après atoir dansé aved l'infant, car étant étrangère, elle n'étnit pas sujette aux règles espagnoles du veuvage, elle traversa toute la longueur du salon , fit une belle révérence à Leurs Majestés Catholiques et vint me dénicher dans ma reculade pour me prendre à danser par une belle révérence en riant; je la lui rendis en lui disant qu'elle se moquoit de moi; dispute, galanteries, enfin elle fut à la reine, qui m'appela et qui me dit que le roi et elle vouloient que Je dansasse. Je pris la liberté de lui représenter qu'elle vôuloit se divertir; que cet ordre ne pouvoit pas être sérieux; j*alîéguâi mon âge, mon emploi, tant d'années qUe Je n'avois dansé, en un mot tout ce qui me fut possible. Tout fut inutile , le roi S'en mêla , tous deux me prièrent , tâchèrent de me persuader que je dansôis fort bien , enfin commandèrent et de façon qu'il fallut obéir; je m'en tirai donc comme Je pus.

La "reine âfl'ectâ de faire danser des premiers nos témoins françois, excepté Pàbbé de Saint-Simon qui n'étoit pas de robe à cela, et dans la suite du bal , deux ou trois officiers des plus distingués des troupes du roi qui étoient venus avec moi.

Une heure après l'ouverture du bal on mena l'infkttte se coucher. Les èontredanses coupèrent Souvent les menuets. Le prince dès Âsturies y menoit toujours la reine; rarement le roi les dansoit, mais comme aux

Page 1