‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 96 sur 200 · SITUATION DE LA COUR D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

SITUATION DE LA COUR D'ESPAGNE

traTail de Grimaldo. — Temps de la conression de la reine; sa contrainte. -— Souper et coucher. — ' Voyages. — La reine présente à toutes les audiences particulières des ministres étrangers et des sujets. — Raison» de l'explication du détail des journées. Jalousie réciproque du roi et de la reine. — DirficuUé extrême de la voir en particulier, et de tout commerce d'aflaires ayec elle seule. — Caractère de Philippe Y. — Éducation et sentiment^ de la reine d'Espagne pour sa famille et pour son pays. — - Fortune de Scottl. — Caractère, vie, vues, art, manèges, conduite, pouvoir, contrainte de la reine d'Espagne. — Extinction par la prindesse des Ursins des étiquettes ; des conseils où le roi se trouvoit; des Tonctions des charges principales, qui a toujours duré depuis. — Oubli réparé d'une fonction du grand et dn premier écuyer.

Outre les inimitiés particulières et les divisions que Tambition et les différents intérêts forment et entretiennent toujours dans les cours, il y en avoit de nationales dans- celle de Madrid. La reine étoit d*uQ poids très-principal dans les affaires de toute espèce , dans les choix . dans les grâces. Si elle n'étoit pas sûre de rinclusion, elle Tétoit au moins de l'exclusion. Le comment on l'expliquera bientôt , et son crédit certain et inyulnéra\>le étoit universellement reconnu au dedans et au dehors. Elle étoit Italienne, Albéroni Tétoit aussi; tous deux régnèrent conjointement'comme avoit fait la feue reine avec la princesse des Ursins , [et ils] avoient tous attiré des Italiens à la cour et dans le service militaire. Les besoins de ménager la nation espagnole , et la reconnoissance due i sa fidélité singulière dans les revers les plus désespérés , et les signalés services qui avoient par deux fois remis sa couronne sur la tête de Philippe V , avoient duré presque jusqu'à la mort de cette reine qui n'a- Toit cessé de s'attacher les Espagnols par le solide et par le charme de ses manières , qui l'en avoit fait pour ainsi dire adorer. Après sa mort le roi , enfermé dans Thôtel de Medina-Cœli avec la princesse des Ursins , n'y voyoit qu'elle dans tous les moments de la journée, et par-ci par-là quelques-unes des sept ou huit personnes qu'elle avoit choisies pour sd relayer les unes les autres, à toute autre exception , pour accompagner le roi à la chasse et à la promenade , desquelles elle étoit parfaitement assurée. Les dangers étoient passés , elle gouvemoit seule , en plein et publiquement, sans contradiction de personne.

Le traitement d'Altesse qu'on a vu ailleurs qu'elle avoit fait donner au duc de Vendôme et à elle , avoit mis les Espagnols au désespoir contre elle , et leur haine éclatoit de toutes parts , malgré toute sa puissance. La nécessité des ménagements étoit passée avec la guerre ; elle tenoit le roi au point de 'ne craindre rien, pas même le feu roi qu'elle offeusa, et qui la perdit. Elle rendit donc aux Espagnols haine pour haine ; mais toute-puissante de sa part. Le second mariage du roi d'Espagne fut son ouvrage ; personne en Espagne ni ailleurs n'en douta , elle en étoit même bien aise. Mais la conséquence fut que ce second mariage ne fut pas du goût des Espagnols , et pour d'autres raisons encore peu agréable à l'Etat , à la maison , au personnel de la nouvelle reine , au point que. la chute si précipitée de la princesse des Ursins par l'arrivée de cette reine , ne put la réconcilier avec les Espagnols , beaucoup

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meini Us Espagnela areo elle, à qui elle ne pardonna jemais leur H^gneroent de son mariage. On a vu ailleurs comment elle s'empara du roi d'Espagnse, tout en arrivant , et par elle, et avec elle bientôt api'ès Albéroni. Entre sOâi introduction et le comble de sa puissance, il y eut assez d'intervalle pour laisser aux Espagnols la liberté de se répaîidre sur un champignon poussé de si bas par une main qui leur étoit déjà odieuse. Ce fut bien pis pour les sentiments quand le poids du joug les empêcha de parler. Ils s'exhalèrent, à la vérité, à sa chute, mais cette chute même étoit l'ouvrage de la reine » qui n'en demeuroit que plus absolue et plus régnante. Ainsi ils ne l'en aimèrent pas mieux, ni elle eux , jusque-là qu'elle dédaigna de profiter d'une conjonctu^ si favorable pour se les rapprocher. Aussi est-il incroyable jusqu'où alla cette réciproque aversion. Quand elle sortoit aveQ le roi pour aller à l'Atocha ou à la chasse , le peuple orioit sans cesse , ainsi que les bourgeois 4ana leurs boutiques : Yiva el Be y la Savoy ana^ y la Savoyana^l et répétoit sans cesse /<i Savoyamt à gorge déployée , qui est la feue reine | pour qu'on ne s'y méprit pas, sans qu'aucune voix ori&l jamais : Yiva la Reina ! La reine faisoit semblant de mépriser celai mais elle rageoit en elle-même, on le voyoit, elle ne pouvoit s'y accoutumer. Aussi dlaoit-elle fort librement, et me l'a dit à moi plus d'une fois : « Les ppagnols ne m'aiment pas , ntais je les hais bien aussi , « avec un air de pique et de colère. Ce n'étoit pas qu'il n'y en eût quelques-uns j n^ais en plus que très- petit nombre qu'elle aimoit, comme Santa-Grui, la comtesse d'AItamire, Montijo, et quelque p^u d'autres, et quelques-uns encore qu'elle traitoit bien à cause de leurs places, de leur état» même familièrement, et avec un air de bonté, comtne le duo del Arco^ à cause du goût du roi. Par la même raison du roi, et par la conjoncture d'alors, elle traitoit bien les François , mais au fond die ne les aimoit pas.

Son goût étoit déclaré pour les Italiens, qui se rassembloient entre etix en cabale coptre les Espagnols, sous lé protection de la reine. Lee Flamands s'accrochoient à eux pour plaire à la reine et par ancienne aversion de leur nation pour l'espagnole , et ce qu'il y avoit d'Irlandois aussi en officiers et en senoras de honor^ et en caméristes, quoique le duc d'Ormond et le marquis de Lede , auxquels chacune des deut nations se rallioit, se maintinssent bien avec la reine, et avec les Espa* gnols. Des Espagnols aussi, mais en petit nombre, se joignoieni à la cabale italienne , comme Montijo , tout jeune qu'il étoit encore , comme Miraval, gouverneur du conseil de Castille, ami intime du duc de Pc* poli, et quelques autres, ou pour des vues de fortune, ou par avoir ae- •rètement la maison d'Autriche dans le cœur.

Les Espagnols payoient de haine, de hauteur, de mépris, el;ne déteatoient rien tant au monde que les Italiens, et après eux les Flamande. Ils souffroient les Irlandois, et la considération du roi, qui aimoit fort les François, les retenoit à leur égard. Ce qui faisoit encore cette dilTé* vence, c'est qu'ils trouvoient beaucoup de seigneurs en leur ehemia

I. Il s'agit de Loalse*Marie->aa1fnelle de Savoie, première femme de Philippe Y; eUe éiaU morlei eemme on l'a vil plue baul» eu IVU.

CABALE NATIOlfAUB i lA GODU D*ESPAGNE. IIT

ëéi dtOB pnmilrw natioBs pour les fortanM^ lei dîttinVUon») Ita eliArges et les grandes plaees , ee qui ne se rencontrait pas dans les deun autres oà il n'y aroit personne à pouToir s'égaler à eux; et d'ailleurs les François établis à demeure n'étoient rien pour le nombre« Gaylus étoit le seul qui pointât vers la fortune; il étoit miliUiire plus que courtisan ( et point marié* Toutefois il avoit la Toison, et risoit à, être capitaina général d'une province et d'armée. Il y arriva en effets et longtemps depuis mon rbtour, à la grandesse et à la vice-royauté du Pérou. Mais ee n'étoit qu'un seul homme. A l'égard du duo de Liria^ il avoit su sa maintenir avec les uns et les autres ^ et il en étoit regardé eommo naturel Espagnol , à cause de sa femme héritière en Espagne ; oar tous ces seigneurs italiens et flamands n'a voient que leurs titres , leurs charges et leurs emplois , et pas un pouce de terre , au lieu que le Liria n'avoil ai terres , ni espérances « ni établissement qu'en Espagne.

Ces deui cabales, l'espagnole sur son palier, l'étrangère sous la baanière de la reine , n'éclatoient ni ne se montroient au dehors, mais en dessous se guettoient sans cesse-, et par leur haine, leur envie ^ leur jalousie, faisoient des mouvements intérieursi La reine, à h vie qu^ella menait , ne pouvoit pas toujours être avertie , et tout le menu lui éohappoit , parce que tous les secrétaires d'état et tous les membres des conseils et des juntes, pour ce qui en subsistoit) étoienttous Espagnols « et par ce encore que les grands seigneurs espagnols ne laissoient pas da trouver des accès auprès du roi, quelque enfermé qu'il fût^ et qui » nu fond) les oonsidéroit et donnoit dans son cœur et dans son goût une grande préférence aux Espagnols sur toute autre nation, excepté la françoise, mais sur laquelle il tenoit son goût de fort court, en considération des Espagnols ; laquelle considération éioit bien connue à la reine et h contraignoit beaucoup et souvent. Toutes ces choses invi-> siblee en détail au gros du tnondei même de la cour, étoient un spectacle fort intéressant i ou fort amusant et curieux ^ pour qui étoit au fait des personnages de l'intérieur du palais et des événements.

6eci conduit naturellement à donner la méoaniqtje extérieure du journalier du roi e) de la reine d'Espagne ^ parce que rien n'influe tant sur le grand et le petit que cette mécanique des souverains. C'est ce qu'une expérience continuelle apprend à ceux<iui sont initiés daqs l'in-* térieur par la faveur ou par les affaires ^ et à ceux des dehors assez en confiance aveo ces initiés pour qu'ils leur parlent librement. Je dirai» en passant, par l'expérience que j'ai faite vingt ans durant, et plus en l'une et en l'autre manière, que cette connoisSanee est une des meii-* leures clefs de toutes les autres < et qu'elle mahque toujours aux histoires « souvent aux mémoires , dont les plus intéressents et les plus instructifs le seroient bien davantage s'ils avoient moins négligé oette partie } quOj qui ù'en connoît pas le prix, regarde bomme une bagatelle indigne d'entrer da).s un récit. Toutefois suis-je bien assuré qu'il n'est point de ministre d'£tat ^ de favori , de ce peu de gens qui de tous étages se trouvent initiés dans l'intérieur des souverains par le service Qéoessûre de leurs emplois ou de leurs charges < qui ne eoit en tout de mon seatiment là-deasus.

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