‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 178 sur 232 · BIANÉGE DU MARÉCHAL DE VILLEROY · texte numérisé non relu

BIANÉGE DU MARÉCHAL DE VILLEROY

avec Mme la duchesse d'Orléans. De cette adoration pour M. du Maine vint le danger extrême de rien communiquer à Mme la duchesse d'Orléans sur le présent et sur l'avenir ,{et ce secret continuel n'étoit pas un petit embarras. Le prince le secouolt , mais je n'avois pas la même ressource.

Mme la duchesse d'Orléans étoit bien persuadée que M. le duc d'Orléans me confioit tout sans réserve , et que j'influois fort dans tout ce qu'il pensoit et pouvoit pour le présent et pour le futur. Elle en avoit l'entière expérience, et elle voyoit, plus distinctement encore que le dehors , que j'étois l'unique avec qui il pût s'ouvrir sur des matières si importantes , quoique le dehors ne le vît aussi que trop clairement. Elle n'étoit pas moins persuadée que je n'étois pas san« réflexion et sans projets sur ce qui devoit suivre le présent règne. Elle étoit donc fort attentive à découvrir ce que je pensois , et à me promener dans nos fréquents tête-à-téte , quelquefois la duchesse Sforce en tiers , quoique rarement , sur les personnes et les choses. J'étois également en garde sur les unes et sur les autres , moins exactement fermé sur les personnes , quoique fort circonspect , parce qu'elle n'ignoroit pas mes sentiments sur plusieurs; et pour les choses je me sauvois par des généralités. Je me jetai aussi , à mesure que le terme se découvroit de plus près ) sur l'incurie , la légèreté , la paresse de M. le duc d'Or^ns , qui vivoit comme si le temps présent devoit toujours durer; et quoique j'exagérasse fort ces plaintes , qui me servoient encore à protester que de dépit je ne pensois plus à rien moi-même dans l'inutilité où il étoit de penser tout seul , il n'étoit que trop vrai , comme on le verra dans son temps , que ces plaintes n'étoient que trop fondées.

Mme la duchesse d'Orléans n'étoit pas la seule qui fût dans la curiosité et dans l'inquiétude là-dessus. On a pu voir en différents endroits que mon intime amitié avec la maréchale et la duchesse de Yilleroy jusqu'à leur mort , ni ma liaison particulière avec le duc de Yilleroy jusqu'à l'époque de ma préséance sur le duc de La Rochefoucauld , a'avoit pu vaincre mon éloignement pour le maréchal de Yilleroy , jusque-là que je ne m'en cachois pas avec elles ; et qu'elles se sont quelquefois diverties à m'enfermer dans un recoin par la compagnie pour m'empêcher de sortir quand il entroit chez sa femme, et de la mine qu'elle» me voy oient faire. Je n'avois pas changé depuis; hors de me faire écrire aux occasions chez le maréchal , ce qui ne s'omet qu'en brouilkrie ouverte , jamais il n'entendoit parler de moi , et jamais je ne l'abordois dans les lieux où je le rencontrois. Nous en étions donc là ensemble , lorsque , aussitôt après la mort de M. [le Dauphin] et de Mme la Dauphine, Jime de Maintenon le tira de la plus profonde disgr&ce, et le fit subitement paroltre à Marly en favori. Ses amis , cma qui lui avoient été le plus contraires , et le très-grand nombre qui étoit les plus indifférents , s'empressèrent à l'envi auprès de lui. Pour moi , je ne m'en émus pas le moins du monde , et je laissai bouillonner la cour autour de lui.

Ma surprise fut grande lorsqu'au bout d'une quinzaine je reçus de lui les avances de politesse qu'il aurolt pu attendre de moi , et qu'incontinent après Je ne pus paroître en aucun lieu où il fut , comme les lieux de cour et d'autres par hasard , qu'il ne m'accostât et qu'il ne liât con-

S70 SIN6UUEB lUNéGS DU UARÉCHAL DB VILLEROT.

Tonation. J^ U laisgois toujours venir à moi h premier, souveat même je révitois adroitement. Je répondois avec civilité aux siemies, mais avec une mesure qui tenoit fort de la sécheresse. Rien ne le rebuta. Il ohercboit à la messe du roi à Karly à partager mon carreau , ou à me faire partager le sien , à mettre le sien auprès du mien , à m'en faire apporter un par le suisse de la chapelle qui >étoit chargé de ce soin-là , surtout de m'entretenir pendant toute la messe , et , suivant sa manière , de me faire des questions. Ce manège ne dura pas longtemps sans me jeter sur les affaires et sur les personnages en effleurant , à quoi il avoit beau jeu avec moi qui me gardois de lui , et qui me tenois nageant sur les superficies. Peu à peu il se mit , comme à l'impromptu , à pousser plus avant , avec sa façon de conversation sans suite et rompue ; et de là , se rendant de plus en plus familier , je le vis venir me demander à dîner comme nous nous mettions à table , et bientôt après venir dîner ou souper très^ordinairement, et quelquefois même arriver à la fin du premier service ou aprèe. J'en étois désolé. J'ai toujours eu partout un très-gros ordinaire pour un nombre d'amis et de copnoissances familières qui y venoient sans prier; j'aimois et eux aussi à y être libres; le maréchal de Villeroy nous pesoit cruellement. J'en étois extrêmement importuné , parce que je voyois clairement qu'il ne venoit que pour me pomper ; et comme son esprit étoit court sans être pourtant bête , et qu'il étoit plein de vent , il me ditt^t des riens du roi et de Mme de Maiuienon pour me faire parler , parmi lesquels il ne s'apercevoit pas qu'il y , avoit quelquefois d6s choses qui me manifestoient sa mission et ce qu'U se proposoit de découvrir. Quelquefois il me louoit M. le duc d'Orléans , beaucoup plus souvent le blàfpoit, se lâchoit là-dessus à des confidences fur le roi et Mme de Maintenon , et ne ae contraignit point de me faiiQ les questions les plus fortes et les plus redoublées , et retournées en cent façons , sur les projets de M. le duc d'Orléans pour Tavenir et ce que j'eo pensois moi-même} toujours ^'interrompant, me regardant entre deux yeux , raisonnant lui-naêrne , et se portant sur l'avenir avec une liberté qui me surpreaoit, quoique au métier qu'il faisoit avec moi il n'avoit fien à craindre , quand j'aurois voulu abuser de cette confiance i{u'il me vouloit persuader qui s'établissoit entre nous. 21 passoit de la iort9 dei» heures entières, et souvent plus, dan^ ma chaioibre, à toutea les h^res , tête 4 tête , parce que , tout en entrant , il me prioit que noiss ne fussions point interrompi;^ , et avec cela me prenoit très-souvent en particulier chex le roi ou dans les jardins à sa suite. C'étoit un homme qui croyoit toujours vous circonvenir et vous découvrir.

Je profitois du peu d9 suite et des ressauts ordinaires de sa conversa-? tion : force crainte et respect du roi , parfaite inutilité de penser à ri^n pour après lui , Chose de soi peu décente et peu permise , et matière si dépendante de tant de circonstances qui ne se pouvoient ni prévoir ni peut-être imaginer; que bâtir des projets pour ces temps, c'étoit bâtir des châteaux en Espagne. G'étoient là mes réponses , avec force louanges du roi, et le cercle de généralités et défaites tournées en tous sens dont je ne me laissois point tirer. Jamais je n'allois chez lui , jamais je ne l'attaquoisi jamais il ne parut s'en apercevoir. Nous riions i M- le duc

CAKACTÂRB DU MARÉCHAIi DE VILLEROT. 371

d'OrléauB et moi, d'un tel personnage. Ce commerce forcé dura jusqu'i la querelle du duc d'Estrées et du comte d'Harcourt) que je me lÂçhai fortement contre tout ce qui f»e passa de sa part , sur la prétention des maréchaux de France de soumettre les ducs à leur tribunal , où je ne l'épargnai pas. Cela nous brouilla ouvertement. Je ne me contraignis de là en avant ni sur les propos ni sur les procédés. Quelque temps après il s'en alla à Lyon , d'où U arriva triomphant successeur des places de M. de Beauvilliers dans le conseil, et plus brillant que jamais. Ce veau d'or n'eut point mon encens ni aucun compliment de ma part ; et nou» en demeurâmes en ces termes jusqu'après la mort du roi.

Le maréchal de Yilleroy a tant figuré , devant et depuis , qu'il est nécessaire de le faire connoître, G'étoit un grand homme bien fait , aveQ un visage ;fort a^éable , fort vigoureux , sain , qui sans s'incommoder faisoit tout ce qu'il vouloit de son corps. Quinze, et seize heures à cheval ne lui étoient rien , les veilles pas davantage. Toute sa vie nourri et vivant dans le plus grand monde \ fils du gouverneur du roi , élevé avec lui dans sa familiarité dès leur premier^ jeunesse , galant de pro» Cession , parfaitement au fait des intrigues galantes de la cour et de la ville , dont il savoit amuser le 'roi qu'il connoissoit à fond , et des foi* blesses duquel il sut profiter , et se maintenir en osier de (^our dans les contro-temps qu'il essuya avant que je fusse dans le monde. Il étoit magnifique en tout, fort noble dans toutes ses manières, grand et beau joueur sans se soucier du jeu , point méchant gratuitement , tout le langage et les façons- d'un grand seigneur et d'un homme pétri de la cour^ glorieux à l'excès par nature , bas aussi à l'excès pour peu qu'il en eût besoin, et à l'égard du roi et de Mme de Maintenon valet à tout faire. On a vu un crayon de lui à propos de son subit passage de la disgrâce à la faveur.

Il avoit cet esprit d^ cour et du monde que le grand usage donne , et' que les intrigues et les vues aiguisent , avec ce jargon qu'on y apprend , qui n'a que le tuf, mais qui éblouit les sots, et que l'habitude de la Éimiliarité du roi , de la faveur , des distinctions , du commandement rendoit plus brillant , et dont la fatuité suprême faisoit tout le fond. G'étoit un homme fait exprès pour présider à un bal , poilr ^re le juge d'un carrousel , et , s'il avoit eu de la voix , pour chanter à l*Opéra les rôles de rois et de héros j fort propre encore à donner les modes et à rien du tout au delà. U ne se connoissoit ni en gens ni en choses , pas même ea celles de plaisir , et parloit et agissoit sur parole ; graûd admirateur de qui lui imposoit, et conséquemment dupe parfaite, comme il le fut toute sa vie , de Vaudemont, de Mme des Ursins et. des personnages éclatants: incapable de bon conseil, comme on l'a vu sur cebii que lui donna le che:valier de Lorraine ; incapable encore de toute affaire , même d'en rien comprendre par delà l'écorce , au point que , lorsqu'il fut dans le conseil, le roi étoit peiné de cette ineptie, au point d'en baisser la tête , d'en rougir et dé perdre sa peine à/ le redresser , et à tâcher de lui faire comprendre le point dont il s'agissoit. C'est ce que j'«i su lon^^aps apr^s 4# Torçy , qui étoit étpnné au d^ruier point de la tmm «u %9^9^fm ^'m l^mm« de $#t 489 ^ n>;npH ^ 1a ^^^' H f

37Î QUELS, A l'Égard du duc d'orléans',

étoit en effet si rompu qu'il en étoit corrompu. Il se piquoit néanmoins d'être fort honnête homme ; mais comme U n'avoit point de sens , il montroit la corde fort aisément , aux occasions même peu délicates , où ton peu de cervelle le trahissoit , peu retenu d'ailleurs quand ses yues , ses espérances et son intérêt , même l'envie de plaire et de flatter , ne t'accordoient pas avec la probité. G'étoit toujours , hors des choses communes , un embarras et une confiance dont le mélange devenoit ridicule. On distinguoit l'un d'avec l'autre , on vcyoit qu'il ne savoit où il en étoit ; quelque ^ropo^t^o prononcé avec autorité , étayé de ses grands airs, étoit ordinairement sa ressource. Il étoit brave de sa personne; pour la capacité militaire on en a vu les funestes fruits. Sa politesse avoit une hauteur qui repoussoit; et ses manières étoient par ellesmêmes insultantes quand il se croyoit affranchi de la politesse par le caractère des gens. Aussi étoit-ce l'homme du monde le moins aimé , et dont le commerce étoit le plus insupportable , parce qu'on n'y trouvoit qu'un tissu de fatuité, de recherche et d'applaudissement de soi, de montre de faveur et de grandeur de fortune , un tissu de questions qui en interrompoient les réponses , qui souvent ne les attendoient pas , et qui toujours étoient sans aucun rapport ensemble. D'ailleurs nulle chose que des contes de cour , d'aventures , de galanteries ; nulle lecture , nulle instruction , ignorance crasse surtout , plates plaisanteries , force vent et parfait vide. Il tràitoit avec l'empire le plus dur les personnes de sa dépendance. Il est incroyable les traitements continuels que jusqu'à sa mort il a faits continueUement à son fils qui lui rendoit des soins infinis et une soumission sans réplique , et j'ai su par des amis de Tallard , dont il étoit fort proche et [qu'il] a toujours protégé , qu'il le mettoit sans cesse au désespoir , même parvenu'à la tête de l'armée. Enfin la fausseté , et la plus grande et la plus pleine opinion de soi ne tout genre , mettent la dernière main à la perfection de ce trop véritable tableau. .

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