CARACTÈRE DU DUC DE NO AILLES
trant d'autrui ; la jalousie générale , particulière et s'étendant à tout ; la passion de dominer tout la plus ardente, une vie ténébreuse , enfermée ^ ennemie de la lumière, tout occupée de projets et de recherches de moyens d'arriver à ses fins, tous bons pour exécrables, pour horribles qu'ils puissent être , pourvu qu'ils le fassent arriver à ce qu'il se propose ; une profondeur sans fond , c'est le dedans de M. de NoaiUes. Le dehors , comme il vit et qu'il figure encore , on sait comme il est fait pour le corps : des pieds , des mains , une corpulence de paysan et la pesanteur de sa marche , promettoient la taille où il est parvenu. Le visage tout dissemblable : toute sa physionomie est esprit , affluence de pensées , finesse et fausseté , et n'est pas sans grâces. Une éloquence naturelle, une élocution facile, une expression telle qu'il la veut; un homme toujours maître de soi , qui sait parler toute une journée et avec agrément sans jamais rien dire , qui en conversation est tout à celui à qui il veut plaire , et qui pense et sent si naturellement comme lui, que c'est merveille qu'une fortuite conformité si semblable. Jamais d'hu« meur , égalité parfaite , insinuation enchanteresse , langage de courtisan , jargon des femmes, bon convive, sans aucun goût quand il le faut, revêtu sur-le-champ des goûts de chacun ; égale facilité à louer et à blâmer le même homme ou la même chose , suivant la personne qui lui parle ; grand flatteur avec un air de conviction et de vérité qui l'empêch» d'y être prodigue , et une complaisance de persuasion factice qui l'entraîne à propos malgré lui dans votre opinion , ou une persuasion intime tout aussi fausse , mais tout aussi parée , quand il lui convient de vous résister , ou de tâcher , comme malgré lui , de vous entraîner où il est entraîné lui-même. Toujours à la mode , dévot , débauché , mesuré , impie tour à tour selon qu'il convient ; mais ce qui ne varie point , simple , détaché, ne se souciant que de faire le bien, amoureux de l'État, et citoyen comme on l'étoit à Sparte. Le front serein , l'air tranquille , la conversation aisée et gaie , lorsqu'il est le plus agité et le plus occupé ; aimable , complaisant , entrant avec vous quand il médite de vous acca-^ bler des inventions les plus infernales , et quelque long délai qui arrive entre l'arrangement de ses machines et leur effet , il ne lui coûte pas la plus légère contrainte de vivre avec vous en liaison , en commerce continuel d'affaires et de choses de concert , enfin en apparences les plus entières de l'amitié la plus vraie et de la confiance la plus sûre ; infiniment d'esprit et toutes sortes de ressources dans Fesprit , mais toutes pour le mal , pour ses désirs , pour les plus profondes horreurs , et le? noirceurs les plus longuement excogitées , et pourpensées de toutes ses réflexions pour leur succès. Voilà le démon , voici l'homme;
Il est surprenant qu'avec tant d'esprit , de grâces , de talents, tant de désir d'en faire le plus énorme usage ) tant d'application à y parvenir , et tant de moyens par sa position particulière , de charges , d'emplois , de famille , d'alliances et de fortune , il n'eût pas su faire un ami , non pas même parmi ses plus proches. Il n'y ménagea jamais que sa sœur , la duchesse de Guiche , par le goût déterminé de Mme de Maintenon pour «lie , et le duc de Guiche , à cause de sa charge pour avoir crédit sur lui , qui , de son côté , étoit en respect devant l'esprit du duc de NoaiUes.