‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 3 sur 42 · DE LA FRANCE AU 1 *' FEVRIER 1 794 } PAR MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

DE LA FRANCE AU 1 *' FEVRIER 1 794 } PAR MALLET DU PAN

Le gouvernement de la révolution a changé de caractère. Ce n'est plus une constitution idéale, abandonnée, comme en 1791 et 1792, à la désobéissance publique, ni une anarchie interne entre deux factions divisées sur le régime à donner à la république, comme en 1 793 , ni la confusion résultant du triomphe d'un parti toujours menacé et mal affermi , comme durant l'été dernier.

Pendant ces trois périodes, la Convention était encore indépendante ; chaque voix comptait plus ou moins; l'autorité executive exercée par les ministres, ravie à chaque instant par les comités , et divisée , pour ainsi dire , entre chaque membre de l'Assemblée , chaque corps populaire, chaque administration, chaque agent révolutionnaire, manquait de force, d'harmonie, de secret, de centre d'unité.

Un autre régime est survenu par l'institution et par la toute-puissance du comité de salut public : le péril de la république et la défiance du pouvoir exécutif lui donnèrent naissance, son influence s'agrandit avec les dangers, elle s'est perpétuée et affermie par les succès.

Ce comité exerce la dictature dans toute son étendue : il rédige les plans et les exécute ; les ministres ne sont que ses commis, la Convention qu'une machine à décrets pour sanctionner les décisions de ce conseil. Il

dispose souverainement des armées , des généraux , des fonds publics , des tribunaux révolutionnaires , des au* torités secondaires y des agents innombrables de la force publique , des capitaux y des revenus y des biens meubles et immeubles y de la vie de chaque citoyen, des inquisitions y des comités de surveillance, même des clubs.

Il a légalisé sa tyrannie et Ta rendue méthodique par Tadoption du gouvernement révolutionnaire , devant lequel se taisent les droits de Thomme, la souve-^ raineté du peuple, les constitutions précédentes et toute liberté. Ce régime a rencontré de l'opposition parmi les anarchistes ; mais le crédit du comité a fait taire les murmures , et ce pouvoir effrayant a été monté à tour de bras, sans qu'un seul Jacobin ait osé lui disputer l'existence. De ce moment, la puissance populaire s'est anéantie, ou du moins se trouve entièrement suspendue. Les assemblées électorales, les administrations de district , les municipalités ont disparu ; le pouvoir des directoires de département est assujetti dans chaque détail de son exercice.

Des délégués conventionnels, nommés par le comité, font les fonctions de proconsuls absolus dans les départements; des agents nationaux, encore nommés par le comité, les secondent dans les districts et y font exécuter leurs ordres. Ces commissaires cassent à volonté les directoires et les corps municipaux , destituent tous les officiers du peuple sans consulter celui-ci , remettent l'administration à qui leur plaît, et ont ainsi prévenu des conflits d'autorité, ceux d'opinion, de parti , et l'anarchie qui en résultait.

En leur absence, les commissaires sont représentés par des agents nationaux , encore de la création du

4 MÉMOIRES ET CORRESPOWDANCE.

comité 9 et qui ont succédé aux procureurs syndics nom* mes jadis par le peuple dans les districts et les communes. Derrière ces administrations et celles des départements se placent les clubs; le moindre bourg, les gros villages ont chacun le leur. De leur sein est tiré un comité de surveillance qui exerce Tinquisition publique, non-seulement sur les simples individus quelconques j mais encore sur les corps administratifs , lesquels, tout exécrable qu^est leur composition actuelle, sont en masse et en détail journellement contrôlés par ces surveillants; pour surcroît de précaution , le comité de salut public et les propres clubs d^oii ils sont extraits entourent ces derniers d'espions et de dénonciateurs , chargés de rendre compte, d'observer la conduite des comités inquisitoriaux.

Cette chaîne de satellites correspondants et mutuellement délateurs les uns des autres , répondent de leur fidélité aux comités de salut public et de sûreté générale , par la défiance nécessaire qui les domine tous. Ils ont pour instruction générale de dénoncer et de faire arrêter comme suspect quiconque est soupçonné de professer en secret ou d'avoir professé le royalisme, l'amour de la religion, le feuillantisme , le fédéralisme et le modérantisme. Dans la classe des modérés sont compris tous ceux qu'on nomme gens pai' sibles; les arrêtés des commissaires conventionnels dans les divers départements qualifient ces citoyens à^ égoïstes, de {fompireSf diOgitateurs secrets ; presque tous sont propriétaires ; la grande majorité d'entre eux sont détenus ou ont été guillotinés, séquestrés ou condamnés à des contributions énormes et arbitraires pour les frais de la guerre.

On ne peut se former au loin une idée juste de la

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soumission et de la terreur qu'a produites ce nouvel arrangement de la tyrannie. Personne n'ose réclamer une loi y un droit ^ un principe , une possession. Les supplices sont aussi fréquents dans les provinces qu'à Paris, et dans les campagnes que dans les villes. Pas une parole 9 pas une démarche , pas une fortune n'échappe à cette armée de délateurs , tous animés de l'émulation de renchérir en atrocité les uns sur les autres. Le mois dernier y en voyant passer quelques jeunes gens de la première réquisition qui se rendaient à l'armée d'Alsace, un paysan octogénaire et aisé de la Franche- Comté s'écria : Ces pauvres enfants \ ce sont des veaux qu'on mène à la boucherie. Dès le soir même il fut arrêté , et huit jours après guillotiné. On citerait mille exemples pareils.

Insensiblement, et graduellement depuis quatre mois, il s'est donc formé une organisation d'abord invisible, aujourd'hui régulièrement montée, indépendante de toute espèce de pouvoir populaire, en tenant Ueu , et recevant son existence , comme sa conservation, des chefs du comité de salut public. Tous les Jacobins modérés , les républicains incertains , les caractères froids, ceux en qui pouvait s'élever encore un repentir, un sentiment de pitié, une idée de crainte ou de retour vers un autre ordre de choses , ont été expulsés des emplois; à force de replacer et de déplacer, on est parvenu à avoir des hommes capables et bien prononcés , soit dans les armées , soit dans les administrations.

A Paris, ainsi que dans les départements, les divers agents sont exclusivement de^ sans-culottes dans la force du terme : plus rien de l'ancienne bigarrure : ces nouveaux parvenus foulent sous leurs sabots et font trem-

6 MÉMOIRES ET eORRESPONDANCE.

bler les propriétaires de toute classe ; ils ont réduit le reste des habitants à la nullité la plus absolue. Un intérêt commun y un fanatisme atroce, ou une scélératesse sans bornes sont les garants de leur zèle à remplir leurs fonctions , et à concourir énergiquement au maintien du despotisme actuel.

Le pouvoir révolutionnaire j dont l'exercice leur est confié y agit maintenant par des règles fixes et avec une violence habituelle et systématique. On ne craint plus de choquer Topinion ni les principes de la première révolution. Les commissaires départementaux ont pris Tappareil , la représentation j le langage de pachas. Traînés dans des carrosses à six chevaux , entourés de gardes y assis à des tables somptueuses de trente couverts^ mangeant au bruit de la musique avec un cortège d'histrions, de courtisanes, de prétoriens, toujours menaçants , et ne perdant jamais le ton du commandement ni celui de l'enthousiasme , ils ont frappé le peuple de terreur. Le même esprit, les mênias formes extérieures distinguent proportionndHj^ent les agents sous leurs ordres. En un mot, ci-devant, les ministres de la puissance nationale affectaient auprès du peuple le ton de l'égalité, de l'humilité , du respect, et semblaient obéir en ordonnant; aujourd'hui, on parle en maîtres, et la moindre désobéissance est un crime irrémissible.

Les trahisons, les complots, les réactions, les soulèvements que facilitaient jadis la multiplicité des autorités et l'incohérence de leur exercice, sont maintenant physiquement et moralement impossibles.

Trois, quatre personnes, à moins d'être les complices mêmes du comité , ne sauraient se rassembler ni s'entretenir sans danger, soit à la promenade, soit dans leurs maisons. Le fermier est espionné par son valet de

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charrue, le maître par son domestique, le mari par sa femme , le fabricant par ses ouvriers , le marchand par ses commis. Les retraites les plus impénétrables sont à tout moment décelées. Babaut de Saint-Étienne et son frère , cachés depuis cinq mois à l'extrémité d'un faubourg, dans une loge recouverte d'une boiserie à trappe^ et où leur hôte seul leur apportait à manger, ont été enfin trahis , arrêtés et exécutés. La crainte fait autant de délateurs que l'intérêt ou la fureur de parti.

On ne peut plus parler ni écrire. Le Palais-Royal, cet ancien rendez-vous des révolutionnaires, est absolument désert : on a vidé le jardin et les maisons , même les cafés ; pas un groupe n'ose se former. A la nuit, chacun se retire chez soi ; on appelle cette retraite aller coucher sa liberté. Toutes les boutiques sont fermées avant huit heures du soir. Les lieux de ralliement , les entretiens les plus indifférents , la solitude , les affaires privées, les correspondances, sont également dangereux. Chaque section, dans les villes, a son comité de surveillance; lors^^jpi lui échapperait, on serait investi des satellites de la commune ou du comité de sûreté générale qui sonent de dessous les pavés.

Tout ce qui pouvait conserver quelque influence par sa fortune, par un ^ancien crédit, par des services rendus, même à la révolution; quiconque dont le nom offrirait une adresse , une espérance aux mécontents , est arrêté, fugitif ou assassiné. Les prisons de Paris et les maisons d'arrêt en renferment dix-huit mille ; chaque ville de province à proportion ; un exil volontaire en a dérobé et dérobe encore un grand nombre à la guillotine ; il en sort toutes les semaines au travers de mille périls. Plusieurs, auxquels j'ai parlé, ont fait à la lettre le tour de la France sous divers déguisements, sans

avoir pu trouver une issue : ce n'est qa à la suite d'aventures les plus romanesques qu'ils sont enfin parvenus , à vol d'oiseau , à gagner la Suisse , seule frontière encore un peu accessible à cette foule d'infortunés. Ce sont, la plupart y des habitants des villes ou contrées rëassujetties par la Convention , des fédéralistes, d'anciens constitutionnels et des royalistes de toute dénomination.

Lorsque les éléments d'une insurrection , lorsque la faculté de la préparer, celle d'en rassembler les instruments et la volonté de la faire, ne seraient pas radicalement détruits, il n'y aurait aucune possibilité de l'exécuter, car, en ce moment, le peuple entier est désarmé. Il ne reste pas un fusil , ni dans les villes ni dans les campagnes. Si quelque chose atteste la puissance surnaturelle dont jouissent les meneurs de la Convention, c'est de voir en un instant , par un seul acte de leur volonté , et sans que personne ose leur résister ni s'en plaindre , la nation ramenée , de Perpignan jusqu'à Lille , à la privation de toute défense contre l'oppression , avec une facilité plus inouïe encore que celle dont se fit, en 1789, l'armement universel du royaume.

Voici un trait remarquable de cette facilité. On se rappelle les fîères annonces de la ville de Bordeaux, après la journée du 31 mai dernier, qui abattit le parti girondin : on voulait marcher sur Paris ; on menaçait , on insultait la Convention, on rompit avec elle, on la provoqua au combat. Tous \ts muscadins de Bordeaux et des villes voisines s'étaient équipés, montés, exercés; ils étaient si enivrés de leur bravoure, que le général Wimpfen , après sa déroute de Normandie , étant allé leur porter des propositions d'alliance avec la Vendée, ils les rejetèrent comme incompatibles avec leurs idées

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sur la monarchie. Au commeDcement d'octobre , quatre commissaires de la Convention se mirent en marche, de la Réole, avec dix -huit cents paysans et brigands; un héraut alla ordonner de leur part, aux braves de Bordeaux y de sortir de la ville en bataillons et de venir les recevoir à la porte. Personne n'ignorait qu'ils étaient suivis de bourreaux , de geôliers et de coupeurs de bourses. Néanmoins , douze mille Bordelais, gens de commerce ou d'industrie, ayant fait, depuis l'origine de la révolution , le service de gardes nationales avec un grand étalage , obéirent à cette réquisition : ils se rendirent à la porte, armés, en uniformes, et leurs chefs à leur tête. Pour mieux célébrer l'arrivée de leurs assassins, ils avaient préparé des couronnes de chêne aux commissaires. Aussitôt Tallien , le principal de ces délégués, après une harangue foudroyante et outrageuse, ordonna à un détachement de ses bandits d'aller arracher à la troupe dorée ses branches de chêne , ses épaulettes, ses cocardes. L'exécution s'étant faite sans aucune résistance, Tallien cassa les bataillons bordelais, et, entré en ville avec sa troupe de gueux, il proclama l'ordre, à tous les habitants sans distinction, d'avoir à déposer, en trente-six heures et sous peine de mort, leurs armes sur les glacis du Château-Trompette. Avant le terme , trente mille fusils , les épées , les pistolets , jusqu'aux canifs , furent livrés. Une poignée de scélérats , conduits par quatre magiciens , désarma une cité en rébellion; cent mille citoyens reçurent la loi sans oser proférer un murmure. Les arrestations et les supplices commencèrent le lendemain : ils n'ont pas discontinué. Bordeaux est aujourd'hui aux fers pour toujours.

Il est superflu d'ajouter qu'on a détruit tout prin-

iO MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

cipe de soulèvement^ toute confiance dans les puissances étrangères y toute opinion ^ tout désir de révolte, par Tabandon à jamais déplorable de Lyon , de Toulon , de la Vendée. Quiconque serait tenté de croire aux promesses du dehors, à des espérances fallacieuses, à des invitations mensongères, à la possibilité du moindre succès, tournerait ses regards sur les ruines de Lyon, baigné du sang de ses concitoyens égorgés ; il se convaincrait bien vite que le sort d'une rébellion, appuyée sur le concours de la guerre étrangère, est cent fois plus horrible, que la soumission au rasoir national et au despotisme de la Convention.

Ainsi, il sera prudent de renoncer à toutes chimères à ce sujet, de fermer Toreillc aux menteurs, aux flatteurs, aux colporteurs de fausses informations, qui viendront imprimer ou dire aux cabinets que les opprimés les invoquent, et qu'on peut compter sur leur assistance. Je démens à Tavance ces allégations emphatiques, et j'affirme que les puissances ont égorgé Tannée dernière toute faculté d'insurrections intérieures en France, à moins qu'elles ne s'ouvrent l'intérieur du royaume à force ouverte. Je le leur avais énergiquement prédit au mois d'août, dans l'ouvrage que je publiai pour les désabuser de leurs imprudentes illusions.

Les plans et les décrets prenant tous leur source dans le comité de salut public, il exerce l'initiative de la législation ; il jouit en même temps du droit de décision , par l'asservissement où il a plongé l'Assemblée nationale. Elle ne renferme pas deux cents ou deux cent cinquante membres , le reste a été guillotiné , arrêté ou mis en fuite. La parole est à peu près exclusivement réservée à trente ou quarante Montagnards au plus. Robespierre, Danton , Couthon , Billaud-Varen-

nés, tiennent les âmes^ les langues, les poignards dans leurs mains ; on ne permet plus ni débats , ni discus^ sion; chaque représentant étranger à cette phalange dominatrice tremble pour sa liberté ou pour sa vie , et rachète Tune et Tautre par une soumission silencieuse aux volontés des chefs.

Au nombre des absents, il faut mettre encore les commissaires envoyés aux armées et dans les départements. Le comité pouvant les révoquer à toute heure arbitrairement, et cette révocation devenant le prélude d'un arrêt de mort, ces députés ambulants n'ont qu'un intérêt, qu'un vœu , qu'une pensée ; ils s'accordent tous à se montrer dans leur commission aussi inexorables , aussi forcenés que leurs commettants , et à leur prou« ver un dévouement illimité.

Le ministère prend les ordres immédiats du comité , lui défère les moindres détails, exécute ponctuellement ses ordonnances, et, loin de contrarier sa puissance, en est l'instrument passif, servile et avili. On n'y place que des valets : leurs bureaux sont leurs surveillants ; chaque commis un peu important est à la dévotion des dictateurs. Bouchotte, ministre actuel de là guerre, est un imbécile : il n'a que la signature et la responsabilité; Pache, quoique maire de Paris, est encore le véritable chef du département.

L'emploi illimité des fonds publics est abandonné aux décisions du comité de salut public. C'est un abîme impénétrable: la profusion des dépenses est calculée sur la fécondité, surlapromptitude, sur la nature des ressources. Les finances se divisent en revenus et en capitaux : les revenus se tirent des impositions exigées à usure et payées par les propriétaires ; eux seuls acquittent les taxes, le peuple proprement dit ne paye rien, et on ne songe pas

encore à Vy obliger ; la régie et l'usufruit des biens nationaux invendus forment une autre branche du revenu : Tune et Tautre sont des gouttes d'eau dans rOcéan; mais à l'aide des contributions arbitraires et locales qu'on impose sans mesure, surtout à ceux qui ont quelque fortune visible, elles suffisent aux dépenses courantes ordinaires, . dont le montant a diminué et diminue chaque jour. Cette diminution résulte : 1 ° de l'extinction graduelle et maintenant énorme des rentes sur rÉtat. On ne paye plus celles qui sont dues aux créanciers sujets des puissances belligérantes; on a gagné le capital et les intérêts appartenant aux émigrés; la guillotine et les confiscations en éteignent successivement; on a suspendu le payement des rentes dues aux communautés ; les pensions allouées au clergé sont supprimées , ainsi que les traitements assignés au clergé constitutionnel ; enfin l'établissement du grand-livre où les parties prenantes sont obligées de faire enregistrer les titres de leurs créances diverses sous un même numéro, a fourni le moyen de profiter des négligences, de mettre en discussion toutes les créances, de connaître celles qui appartiennent aux gens suspects, et de couler à fond tout ce qu'on voudra anéantir de la dette publique; V les dépenses du culte sont nulles; 3^ celles d'administration locale rejetées sur les départements. Une multitude d'autres branches, telles que les secours de charité, les établissements publics, l'entretien des routes, etc., etc., sont également supprimées ou très-réduites.

Les dépenses extraordinaires^ rendues inévaluables, sont acquittées par les ressources extraordinaires qui ont quadruplé depuis un an.

Ces ressources consistent en création d'assignats.

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en confiscation de capitaux , en spoliations de tout genre, et dans Temprunt forcé d'un milliard.

« Quant au premier objet, il est impossible d'en savoir la valeur, puisqu'il se fait au besoin des créations clandestines, et qu'en divers lieux les commissaires délégués ont usé et usent encore d'une planche d'assignats. Le total de ce papier en circulation a diminué depuis qu'on a démonétisé les assignats royaux. Il ne paraît pas au surplus que la quantité plus ou moins considérable des billets ait influé sensiblement depuis six mois sur le cours des changes, ni sur le prix de l'or et de l'argent. Il faut attribuer les variations à d'autres causes ; l'état des affaires à l'extérieur, les chances de la guerre intestine, les manœuvres des gens de banque, le solde plus ou moins considérable d'achats et de services payés au dehors par le gouvernement, y ont une part plus spéciale. Ainsi, du mois de mai au mois d'octobre, les assignats étaient tombés de soixante à soixante-quinze pour cent de perte; ils sont remontés maintenant à trente-trois, à trente -cinq dans Paris; de quarantehuit à cinquante dans les pays qui soutiennent encore des rapports commerciaux avec la France : ce dernier prix se soutenait depuis deux mois ; mais après la reprise de Toulon, les avantages en Alsace et la défaite de la Vendée, les assignats ont encore haussé un moment de valeur dans le royaume : il est des départements oii ils ne perdent que vingt-cinq ou trente, et ils seraient encore plus bas à Paris, sans les fréquents achats de numéraire qu'a faits la trésorerie nationale dans le mois de décembre et le commencement de janvier.

Au surplus, depuis la loi du maximum qui, par son extension à la plupart des denrées et des marchandises, embrasse toutes les consommations essentielles, la

dëpréciation des assignats n'est plus onéreuse au gouvernement que dans l'acquisition des fournitures étrangères. Cette loi s'exécute avec rigueur : personne n'ose plus s'en plaindre ; elle a délivré la république de toute la dépense équivalente à l'excédant du prix qu'elle payait ci-devant de ses consommations; c'est une économie énorme; la Convention ne pouvait prescrire à l'opinion de prendre les assignats au pair, mais elle a rempli le même but en soumettant à un tarif invariable la valeur des denrées et des marchandises. Lorsqu'on est parvenu à forcer le citoyen, non-seulement de vendre, mais encore de vendre à un prix indépendant de la valeur que le papier-monnaie peut perdre au cours de la'place, et que sa nature même de papier-monnaie doit laisser toujours au-dessous du numéraire, il est fort indifférent que ce papier ait plus ou moins de crédit. La Convention a donc fait à la fois une opération très-économique et une opération très-populaire, car les sans-culottes consommant et ne possédant pas, il leur est fort doux d'acheter en papier à un prix qui lèse exclusivement celui qui vend.

L'essentiel à considérer, c'est qu'aujourd'hui, malgré l'énormité des dépenses , les nouvelles créations d'assignats sont moins nécessaires, parce qu'il en faut une moindre quantité pour solder les besoins du gouvernement et parce que, ainsi que je le dirai dans l'instant, il paye en argent ce qu'il tire de l'étranger. D'ailleurs, le comité de salut public ne regarde plus ces émissions nouvelles que comme une ressource subsidiaire; il la ménage et la ménagera; ses efforts tendent, • au contraire, à soutenir et à élever le papier, à en diminuer l'emploi, à restreindre la masse en circulation et à faire remonter les changes par des payements en espèces.

Gest dans cette vue que le comité de salut public s'est emparé dernièrement de Tactif et du passif de la banque de Paris et du royaume^ en prenant tout le papier sur Tétranger qui se trouvait chez les banquiers, et en se chargeant de payer leurs créanciers au dehors. Vraisemblablement le but de cette opération, qui se consomme en ce moment, est, ou de spolier le commerce de ses créances dans Tétranger et Tétranger de ses créances sur la France, ou de faire hausser les charges en faveur de celle-ci, en offrant, ainsi que le fait le comité, d'acquitter les remises en aident ou en assignats.

Depuis trois mois la G>nvention a mis à sa disposition toutes les propriétés du royaume, capitaux et revenus. Les subsistances, les matériaux de fabrication nécessaires au service public, toiles, draps, métaux, fruits de la terre, denrées coloniales, tout est reconnu, vérifié, pris ou mis en réquisition. Elle vole une partie de ces consommations, elle paye Tautre au prix du maximum. Quiconque possède six chemises est obligé d'en donner une pour les besoins de l'armée ; des fournitures de souliers, de guêtres, de bas, de chapeaux, sont exigées des propriétaires de toute classe ; les détachements de l'armée révolutionnaire escortent les commissaires en tournée dans les départements, font des visites domiciliaires jusque dans les hameaux ; ils se font délivrer, outre les articles déjà indiqués, toute la fonte, le cuivre et le fer ( excepté celui des instruments aratoires); on a enlevé jusqu^aux marmites des pâtres ; ils ont raflé de même tous les bijoux, la vaisselle et le numéraire des particuliers, en donnant cependant des assignats en échange ; mais seulement à ceux qu'il leur plaît de ne pas déclarer suspects.

16 MÉMOIRES ET CORRESPONDAJVCE.

Vous voyez donc que , non contente de posséder les métaux et le papier-monnaie qui sont les signe} des choses, la Convention s^est emparée des choses mêmes qui constituent la richesse réelle. Ses immenses spoliations privées^ ajoutées aux spoliations publiques, au numéraire acquis par rechange des assignats, et à la faculté de graduer à volonté cette richesse du papiermonnaie, depuis qu'on a déterminé le prix des choses que cette monnaie représente, ouvrent à la Convention autant de sources intarissables de thésaurisation et de dépenses. Je le répète, généralement tout ce qui est dans la sphère de ses besoins et de ses crimes, est en état de réquisition permanente^ c'est-à-dire en sa propre et pleine puissance; car personne ne disposerait de ce qui lui appartient dans ce séquestre provisoire, sans s'exposer à une confiscation totale ou l'assassinat»

Maintenant, si vous désirez connaître les vols effectifs, les appropriations au fisc déjà exécutés par la Convention, vous devez récapituler :

1® Toute l'argenterie, les ornements, les monuments métalliques des églises de ville, de campagne.

2^ La vente ou la saisie du mobilier des émigrés, tout ce qu'on a trouvé dans leurs maisons, dans les dépots notariaux, chez les banquiers, dans les fouilles répétées des caves, des souterrains, des murailles : nombre de maisons ont été démolies uniquement sur le soupçon qu'elles recelaient des effets cachés dans les murs : on * continue ces découvertes sans interruption.

3® Les enlèvements opérés à force ouverte par les commissaires et les détachements révolutionnaires dans les départements, de toutes les matières d'or et d'argent, fabriquées ou monnayées, appartenant aux particuliers.

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4* Les dépouilles des villes soulerëesi telles que Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille : cet article est d'une valeur immense. A Lyon, la presque totalité des négo* ciants, des marchands et des fabricants aises a ëtë enfermée, mise en fuite, guillotinée et spoliée. Par une ruse digne d'eux, les vainqueurs, en entrant dans la ville, affectèrent des paroles de modération et rassurèrent les habitants ; le commerce reprit de la sécurité, on rouvrit les magasins, on sortit de leur cachette les grands livres de recette, les portefeuilles, les marchandises précieuses. Peu de jours après, le glaive se leva, les prisons et le trésor du fisc se remplirent ; l'imprudence des négociants combla la rapacité des commissaires, et le butin fut beaucoup plus considérable qu'il ne l'aurait été si les massacres eussent commencé à la reddition de la ville. Les meilleurs négociants de Marseille et Bordeaux , ici les respectables Gradis , là les Tarteron, ont été assassinés et leurs biens confisqués; tous ceux qui ont fui ont laissé une grande partie de leurs propriétés auxconfiscateurs^

5® Suivant les états que je me suis procurés , il paraît que, sans compter les grands massacres, les foudroiements à coups de canon, tels que ceux qui ont eu lieu à Lyon, les submersions artificielles de bâtiments chargés de détenus qu'on coule bas dans plusieurs rivières, il parait, dis-je, que la guillotine fait périr quatre cents personnes par semaine. Nous voyons tomber sous ce rasoir, outre les aristocrates, les contre-révolutionnaires, les fédéralistes, beaucoup de francs républicains et de sans-culottes enrichis. Aussitôt qu'un révo-

' J'ai vu la trente-deuxième liste des émigrés de Marseille seulement dont les biens ont été confisqués et mis en Tente ; il s'en trouve douze mille et les listes ne sont pas achevées.

18 MÉMOIRES ET œBBESPONDiJHCE.

lutionnaire^ qu'un des employés publics , qu^un des membres même de la Convention a fait et a laissé paraître une fortune nouvelle, il est arrêté, jugé et tué. Fabre d'Églantioe, quoique Tun des douze du comité de salut public, expie en ce moment son carrosse, ses festins, ses maîtresses, sa maison de campagne. Les ad« ministrateurs des vivres, des charrois de Tarmée, les fournisseurs en chef, les généraux, les états-majors, les agents de finances, une fois enrichis, subissent cette loi. La Convention spécule savamment sur ces fortunes de parvenus ; elle ne met aucun obstacle à leur formation, elle s'en empare aussitôt qu'elles sont formées; son système consiste à piller les citoyens riches, et à piller ensuite successivement tous ceux qui le deviennent. On a vu des biens nationaux retomber, quatre fois dans une année, aux mains de la nation par des confiscations successives ; une grande partie des domaines ecclésiastiques, déjà vendus depuis i 791 , se retrouvent encore aujourd'hui à vendre par cette navette de brigandages qu'entretient la Convention, à la plus grande satisfaction des sans-culottes. En guillotinant ainsi les agents divers qui ont accepté des entreprises pour les besoins publics, elle fait rentrer ses assignats peu de temps après les avoir dépensés.

6® L'emprunt forcé d'un milliard se perçoit et est ' «recouvré en grande partie par une taxation impérative , ■• aur les revenus; taxation dont on a vu le tarif exor- ' Utant dans un décret de l'été dernier ; on crut cette peix^eption impraticable, ou du moins tellement évasive, que les contribuables y échapperaient par ruse ou par force. Vaine conjecture ! la terreur et les délations ont fait payer, même avec un empressement que les propriétaires ont considéré à tort comme moyen de sûreté.

Je ne parlerai que pour mémoire des contributions extraordinaires exigées révolutionnairement. Elles s^ap* pellent taxes sèches. A Strasbourg elles ont été de neuf millions trente* trois mille livres , répartis sur chacun de ceux qui possédaient quelque fortune; à Marseille^ de douze millions.

Il ne m'a pas encore été possible d'obtenir une ré* capitulation approximative du produit de ces divers articles. Des gens instruits m'ont seulement certifié et démontré par des pièces justificatives la probabilité que, du 1®' novembre 1793 jusqu'au 1*' janvier 1794, il était entré trois à quatre cents millions de matières d'or et d'argent en fabrication, ou monnayées aux hôtels des monnaies , et d'espèces au trésor public. *

n Chaque mois, la dépense extraordinaire emporte environ trois cents millions ; cet état dure depuis le milieu de l'été dernier ; on n'y comprend pas l'usage des assignats illégitimes , c'est-à-dire frappés sans décret, et dont la quantité est un mystère. La Convention ni le peuple n'osent plus demander, ni on ne leur présente de comptes détaillés. L'immensité des brigandages et leur fécondité faisant croire à des ressources inépuisables, personne ne s'occupe de la dépense ; celleci augmentera loin de diminuer. Le comité souverain a pris pour base de conduite des efforts sans borne ; on doit s'attendre qu'il tiendra parole, et ne pas s'étourdir sur la certitude de sa résolution à ce sujet. Ëncort bien des mois, il soutiendra le fardeau sans épuise*» ment. Sa méthode (et c'est la bonne) est de ne jamais regarder à une dépense lorsqu'elle est nécessaire; il considère cette nécessité d'abord, et la somme ensuite. Qu'un objet coûte cent écus, ou cent mille écus, si le

SO MÉMOIRES ET œRRE^ONDANCE.

iervice public l'exige, la différence est tenue pour rien et l'on va en avant. J'ai une infinité de preuves de faits à cet égard ; par exemple, le comité achète en Suisse à vingt, vingt-cinq, trente louis d'or, payés en espèces ^ des chevaux qui n'en valent pas dix ou douze. Il fait couper en ce moment les forêts de la Savoie pour les chantiers de Toulon, quoique ces bois rendus en Pro- Tence doivent coûter trois fois ce que coûtaient les bois de l'Albanie ou du nord.

Depuis quelques mois le comité s'est appliqué avec son infatigable activité à acheter de l'étranger, nonseulement ce qui lui manque, mais encore ce qu'il veut conserver dans le royaume pour des besoins urgents. Genève et Baie sont les deux grandes artères où elle fait circuler son or, ses commandes, ses extractions de marchandises et de denrées. De ces deux points elle fait passer des remises en Allemagne , en Hollande , en Angleterre, en Italie ; ses émissaires vont et viennent constamment ; des dépôts ^ont établis près des frontières pour recevoir les achats ; elle fait fabriquer soixante mille paires de souliers dans le canton de Berne et deux cent mille dans l'étendue de la Suisse : elle tire d'Allemagne des cuirs, des draps, des toiles, de& chevaux, des armes, du fer, de la fonte, du cuivre, des bestiaux, du sou&e, dont elle était à la veille de manquer. Ces articles, ainsi que les grains dont nous parlerons plus bas, sont soldés libéralement, de manière à exciter les vendeurs timides à la contrebande, qui se fait chaque jour par Timbécile incurie ou la collusion des régences allemandes.

Vous pouvez conclure de cet aperçu des ressources financières de la Convention , aperçu établi sur des informations certaines, que la république est plus riche ,

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et met en dehors plus de ressources que tous les sou« verains de la coalition réunis ; car, ici, c'est la richesse nationale d'un empire et Taccumulation des richesses depuis un siècle dans cet empire, qui se battent contre les faibles revenus de quelques princes. Si Ton laisse échapper cette vérité , il ne sera pas étonnant de voir perpétuer le misérable système d'économie étroite et routinière qui a ruiné la cause des puissances dans les deux dernières campagnes.

érAT MORAL ET MILITAIRE DE l'aRM^E.

Maintenant je passe à l'armée , à son commande* menty à son entretien , à son état moral , aux principes sur lesquels on la dirige, et à sa force numérique.

L'armée a changé pour ainsi dire de nature. Autrefois elle était soumise au ministre de la guerre et au comité militaire de l'Assemblée nationale , ministre et comité soumis eux-mêmes à cette Assemblée. Aujour« d'hui elle dépend , ' dans sa composition , dans son régime, sa discipline, ses chefs, ses mouvements, d'un conseil tout-puissant de douze chefs de parti , réunis par le même péril individuel, par les mêmes vues générales, par les mêmes passions, et investis d'un pouvoir presque illimité. Le ministre ne peut donner ou retirer un emploi ^ créer ou destituer un général, secourir ou faire assiéger une place, disposer des fonds, statuer sur un point de discipline , ni gouverner dans tel ou tel sens les cœurs comme les bras du soldat, sans l'attache du comité de salut public.

Quelquefois , il est vrai , ce comité a montré de la

condescendance pour certaines nominations des bureaux de la guerre , fermé les yeux sur les friponneries , les manœuvres, les horreurs de quelques-uns de leurs protégésy et repoussé les dénonciations qu^on lui adressait pour solliciter contre ces misérables l'exercice de la responsabilité. Ce cas est arrivé pendant la guerre de la Vendée , où vingt-sept généraux ont successivement paru sur la scène , et où , à Texception de quatre, tous eussent mérité la mort par leur ânerie, par leurs vols^ par leurs débauches affreuses ; mais le comité avait ses raisons pour tolérer des coquins qui le servaient sous d'autres rapports. Aussi , dès qu'il a jugé le moment convenable, il a fait arrêter Ronsin, Vincent et Maillard , trois scélérats qualifiés , qui ont figuré dans les revers de l'été dernier, à Saumur et sur la Loire inférieure. Le comité ménagera de même toute cabale qu'il a dans sa main , quelle que soit sa conduite , jusqu'à l'instant où il pourra la réprimer sans perdre des créatares utiles.

Il n'existe plus d'autre titre d'avancement qu'un zèle féroce et un dévouement sans bornes à la Convention. Quant au commandement en chef, les promotions sont déterminées, moins par la capacité que par la fidélité du sutjet. Il ne reste aucun général des premiers temps de la révolution ni des dix-huit premiers mois de la guerre. Des officiers de fortune, des bas-officiers, des aventuriers actifs et entreprenants les ont remplacés. Dugommier, qui a emporté Toulon et qui est allé prendre le commandement des Pyrénées, passe pour le plus éclairé et le plus capable ; c'est un ancien officier d'artillerie. Il était difficile qu'à force de mutations il ne sortît de ce ressassement continuel de généraux, des hommes propres à la guerre révolutionnaire dans la-

quelle ils ont été élevés et pour laquelle ils montrent des talents analogues aux circonstances j à l'espèce de troupes qu'ils commandent ^ et encore au génie des g^ néraux qui leur sont opposés.

En se confiant à des officiers pris dans les rangs , le comité a senti que leur élévation présente lui servait de caution de leur loyauté. Nonobstant cela j il les a entourés d'argus et de mentors. Les commissaires conventionnels qiii siègent auprès des armées sont ^ dans le fait, des espèces de consuls investis de la double autorité civile et militaire, tandis que les généraux représentent les lieutenants généraux de cavalerie chez les * . '* Romains. Ils président aux conseils de guerre, sanctionnent ou changent les plans , et donnent à l'armée une impulsion souveraine. A leurs ordres se trouvent une nuée d'espions et de délateurs, qui leur rendent compte de la conduite de chaque chef, de ses discours, de ses relations, de ses habitudes. Cette surveillance tient en bride les agitateurs incommodes dont le comité ^'est ^ débarrassé au dedans en leur donnant de l'emploi à la' frontière.

Les états-mi^irs qui ferment le conseil de guefre^ sont l'âme de Farmée : ils rédigent et préparent les' opérations : la plupart, ûlBciers d'artillerie et dUgéni% ^•i1»^|r ont été choisis avec discernement : aidét de secùith^-C y^ inunenses en cartes , plans , reconnaissances , recueillii^ au dépôt de la guerre^ ils opèrent réeUement d'après l'expérience et les lumières des plus grands généraux de l'ancienne monarchie.

L^entretien et la subsistance des armées se sont fort améliorés. Le comité a porté une attention scrupuleuse à prévenir le dénûment qu'amènent la défection et la mortalité. Le soldat est généralement mieux vêtu

et mieux équipé. L'administration des vivres s'est perfectionnée par les châtiments, par la nécessité, et remplit plus facilement ses approvisionnements^ depuis que toutes les denrées sont en réquisition et à un prix fixe; en conséquence , les armées ne se ressentent point encore de la disette quiafïlige plusieurs parties du royaume. On travaille en ce moment , à la grande mesure , si longtemps retardée, de l'incorporation des volontaires dans les troupes de ligne^ et de remplir les cadres de celle-ci avec les gens de la première levée. Jusqu'ici ott n'avait osé tenter cette opération ; la toute-puissance Aji*'.- » du comité a surmonté les difficultés. L'armée aura

• * désormais plus d'unité et de consistance. V Le régime de terreur a passé du royaume dans les

camps; il y a brisé tout esprit commun, toute intimité, tous rapports sociaux entre les officiers et les soldats , et des soldats entre eux. Nul n'ose confier sa pensée à son camarade : chacun craint de trouver un traître dans un confident. Cette défiance tient lieu de discipline : toujours effacée dans l'intérieur des camps , dans les garnisons , parce que la Convention veut perpétuer le défaut de considération où est tombé l'officier, elle renaît au jour d'action ; dans aucun temps le • général n'obtint de sa troupe plus d'obéissance en présence de l'ennemi.

Cet effet résulte de l'état moral de l'armée en général : elle n'est plus comme <;i-devant , raisonneuse , politiquante ^ stinmlée au désordre dans les clubs , ni excitée contre ses chefs et ses officiers. Les révolutions de l'intérieur, la discorde des partis, les constitutions faites ou à faire , tout cela lui est devenu étranger et indifférent. On n'y souffre plus que des harangueurs soldés par les commissaires ; on ne permet qu'avec me-

sure et choix Tusage des papiers publics , mâme aux officiers. Autant qu'on le peut, on les entretient dans une ignorance profonde des désavantages qu'essuie la république ^ des pertes qu'elle éprouve j des disputes qui s'élèvent à Paris. Devenue étrangère à ces vicissi* tudes y l'armée a changé d'enthousiasme : ses passions sont concentrées dans une exaltation de haine fanatique contre les ennemis de la république, de désir ardent de les battre 9 et de certitude enthousiaste d'y réussir. Les étrangers et les cabinets se nourrissent des idées les plus fausses à cet égard. Les flatteurs, les étourdis, les ignorants , ne cessent de leur dire que l'armée est pleine de mécontents et qu'on aura bon marché de rassemblements forcés j agités par les dissensions. Oui , sans doute, le nombre des soldats et officiers mécontents égale peut-être celui des zélateurs de la Convention* C'est un fait certain que si les uns sont réunis sous le» drapeaux par le fanatisme de l'égalité et de la licence , les autres le sont par violence et par terreur ; beaucoup d'entre eux ne sont dans les camps que pour y chercher leur sûreté et celle de leurs familles. Réduits à opter entre le tranchant de la guillotine ou le fer de l'ennemi, ils ne balancent pas. Des différences d'opinions et de motifs n'entraînent aucune différence dans la manière de combattre : un esprit, un sentiment commun animent tous les soldats : nul ne veut avoir l'air d'être vaincu par des étrangers , nul n'aime ces étrangers; les mécontents sont d^ abord Français, ensuite royalistes, La présence des armées ennemies affaiblit chez eux l'intérêt qu'ils prennent au rétablissement de la monarchie ; car le militaire, sans raisonner, ne veut ni penser, ni surtout agir conformément à la pensée de celui avec qui il va se battre pour opinion. Cette obser-

26 MÉMOIRES ET CORRESPONDAJVGE.

vatioB est particulièrement vraie du soldat français dont la vanité forme Tinstinct. Combinée avec Tenthousiasme du temps cette passion entreprend tout «t brave tout. Voilà le vrai caractère des armées françaisesence moment.

Plusieurs causes ^ qui ne remontent pas au delà de la dernière campagne^ Tout produit, fortifié, et peuvent le perpétuer. La plus puissante est cet art d'électriser les têtes et les cœurs dont la Convention fait un usage prodigieux et habituel : pour cela elle met à profit tous les événements ; le mépris est versé à pleines mains sur ses ennemis : elle les peint à ses troupes tantôt comme des anthropophages, tantôt comme de lâches imbéciles. Ces instructions se répètent non pas deux jours, mais tous les jours et par mille voies.

Le délire du patriotisme s'augmente par l'opinion universelle dans Tarmée, et commune à tous les partis, que les puissances n'ont d'autre but que de ruiner la France , de la démembrer, d'en saccager les villes et les campagnes ; que leur intérêt pour les malheurs de la famille royale n'est qu'hypocrisie , et que sans distinction de monarchie et de république , c'est à la France même , non à la France anarchique qu'elles font la guerre. Enfin , la mollesse de leurs opérations , le décousu de leur ligue , leur éternelle défensive , l'étude particulière qu'ont faite leurs généraux de laisser toujours évanouir les fruits de la victoire, et de ne poursuivre aucun avantage , leurs armées toutes successivement battues , deux campagnes perdues , ont porté l'ivresse des Français au dernier période. La nouvelle de la prise de Toulon a excité des transports de folie dans les armées ; on y a joint des fêtes , des hymnes , des orgies ; l'exaltation actuelle passe toute croyance.

Vous pénétrerez facilement encore combien ce fa-

natisme belliqueux reçoit d^ënergie par le genre de guerre auquel on l'emploie. La tactique du comité n'est pas compliquée, attaquer toujours et toujours en grandes masses , voilà son thème et nous venons de voir si c'est le bon ; or, des soldats toujours agissants , toujours ébranlés par l'espérance d'enfoncer un ennemi plus circonspect et auxquels cet élan ne permet de voir ni de calculer le danger, contractent une habitude de témérité et une ardeur impétueuse à marcher au combat. Célérité et impétuosité sont pour eux les deux éléments de la guerre ^ éléments parfaitement conformes à leur caractère et à une guerre révolutionnaire. Comment voudrait-on qu'ils redoutassent des ennemis, sans cesse inférieurs, sans cesse culbutés par le nombre, saps cesse enfermés dans un cercle d'opérations défensives, et qui n'ont jamais voulu prendre la peine de leur montrer qu'ils étaient redoutables ? Lorsqu'on voit un général autrichien , retranché derrière quelques redoutes , se laisser attaquer trente-cinq fois en cinq semaines, sans aller lui-même une seule fois à l'ennemi, se laisser écraser en détail , forcer ensuite à une déroute qu'on compare à celle de Rosbach, et perdre en cinq jours le prix du sang de la plus belle armée ; lorsque , d'une autre part, on voit un sergent d'artillerie ( Pichegru) , devenu général en chef, ramener chaque jour pendant un mois ses soldats sur les Autrichiens, et finir par un triomphe éclatant, on peut s'attendre à un excès d'enthousiasme dans ces troupes, et à l'opinion la plus exagérée de leur irrésistible intrépidité.

Ainsi, vous avez maintenant à combattre ce qu'il n'a tenu qu'aux généraux et aux cabinets de la coalition d'éviter; vous avez à combattre ce qui n'existait pas dans la première campagne, et à un faible degré dans

le but de la seconde : des armées passionnées aux prises avec les passions des souverains ^ un peuple soldat fanatisé auquel on oppose des soldats matériels^ indifférents à l'objet de la querelle et dont la discipline n'a pas prévenu les défaites.

Trop préoccupée Tannée dernière de ses divisions intestines et ne vivant que d'assignats ^ la Convention avait ralenti le cours de ses pratiques extérieures. Elle a repris 9 étendu , alimenté ce genre d'hostilités par des sacrifices pécuniaires. Dans les villes qui avoisinent ses armées, dans les capitales où siègent les gouvernements, dans les camps même , elle paye des espions , des traîtres, des révélateurs. Voici des faits constants: les commissaires savaient à Strasbourg jusqu'aux moindres détails de l'armée de Wurmser et de ses projets. Quoique Landau fût bloqué, tous les deux jours les commissaires en recevaient le bulletin. Les membres du comité de salut public et leurs affidés annoncèrent la prise certaine de Toulon, près de vingt jours avant l'attaque; ce fut par suite de la connaissance exacte qu'ils avaient de la faiblesse de la garnison, des divisions existantes entre les Espagnols et les Anglais, et des détachements chargés de la défense de chacun des forts , que le comité ordonna à l'armée assiégeante d'attaquer d'assaut. La flotte anglaise n'a pas fait un mouvement , ni préparé une sortie que les Jacobins n'en aient été instruits d'avance.

Dans le nombre infini des prophéties, des illusions, des notions fausses qui ont exalté les têtes au dehors, et produit tant d'absurdes combinaisons, la prétendue famine de la France a joué et joue encore un grand rôle. On trouve commode de reposer son incurie sur des fléaux extraordinaires , qui tueront la révolution ,

sans qu on ait besoin d'inquiétudes et d'efforts pour s'en délivrer.

Cette histoire de la famine doit être reléguée parmi les fables y ainsi que l'espoir fondé sur l'anarchie, sur la lassitude , sur l'excès de la tyrannie j et autres bille* vesées de cette espèce.

Si l'on entend par famine , une rareté locale de grains, une diminution dans la consommation du pain, une altération de sa qualité , un défaut d'abondance porté jusqu'à ne laisser dans le royaume que le nécessaire, on a raison. Mais toute idée au delà est exagération.

La récolte dernière a été généralement bonne en France et excellente dans quelques provinces. Après avoir mis tous les grains anciens ou nouveaux en réqui* sition , le comité a ordonné un premier recensement dans chaque département. Les administrations qui l'ont exécuté ont trouvé dans la pluralité un déficit sur la quantité nécessaire à la consommation annuelle. Instruit que ce déficit résultait des fraudes et des réticences, et qu'il existait des grains cachés, le comité a fait faire un second recensement par les agents révolutionnaires : alors le déficit a disparu, et il ^'est trouvé un excédant plus ou moins considérable , excepté dans le petit nombre de provinces qui ne recueillent jamais a^ssez de grains pour leur consommation. J'ai vu les relevés des deux recensements faits sur vingt-sept départements, ils emportent un excédant de quinze, vingt, trente, trentecinq mille setiers de grains.

Il n'y a donc pas disette effective ; mais les besoins énormes des armées et l'approvisionnement des places entraînent une accumulation de subsistances dans les greniers publics ; les gaspillages inévitables dans la for-

mation et la distribution de ces magasins occasionnent des non-valeurs. Ainsi on peut présumer que le superflu existe aujourd'hui dans peu de départements, et qu'en temps ordinaire, on aurait peine à atteindre le niveau jusqu'à la prochaine récolte.

Cependant plusieurs circonstances modifient l'effet de cette rareté : 1 ® dans tout le royaume, excepté Paris, on ne mange qu'un seul pain, nommé pain de F égalité; il est mêlé de seigle ou d'orge et de son ; il ne vaut pas le bon pain de munition, mais le citadin et le villageois sont trop heureux d'en avoir de cette espèce, et si un fermier ou un bourgeois s'avisait d'en fabriquer de meilleur pour son usage, en réservant le pain d égalité 2l ses valets, il serait dénoncé, incarcéré , pillé et probablement égorgé. 2** La quantité de grains nécessaire à chacun pour sa consommation étant fixée , personne ne s'avise de l'excéder par la crainte d'en manquer. 3^ Les administrations sont seules autorisées à faire vendre des grains dans les marchés ; et elles n'en délivrent à chacun qu'en raison du besoin de l'instant , et avec une extrême parcimonie. Dans les villes , la consommation de chaque famille est rigoureusement fixée ; nul boulanger n'oserait délivrer plus de pain que les arrêtés municipaux n'en allouent à chaque individu. 4° On a mis en réquisition les châtaignes, les pommes de terre, les navets, le maïs, le millet, tout ce qui peut suppléer au blé. On fait consommer ces denrées aux habitants des^ campagnes pour économiser les grains et augmenter d'autant la quantité disponible de ceux-ci. 5^ Enfin, malgré les précautions, il est vrai aussi faibles qu'imparfaites des puissances belligérantes, le comité se procure des grains de l'extérieur par le concours des puissances neutres et par celui du commerce de tous les

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pays, qu'on attire à force d'or. Deux négociants du Havre m^ont affirmé que , pendant le seul cours du mois de décembre^ il était entré dans ce port dix-huit navi* res chargés de grains; c'étaient des bâtiments danois et hollandais : ces derniers ne se font aucun scrupule de ce trafic ; ils prennent de faux connaissements pour le Portugal et l'Espagne , et vont décharger dans les ports de France. Leurs cargaisons sont payées en espèces sonnantesy à très-bon prix^ et avec toutes sortes d'encouragements. Plusieurs ont déjà fait deux voyages. Il échappe encore nombre de navires des États-Unis et de toutes les parties du nord. A la fin de décembre, un bâtiment danois, chargé de trente mille fusils, entra au Havre, après avoir été visité par une frégate anglaise qui le laissa passer sur un faux connaissement pour la Corogne.

Gènes a approvisionné l'année dernière l'armée de Nice, celle de Marseille et la Provence. Lorsque Toulon fut pris par les alliés, ce trafic continua avec plus de difficultés et moins d'étendue parla route de terre ou par le cabotage clandestin à Nice et à Antibes. Il vient de reprendre sa funeste activité ; le blocus tardif du port de Gênes et des croisières que la saison rend insuffisantes , le gênent il est vrai depuis quelques semaines ; mais le mal est fait, les magasins de Provence sont alimentés pour quelque temps : l'inconsistance des mesures employées envers Gênes par les alliés, ces demandes hautaines, hasardées et retirées, ces déclarations qui ont irrité les esprits, ces menaces non exécutées et devenues un sujet de dérision, la perte de Toulon , la fermentation et la prépondérance duv parti français, enfin l'inconcevable indolence des alliés à l'égard de cette ville , qui devient le brûlot d'Italie, et qui bientôt, si l'on ne prend un parti dé-

cisif , en ouvrira les portes aux Français , tout cela a fortiSé la hardiesse , la cupidité et rémulation des interlopes.

Depuis que le comité de salut public a fixé les rênes dans ses mains j Tadministration des subsistances s'est améliorée : Paris s'est principalement ressenti de ce changement; il est plus facilement/ plus abondamment approvisionné qu'il ne l'était il y a trois mois; le pain est meilleur et en plus grande quantité ; les inquiétudes sont ajournées.

Si vous faites attention que les grands consommateurs 9 les riches propriétaires sont ou retranchés de la population, ou réduits au moindre taux de subsistances; que plus de deux cent mille d'entre eux, détenus dans les différentes villes du royaume, ne vivent dans leurs prisons ou maisons d'arrêts, que d'une faible ration de pain; si vous observez que, chaque jour, la population diminue par les supplices, par les pertes de la guerre , par l'émigration, vous serez convaincu que la France ne se trouve encore qu'à un degré de disette relative, qui anciennement eût amené la famine, et que le régime du jour peut soutenir.

Tenez pour certain que le principe fondamental du comité est de nourrir la capitale et les armées : les besoins du reste de la république ne lui donnent pas une heure de souci. Au contraire, il spécule sur ses souffrances : il sait qu'elles tendent à transformer en soldats ceux qui ne peuvent plus vivre en citoyens : la disette grossit les levées par réquisitions, la disette excite les affamés à chercher leur subsistance dans les camps et aux invasions qui promettent le pillage des contrées et des magasins ennemis. C'est tête levée, sans pudeur, avec affiche, que le comité, les Jacobins, les

agents révolutionnaires, proposent et projettent des massacres pour diminuer la consommation des vivres. Si besoin est, ils en viendront à égorger leurs prisonniers, les femmes, les vieillards, comme autant de bouches inutiles.

Ëtat de l'esprit public en France au commencement de 1794. — Le Comité de salut public , la Convention et les Jacobins.

ÉTAT DE l'esprit PUBLIC EN FRANGE AU GOMMENGEMEITr

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