‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 5)Chapitre 3 sur 21 · CONTINUITÉ · texte numérisé non relu

CONTINUITÉ

DU SÉJOUR k feRIÀRS. "

Jeudi ^3 Novembre i8i5,

JL'EfflNniEUft a été fort souffrant; il est demeure enfermé chez lui, et n ? a voulu recevoir personne/ Il m'a fait demander sur les neuf heures du soir; je l'ai trouvé très-abattu , fort triste ; il ma à peine dit quelques mots , et moi je n'ai rien osé lui dire. Si sa souffrance était physique, j'avais une rive inquiétude ; si elle était morale, mon chagrin était grand de ne , pouvoir employer vis-à^vis de lui toutes les ressources dont le cœur abonde pour celui qu'on aime véritablement. Il ma renvoyé au bout d'une demi-heure»

io UEM0R1AL (Not. i8i5)

Vendredi 24.

L'Empereur a continué d'être fort souffrant, et n'a voulu encore voir personne. Assez tard, il m'avait fait venir pour dîner avec lui. On a servi sur une très-petite table , à cfcé de son canapé sur lequel il est resté ; il a mangé assez bien. Il se sentait le besoin d'une secousse qui arriverait bientôt , -disait-il , tant il connaissait sa constitution. Après dîner, l'Empereur a pris les Mémoires du maréchal de Villars, qui l'amusaient. Il a lu tout haut 'plusieurs articles qui ont amené des ressouvenir» et plusieurs citations d anecdotes.

Samedi a5.

Tempérament de l'Empereur. — Courses. — Système de médecine.

L'Empereur était encore souffrant; il avait passé une mauvaise nuit. \\ m'a fait venir dîner près de son canapé, dont il ne sortait pas; mais il était évidemment mieux. Après dîner il a voulu lire; il se trouvait sur son sopha au milieu d'un grand nombre de livres; la rapidité de son

( Mot. i8i5) DE SMNTE*ÉLÈNE. , i

imagination, la fatigue du même sujet, ou le dégoût de relire sans cesse ce qu'il sait déjà, lui faisaient prendre^ jeter et reprendre encore tous ces livres les uns après les autres ; il finit par s'arrêter sur l'Iphigénie de Racine, faisant ressortir les perfections, indiquant et discutant le peu de défauts qu'on lui trouve, et il m a renvoyé d'assex bonne heure.

L'Empereur , contre l'opinion commune , celle qqp j'avais entretenue moi-même , est loin d'avoir une forte constitution ; ses membres sont gros/ mais sa fibre est très-molle ; arec une poitrine fort large,' il est toujours enrhuma; son corps est soumis aux plus légères influences; l'odeur de peinture suffit pour le rendre malade; certains mets, la plus petite humidité, agissent immédiatement sur lui ; son corps est bien loin d'être de fer, ainsi qu'on l'a cru, c'est seulement son moral. On connaît ses prodigieuses fatigues au-dehors, ses perpétuels travaux audedans ; jamais aucun souverain n'a «gale ses fatigues corporelles. Ce qu'on cite de plus fort est la course de Yalladolid à Burgos, à francétriers (trente-cinq lieues d'Espagne en ciûq

12 MÉMORIAL (Not. i8i5)

heures et demie, plus de sept lieues à l'heure \) L'Empereur était parti avec une nombreuse Suite, à cause du danger des guerrillas : à chaque pas il resta du monde en route ; Napoléon arriva presque seul. On cite aussi la course de Tienne au Bimmering (dix-huit ou vingt lieues ) , où il se rendit à cheval, déjeuna et revint aussitôt après. On lui a vu faire souvent des chasses de trente-huit lieues, les moindres étaient de quinze* Un jour, un officier russe, arrêtant en courrier de Pétersbourg, en douze ou treize jours, joignit l'Empereur à Fontainebleau, au départ de la chasse; pour délassement il eut la faveur d'être invité à suivre : il n'eut garde de refuser J mais il tomba dans la forêt, et ce ne fut pas sans peine qu'on le retrouva.

J'ai vu l'Empereur , au Conseil d'Etat ,. traiter

* Ceei paraîtra incroyable ; moi-même , en relisant aujourd'hui mon manuscrit, je doute; mais je ne peux oublier cependant , que lorsqu'il en fut question à Longwood, ë'étaifc £ dîner; ce devint l'objet d'une discussion assez longue, et je n'ai bien certainement écrit alors cpie ce qui demeura convenu. D'ailleurs, il existe encore plusieurs de ceux qui l'accompagnaient; on pourra vérifier.

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. i5

les affaires huit ou neuf heures de suite, et lever la séance, avec les.idéep ayssl nettes , la têtp aussi fraîche qu'au jcomjQencement. Je l'ai vu lire, à Sainte-Hélène * dix ou, douze heures de suite , des sujets abstraits, s^ns.en paraître nullement fatigué* r

Il a supporté sans ébranlement, les plus fortes secousses qu'un homme puisse éprouver ici bas» A sou retour de Moscow ou de Leipsick, après l'-exppsé du désastre au Conseil d'État, il dit : « On a répandu dans Paris que les çhçvçux » m'en ayaient blanchi ; mais vous voyiez qu'il » n'en est rien (montrant soji front de Ja maûn), » et j'espère que j'en saurais supporter bien d'au- » très.» Mais toutes ces prodigieuses épreuves ne se sont accomplies, pour ainsi dire , qu'en déception de son physique, qui ne .se montre jamais moins susceptible que quand l'activité de l'esprit est plus grande.

L'Empereur mange très -irrégulièrement et en général fort peu.. Il répète souvent qu'on peut souffrir de trop manger, jamais d avoir mangé trop peu. Il est homme à rester vingtquatre heures sans manger , seulement pour se

s4 MÉMORIAL (Nor. 181S)

donner de l'appétit le lendemain. II boit bien moins encore; on -seul verre de vin de Madère ou de Champagne suffit pour réveiller ses forces ou lui donner de la gaîté. Il dort fort peu , et à des heures très irrégulières ; se relevant au premier réveil pour lire ou pour travailler, et se recouchant pour redormir encore.

L'Empereur ne croit pas à la médecine, il ne prend jamais aucun remède. Il s'est créé un traitement particulier : son grand secret avait été depuis long-temps, disait-il, dç commettre un excès en sens opposé à son habitude présente } çfest ce qu'il appelle rappeler l'équilibre de la nature : s'il était depuis quelque temps en repos, il faisait subitement une course de soixante mille, une chasse de tout un jour.

Sil se trouvait au contraire surpris au milieu de très-grandes fatigues, il se condamnait à vingt -quatre heures de repos absolu. Cette secousse imprévue lui causait infailliblement une crise intérieure qui amenait aussitôt le résultat désiré ; cela , disait -il , ne lui avait jamais manqué.

L'Empereur a la lymphe trop épaisse , son

(Mot. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. i5

sang circule difficilement. La nature la doue de deux avantages bien précieux, dit-il : lun est die s'endormir dès qu'il a besoin de repos, à quelque heure et en quelque lieu que ce soit; l'autre , de ne pouvoir commettre d excès nui* sibles dans son boire ou dans son manger : « Si » je dépassais le moindrement mon tirant-d eau, * disait-il, mon estomac rendrait aussitôt le sur- » plus, i II vomît très-facilement, une simple toux d'irritation suffit pour lui faire rendre son dîner.

Dimanche 16 au Mardi 28.

Vie de Briars, etc. — Ma première visite à Longwood. — Machine infernale , son historique.

Le vingt-six, l'Empereur s est habillé de trèsbonne heure , il était tout à fait bien. Il avait voulu sortir ; le temps était chômant x et d'ailleurs sa chambre n'avait pas été faite depuis trois jours. Nous avons été dans le jardin, où il a voulu déjeûner sous le berceau ; il se trouvait fort gai, et sa conversation a parcouru beaucoup d'objets et de personnes. .

L'Empereur, tout à fait rétabli, reprit ses

16 MÉMORIAL (Nov. i8i5)

occupations ordinaires : elles étaient sa seule ressource ;' sa ehambte, la lecture, la dictée, le jardiiï, devaient remplir toute sa journée $ «quelquefois encore l'allée inférieure , dpnt une nouvelle saison ou l'état de la lunaison ùour bannissait insensiblement. Les nombreuses visites que la curiosité attirait chez notre hôte pour y rencontrer l'Empereur, l'avaient gène , et J'en avaient tout à fait éloigné. Nous demeurions claquemurés dans notre petite enceinte. Nous n'avions dû y rester que quelques jours, six semaines étaient écoulées , et il n'était pas encore question de notre changement. Durant tout ce temps l'Empereur s'était trouvé aussi resserré que s'il fût demeuré à bord du vaisseau* II iie s'était encore permis qu'une seule excursion chez le major Hodson, et nous* apprîmes plus tard qu'elle avait même causé une extrême inquiétude : elle était parvenue, au milieu du bal de l'Amiral , aux oreilles des autorités et les avait mises tout en émoi.

On travaillait toujours à Longwood , qui devait être notre nouvelle demeure. Les troupes que nous avions amenées d'Angleterre étaient

(Nov. i8i5) DE SilNTE^ttÉiÈNE. 17

campées aux environs, Éeeôfimël donaait ua bal, nous y étions invités; TEia>pépe^r- voulut qtre j'y allasse et'cfué j'examinasse leôdrôit. Je m'y rendis avec M™ Bertrand ,- dans une voiture attelée de six bœufs ^ c'est dajis -cet équipage mérovingien que nous escaladâmes la distance qui nions séparait 'de Lbhgwood. C'était ia premiers fois f què je voyais dé nouvelles parties de 111e; '-toute la route ne me montra qu'une conë-, tante répétition des grandes • côntulsiofcs de la natuVe : toujours d^nbrmes rochers hideux et nus , entièrement privés de végétation* Si , à chaque : changement d'horizon, on apercevait au loin quelque verdure, quelques bouquets de bois, tout cela disparaissait en approchant, comme lés ombres dès poètes ; ce n'était plus que quelques plantes marines , quelques arbrisseaux sauvages, ou bien encore quelques tristes arbres à gomme , ceux-cî sont toute ta parure de LongwôocL Je revins à cheval vei% les six heures , pour me •retrouver à temps auprès dé l'Empereur. Il me questionna beaucoup sur notre nouvelle demeure. Il ne m'en trouva nullement enthousiasmé. Û me demandait, en

18 MÉMORIAL (Nor. i8i5)

résumé, s'il y avait à gagner ou à perdre. Je pus lui rendre toute ma pensée en deux mots : « Sire, nous sommes ici en cage; là, nous » serons parqués. »

Le vingt-huit, l'Empereur quitta son habit militaire, qu'il avait repris pour se rendre & bord du Bellerophon , et mit un frac de fantaisie.

Dans diverses conversations de ce jour, il a touché un grand nombre de conspirations dirigées contre lui. La machine infernale a eu son tour i cette invention diabplique , qui causa tant de rumeur et fit tant de victimes, fut exécutée par les royalistes, qui en reçurent l'idée des jacobins. •

Une centaine de jacobins forcenés, disait l'Empereur, les vrais exécuteurs de septembre , du dix août , etc. , etc. , avaient résolu de se défaire du Premier Consul ; ils avaient imaginé, à cet. effet , une espèce d'obus de quinze ou seize livres qui jeté dans la voiture, eût éclaté par son propre choo, et anéanti tout ce qui l'eût entouré; se proposant, pour être plus sûr de leur coup, de semer une certaine partie de la route de chausses -trapes qui, arrêtant subite-

(Not. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. t 9

ment les chevaux, devaient; amener l'immobilité de ta voiture. L'ouvrier auquel on proposa l'exécution de' ces cbausses-trapes , prenant des soupçons sur ce qu'on lui demandait., aussi bien que sur là modalité de ceux qui l'ordonnaient ? en prévint la police. On eut bientôt tracé ces gens-là, si lyen qu*on les prit sur le fait essayant hors Paris, près du Jardin des Plantes ," l'effet de cette machine qui fit une explosion terrible. Le Premier Consul, qui avait pour système de ne point divulguer les nombreuses conspirations dont il était l'objet, ne voulut pas qu'on donnât de suite à celle-ci; on se contenta d'emprisonner les coupables.

Bientôt on se lassa de les tenir au secret , et ils eurent une certaine liberté. Or, dans la même prison se trouvaient des royalistes, enfermés pour avoir voulu tuer le Premier Consul , â' l'aidé de fusils à vent : ces deux bandes fraternisèrent , et ceux-ci transmirent •k leurs amis du dehors l'idée de la machine infernale , comme de beau* coup préférable à tout autre moyen,

Il est très-remarquable que pendant la soirée de la catastrophe, le Premier Consul montra une

a* ' MEMORIAL (Nor. i8i5)

répugnance extrême peur sortir : on donnait on Oratorio , M* Q Bonaparte et quelques intimes du Preipîer Consul voulaient absolument l'y faire aller; celui-ci était tout endormi sur un canapé , et il fallut qu'on l'en arrachât , que l'un lui apportât sonépée, l'autre son chapeau. Dans la voiture même, il sommeillait de nouveau , quand il ouvrit subitement les yeux , rêvant, di|t-il, qu'il se noyait dans le Tagliamento. Pour comprendre cçci, il faut savoir que quelques années auparavant, étant général de l'armée d'Italie, il avait passé de nuit, en voiture, le Tagliamento , contre l'opinion de tout ce qui l'entourait. Dans le feu de la jeu- i nesse, «t ne connaissant aucun obstacle, il , avait tenté ce passage, entouré d'une certaine 'd'hommes armés de perches et de flambeaux.

Toutefois la voiture se mit à la nage, il courut lé plus grand danger , et se crut réellement perdu. Or, en cet instant, il s'éveillait au milieu VTiine conflagration , la voiture était soulevée , il retrouvait en lui toutes les impressions du Tagliamento, lesquelles, du reste , n'eurent que la durée d'une seconde ; car une effroyable

(Nov. 181 5) DE SAra-TB4UfaLÈ2Œ: . »i

détonation se fit aussitôt entendre. « Nous » sommes minés ! « furent les' paroles qu'il adressa à Lannes et à Bessières qui se trouvaient avec lai. Geux-ci voulaient arrêter k toute force ; mais il leur dit de. s'en bien donnée de garde. Le Premier Consul arriva et parut à l'Opéra* comme si de T*en a était. Il fut sauvé pair l'audace et la rapidité de son cocher. La machine n'atteignit qu'un ou deux hommes de la queue de l'escorte*

Les circonstances les plus triviales se combinent parfois avec les plus immenses résultats* Ce cocher était ivre , • et • il est certain que c'est cette ivresse qui a conservé .les jours du Premier Consul. Son ivresse était. telle que ce n'est que le lendemain qu'il sut ce qui était arrivé; il avait pris la détonation pour un salut. Aussitôt après l'événement > on s'en prit aux Jacobins qu'on avait jadis convaincus de la préméditation de cet attentat; et ton "en dé* porta un bon nombre : ils n'étaient pourtant pas les vrais coupables ; un autre hasard bien bizarre* fit découvrir ceux-ci*'

Trois ou quatre cents cochers de fiacre do$r

ftt MEMORIAL (Mot. iSi5)

ateeftt im repu de corps, à un louis ou douze francs par tète , au . cocher du Premier Consul , devenu pour eux le héros du jour et du métier. Dans la chaleur du repas , un des convive* buvant à son habileté, lui dit qu'il savait qui lui avait joué ce tour là. On s'en saisit aussitôt, et il se trouva que le jour même , ou 1a veille de la fatale explosion, ce cocher s était arrêté avec son fiacre -devant une porte cochère pour laisser passer la petite charrette qui avait fait tout le mal. On courut à cet endroit , où l'on louait en effet des voitures de toute espèce; les propriétaires né la renièrent pas ; ils mon* tuèrent le hangard où elle avait été raccommodée ; des traces de poudre y étaient encore/ Ils croyaient, dirent-ils, l'avoir louée à des contrebandiers bretons. On retraça facilement tous ceux quj y avaient travaillé, celui qui avait vendu le cheval, etc. , etc. ; et Ton acquit des indices que ce complot partait des royalistes chouans. On dépêcha quelques gens ialelligens à leur quartier-général dans le Morbihan : ils ne s'en cachaient pas, ne se plaignant que de n'avoir pas réussi; quelques cou-

(Nov. i8i5) DE SAINTS-HÉLÈNE. *}

pables, par-là, furent saisis et punis. On assure que le chef a depuis cherché dans les austérité de la religion l'expiation de son crime; . qu'il s'est fait trapiste.

Mercredi 29. — Jeudi 3o.

Conspiration de Georges, Pichegru, etc. , — Affaire du duc d'Enghien. — Esclare Tobie. —Réflexions caractéristiques de Napoléon.

Je trouve ici, dans mon manuscrit, des détails précieux sur la conspiration de Georges, de Pichegru ,„ de Moreau et sur le procès du , duc d'Enghien ; mais comme il en est question à différentes reprises dans mon journal, je renvoie plus loin ce qui se trouve ici, afin d ea présenter ailleurs l'ensemble complet.

Le petit jardin de M. Balcombe, où .nous nous promenions souvent, se trouvait cultivé par un vieux nègre. La première fois que nous le rencontrâmes, l'Empereur, suivant sa coutume, me le fit questionner, et son, récit nous intéressa fort. C'était un Indien-Malais . qui avait été frauduleusement enlevé de chez lui, il y avait nombre d'années ^ par un équipage

»4 MEMORIAL . (Nov. i8i5)

anglais, transporté à bord et vendu à Sainte- Hélèuç où il demeurait depuis dans, l'esclavage. Ça narration portait tout Je caractère de la sincérité ; sa figure était franche et bonne, ses yeux spirituels et encore vifs; tout son maintien nullement avili , mais tout à fait attachant.

Nous fûmes indignés au récit d'un tel forfait ; et à peu de jour de là l'Empereur pensa à l'acheter pour le faire reconduire dans son pays. Il en parla à l'Amiral dont, le premier mot , en défense des mens* fut xle prétendre que le vieux Tobie~ c était le nom du malheureux esclave, ne devait être quW imposteur, et que la chose était impossible. Toutefois il fit une enquête à ce sujet,, et la chose ne se trouva que trop. Vraie; alors il partagea notre indignation, et promit dlen faire &m affaire* Nous avons quitté B ri ars, f nous avoçs été transportés à Longwood, et le pauvre Tobie , partageant le sort commun de toutes choses ici bas, a été bientôt oublié ; je ne sab pas 0e que le tout «fit devenu.

Quoi qu'il e» soi|, lorsque nous venions dans le jardin, l'Empereur s'arrêtait la plupart

(Noy. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a5

du temps près de Tobie , et me le faisait questionner sur son pays, Sa jeunesse, sa famille* sa situation actuelle j on eût dît qu'il cherchait li étudier ses sensations. L'Empereur terminait toujours la conversation en me lui faisant donner un napoléon.

Tobie s'était fort attaché à nous * notre venue semblait être sa joie) interrompant aussitôt son travail , et appuyé sur sa bêche , il contemplait , dun air satisfait , nos deux figures, n'entendant . pas un mot de notre langage entre nous, mais souriant d'avance aux premières paroles qne je lui traduirais» Il n'appelait l'Empereur que le bon Monsieur (the good gentleman) : c'était le seul nom qu'il lui donnait ; il n'en savait pas davantage.

Je me suis arrêté sur ces' détails, parce que les rencontres de Tobie étaienf suivies , de la part de l'Empereur , de réflexions toujours neuves , piquantes et surtout caractéristiques. On' connaît la mobilité de son esprit ; ausSi la chose était-elle traitée chaque fois sous une *■£ ace nouvelle. Je me suis contenté de Consigner ici lels suivantes.

»6 MEMORIAL (Not. i8i5)

« Ce pauvre Tobie que voilà, disait-il une » fois, est un homme volé à sa famille, à son

* sol , à lui-même et vendu : peut-il être de r plus grand tourment pour lui! de plus grand » jcrime dans d'autres ! Si ce crime est l'acte » du capitaine anglais tout seul , c'est à coup » sûr un des. hommes les plus méchâns ; mais » s'il a été commis par la masse de l'équipage ,

. » ce forfait peut avoir été accompli après tout,

* par des hommes peut-être pa£ si, méchans » que l'on croirait; car la perversité est tou- » jours individuelle , presque jamais collective. » Les frères de Joseph ne peuvent se résoudre » à Je tuer; Judas , froidement , hypocritement ,

* » axec un lâche calcul, livre son maître au » supplice. Un philosophe a prétendu que les » hommes naissaient méchans : ce serait une ja grande affaire et- fort oiseuse que d'aller rçr. » chercher s'il a dit vçai. Ce qu'il y a de certain , » c'est quç la masse de la société n'est point

* méchante?; car si la très-grande majorité vou- » lait; être criminelle % . et méconnaître* les lois ,

* qui' est-ce qui: aurait lq force* de l'arrêtef » ou 4e laipontraindre ? Et fc'est ^à précisément

(Nov. i8i5) DE SàINTE-HELÈNE. i?

» le triomphe de la civilisation, parce que cet » heureux résultat sort de son sein et naît de » sa propre nature. La» plupart des sentimens » sont des traditions; nous les éprouvons parce » qu'ils nous ont précédés : aussi la raispn » humaine, son développement, celui de nos » facultés, Voilà* toute la clef sociale, tout le » secret du législateur. Il n'y a que ceux qui » veulent tromper les peuples , et gouverner à » leur pçofit, qui peuvent vouloir les retenir » dans l'ignorance; car plus ils sont éclairés, » plus il y aura de gens convaincus de la né-, » cessité des lois, du besoin de les défendre ; » et plus la société sera assise , heureuse , pros- » père. Et s'il peut arriver jamais que les hi- » mières soient nuisibles dans la multitude, ce » ne sera que quand le gouvernement , en hos- » tilité avec les intérêts du peuple, l'acculerait dans une position forcée , ou réduira la der- » nière classe à mourir de misère ; car alors il » se trouvera plus d'esprit pour se défendre a ou devenir criminel.

» Mon seul Code, par sa simplicité , a fait plus' » de bien en France que la masse de toutes les

28 MEMORIAL (Nov. i8i5)

9 lois <jui m'ont précédé. Mes écoles , mon en- » geignement mutuel, préparent des générations » inconnues. Aussi sous mon règne les crimes » allèrent-ils en décroissant avec rapidité , tandis » que chez nos voisins, en Angleterre, ils al- » laient au contraire croissant d'une manière » effrayante. £t c'en est assez, il me semble, « pour pouvoir prononcer hardiment sur les * deux administrations respectives ! *

» Et voyez comme aux États-Unis , sans force » apparente , sans efforts aucuns , tout y pros-

* Cette vérité «e trouve développée par de; document authentiques qui présentent des résultats bien plus grands, sans doute, qu'on ne saurait se l'imaginer. { Yoye*, Simativn de C Angleterre , par M* de Mont* véran. )

ERAIKCE. ANGLETERRE.

HAB1TANS. C ol,fc AMORT. ANS É ES, HAB1TAKS. C°'"AMORT.

S4?ooo,ooo^ 88a. i i8oi.| 16,000,000. 3,400.

42>Q0O,OQO. 393. (181I.) 17,000,000. 6,400

D'où Ton voit qu'en 1801 , en France, il y" avait 26. condamnations à mort par million d'haj^ians , et

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 29

» père ; combien on y est heureux et tranquille : » c'est ^uVri réalité c'est la volonté , ce sofct les » intérêts? phbfics qui y gouvernent. Mettez le » même gouvernement en guerre avec la vo- » îonté, lès intérêts de tous, et vous verrez » aussitôt quel tapage , combien de tiraîllemens , » de troubles*, dé confusion , et surtout quel » accroissement de crimes.

» Arrivé au pouvoir, on eût voulu qtie f eusse » été un Washington : les mots ne coûtent rien,

qu'en iSir, «Bz ans après, elles avaient déjà diminue de deux tien ;• n'y en ayant plu* cftte g* par million d'habitans.

En Angleterre, au contraire, où les condamnations étaient de ai* par million en 180» , elles s'étaient accrue:» de plus dé moitié, étant en i&it de 3$^ par million d'habitans.

On peut observer aussi, en passant, que ces condamnations en Angleterre , se trouvaient alors" à celles dé Fvanoa, comme g est à S76, ou comme 1 àt 4». Le rapport de la mendicité en France , aux pauvres à la charge des paroisses , en Angleterre , est bien autrement prodigieux : la France ne présentant , en 1 8 1 a , guère» que 3e nâlte individus, sur 45 millions d'hafo*tahs , tandis qu'en Angleterre^ même année, le, quart de la* population , ou 4 millions 25o mille pauvres , se trouvait à la charge des paroisses. ( ftlontvéran. )

5o MÉMORIAL (No y, i8i5)

» et -bien sûrement ceux qui l'ont dit avec au- » tant de facilité, le faisaient sans connaissance » des temps, des lieux, des hommes et des » choses. Si j'eussfe été en Amérique , volontiers » j'eusse été aussi un Washington , et j'y eusse » eu, peu de mérite ; car je ne vois pas com- » ment il eût été raisonnablement possible de » faire autrement. Mais [si lui se fût trouvé en » France , sous la dissolution du. dedans et sous » l'invasion du dehors, je lui eusse défié d'être » lui-même, ou s'il eût voulu l'être , il n'eût été » qu'un niais , et n'eût fait que continuer de » grands malheurs. Pour moi , je ne pouvais être » qu'un Washington couronné. Ce n'était que » dans un congrès de rois , au milieu des rois » convaincus ou maîtrisés, que je pouvais le de- » venir* Alorà , et là seulement , je pouvais mon- » trer avec fruit sa modération , son désintéresse- » ment , sa sagesse'; je n ! y pouvais raisonnable- » ment parvenir qu'au travers de la dictature 9 universelle : j'y ai préfendu , m'en ferait-on un » crime? Penserait-on qu'il fût au-dessous des »* forces humaines de s'en démettre? Sylla , jrgorgç de crimes, a bien- osé abdiquer, pour-

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5i

» suivi par 1 exécration publique. Quel motif eût S » pu m arrêter, moi qui n'aurais eu que des bénédictions à recueillir !.... Il me fallait vaincre à Moscow !.... Combien , avec le temps, regretteront mes désastres et ma chute !.... Mais demander de moi , avant le temps ce qui n'était pas de saison, était d'une bêtise vulgaire; moi l'annoncer, le promettre eût ét,é pris pour du verbiage , du charlatanisme ; ce n'était point mon genre.... Je le répète, il me fallait vaincre à Moscow L... »

Une autre fois, arrêté devant! 1 obie , il disait : Ce que c'est pourtant qp& cette pauvre machine humaine ! paa une enveloppe qui se ressemblé ; pas' un intérieur qui ne diffère! Et c'est pour se refuser à cette vérité qu'on commet tant de fautes ! Faites de Tobie un Bru tus , il se serait donné la mort; un Esope, il serait peut-être aujourd'hui le conseiller du gouverneur; un chrétien. ardent et zélé, il porterait » ses chaînes en vue de Dieu et les bénirait. » Pour le pauvre Tobie , il n'y regarde pas de si .» près, il se courbe et travaille innocemment!» Et après l'avoir considéré quelques instans en

?» MEMORIAL (Not. i8i5)

» silence, il dit. en s éloignant : « H est sûr qu'il » y a loin du pauvre Tobie à un roi Richard !.. . . » Et toutefois, continuait-il en marchant, le » forfait n'en est pas moins atroce ; car cet » homme 9 après tout, avait sa îamiHe , ses jouis* » sances, sa propre vie. Et Ton a commis un » horrible forfait en venant te faire mourir ici » sous le poids de l'esclavage» » Et s'arrêtent tout à coup y il me dit : « Mais je lis dans vos » yeux ; vous penses qu'il n'est pas le seul exem- » pie de la sorte à Sainte-Hélène ! » Et soit qu'il fût heurté de se voir en parallèle avec Tobie soit qu'il crût que mon courage eût besoin d'être relevé , soit enfin toute autre chose , il poursuivit avec feu et majesté : « Mon cher, il ne saurait » y avoir ici le moindre rapport % si l'attentat est » plus relevé, les victimes aussi offrent bien r d'autres ressources. On ne nous a point soumis » à des souffrances corporelles \ et l'eût - on » tenté, bous avons une âme à tromper nos » tyrans!.... Notre situation peut même avoir » des attraits!»... L'univers nous contemple h... » Nous demeurons les martyrs d une cause hto- * mortelle!.... des millions d'hommes nous

(Dec. i8i5) DE SÀINTE-HKLÈNE- 5S

pleurent, la patrie soupire , et la gloire est en deuil!...* Nous luttons ksi contre l'oppression des dieux, et les vœux des nations sont pour nous !...«» Et, après une pause de quelques

jeeopdes, il reprit : « Mas véritables souffrances ne $ont point ici ! — Si je ne considérais que s»oi * peut-être aurais-je à me réjouir!....

Les fpalhettts ont aussi leur héroïsme et leur gloire !•••• J> adversité manquait à m& carrière !«••* Si je fosse mort sur le trône , dans les muges de ma toute puissance, je serais demeuré un, problème pour bien des gens ; aujourd'hui* grâce au malheur, on pourra me juger à au 1 »

Vendredi i Décembre au Dimanche 3.

Origine des Guides. — Autre danger de Napoléon. — - Un gros Officier allemand, — Un Chien.

Ua grand nombre d'objets remplissent ces joarnées; j'en élague une partie comme inutile, et j'en tafe une autre par convenance ; je ne retranscris rcl que quelques traits nouveaux, relatifs au Général en chef de l'armée d'Italie.

Napoléon , après le passage du Mincio , toutes

54 MÉMORIAL (Dec. i8t5)

ks mesures ordonnées, et l'ennemi poursuivi dans toutes les directions , s'arrêta dans un château, sur la rive gauche. U souffrait de la tète, et prit un bain de pieds. Un gros détachement ennemi , égaré et perdu , arrive , en remontant le fleuve , jusqu'à ce château. Napoléon y était presque #eul ; la sentinelle en faction à la porte n'a que le temps de la pousser , en criant aux armes, et le général de Tannée d'Italie, au sein de sa victoire, est réduit à s'évader par les ' derrières du jardin, avec une seule botte , l'autre jambe nue. S'il eût été pris avant que sa réputation ne l'eût consacré , les actes de génie par lesquels il venait de débuter, n'eussent peut-être jamais été, pour le vulgaire que des échauffburées heureuses et * blâmables.

Le danger auquel venait d'échapper le général français, circonstance qui, dans sa manière d'opérer, pouvait se renouveler souvent, devint 1 origine des guides, chargés de garder sa personne. Ils ont été imités depuis par les au* , très armées.

Napoléon, dans la même campagne, courut

(Dec. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 35

encore un aussi pressant danger ; Warmser , récjuit i se jeter dans Mantoue , et débouchant subitement dans une' plaine , apprit d'une vieille femme qu'il' n'y avait qu'un instant que le général français , presque seul de sa personne, se trouvait arrêté devant sa porte, et qu'il avait pris la fuite à la vue même des Autrichiens. Wurmser expédia aussitôt un bon nombre de cavaliers dans toutes les directions , ne doutant pas de la précieuse captyre. « Mais » il recommandait surtout , il faut lui rendre » cette justice , disait l'Empereur, de ne pas » me tuer, ni de me faire aucun mal. » Heureusement la vitesse de son cheval et son heureuse étoile sauvèrent le jeune général.

On va voir que la nouvelle manière de faire la guerre , pratiquée par Napoléon , déconcer- ' tait toÉI le monde.* À peine la campagne était ouverte que toute la Lombardie était inondée dans toutes les directions , et qu'on faisait déjà les approches de Mantoue, pêle-mêle au milieu des ennemis. Le général en chef se trouvant dans les environs de Pizzighitone , rencontra un gros capitaine, ou colonel allemand qu'on

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venait de faire prisonnier. Napoléon eut la fan* taisie de le questionner, sans en être connu , et lui demanda comment allaient tes affaires. « Oh S » très-mal, lui dit l'autre t je ne sais pas com- 9 ment cela finira ; mais on n'y comprend plas n rien. Obi nous a envoyés pour mous combattre » un jeune étourneau qui vous attaque à droite, » à gauche, par-devant, par-derrière; on ne » sait plus que foire. Getie manière est insup- » portable; autel, pour ma part, je suis totot » consolé d'avoir fini. »

Napoléon dteait qu'à Ifr suite dfane de ses grandes affaires d'Italie , il' traversa , lui trois ou quatrième, le champ de bataille dont on n'avait pu encore enlever les morts : « C'était par un » beau clair de lune et dans la solitude pro- » fonde de la nuit, disait l'Empereur; tout à » coup un chien sorte** de dessous Ml vête- ». mens d'un cadavre , s élança sur nous et re- » tourna presqu'aussi tôt à son gîte, en poussant » des cris douloureux ; il léchait tour à tour le » visage de son maître , et- se lançait de nouveau » sur nous ; c'était tout à la fois demander du » secours et rechercher la vengeance. Soit ".dis»»

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» position du moment , continuait l'Empereur , «soit le lieu, l'heure, le temps, l'acte en lui- » même , ou je ne* sais quoi , toujours est-il vrai » que jamais rien , sur aucun de mes champs de » bataille, ne me causa une impression pareille.

* Je m'arrêtai involontairement à contempler ce » spectacle. Cet homme, me disa£s~je, a peut- » être des amis ; il en a peut-être dans le camp, » dans sa compagnie , et il gît ici abandonné de » tous, excepté de son chien I Quelle leçon là

* nature nous donnait par l'intermédiaire d'un » animal!...

» Ce qu'est l'homme! et quel n'est pas le » mystère de ses impressions ! J'avais sans émo* » tion ordonné des batailles qui devaient déci- 9 der du sort de l'armée; j'avais vu, d'un œil » sec, eiécuter des mouvemens qui amenaient » ta perte d'us grand nombre d'entre nous; et »ici, je me sentais ému, j'étais remué par les » cris et là douleur d'un chien !.*. Ce «qu'il y » a de bien certain , c'est qu ? en ce* moment » j'eusse été* plus traitable pour tin ennemi sùp- » pliant : je concevais mieux. Achille rendant » le corps d'Hector aux larmes de Priam. »

38 MEMORIAL (Dec. 181 5)

Lundi 4. — Mardi 5.

Guerre. — Principes. — Application. — Paroles sur divers généraux.

Mes yeux étaient devenus fort malades; j'ai été obligé d'interrompre mon travail : ils s'en vont tout à fait, je les aurais perduff sur la campagne d'Italie. '

Depuis quelque temps la température éprouvait une variation sensible ; au demeurant , bous n'entendions plus rien aux saisons : le soleil passant dans Tannée deux fois sur nos fêtes, nous devions avoir , disions-nous > du moins deux étés ou, pour mieux dire, le tout, dabs nos idées accoutumées, ne ressemblait plus à rien ; car *, pour achever la confusion , nous devions faire tous nos calculs désormais au rebours de l'Europe , puisque nous nous trouvions dans l'hémisphère méridional. Quoiqu'il en fut, il pleuvait souvent, l'atmosphère était très-h timide, il faisait plus froid. L'Empereur ne sortait plus le soir ; il s'enrhumait à chaque instant, il ne reposait pas bien. Il fut obligé de cesser de manger sous la tente, et de faire

(D^c. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3 9

servir de nouveau dans sa chambrç : il s'y trouvait mieux; mais il ne pouvait y bouger. La conversation continuait à table après (ju on avait » desservi. Aujourd'hui il entreprit le général- Gourgaud, qui était ?4$té pour, diner, sur les élémens et sur les premiers exercices de l'artillerie. Celui-ci portait de cette anne, était efccore4out frais émoulu. L'çxartien fut très-curieux et fort gai; l'Empereur ne fut jamais le plus faible .: on eût dit qu'il venait de passer luimême son examen à l'école.

On parla ensuite de guerre , de grands, capitaines. « Le sort d'une bataille / disait l'Empe- » *eur, est le résultât d'un instant, d'une pensée; * ^ » on s'approche *vec des conlbinaisons^diverses, » on se mêle , on se bat un certain temps , le » moment décisif se présente , une* étincelle rA(*r » raté prononce, et la .plus petite *éserve ao- » complk. »i II a ét»é parlé de JLutzen et çle Baûtzen*, etc.,,, etc.» ,,

Plus tard l'Empereur a, dit qti'à k campagne de Waterloo , s'il avait suivi b peasée de tourner ^ Fa droite ennemie , il y eût réussi facilement; il # avait^pré^gyré <$e pecçer le QQÙXre et àe séparer

4o MÉMORIAL (Dec. i8i5)

les deux armées. Mais tout a été fatal dans cette affaire, qu'il dit avoir pris la teinte d'une absurdité , • et pourtant H devait obtenir la victoire. Jamais aucune de ses batailles n'avait présenté moins de^ doute à ses yeUx; il est encore à concevoir ce qui est arrivé.

iGrouchi S*èst égaré, a-t-il dît.

» Ney était tout hors de lui.

» Derton s'est reîidu ftiutile.

» Personne n'a été soi-même, etc. , etc. »

Si le soir il eut connu la position de Grouchi , côntinuAit-il, et qu'A eût pu s'y jeter, il lui eût été possible au jour , avec cette magnifique réserve , de rétablir les affaires , et peut-être même de détruire' les alliés pat un de ces pro- , diges , de ces retours de fortune qui lui étaient familiers et qui n'eussent surpris personne ; mais il n'avait nulle coonaissaacê de Grouchi , et puis il à 'était pas - facile de se gouverner au milieu des débris de cette armée. « On *e la » pefhdràit difficilement dahs cette nuit de dôu- *» leur, disaît-llî c'était un torrent hors de son • lit, elle entraînait tout. » •

(Dec. i8i5) DE SàlSTE-HÉLÈNE. 4i

Laissant ensuite cela, il disait que les périls des généraux de nos jours ne pouvaient se comparer à *eux des temps anciens ; il n'y avait pas de position aujourd'hui où ttn général ne pût être atteint par l'artillerie; jadis les généraux ne couraient de risque que quand ils chargeaient eux-mêmes; ce qui n'était arrivé à César que deux ou trois fois.

Il était rare et difficile , dirait-il dans un autre moment, de réunir toutes les qualités nécessaires à un grand général. Ce qui était le plus désirable et tirait aussitôt quelqu'un hors de lignée , c'est que chez lui l'esprit ou le talent fût en équilibre avec le caractère ou le courage : c'est ce qu'il appelait être carré autant de base que de ^hauteur. Si le courage, continuait-il, était de beaucoup supérieur, le général entre-prônait vicieusement au-delà de ses conceptions ; et, au contraire , il n'osait pas les accomplir, si son caractère ou son courage demeurait audessous de son esprit. Il citait alors le Vice-Roi, chez lequel cet équilibre était le seule mérite , et suffisait néanmoins pour en faire un homme très-distingué.

4» MÉMORIAL (Dec. i8i5)

Delà on a beaucoup parlé du courage physique et du courage moral ; et l'Empereur, dirait , au sujet du courage physique , qu'il étaj£ impossible à Murât et à $çy de n'être pas braves ; mais qu'on n'ayait pas moins de tête qu'eux, le premier surtout, .

Quant au courage moral , il avait trouvé fprt rare , disait-il , celui de deux heures après minuit; c'est-à-dire le courage de lïmproviste qui , en dépit des événement les plus soudains , laisse néanmpins la même liberté d'esprit, de jugev ment et de décision. Il n'hésitait pas à prononcer qu'il était celui qui s'était trouvé avoir le plus de ce courage de deu,x heures après minuit , et qu'il avait vu fort peu de personnes quj ne fussent demeurées de beaucoup en arrière*

Il 'disait, à la suite de cela, qu'on se faisait une idée peu juste de la force d'âme nécessaire pour livrer, avec une pleinç méditation de ses conséquences, une dç ces grandes batailles d'où vont dépendre le sort d'une armée , d'ui* pays, la possession d'un trône. Aussi ohsery aitil qu'oiv trouvait rarement des généraux empressés à donner bataille : « Ils prenaient bien leur

( Dec. 1 8 1 5 ) DE SAINTE-HÉLÈNE. 43

» position, s'établissaient, méditaient leurs côm- » binaiàons j mais là commençaient leurs indé- » cisions % et rien de plus difficile et pourtant de » plus précieux que de Savoir se décider, *

Passant à un grand nombre de généraux, et daignant répandre à quelques questions : * Klé- » ber M disait-il, était doué du plus grand talent % » mais il n'était que l'homme du moment : il * cherchait la gloire comme la seule route aux » jouissances ; d'ailleurs nullement national , il » eût pu , sans effort, servir l'étranger ; il avait » commencé dans sa jeunesse tous les Prussiens , » dont il demeurait fort engoué.

» Desaix possédait à un degré très-supérieur » cet équilibre précieux défini plus haut.

» Mareau était peu de chose dans la première » ligne des généraux : te nature , en lui , n'avait » pas fini sa création ; il avait plus d'instinct que » de génie.

» Chez Latines le courage l'emportait cFabbrd » sur l'esprit; mais chez lui l'esprit montait » chaque jour pour se mettre en équilibre. Il » était devenu très-supérieur quand fl a péri 'ï » je l'avais pris pigmée* je J'ai perdu géant. »

44 MÉMORIAL (Dec. i8i5)

Chez tel autre qu'il nommait , l'esprit, au contraire, surpassait le caractère : on ne pouvait lui refuser de la bravoure assurément ; mais enfin il calculait le boulet, ainsi que beaucoup d'autres.

Parlant d'ardeur et de courage, l'Empereur disait : « Il n'est aucun de mes généraux dont » je ne connaisse ce que j'appelle son tirant- » d'eau. Les uns, disait-il en s accompagnant du » geste, en prennent jusqu'à la ceinture, d'au- »tres jusqu'au menton, enfin d'autres jusque » par-dessus la tête, et le nombre de ceux-ci » est bien petit, je vous assure. »

. . Sachet était quelqu'un che» qui le caractère et l'esprit s'étaient accrus à surprendre»

Masséna avait été un homme très-supérieur qui, par un privilège très-particulier, ne possédait l'équilibre tant désiré qu'au milieu du feu : il lui naissait au milieu du danger.

? « Les généraux qui semblaient devoir s'éle- » ver , les destinées de l'avenir , terminait-il , » étaient Gérard* Clausel, Foy* Lamarque, etc. : » c'étaient mes nouveaux maréchaux. »

(Dée. i8iS> DE SAINTE-HÉLÈNE. 45

Mercredi 6.

Situation des princes d'Espagne. & Yalencej. — Le Pape à Fontainebleau* — Réflexions , etc.

L'Empereur, après m'avoir dicté ce matin, a travaillé successivement avec ces messieurs , et a prolongé quelque temps sa promenade avec eux. A leur départ je lai suivi dans l'allée inférieure : il était triste , silencieux; sa physionomie avait quelque*fchose de contrarié et de sévère. « Eh! bien, m*a-t-il dit en remontant » pour dîner, nous aurons à Longwood des seni tinelles sous nos fenêtre^ ; on voudrait me » forcer d'avoir un officier étranger à ma table , » dans mon salon; je ne saurais monter à cheval » sans en être accompagné ; en un mot , nous » ne saurions faire un pas , un mouvement sous » peine d'un outfage !.... »

Je lui ai dit que c'était une goutte d'absinthe de plus dans le calice amer que nous devions boire à sa gloire et à sa toute puissance passée ; que son stoïcisme d'ailleurs suffisait pour défier Ses ennemis, et les ferait rougir de leur brutalité

46 MÉMORIAL (Dec. i8i5)

à la face des nations. Je me suis hasardé de dire que les princes d'Espagne à Valencey , le Pape à Fontainebleau, n'avaient sans doute jamais rien éprouvé de pareil, t Je le crois bien , a-t-il » repris ; les princes chassaient à Valencey , ils » y donnaient des bals, sans soupçonner physi- » quement leurs chaînes; le respect, les égards, i les entouraient de toutes parts. Le vieux roi i Charles IY avait été transféré de Compiègne à i Marseille , et de Marseille à Rome , quand il » l'avait voulu. Et , cependflrt , quelle différence » de ces localités à celles d'ici ! Le Pape , à Fon- » tainebleau, bien qu'on en ait osé dire dans le

* monde,, avait été traité de même; et encore » ne sait-on point le nombre de personnes qui, » malgré tous ces adoucissemens, avaient refusé

* dans ces circonstances d'en être les gardiens ; » refus qui ne m'avaient point offensé , parce » qu'ils m'avaient paru simples : ces emplois » étaient du domaine de la délicatesse inté-

* rieure ,. et nos mœurs européennes veulent & que le pouvoir se trouve limité par Thon* »tieur. » H ajoutait que quant à lui, comme homme et officier , il n'eut pas hésité à refuser

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4 7

de garder le Pape , dont il n'avait jamais ordonné d'ailleurs la translation en France.

Ma figure exprimait une grande surprise :

«Ceci vous étonne, a-t-il repria, vous ûe le » saviez pas? Cela est pourtant vrai ainsi que

• beaucoup d'autres choses semblables que vous

* apprendrez avec le temps. D'ailleurs , faudrait- % il encore distinguer les* actes du souverain qui » agit collectivement, de ceux de rhomihe privé » que rien &e gêne dans son sentiment : la pô- » litique admet , ordonne même à l'un ce qui » demeurerait souvent sans excuse dans l'autre. »

Le moment cfu dîner amena d'autïes conversations , et trompa àon chagrin ; la gaîté prit le dessus.

Cependant l'Empereur songeait sérieusement à «Juitte* sa mauvaise cabane , quelqu'inconvénient d'ailleurs que fît pressentir la nouvelle demeure. II m'a chargé, en allant finir ma soirée chez notre hôte , de lui porter une boîte avec son chiffre, et de lui dire qu'il était fâché de tout l'einbarras qu'il devait lui avoir causé:

4S MÉMORIAL (Dec. i8t5)

Jeudi 7.

Sur la Nourelle Héloîse, et sur l'amour. — Contrariétés.

L'Empereur m'a fait descendre de bonne heure chez lui. Il s'est mis à lire la Nouvelle Héloise, s'arrêtant souvent sur l'art et la force des raisonqemens , le charme du style et des expressions ; il a lu plus de deux heures. Cette lecture produisit sur moi une grande impression, une forte mélancolie mêlée de douceur et de peine. Cette production m'avait toujours fort attaché, elle réveillait d'heureux souvenirs, créait de tristes regrets; l'Empereur en sourit plus d'une fois. Durant le déjeûner , l'ouvrage demeura le sujet de la conversation.

Jean-Jacques avait chargé son sujet, disait l'Empereur , il avait peint la frénésie ; l'amour devait être un plaisir et non pas un tourment. Moi j'affirmais qu'il n'y avait rien dans Jean- Jacques qu'un homme n'ait pu sentir, et que le tourment même, dont parlait l'Empereur, était un bonheur, t Je vois, me disait-il en riant, » que vous avez donné dans le romanesque:

» cela vous a-t-il rendu heureux? — Je ne me

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» plains pas» de ma destinée , Sire , répondais- » je; si j'avais à recommencer, je n'y voudrais » rien changer. »

L'Empereur a repris la lecture après le déjeûner. Cependant, à mesure que nous avancions, il s'arrêtait de temps à autre; la magie l'atteignait à son tour. 11 finit par laisser le livre, et nous avons pria la route du jardin. » En effet , disait-il chemin faisant , cet ouvrage » a du feu, il remue, il inquiète. » Le sujet a été traité à fond; notas avons débité beaucoup de verbiage , à la suite duquel il a été conclu que l'amour parfait était le bonheur idéaf; que tous deux étaient aussi aériens l'un que l'autre, aussi fugitifs, aussi mystérieux, aussi inexplicables, et que l'amour du reste devait être l'occupation de l'homme oisif , la distraction du guerrier , -Yécueil du souverain.

Le Grand-Maréchal et M. Gourgaud nous ont rejoints, ils arrivaient de Longwood. L'Amiral, depuis quelques jours , était fort pressé de nous y envoyer ; l'Empereur n'était pas moins désireux de s'y rendre ; il était si mal à Briars ! Toutefois il fallut que l'odeur de la peinture le lui

5o MÉMORIAL (Dec. i8i5)

permit; il était impossible à son organisation particulière de la supporter 5 jamais, dans les palais impériaux , il n'était arrivé de l'y exposer. Souvent, dans ses voyages, on avait été obligé de changer à la hâte les logemens qu'on lui avait préparés. A bord du Northumberland il avait été malade de la seule peinture dd vaisseau. Ici on lui avait dit Ja veille que tout était prêt, qu'il n'y avait plus d'odeur. Il avait dèslors résolu de partir pour Longwood le surlendemain samedi, afin de fouir de l'absence des ouvriers le dimanche ; mais le Grand-Maréchal et M. Gourgaud lui ont déclaré en cet instant , qu'ils venaient de vérifier la place, qu'elle ne serait pas tenable ; ils se sont étendus longuement sur cet objet. L'Empereur a pris beaucoup d'humeur du premfer rapport qu'on lui avait fait, et de la résolution qu'il lui avait fait prendre. Ces deux messieurs s'en sont retournés; nous avons gagné l'allée inférieure > l'Empereur toujours assez mal disposé. M. de Montholor»

est arrivé de Longwood fort mal à propos; il a répété que tout était préparé, que l'Empereur pouvait y aller quand il voudrait ; la contrariété

(Dec. 181$) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5i

et l'humeur ont éclaté à ces deux rapports aussi voisins et aussi contradictoires. Heureusement l'instant du dîner est venu faire diversion^ on avait mis le couvert dans la chambre à coucher, l'Empereur était assez enrhumé pour ne plus pouvoir supporter la tente. Après le dîner, il a repris sa lecture; il a fini la journée, comme il l'avait commencée, avec la Nouvelle Héloise,

Vendredi 8. — Samedi 9.

lieutenant anglais. ~- Singularité. — Départ pour Longwood arrêté. — Politique. — État de la France. — Mémoire justificatif de Ney.

Le doute élevé hier sur l'odeur de la peinture à Longwood m ayant donné l'idée d'aller le vérifier moi-même, et désirant pouvoir en rendre compte à l'Empereur à son déjeuner, je suis parti de très-grand matin, faisant les trois quarts de la route à pied , parce que personne n'était encore levé aux écuries; j'étais de retour avant neuf heures. II était très-vrai que les appartenions sentaient peu ; mais c'était encore trop pour l'Empereur.

Le neuf, l'Empereur a reçu , au jardin , la pré-

5a MÉMORIAL (Dec. i8*5)

sentation du capitaine du Minden , de soixantequatorze, venant du Cap, et repartant sous peu de jgurs pour l'Europe. Ce capitaine avait déjà eu l'honneur de lui être présenté à Paris, sous le consulat, douze ans auparavant. Il a demandé la permission de présenter à l'Empereur un de ses lieutenans, à cause de quelques circonstances personnelles qui. nous ont paru bien singulières. Ce jeune homme était né à Bologne , précisément lors de la première entrée de l'armée française dans cette ville. Le Général français, lui Napoléon, était même intervenu pour quelque chose , que le jeune homme ne sut pas expliquer, dans la cérémonie de son baptême ; et le Général français avait fait présent*, à cette occasion, d'une cocarde tricolore, conservée précieusement depuis dans la famille.

Après le départ de ces personnes , le Grand- Maréchal arriva de Longwood; il trouvait que l'odeur était réellement peu de chose. L'Empereur était si mal! une portion de ses effets était déjà partie, il arrêta de se rendre à Longwood le lendemain. J'en fus bien aise pour mon compte ; depuis quelques jours j'avais pu

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me convaincre du parti pris d'obliger l'Empereur à déguerpir. J'avais gardé pour moi les communications publiques ou secrètes qu'on m'en avait faites; je ine faisais une loi de lui épargner autant de contrariétés que possible, me contentant d'agir en conséquence. Il y avait deux jours qu'on était venu enlever la fente, sans que nous l'eussions désiré ; l'officier qui en était chargé avait aussi ordrfe d'enlever en même temps les contre-vents de la demeure de l'Empereur. Je pris sûr moi de m'y opposer ; cela ne se pouvait pas, lui dis-je, l'Empereur dormait encore, et je le renvoyai. D'un autre côté, afin de m effrayer, on me dit, on me confia avec mystère et sous le secret que si l'Empereur demeurait plus long-temps , il était question d'envoyer cent soldats camper aux portes de l'enclos. Je répondis que é'étàit trèsbien , et n'en tins nul compte , etc. , etc.

Quel pouvait être le motif de cette presse nouvelle? Je soupçonnai que le caprice de nos geôliers et l'exercice de l'autorité y avaient beaucoup plus de part que toute autre chose.

Nous avions reçu des papiers jusqu'au quinze

54 MÉMORIAL (Dec 181 5)

septembre ; ils devinrent le sujet de la conversation ; l'Empereur les analysa : l'avenir demeurait enveloppé des nuages les plus sinistres. Toutefois trois grands résultats seulement s'offraient à la pensée , disait l'Empereur : le partage de la France, le règne des Bcmrbons, ou une dynastie nouvelle. Louis XVIII , observait* il, avait pu régner facilement en* 1814 , en se faisant national ; aujourd'hui il ne lui restait plus que la chance, fort odieuse et très-incertaine, d'une excessive sévérité , celle de la terreur ; sa dynastie pouvait demeurer , ou celle qui lui succéderait n'être encore que dans le secret du temps. Un de nous ayant observé qu'il pourrait se, faire que ce fût le Duc d'Orléans; l'Empereur a, par un mouvement fort serré, fort Cloquent j prouvé qu'à moins que le Duc d'Orléans n'arrivât au trône par son tour de succession, il eût été dans l'intérêt bien entendu de tous les souverains de l'Europe de le préférer , lui Napoléon , au Duc d'Orléans arrivant par un crime; « car, que prétend aujourd'hui la doc- » trine des Rois contre les événemens du^jour? » Empêcher le renouvellement de l'exemple que

(Dec i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 55

» j'ai fourni contre ce qu'ils appellent la légiti* • mité? Or, l'exemple que j'ai fourni ne se «renouvelle pas dans des siècles, : celui que* » donnerait le Duc d'Orléans , proche parent » du monarque sur le trône , peut se renou- » vêler chaque jour, à chaque instant, dans » chaque pays* Il n'est pas de souverain qui » n'ait à quelques pas de lui , dans son propre » palais, des cousins., des neveux, des frères, » quelques payent , propres à imiter facilement » celpi qui une fois les aurait remplacés. »

Nous lûme?, dans le§ mêmes papiers, l'extrait dn Mémoire justificatif d# maréchal Ney» L'Empereur le trouvât d©s plus pitoyables :

il n'était pas propre à lui sauver la vie , et ne relevait nullement son honneur. Ses moyens étaient pâles, sans couleurs, pour ne pas dire plus. À^vec ce qu'il avait faitj il protestait encore de son dévouement au Roi , et su Août de son éloigpemept pour l'Çmpçreur. « Système » absurde, disait Napoléon 3 que semblent avoir » généralement adopté ceux qui ont paru dans » ces momens mémorables , sans faire attention i que je suis tellement identifié avec nos pro-

56 MÉMORIAL (Dec. i8i5)

» diges, nos monumens, nos institutions, tous »nos actes nationaux, qu'on ne saurait plus » m'en séparer sans faire injure à la France : sa » gloire est à m'âvouer! et quelque subtilité, i quelque détour , quelque mensonge qu'on i emploie pour essayer de prouver le contraire , » je n'en demeurerai pas moins encore tout cela » aux yeux dé cette nation.

» La défense politique de Ney , continuait » l'Empereur , semblait toute tracée : il avait » été entraîné par un mouvement général qui » lui avait paru la volonté et le bien de la patrie ; » il y avait obéi sans préméditation , sans trahi- » son. Des revers avaient suivi , il se trouvait » traduit devant un tribunal, il ne lui restait » plus rien à répondre sur ce grand événement » Quant à la défense de sa vie , il n'avait rien à » réppndre encore , si ce n'est qu'il était à l'abri » derrière une capitulation sacrée qui garan- » tissait à chacun le silence et l'oubli sur tous ' » les actes , sur toutes les opinions politiques. » Si, dans ce système, il succombait, ce serait » du moins à la face des peuples, en violation » des lois les plus saintes ; laissant le souvenir

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» d'un grand caractère , emportant l'intérêt des «âmes généreuses , et couvrant de réprobation » et d'infamie ceux qui, au mépris d'un traité » solennel , l'abandonnaient sans pudeur. Mais ce; » rôle est peut-être au-dessus de ses forces mo- ' » raies, disait l'Empereur. Ney est le plus brave » des hommes : là se bornent toutes ses facultés. » Il est certain que Ney quitta Paris tout au Roi ; quïl n'a tourné qu'entraîné par ses soldats. Si alors il s'est montré ardent en sens contraire, c'est qu'il sentait qu'il avait beaucoup à se faire pardonner. Du reste , il est juste de dire qu'après son fameux ordre du jour , il écrivit à l'Empereur que ce qu'il venait de faire était principalement dans l'intérêt de la patrie; et que ne devant pas lui être agréable, il le priait -de trouver bon quïl se retirât. L'Empereur lui fit répondre de venir , quïl le recevrait comme le lendemain de la bataille de laMoscowa. Ney, rendu près de Napoléon , lui disait encore que d'après -ce qui était arrivé à Fontainebleau, il devait lui rester s sans doute , des préventions sur son attachement et sa fidélité; qu'en conséquence il ne lui demandait, d'autre poste que. 2. -4

S8 MÉMORIAL (Dec. 181 5) celui de grenadter dana s» garde. L'Empereur, pour réponse , lui tendit la main, eu Pappehmt le Brave des Braves , comme il faisait souvent. Pfos tard-it disait à l'Empereur.

L'Smpereur comparait la situation de Ney à celle de Turenne. Ney pouvait être défendu; Turenne était injustifiable, et pourtant Turenne fut pardonné , honoré , et Ney aHak probablement périr.

« En 1649, Turenne , disait-il, commandait » l'année du Roi ; ce commandement lui avait

* été conféré par Anne d'Autriche , régente du

* royaume. Malgré qu'il eût prêté serment de » fidélité, il corrompit son armée, se déclara » pour la Fronde, et marcha sur Paris. Mais dès » qu'il fttf reconnu coupable de haute-trahison, » son année repentante l'abandonna, et Turenne, » pousHivi, se réfugia auprès du prince de H esse, » pour échapper à la justice.

^ïïey , au contraire , fut entraîné par le vosu , » par les olftmeurs unanime» de son armée. Il » n*y avait que neuf mois seulement qu'il re- 1 cQnnaissait un monarque qu'avaient précède

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5 9

» six cent mille baïonnettes étrangères; monar- » que qui n'avait pas accepté la constitution à » lui présentée par le sénat r comme condition » formelle et nécessaire de son retour, et qui » déclarant qu'il régnait depuis dix-neuf ans, » manifestait par-là qu'il regardait tous les gou-» » vernemens précédens comme des usurpations.

» Nejr , élevé dans la souveraineté nationale , » avait combattu pendant vingt-cinq ans pour » soutenir cette cause , et de simple soldat s'é- » tait élève au rang de maréchal. Si sa conduite » au vingt mars n'est pas Honorable*, elle est au «moins explicable, et sous quelques rapports % excusable ; mais celle de Tuïenne était véri- » tablement 'criminelle, parce que la Fronde était »un parti allié à l'Espagne, lequel faisait alors » la guerre à son Roi ? enfin , parce qu'il éfait » poussé par son propre intérêt et celui dé sa » famille , espérant obtenir une souveraineté aUx » dépens de la France, et par conséquent au » préjudice de sa patrie- »

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