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CHAPITRE II

Vie et liltérature.

on père n’a jamais séparé la vie de la littérature. C’est le M secret de son influence. L’art, pour lui, c’était l’achèvement. Créer des types et libérer des cœurs, voilà ce qu’il souhaitait avant tout.

Il m’a conté maintes fois que l’amour de la vie dévora sa jeunesse et qu’il dut à ma mère, « son collaborateur dévoué, discret et infatigable », de ne point dissiper follement les dons reçus de la nature qu’il employa plus tard d’une manière si noble. Il ne pensait guère à la gloire et laissait réservée cette grave question de l’avenir qui attend les œuvres des morts.

Je lui lus un jour une phrase de Lamartine, dans le Cours de littérature, qui le frappa, qu’il me fit répéter, comme lorsqu’il ensemençait sa mémoire. Le poète y signale « ce merveilleux frisson de sensibilité, présage du génie, s’il ne sombre dans la passion. » Ce frisson de sensibililé, mon père l’estimait la source de toute œuvre durable. Dans certains articles nécrologiques, par ailleurs bien intentionnés, j'ai lu cette phrase, qui m'a fait sourire, qu”. « Alphonse Daudet n’était point un penseur ». Penseur à la façon pédante, faiseur d’abstractions

et jongleur du vague ; cela, certes, il ne le fut jamais. Mais j’ai là, sur ma table, ses cahiers de notes, où journellement, infatigablement, avec un scrupule et une patience incroyables, il inscrivait l’incessant travail de son cerveau. On trouve de tout dans ces petits livres, recouverts de moleskine noire, griffonnés en tous sens, raturés sur la page, lorsque cette page avait servi. C’est d’abord un tumulte, un bourdonnnement, un

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frémissement singulier, et j'imagine que cette belle âme s’est révélée là tout entière, avec ses soubresauts, ses tourbillons, départs et retours, ses flammes brèves ou ses nappes de feu. Puis, avec beaucoup d’attention, on distingue une sorte de rythme, un mouvement harmonieux de l'esprit qui part de la sensation simple, s’inspire de tableaux pittoresques, visions de voyages, rêves ou souvenirs, traverse ces régions colorées et sonores où s’accomplit le miracle de l’art, où une impression vive devient, par le mystère de la genèse, l’origine d’un livre ou d’une pièce. Ensuite le ton s’élève. Cela reste vivant et clair, mais devient plus serré, plus précis. Les mots, gonflés d’expérience, juxtaposés sans lien apparent, néanmoins selon une attraction profonde, telle que les couleurs ou les traits dans une ébauche de Velasquez ou de Rembrandt, les mots d’un réalisme parfois cruel, tremblants d’angoisse et de sincérité, paraissent, ainsi que des visages, modelés par le cœur et les sens, éveillent des réflexions innombrables. Et, de cette manière abrégée, de cette cohésion qui vibre, de ce tissu de chair et de nerfs sortent d’étonnantes formules, de fulgurants témoignages sur soi-même, d’une généralité plus grande que ces idées détachées de l’homme où se perd la métaphysique.

En résumé, ce travail d'analyse perpétuelle, d’une bonne foi qui va jusqu’au cri, montre dans la pensée de l’écrivain une ascension, une épuration continues, un zèle de porter la lumière par tout le ténébreux réseau de l’être, et comme une idéale patience.

Il y a plus que de la patience. Il y a de l’esprit de sacrifice. Je disais parfois en riant à mon père : « Comme tu es de sang catholique ! » Ces cahiers nous dévoilent, en dernier examen, l’état de sensibilité complexe d’une âme où le dogme s’est sans doute obscurci, mais où la religion a laissé son empreinte en ce qu’elle offre de touchant et d’implacable. Il est dur de se scruter sans relâche, il est dur d’inscrire sans réserve tout ce que l’on subit. Les jeux de la vie et de la mort, la lente attaque de nos tissus, le déroulement de nos espoirs, de nos désillusions, sont un effroi pour la plupart des hommes. L’ultime terreur est de nous-mêmes. C’est cette terreur, ce sourd besoin de s'évader de la conscience, qui nous rend somnambules, hésitants devant la confession que notre cœur fait à notre cœur par

le silence des nuits et des jours, comme nous menons notre vie obscure. Les plus forts demeurent des enfants dans le berceau d’une ignorance qu’ils engourdissent volontairement, qu’ils maintiennent muette et ténébreuse.

Montaigne, Pascal et Rousseau, trois admirations forcenées de mon père. Il était de cette grande famille. Son Montaigne ne le quittait pas, il annotait Pascal, il défendait Rousseau contre les reproches honorables de ceux qui ont honte de la honte, qui se détournent du charnier. Sans trêve il descendait en ces puissants modèles, se perdait dans leurs cryptes, consultait les silences redoutables qui s’étendent entre leurs aveux. Îl prenait une de leurs pensées et vivait avec elle comme avec une amie, comme avec une sœur oubliée dont il examinait les ressemblances, les dissemblances, d’après le grave scrupule qu’il portait aux choses sensibles. Il interrogeait son entourage, ceux qui passaient et jusqu'aux faits du jour. De ces trois génies si mûrs et si vastes il chérissait la sincérité. Il se les proposait en exemples. A force de converser avec eux, il s’était imprégné de leur substance. N’est-ce point là besogne de penseur P

Or, de tous les livres grand ouverts, celui qu’il: feuilleta davantage, ce fut le livre de la vie. Impressionnable comme nous le connaissions, ses années de jeunesse avaient dû être pour lui un accumulat inouï de sensations, d’énervements de tout genre, qu’il sut classer dans son âge mûr. Mais la maturité, et c’est là une de ses caractéristiques les plus surprenantes, ne fut pour lui ni un desséchement ni un arrêt. Il conserva intacte jusqu’au bout, élargie seulement par la souffrance, la faculté de s’émouvoir. Cette faculté précieuse et si rare, dans nos entretiens nous la comparions à une plaie par où la force circule, s’épanchant de l’être vers la nature, montant de la nature à l'être. Je me rappelle qu’il l’assimilait à la blessure de la Sainte Lance. ;

«— Voici, me disait-il, une de mes visions. Notre-Seigneur est sur la croix. C’est l’aube, une aube froide et poignante. Vers le martyr amoureux de la vie jusqu’au point de la perdre afin qu’elle se répande sur tous en charité et en rédemption, vers le Maître montent les bruits de la ville qui s’éveille, des sons, et des odeurs de grillades, de foules, puis, plus près; les

gémissements, les longues plaintes au pied de la croix. Il boit cela par tous les pores et le goût du fiel s’assoupit, tandis que s’apaise la torture des clous, de l’exposition et de la lance. »

I n’allait pas plus loin, mais pesait sur les derniers mots pour que je suive les prolongements. Et il n’insistait point sur ces beaux rêves, laissant à l’auditeur le soin de les compléter, sachant qu’il comprend mieux, celui qui ajoute un peu de luimême.

Cette sensibilité, aiguë souvent jusqu’à l’inexprimable, restait cependant directe et n’attaquait jamais la règle de vie. Celle-ci, toute simple et limpide, demeurait en lui intransigeante. Mon père détestait la perversité, les jeux malsains de la conscience où se complurent certains hommes remarquables.

Cette sensibilité était toujours en éveil. Dans ses petits cahiers, il parle des heures sans grâce, où le prêtre voit s’éloigner la foi, où l’amoureux épouvanté se consulte sur son amour. C’est une de ses préoccupations de ne point s’endurcir dans la douleur, de rester accessible à toutes les émotions. Je ne lui ai point connu d’heures sans grâce.

Il avait une façon de raconter qui n’appartenaït qu’à lui, que n’oublieront jamais ses amis ni ceux qui une fois l’ont entretenu. Son récit suivait le souvenir, s’y adaptait comme un vêtement mouillé. Il reproduisait dans leur ordre les faits et les sensations, supprimant les intermédiaires, ne laissant, comme il disait, que « les dominantes ».

« Les dominantes », ce terme revenait souvent sur seslèvres. Il entendait par là les parties essentielles, indispensables, les sommets du livre ou de la nouvelle : « C’est là, ajoutait-il, qu’il faut faire porter la lumière ».

Il répétait aussi : « Les choses ont un sens, un endroit par où on peut les prendre. » Et, dans ce vague terme de choses, il enfermait l’animé comme l’inanimé, ce qui se meut et s’exprime, comme ce qui s’agite ou se pèse.

Nous pénétrons ainsi le secret de sa méthode, moins simple qu’elle ne le semble d’abord.

Amant du réel et du vrai, il n’interrompit jamais sa quête. Tant qu’il put sortir, il fréquenta les milieux les plus divers, ne négligeant aucune occasion, surtout ne méprisant personne. Il détestait singulièrement le mépris comme une des formes de

l'ignorance. Qu’il s’agît d’un homme de cercle, dans un salon, ou d’un artiste, ou d’un malade, qu’il s’agît d’un indigent sur la route, d’un garde forestier, d’un passant, d’un ouvrier rencontré par hasard, mon père se servait de sa sociabilité prodigieuse ou de son exquise bonté pour dépasser la région banale où ne s’échangent qu'hypocrisies, et pénétrer au cœur de l’être. Il inspirait cette confiance étrange qui vient de la joie d’être compris, qui se double par la compassion. Et cette compassion n’était pas jouée. J’ai vu les gens les plus divers se livrer à lui avec béatitude. Combien souffrent de leur secret! Combien se sentent seuls sur la terre, ne rencontrant partout qu’égoïsme!

J’ai prononcé le mot de « méthode ». Il sonne faux pour une action si humaine. Mon père, avant tout, suivait son penchant, qui était d’aimer son semblable, de se plaindre ou de se réjouir avec lui. Ma mère, mon frère et moi lui faisions des plaisanteries tendres sur la colère où le mettait le récit de telle injustice, sur la part personnelle qu’il prenait aux phénomènes les plus éloignés de lui.

Lorsqu’une cruelle maladie restreignit son existence, dans des proportions moindres d’ailleurs qu’on ne l’a affirmé, il ouvrit sa porte grande. Il accueillait toutes les misères. Il écoutait patiemment le récit de toutes les détresses. Jamais on ne l’entendit se plaindre d’avoir interrompu son travail pour soulager une douleur vraie. Très peu le dupèrent et abusèrent de lui, car il savait dépister le mensonge par une extraordinaire sagacité. Mais cela même ne l’irritait point : « Le pauvre diable, nous disait-il ensuite avec son délicieux sourire, le pauvre diable a cru me tromper. Je lisais la fausseté sur son visage, je la devinais au tressaillement d’un petit muscle que je connais bien, là, à l’angle des lèvres; elle m’apparaissait par l’ambiguïté de ses yeux. À un moment, j’ai failli me trahir. Bah! Il est malheureux tout de même! »

L'homme parti, il notait de la conversation ce qui lui avait paru singulier et digne de mémoire. Et sa mémoire même était infinie, car, malgré sa myopie, à plusieurs années de distance il se rappelait un nom, une figure, un geste, un tic, une parole. À un de ses anciens condisciples du lycée de Lyon, qu’il n’avait pas vu depuis trente ans, il demanda tout à coup: « Vous avez bien encore sur l’ongle d’un pouce, je crois, cette

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