CHAPITRE III
Le marchand-de bonheur
ON père répétait souvent : « Je voudrais, ma tâche M achevée, m’établir marchand de bonheur. Mon bénéfice serait dans mon succès. »
Il ajoutait : &« Tant d’hommes sont des somnambules, traversent l’existence sans voir, butant contre les obstacles, se heurtant le front à des murailles qu’il eût été facile de contourner ! J’ai mis dans la bouche d’un de mes personnages: Les choses de la vie ont un sens, un endroit par où on peut les prendre. Ce n’est point là une métaphore. » :
Puis il secouait la tête avec un demi-sourire indulgent, et soupirait : & Il n’y a point de banalité dans le monde, il n’y en a que dans les esprits. Renan s’attriste quelque part de ce que Gavroche est aussi savant que lui. Mais Gavroche est un perroquet. Les mots, en son cerveau, n’ont aucune valeur. Un adolescent parle de la mort. Il est bien rare qu’on devine en lui le gouffre noir que cette terrible syllabe ouvre aussitôt dans Pâme d’un vieillard. Tu connais l’émoi qui nous saisit tout à coup devant tel substantif, tel verbe que nous répétions de confiance, jusqu’au jour où le sens réel, profond, nous est apparu. Ces révélations-là sont l’épreuve des années.
«Je ne me vante point, je fus un précoce. De bonne heure, j'ai compris dans ma chair la valeur réelle de bien des termes auxquels la jeunesse prête son inconsistance. La maladie, la douleur sont une autre maturité. Elle donnent de la sincérité au langage. On vit alors sur son capital au lieu de vivre de ses rentes ; l’on n’ignore pas qu’une émotion, qu’une idée même
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un peu ardente correspondent à une perte de substance, à un pas de plus. Oh! sagacité des petits infirmes, yeux brillants et trop renseignés ! J’en rencontre, dans les jardins publics, trafnés en voiture, dont les regards m’épouvantent…
— Alors, père, le marchand de bonheur ?...
— Ce n’est pas une allégorie. Il irait aux infirmes, à tous; il gagneraïit leur confiance avec de la tendresse.Tel qu’un médecin patient et doux, il examine la plaie morale. Il distingue son étendue, ses progrès. Ensuite, il rassure le malade par le spectacle de ses congénères, immanquable argument de l’égoïsme, et, de là, il s’élève peu à peu vers l’image d’une destinée réduite, mais noble cependant, si elle sait s’employer, sécher les larmes autour d’elle, consoler en se consolant. Placer le but hors de soi-même, placer l’idéal hors de soi-même, c’est échapper ün peu au Falum. »
Que de fois, entrant à l’improviste dans son cabinet de travail, j’ai surpris des attitudes angoissées,interrompu des confidences que je devinais graves et pressantes! Si on ne lui demandait le secret, mon ami, ensuite, m’exposait le cas, les difficultés pour lesquelles il cherchait dès lors la solution la plus simple, la plus « humaine ».
Lorsque je lui disais : « Sois marchand de bonheur pour toimême », il répondait : « Mon existence est un effort journalier. J’ai la plus grande confiance dans ces minimes essais de ma volonté qui me font me lever à une heure fixe, me mettre à ma table malgré mes souffrances, dédaigner mon mal, le braver. Imagine-toi cette torture du cercle qui se rétrécit peu à peu, des impossibilités successives. Qu’il est vrai, le mot navré de la coquette à son miroir : Dire que je regretterai cela demain! Eh bien! les innombrables charges d’un père de famille, les soucis de la maison me sont d’un grand secours. Le sentiment de la responsabilité suffit à tenir l’homme debout, lorsque ses forces l’abandonnent. Puis, je songe à mes congénères, si la misère se joint à leur supplice, s’ils n’ont point le secours du feu, de la viande, du vin, de la chaude affection..., et je m’estime encore heureux. Je préserve ma pitié en me répétant qu’il est des détresses pires que la mienne, et je ne l’use point toute pour moi.
— Tu sais que la pitié fut, par beaucoup de philosophes,
bannie de leur république, comme une faiblesse, un avilissement, comme une défaite de l’énergie.
— Le marchand de bonheur prêcherait la pitié active etnon les larmes inutiles. À celui qui souffre, la souffrance est toujours nouvelle. Pour les témoins, même empressés et tendres, la souffrance vieillit et tombe dans l’habitude. Je dis au malade: Distrais-toi et lutte par l’esprit jusqu’au bout. Ne fatigue point, ne harcèle point ton entourage. Les stoïciens avaient découvert le plaisir qui réside dans l’exercice continu de l'énergie. Au patient doué d’imagination, je suggérerai mille artifices. À celui qui ne mêle point le rêve au réel, je conseillerai de regarder en face sa douleur jusqu’à ce point où la beauté de la lutte apparaît et grandit tout. C’est une griserie particulière qui rend les moins subtils étrangement compréhensifs ; c’est une des clefs de la nature.
« Et d’abord, chaque chose prend sa place, s’accorde à son plan naturel. Les petites misères, que nous grossissent la jouissance et la paresse morale, reculent, descendent à leur niveau. Sans mon mal, j’eusse peut-être été un « auteur », en proie aux niaiseries du métier, tremblant devant la critique, exalté par les louanges, dupé par les satisfactions vaniteuses. Certes, il me reste des faiblesses. Néanmoins, je suis épuré... Aux eaux de Lamalou, j’ai rencontré des « sosies de souffrance » dans les professions les plus diverses. Ils étaient tous au-dessus d'eux-mêmes, éclairés par ces lueurs brusques qui traversent leurs tissus, pénètrent leurs âmes. Entre tant de confidences que j’ai reçues, celles des damnés de là-bas ont un caractère spécial d’âpreté, de franchise. Les mots mêmes dont ils se servaient ont plus de relief, plus d’ampleur. »
Elles sont, à ce sujet, bien typiques et bien belles, les notes prises par mon père pendant ses stations thermales. Elles étonnèrent les médecins, ces & observations » d’un homme de lettres, plus complètes ét raffinées que n’aurait pu les recueillir un savant, sans idées préconçues, sans théories intercalaires, d’une netteté de procès-verbal. Les pires hontes, les misères secrètes d'hommes, de femmes, de vieillards, sont indiquées discrètement, avec une sagacité de clinicien poète. La plupart de nos voisins d’hôtel, quelques-uns étrangers, d'Amérique, d'Espagne, de Russie, s’arrangeaient pour faire
coïncider leur traitement avec celui du romancier qui les rassurait, les rassérénait, complétait l’œuvre du docteur. Quelques-uns se confiaient à lui avec un zèle de détails, cette ardeur, cette fierté bizarre qu’ont les porteurs d’une maladie grave et mystérieuse encore. Les troubles nerveux les plus étranges, les manies, les craintes, les désordres chroniques ou soudains, il notait, classait, comparait, et souvent ces déviations de la nature l’aidaient à comprendre la nature, lui éclairaient une région obscure, servaient sa perpétuelle enquête. « Le mal dans la famille et dans la société », les modifications qu’il apporte aux caractères, aux tempéraments, aux métiers, l’ingéniosité des égoïstes, des riches et des pauvres, voilà surtout ce qui le passionnait, l’enfiévrait, ce qu’il recueillait à toute heure, avec une méthode et un scrupule extraordinaires.
Ce sont des vies entières résumées en quelques traits, des «avares devenus prodigues », des (violents devenus timides », des « chastes tourmentés de passions inavouables ». Les initiales me rappellent des noms, des figures, de douloureuses silhouettes. Un mot évoque tout un être : (Carrières brisées », voilà un en-tête de chapitre. De terrifiants bouts de dialogues : « Ce que je redoute le plus, Monsieur P /es moments où Je ne souffre pas. Alors mon imagination travaille, je vois mes espérances à bas, amour, l’avenir.. Hélas ! » Parfois un sourire, une parole comique éclairent ces affreux tableaux. Une phrase-aveu, telle que la foudre, illumine pendant un instant les arcanes d’un être, ce labyrinthe où se perd jusqu’à l’observation intime.
De là était venue à mon père cette idée qu’il m’exprima souvent : «Si réaliste que l’on soit, on recule devant le réel. Les discours que l’on tient, les vanités que l’on recherche, les passions où l’on se rue, tout cela parade devant la baraque. Il y a un fond que l’on n’ose point remuer, une vase qui n’a pas de nom, molle et fangeuse, où sont les ébauches de tous les vices, de tous les crimes, qui n’arrive même pas au confessionnal du prêtre. Serait-il possible de plonger une fois là-dedans ? Je me le suis demandé. Imaginer alors un endroit secret, ténébreux, une clinique pour maladies des yeux, par exemple, où les personnages, couchés les uns près des autres, dans l’obscurité complète, ignorant leurs noms, leur âge, presque leur sexe, ne