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CHAPITRE V

L’exemple familier.

N tête de ses admirables Vies ]/maginaires, Marcel Schwob,

l’auteur merveilleux du Ror au masque dor, du Livre de Monelle et autres œuvres éclatantes, insiste avec infiniment de justesse sur l'importance du détail familier, quant à la biographie des grands personnages. Souvent une habitude, un trait de mœurs, une préférence en révèlent davantage qu’une longue thèse ou un corps de doctrine. Ce qu’il y a de particulier, de spécifique dans un être s’affirme parfois plus nettement par une de ces remarques que l’esprit académique traite volontiers de négligeables. C’est une des raisons pour lesquelles les éloges solennels et les discours devant les tombeaux se ramènent presque tous à un thème identique, incolore et exsangue, où sont exaltées, d’après un formulaire rituel, des vertus sans relief et des circonstances monotones.

Alphonse Daudet était, dans son vêtement, d’une modestie exemplaire. Il n’en fut pas toujours de même. A la première représentation d’Æenriette Maréchal, on remarquait, parmi les défenseurs enthousiastes de la pièce, un jeune homme aux longs cheveux noirs dont les applaudissements faisaient scintiller les reflets d’un veston argenté. La future M"° Alphonse Daudet, alors M'° Allard, assistait à cette séance mémorable : «On peut amener les jeunes filles ; le tapage sera si vif qu’elles n’entendront rien. » Telles avaient été les paroles de l’ami qui apporta la loge ; telle fut la première rencontre, très inconsciente, de mon père et de ma mère.

Dans les dernières années, mon père, quand ildinait en ville entre amis ou chez lui le jeudi, portait un veston de velours

noir. Mon frère et moi étions heureux de lui donner le bras et fiers de sa beauté, en certains jours vraiment extraordinaire. Avec quelle pudeur il cachait sa souffrance! Elle crispait ses traits un instant, mais si bref que nous seuls pouvions la deviner ; 1] nous rassurait d’un sourire et contait aussitôt quelque histoire bouffonne et vaillante, accompagnée d’un petit frémissement de l’œil qui nous associait à son héroïsme.

Souvent, nous nous le répétons: ce qu’il ne disait pas, ce qu’il laissait entendre par son regard était aussi pénétrant, aussi divinatoire que sa parole. Et quelle indulgence! « Pour bien tenir ce qu’on tient, laisser toujours un peu de corde. Si les enfants ont l’âme bien faite, la tendresse qu’on leur montre ne leur nuira jamais. Elle les soutiendra plus tard, dans les

heures mauvaises. C’est toujours cela de pris sur l’existence ennemie. »

En vérité, je le dis pour ceux qui ne l’ont point connu, il n’était pas le Christ hâve et blême que certains se représentaient. Quand ses douleurs lui laissaient un répit, il donnait l'illusion de la santé complète. La table est parée de fleurs et de cristaux. Voiciles convives les plusdivers: Goncourt, Scholl, Coppée, Albert Wolff, Mallarmé, Mariéton, Heredia, Sully Prudhomme, Flaubert, Drumont, de Banville, Hébrard, Georges Hugo, Hervieu, Gambetta, Tourguenef, Maupassant, Céard, Leconte de Lisle, Zola, Rochefort, Barrès, Hennique, Montesquiou, Rodenbach, Geffroy, Charpentier, combien d’autres! Dès le potage, mon père a mis tout le monde à aise, enchanté ses hôtes par un récit bref et brillant, une de ces improvisations ailées dont il est coutumier, ou quelque obser-. vation d’un comique irrésistible. Puis, avec une adresse merveilleuse, il lance la causerie dans un sens favorable à la verve des uns et des autres, il la dirige, il la protège, il la ranime, il la hausse et la maintient humaine. Tantôt il fait tête à tous, s’emballe, et le son de sa voix chaude et souple, ardente et prenante,et ses yeux et son geste complètent un fabuleux ensemble. Tantôt il cède la place, se fait petit, se dissimule, et laisse un glorieux du récit remporter son triomphe. Il sait le prix des opinions, l’entraînement des discours, l’ivresse des contradictoires. Sur un seul point, il est sévère. Il tient au bon ton des

plaisanteries, et malheur à celui qui se permettrait quelque allusion risquée, quelque mot choquant les oreilles féminines. Le regard devient noir ;la voix change ; avec prestesse et dextérité, il rappelle au maladroit les bornes de la politesse, « ces jolies frontières où l’on peut tout dire, pourvu que n’apparaisse aucune image vilaine, rien de ce qui souille et dégrade ».

D'une acuité d’oreille extrême, mon père entend ce qui se chuchote à dix couverts de lui ; il intervient soudain dans un a parie où on ne l’attendait pas, et rien ne l’amuse comme de dérouter un léger mystère, un début de flirt, une approche timide.

Mais il ne faudrait pas se duper à tant de bonhomie, prendre cette douceur pour de la faiblesse, et, comme il dit, « lui retirer sa chaise ». J’ai connu à deux hommes le don complet de répartie : l’un, c’était Alphonse Daudet ; l’autre est notre cher et admiré Paul Hervieu. Pareille adresse d’escrimeur, qui, sur une attaque imprévue, trompe le fer et file à la poitrine avec une rapidité démontante. Pareil regard aigu, brusquement sombre et implacable. Pareil choix de mots, de traits inoubliables, empoisonnés et barbelés et qui voleront désormais sur les lèvres. Précieuse faculté dont l’abus n’est pas à craindre chez des hommes pareils, faculté qui prend une forme durable dans des œuvres telles que !’/mmortel ou Peints par eux-mêmes, qui dompte et bride les sots, les méchants et les lâches, et qui, plus répandue, assainirait la société, renouvellerait l’air souvent empesté des réunions discourtoises et mondaines.

Le « naturel », tel était le présent que faisait mon père à toute société où il se trouvait. Il délivrait les gens des mille liens de Lilliput que nouent les convenances hypocrites, les préjugés et la niaiserie des snobs. Révolutionnaire, ennemi des abus et des masques, il gardait les formes de la politesse. Son ironie se faisait dissolvante et terrible, en demeurant d'apparence douce. Souvent, des hommes froids, graves et fermés, rebelles à toute familiarité, semblaient changer de caractère, et se livraient à l'écrivain, joyeux de déposer leur attitude. Un certain soir, dans un dîner, une dame âgée qu’il voyait pour la première fois et qui ne buvait que de l’eau, femme enviée, dans une situation brillante, lui confia la réelle

détresse de sa vie, avec une candeur, une simplicité, une naïveté qui le stupéfièrent. Pourtant, de tels aveux n’étaient point rares. [l est et demeurera mystérieux, l’attrait qu’ont certains êtres, qui pousse à se livrer à eux, à les consulter, à les prendre pour guides, en dépit des distances et fictions sociales. Le désir de se dénuder l'âme, de rejeter la robe de cérémonie et de défubler la perruque est plus fréquent qu’on ne le pense : «II y a, disait-il, un vif de la vie où deux personnes, qui s’ignoraient la minute d’avant, se jettent tout à coup avec une impudeur étrange, cette soif du vrai qui tourmente les scrupuleux et les croyants. »

Il appréciait, dans la bonne chère, les plats très simples et parfaitement réussis. Car la haine de l’artificiel s’étend aux modes les plus divers de la sensibilité. Les grosses viandes, noires ou rouges, le rebutaient. En parfait Provençal, il aimait les olives, les figues, la cuisine ratatinée et les salades, toutes les salades. Nous sommes à un buffet de l'Hérault : « Ce morceau de viande froide est libre, Madame? — Parfaitement Monsieur. Vous l’emportezP — Certes, je l’enlève. — Et les poivrons avec? — Bien sûr.» Dans nos souvenirs gastronomiques, cette tranche de veau demeura célèbre. Il l’assaisonna de maintes considérations sur la cuisine méridionale, faite pour des estomacs inquiets et brûlés : « Pour bien manger dans le pays, il faut manger avec un berger ou un pêcheur. La saqueiïte de Bonnet, tu peux m’en croire, renfermait des gourmandises merveilleuses. Le repas est comme tout le reste. Il ne vaut qu’en pleine nature. Il prend son mérite alors, le vin doré de nos coteaux. Il a sa valeur, le gibier, paré de feuilles de vigne, qui tourne dans la flambée des sarments de l’auberge. » — «Ce plat est tout un paysage! » Tel était son grand compliment. Il préférait le bourgogne au bordeaux : « Mon goût canaille, c’est le petit «ginglet » de terroir, quel qu’il soit, pourvu qu’il râpe la langue et accompagne une tranche de fromage un peu fait, une « horreur », comme s’écrient les dames, lorsqu'on l’apporte odorant et terrible ! »

A Paris, la journée de mon père se partageait entre le travail, les visites d’amis, quelques promenades.

Dès huit heures installé devant sa table, il commence par dicter sa copieuse correspondance à son seul secrétaire, le même depuis trente ans. C’est, comme il l’a maintes fois raconté, en 1870, un matin aux avant-postes, qu’Alphonse Daudet fit la connaissance de Jules Ebner, qui, devant la neige et l’ennemi, lisait tranquillement une ode d’Horace. Depuis lors les deux hommes ne se sont plus quittés, que par la mort de l’un d’eux, du «patron », pour qui l’autre avait une admiration et un dévouement dont je n’ai point vu un second exemple. Depuis trente ans, sans manquer un seul jour, en dépit d’une besogne souvent tardive de secrétaire de la rédaction dans un grand journal, Ebner est là, devant mon père, la plume à la main. [l faut répondre aux confrères, aux éditeurs, aux traducteurs, aux quémandeurs, faire le tri du bon, de l’inutile, du pitoyable, de l’escroquerie... Quelqu'un sonne... On doit s’interrompre... L'accueil de mon père est toujours affable ; sa bonne grâce n’est point un masque, car elle varie, suivant le visiteur, de la tendresse la plus vive à la simple cordialité.

Souvent c’est un camarade qui, passant par le quartier, est venu se réchauffer près du maître, demander un avis, un conseil. Il est aux jeunes si indulgent! Un des derniers débuts auxquels il s’intéressa fut celui de Georges Hugo, qu’il chérissait à l’égal de ses fils, et dont il admirait le talent précoce, incisif et nerveux. Le cri de révolte des superbes Souvenirs d’un maltelot lui était allé au cœur, comme le bouleversait toute parole émue et sincère. Il m’est arrivé d’écrire des pages violentes et même sanglantes. Jamais il ne m’a imposé la moindre restriction. Il savait d’ailleurs que la colère n’est qu’une autre face de la pitié. Dès mon plus jeune âge, il me conseilla la modération dans le doute et la hardiesse dans la certitude. Je n’avais pas dix ans qu’il me fit donner ma première leçon d’armes et de pistolet, « pour me permettre d’être aussi patient et longanime que possible, mais, le moment venu. d’étonner l’adversaire ».

Tant qu’elle ne le fatigua pas trop, l’escrime fut son grand exercice. [ls’y livrait avec passion, gardant la planche pendant une heure, et sa nature apparaissait là tout entière, un mélange de force et de finesse, une prudence à césures brusques d’audace et d’emportement qui faisaient de lui un redoutable

adversaire. Sur le jeu d’épée et de fleuret, sur l’aveu d’un caractère par les feintes, sur l’élan irrésistible, il a écrit des notes excellentes, dont la justesse étonnera les professionnels.

A la même époque, il faisait de longues marches dans Paris, d’un pas rapide, roulant dans sa tête des projets de livres etde personnages, auxquels s’associait tout à coup le monde extérieur : « C’est lorsqu’une idée nous exalte et nous absorbe que, par un singulier paradoxe, nous devenons le plus « poreux », le plus «impressionnables ». L'état de demi conscience, c’est le magasin d’accessoires, c’est l’engrangement du romancier. »

Quand ses forces déclinantes ne lui permirent plus de grandes courses, son but de promenade le plus fréquent devint la maison de son beau-père, Jules Allard, « son meilleur ami ». Mes grands-parents habitaient alors, en haut de la rue du Cherche- Midi, une jolie maison avec jardin dont la description revient souvent dans les & petits cahiers ». Là sont rapportées de longues causeries avec mon grand-père, connaisseur d’hommes et poète, républicain de la grande époque, avec magrand’mère, Léonide Allard, d’esprit large et mystique, et qui défendait les droits du surnaturel contre les raiïlleries du réalisme. Car mon père fut toujours rebelle aux manifestations de l’audelà, et garda sur « l’Inconnaïissable » l’opinion de son ami Montaigne.

« Ma chère maman (il l’appelait ainsi), j’ai remarqué que, dans une famille, la superstition et le scepticisme s’équilibrent, comme s’équilibrent aussi la vertu et le vice, la prodigalité et lavarice et, en général, les oppositions de caractères. »

Même dans la maladie, alors qu’un bras et une canne lui devinrent nécessaires, la démarche de mon père garda une noblesse, une élégance, un air de braver la douleur. Sa couverture sur l’épaule, à la provençale, il redressait la tête en arrière, aspirant la lumière du soleil, et ses yeux remerciaient la vie des joies qu’elle lui laissait encore. Sa tendresse se manifestait par de courtes haltes, un sourire : « Reposons-nous sur ce petit banc », une reprise courageuse de l’être. Quand l’automne secoue les feuilles mortes, il aimait à fouler cette parure, éparpillant les souvenirs dorés, jouissant des heures brèves et mélancoliques. Sur la terrasse de Champrosay, ses

enfants blottis contre ses genoux, près de sa femme, dont la présence exalte en lui toute beauté intellectuelle ou morale, il savoure le fracas de l’orage et conte une « belle histoire de peur », tandis que l’horizon s’éclaire de lueurs soudaines.

Depuis le progrès de sa maladie, il sortait peu le soir. Il fallait une circonstance exceptionnelle pour le décider. Cependant il aimait le monde, la société, et la présence d’étrangers lui était bonne, l’arrachait à ses souffrances.

La répétition générale de Sapho, à lOpéra-Comique, fut une de ses ultimes distractions. Il portait le plus vif intérêt à la mise en scène de ses pièces, au jeu des acteurs, à cette « préparation » que connaissent les auteurs dramatiques et qui est un des plaisirs du métier. Il distribuait là, généreusement, la quantité d'observations « sur le vif » qu’il ne cessait d’emmagasiner et tenait à ce que chaque détail fut scrupuleusement réglé d’après le réel. On n’imagine pas l'intérêt d’une répétition dirigée par Porel, qui a le génie du théâtre et une inépuisable invention, aidé de mon père, la vie même. Quel art, quel soin sont nécessaires pour arriver à lillusion ! Comme il est difficile de faire mouvoir un personnage, d'établir les entrées, les sorties !

L’année précédente, au début de l'hiver, Massenet était venu à la maison jouer son œuvre au piano devant la principale interprète, Emma Calvé, les auteurs du livret, Cain et Bernède, et ses amis Daudet. Quand arriva l’ouverture poignante du dernier acte, cette longue lamentation coupée de sanglots, mon père ne put retenir ses larmes. Qu'imaginait-il, qu’entrevoyait-il à travers ces angoisses sonores? Il nous le laissa ignorer, mais nous n’entendrons plus ce morceau sans frémir.

Les portraits d’Alphonse Daudet sont nombreux et quelquesuns d’une grande exactitude. Ce qu’ils ne peuvent rendre, ce qui est bien perdu, c’est sa voix aux inflexions aussi délicates et nombreuses que les sentiments qu’elle exprimait, privée d’accent de race, mais non de mélodie, et comme ensoleillée, quand l’âme était joyeuse, ou tressaillante dans les phases mélancoliques. Elle est si bien demeurée dans mes oreilles, avec toutes ses nuances, qu’il me semble l’entendre, quand

TS

j'ouvre un livre de Zui ou quand je cite quelqu’une de ses paroles. L’ironie se traduisait par une courte hésitation, une sorte d’arrêt au milieu des phrases que l’auditeur devait parfois achever. Le rire était franc et superbe, de contagionirrésistible. Un léger mécontentement, les petits ennuis de la paternité s’exprimaient tantôt par le mutisme, sans bouderie, mais fort gênant, tantôt par des remarques à côté, « sans avoir l’air ». — Tiens! tu sors beaucoup, cette semaine. — Il me semble que ça ne va pas fort, le travail... Et autres ruses innocentes.

« Si lon s’attaque aux miens, je deviens une bête féroce. » Cette phrase, dans sa bouche, n’était pas exagérée. Il domptait sa nature par la générosité, la bonté, la douceur, par l’humanité, mais le fond était violent et d’une ardeur extrême. Le blesser dans ses aflections, c'était provoquer sa colère, d’autant plus dangereuse qu’il savait se contenir et attendre l’heure, selon lui immanquable, du châtiment : « Laisse donc faire le destin, me disait-il, quand je brûlais du désir de venger un affront ; il se chargera de ta haine. » Mais, quant à ce qui ne touchait que lui, il fut toujours incapable de rancune : « Bah! la vie est trop courte! »

Cependant je dois remarquer qu’il revenait peusur ses jugements et qu’on ne se relevait pas de son mépris. Comme ceux qui aiment vraiment, il avait l’amitié susceptible. Une trahison lui allait au cœur. Et, quand il se croyait lui-même dans son tort, il eût tout fait pour réparer sa faute, et il l’avouait sans réticences. Nul homme ne fut moins hypocrite ; nul ne détesta aussi sincèrement le monsonge, « cette herbe parasite qui est dans les regards, la voix, le geste, la démarche..., qu’on a tant de mal à chasser complètement ».

Pour ce qui est du confortable de la vie, mon père ne tenait à rien, et ne s’attachait qu’à quelques objets très simples, toujours les mêmes, ses pipes, son porte-plume, son encrier, petits souvenirs de nous dont sa table est restée couverte. Lui-même parle, en quelque endroit, des objets chers au défunt, « petites figures, petites effigies, qui font les larmes irrésistibles ». Si nous lui donnions des cigares, il les distribuait à tout venant

Dauper. Souvenirs, Il. 30

dans la journée : « J’ai un mal extrême, répétait-il, à me figurer que quelque chose m’appartient. »

Ici se terminent les souvenirs & moraux » que je voulais réunir, pour que ne disparût pas tout entière, avec Alphonse Daudet, son atmosphère de charme et de tendresse. Arrivé au bout de ma tâche, je m’aperçois combien elle était difficile. Certains me reprocheront d’avoir été trop sobre de « récits ». Je lai fait exprès, considérant qu’il vaut mieux montrer le cœur et l’esprit d’un homme tel que mon père, plutôt que de les morceler en gestes et anecdotes... Qu’ajouterai-je ? J’ai, d’après mon âme et ma mémoire, esquissé le portrait d’un humain, simple et complexe, sensible et clairvoyant, dans la force de son âge et de ses travaux. S’il m'est arrivé de défaillir, sa grande ombre me le pardonnera, car elle sait que je fus sincère, et elle me précède désormais, sur la route brève ou longue de la vie, comme jadis 77 guidait les pas de son enfant.

Dialogue entre mon père et moi

A causerie est mon plus grand plaisir. Promenade à tra- L vers les idées, vagabondage de mots et d’aspects, flânerie au fil des êtres et des choses, elle me paraît la distraction supérieure, le moment de la vie où l’on est Le moins loin du réve. Il y faut un bon partenaire. Les amaïeurs de ce noble Jeu aiment que loutes qualités, tous défauts s’y manifestent, dans leur audace et leur couleur, que le violent se montre violent, que le ratiocinateur raisonne, que le sensitif expose nerveusement sa sensation, que le philosophe développe ses froides théories. Chaque caractère est bon, qui ne cherche point à se dissimuler, car alors la crainte de la fraude alourdit la conversation et ne lui laisse plus cette aisance fluide, imprévue et dorée, qui l’assimile aux forces naturelles, dans leur grâce alerte et prompte.

J’ai connu des fébriles, des frénétiques de causerie, dont la verve élait admirable. À travers leur grandiose esprit, comme par une porte de la vie, s’écoulaient en se bousculant les foules du souvenir et de l'improvisation, et le souvenir était ailé, délicat, inoubliable, et l'improvisation roulait avec un grondement de torrent, enrichie par la circonstance, ce que le ciel et les regards, l’eau, le geste et les plaines ou les rues apportent au causeur heureux, quand le trépied de son éloquence vibre bien, et que son contradicteur l’allume.

J’ai connu de pesanis chariots, lourds à se meïire en marche, maïs qui ensuite secouatent le sol, comme des phénomènes de la nature, et j'ai connu d’adroits sagittaires dont les

traits montaient jusqu’à l’infini, comme l’hirondelle par les beaux jours. J’ai connu des subiils, qui parlaient par symboles et signes de signes, comme les Japonaïs travaillent le jade ou l’ivoire, et des amateurs de clarté qui trouaient les pires ténèbres de leurs métaphores embrasées.

J’ai connu des savants, maintenus par le farït, et scrupuleux jusqu’au délire, et des poètes que rien n’arrête et que l’absurdilé surexcile; et loutes ces voix, lourdes, graves, aiguës, légères, enfiévrées, calmes, mordantes, nasillardes, ont en ma mémotre une lelle intensité qu’elles viennent parfois troubler mes rêves.

C’est avec mon père que j'ai causé le mieux et le plus. Parmi tant délogieuses vérités que mon rôle de fils me défend, je ne me permettrai que celle-ci, de dire qu’il fut inépuisable, et toujours prét, qualités merveilleuses qu’appréciera tout bon causeur. En outre, dans le foyer des idées et du verbe, il jelait du bois sans s’arréter, pour que la flamme soit toujours haule et claire. Enfin il écoutait son partenaire, et ne l'entraînaît pas sur ses lerres, comme certains bavards égoïsies. Tout domaine lui plaisait, qu’il fertilisait aussitôt, grâce à une imagination inconcevable.

Et ce fut justement l’Imagination, notre sujet le plus fréquent, matière grasse el riche, sans fond, qui ne lasse point. Elle entoure le monde par l’homme, et dans l’homme elle fait lenir le monde, Elle est le réservoir des poètes, des héros, de toutes beautés. Elle seule rend possible l’existence, sans elle plate, monotone et noire. Elle seule donne du prix à l’amour, à la mori même et au néant.

Qu'on nous suppose donc, mon père el moi, nous promenant bras dessus, bras dessous, dans le jardin de Champrosay, par ces malins d'élé en or clair, où chaque feuille abrite un oiseau. Je suis encore mal réveillé après douze heures d’un sommeil

sans rêves. Mais la voix paternelle me ranime et peu à peu me désengourdit.

Mon PÈRE (un peu ironique, ce qui apparaîi dans un coin brillant de son œil que je connais bien). — Alors, tu as une théorie sur l’?magination P Méfie-toi, une théorie, c’est lourd à porter, c’est terrible. Une fois dedans, on n’en sort plus. On

veut plier les faits, les déformer à la mesure de cette malle étrange et mal commode.

Moi. — Mais, mon père, sans théorie, on n’a pas de vues nettes. Les faits se juxtaposent comme des jouets d'enfant. L’esprit n’avance pas. Sans les idées générales, nos sensations les plus aiguës, nos sentiments les plus délicats, demeurent du domaine animal.

Mox PÈRE (se montant). — Je te dis, moi, que le plus souvent les idées générales nous dupent, et qu’un bon fait, bien observé par des yeux clairs, est aussi vaste, aussi troublant, aussi fécond que n’importe quelle hypothèse. Parbleu! je ne demande pas qu’on se cantonne dans la note ou la notation, qu’on reste un observateur, un monsieur avec un lorgnon ou un monocle, un verre rétrécissant quelconque, mais vois Darwin, vois Claude Bernard, de vrais, de solides amis du réel : c’est leur façon que j’admire ; c’est leur méthode qui me séduit.

Mor. — Ils ont bâti des hypothèses.

Mon PÈRE. -— Sans doute, mais pas à la manière des métaphysiciens. Ils ont observé ceci, puis ceci, puis ceci. Ils vous le racontent, ingénument, avec une forte prise sur le pittoresque, en poètes qu’ils sont. Et ils laissent l’obscur travail de généralisation se faire dans l’esprit du lecteur... Maïs je ne veux pas te décourager. Donc, tu vas m’exposer une théorie sur l’/magination... Comment test-elle venue ?

Mor. — En lisant Shakespeare et Balzac. Dès que nous arrivons à la campagne, où ils forment, avec Sainte-Beuve, la bibliothèque d’été, je me précipite sur eux avec une fureur amoureuse. Voilà des maîtresses qui ne trompent point! Je les connais, comme toi, par cœur, et pourtant, chaque fois que je replonge en eux, mon cerveau s’enrichit, je me sens plus vigoureux, plus alerte.

Mox PÈRE. — Le vin de vie... Il circule en eux magnifiquement. Ils m'ont impressionné, comme toi, tout jeune, tellement que je me rappelle avoir fait d’un personnage de Shakespeare, Polonius, je crois, le héros d’un de mes premiers contes... Balzac, Shakespeare, Shakespeare, Balzac, leurs noms se mélent dans mon esprit. Je ne les sépare pas l’un de l’autre. Bien souvent il m'est arrivé, devant un être neuf, une sensa-

tion nouvelle, d’avoir recours à eux, d’étiqueter Pêtre ou la sensation du nom d’un de leurs personnages, d’une de leurs fulgurantes formules. Tu as certainement remarqué les analogies souterraines de ces deux génies.

Mor. — Saisissantes analogies! Ils ont traité les mêmes sujets. Le Père Goriot, le Roi Lear, le Père Grandet, Shylock. Les Chouans, ces admirables Chouans, c’est le thème de Roméo et Juliette, amour entre deux êtres, contrecarré par des haines de famille ou de race. Ici les Montégut, ce sont les blancs ; les Capulet, ce sont les bleus. Montauran, c’est Roméo. M'° de Verneuil, c’est Juliette. Et cette odeur de volupté et de mort, qui parfume les amants de Vérone, parfume aussi les amants de Fougères, pendant leur tragique nuit de noce.

Mox Père. — Les Chouans sont un de mes livres de prédilection. Cela m'amuse que tu aies hérité de ce goût-là. Chez Balzac, ce que j’admire peut-être le plus, c’est la faculté du dialogue, comme il met dans la bouche de chacune de ses créatures le mot juste, ce que j'appelle la dominante, le mot qui ouvre et éclaire un tempérament.

Mor. — Et Balzac a toujours échoué au théâtre !

Mox PÈRE. — Il semble presque que son imagination soit trop forte, trop représentative pour la rampe, le fard, les monologues, toute l'hypocrisie grimée de la scène. Ce monstrelà charrie tout avec lui, le décor et les personnages. Et comme il sait placer les lumières ! comme il vous illumine un quartier, une ville, un appartement ! Et quel art de la gradation ! Tiens, ce soir après dîner, s’il ne nous vient pas un gêneur, nous lirons aux enfants, dans les Chouans, l'assassinat de Galope- Chopine par Marche-à-Terre et Pille-Miche. Tu te rappelles, la journée brumeuse, l’arrivée tragique des deux Chouans, leur silence et leurs grands chapeaux? Et cette goutte de cidre qui tombe rythmiquement du pichet ? Voilà un détail qui, à la scène, serait ridicule, et qui, dans le livre, est sublime. Et les bulles de lait que leurs couteaux écrasent à la surface des lourdes beurrées ! Ah ! quel homme, quel homme!

Moi (insidieusement et songeant à ma théorie). — Il avait en lui tous les autres!

Mox PÈRE. — C’est cela. Ou tout au moins il les revivait, selon le branle de sa réverie, comme eût dit le vieux Mon-

taigne. Quand tu m’as demandé ce que c'était que le talent, je ai répondu : c’est une intensité de vie. Ce n’est pas là une explication de circonstance. Je suis persuadé que Balzac et Shakespeare avaient en eux une multitude de vies exaspérées et qu’ils ont dépensées dans leurs œuvres.

Mor. — Te voilà dans ma théorie. Je vais tâcher d’être limpide, de ne pas heurter ton esprit latin, comme tu dis. Il ya une faculté sublime que les philosophes ont trop négligée et qui est, à mon humble avis, une clé de la nature : la faculté d’/mitation, ou, dans le sens étymologique, d’Hypocrisie : désir d’entrer dans la peau d’autrui, de revêtir son masque, de se soumettre aux passions qui le tourmentent.

Mox PÈRE. — Le désir de se rapprocher des autres êtres, de s’assimiler leurs habitudes d’esprit et leurs opinions, est aussi violent que le désir contradictoire de leur résister.

Mor. — Donc cette faculté d’hypocrisie est fréquente parmi les humains, mais chez les hommes de génie, poussée au paroxysme, elle constitue leur plus grande beauté, leur don suprême. Par elle Shakespeare est Shylock et Balzac est Grandet ou Gobsek ; par elle l’un est Rosalinde, Desdémone, Miranda, puis Caliban, Richard IIT, Macbeth, et l’autre est successivement M"° de Maufrigneuse, M°° d’Esparre, la princesse de Cadignan, puis Hulot, Philippe Brideau, de Marsay. Il est certain que Shakespeare et Balzac faisaient plus qu’observer les hommes autour d’eux et reconstruire la vie d’après leurs observations. Ils se mélamorphosaient en une multitude de caractères et de tempéraments dont ils avaient en eux les formes. Leurs œuvres sont deux séries de métempsycoses. Voilà pourquoi elles nous émerveillent tellement! Voilà pourquoi les dialogues sont éclairés par une lueur de vérité si intense que les moindres personnages en ont le reflet sur la figure !

Mox PÈRE. — Je me rappelle un mot de Balzac à un écrivain mystique aujourd’hui peu connu, maïs fort éloquent, Raymond Brucker, l’auteur du Chas de l’aiguille : « Mon bon Balzac, où observez-vous vos héroïnes et vos héros? — Eh! mon ami, comment voulez-vous que je prenne le temps d’observer P J’ai à peine le temps d’écrire. » Ceci prouverait que le mécanisme que tu indiques était connu de Balzac lui-même.

Moi. — Balzac connaissait tout. Une imagination comme la sienne a tout entrevu, tout coordonné. Il a même eu le don de prophétie, puisqu’on prétend qu’il a créé son temps à l’image de la Comédie humaine. I] suffit, pour être sybille, de raïsonner juste, et de sérier les événements. Mais ne trouves-tu pas séduisante cette idée aventureuse qu’un esprit renfermerait en lui toutes les caractéristiques passionnelles ou sentimentales, à l’état de germes, bien entendu ? L’observation, alors, n’aurait plus qu’un rôle d’évocatrice. Elle donnerait leur sens à ces cristallisations morales qui sont les vertus et les vices, à ces architectures profondes de l’avarice, de l’orgueil, de la luxure, de la timidité, de lhéroïsme, etc.

Mox PÈRE (riant). — Quand l'association d'idées, comme disent les pédants, est riche, elle s’appelle imagination. Cette hypothèse sur l’imagination ne me déplairait pas du tout. Quand j'arrive le matin devant ma table et que je trouve, dans mon cahier, mes personnages rangés en cercle, attendant la vie que je vais insuffler à chacun d’eux, je me fais bien l’effet de ce magicien ou, si tu préfères, de cette hypocrite apte à entrer dans les tempéraments et les caractères, à évoquer des sentiments et des sensations d’après les étincelles de la mémoire.

Mor. — N'est-ce pas qu’il y a des moments où ton illusion est absolument complète, où, pareil à l’acteur que son rôle emporte et transfigure, tu entres si profondément dans la chair d’un de tes enfants romanesques que tu oublies presque ta personnalité P

Mox PÈRE. — Cela est rare, mais cela arrive. Et il est fort possible que, chez certains écrivains privilégiés, le phénomène soit habituel. C’est Balzac, je crois, qui répondait à quelqu'un lui reprochant sa mélancolie : « Je suis triste. je suis triste, parce que je viens de tuer Vautrin. »

Mor. — Cette thèse sur les métamorphoses de l’écrivain en ses divers personnages serait étroite si elle n’avait des prolongements. Je m’étonne que notre époque n’ait pas encore mis

au jour, créant son objet, suivant la formule d’Hégel, un grand philosophe de la sensibilité. Toutes les philosophies que nous avons eues jusqu’à ce jour, toutes sans exception, ont été des philosophies de l'intelligence, des grands systèmes fort habi-

lement induits sur la façon dont se comporte notre cerveau, lorsqu’il fait de lui-même son étude. Pascal, si ingénienx et si vibrant, ce crucifié dont l’âme était chantante, Pascal a concu univers intérieur comme une série en léger désaccord avec la série de l’univers extérieur et il les a réconciliées par la grâce. Spinoza a ramené, par un prodigieux effort, la sensibilité à l'intelligence, et, étudiant la trame de nos impressions, il s’est aperçu qu’elle était la même que celle de nos jugements. La destinée n’aurait pas deux tapisseries. Nous nous en serions doutés, sans ce grand homme, mais il faut lui savoir gré d’avoir dressé un tableau original des sentiments humains en tant que soumis à la raison.

Tous ces monuments-là sont admirables, et le Discours sur la méthode, et les Pensées de Pascal, et l’Efhique, et la Monadologie, et le Fondement de la métaphysique des mœurs demeureront à juste titre un objet de respect pour les générations futures, mais ce sont en quelque sorte des habitations du passé. Pas plus que nous ne possédons une architecture vraiment moderne, nous ne possédons une philosophie moderne, qui satisfasse notre culture présente.

Mox PÈRE. — Tu m’expliques le peu d’intérêt qu’a pour moi la philosophie. J’ai beau m’appliquer, me contraindre, je bâille devant la raison pure, et les formules de Spinoza m'ont toujours donné l’impression d’un musée de squelettes.

Mor. — Parce que tu es un sensitif complet, conscient et sincère. Ce que tu voudrais trouver dans un ouvrage de philosophie, c’est une tentative d'explication sur ces mystérieux éclairs de la sensibilité, ces fugitives apparences qui, au milieu même d’une émotion, nous font entrevoir une émotion contraire. Carlyle, Emerson, Novalis, Mæterlinck, voilà de merveilleux rêveurs ; et, très souvent, sur leurs rêveries intenses et mélées de fièvre intellectuelle, sautillent et dansent les feux volants des marécages. Mais, pour s’être rapprochés de la sensibilité contemporaine, ils ne la possèdent pas encore. Ce serait un ouvrage difficile à écrire que cet essai sur les é/a!s sensibles de la conscience.

Il est certain qu’on l’écrira. Il sortira du désir universel comme en sortent toutes les œuvres belles et nécessaires, qui sont les filles du temps et de l’énervement. De même qu’autour

de nos éfaïs raffinés de la sensalion (il faut bien des mots neufs pour des idées neuves) flotte une sorte de vapeur qui nous exalte et nous rend lucides, de même, autour des périodes fécondes de l'esprit, certains signes annoncent les grandes œuvres.

Mox PÈRE. — Voici une de mes sensations les plus vives. Je traversais, par un jour de grande chaleur, la place de la Concorde luisante et réverbérante comme une casserole de cuivre. Un tombereau-d’arrosage passa. Dans l’étroite pluie de fraîcheur qu’il perdait et vaporisait par une étroite gerbe lumineuse, un petit papillon s’ébattait et dansait. Il s’ébattait et dansait avec une fièvre, une volupté et une adresse à suivre sa douche dont l’image, entrant dans mon esprit à une profondeur insolite, me troubla comme le repère sensible de toutes les ivresses, de toutes les ardeurs, de leur subtilité et sagacité éphémère. Sous ce ciel implacable j’entrevis, en un éclair presque douloureux à force d’intensité, une multitude d’impressions tantôt mélancoliques, tantôt joyeuses, dont je serais bien en peine de retrouver la série, mais qui me troublent encore lorsqu'un soleil trop vif ramène mon souvenir au /ombereau et au papillon.

Mor. — Le philosophe dont je te parle, et que je souhaite, tiendrait compte de ces observations-là, et ton histoire est un nœud admirable pour mon raisonnement. Car toute théorie sur la sensibilité, toute étude de ces miraculeuses régions d’où nous viennent la force, la joie et la douleur, toute philosophie de ces hauteurs présuppose une bonne étude de l’imagination. Si la raison et le jugement gouvernent les actes ordinaires, tous les mouvements qui tendent à lutter pour la vie, à conserver cette vie malgré les obstacles, c’est l’imagination, c’est la faculté des images qui règle la sensibilité. Sensibilité, imagination, sont deux termes connexes. On ne le sait pas assez. Quand je vois un enfant très joyeux ou très mélancolique, sachant s’amuser seul, se passer de petits camarades, faisant preuve d’une sensibilité vive et personnelle, je me dis : Voilà un imaginatif futur. C’est une règle qui ne trompe pas. Le philosophe que nous réclamons devra l’inscrire en tête de son essai.

Mox PÈRE. — N'est-ce pas la sensibilité qui permet ces méta-

morphoses dont nous nous entretenions tout à l’heure? Tu connais mon amour des vagabonds, de tous les pauvres diables couleur de route, qui se rafraîchissent à la fontaine, et dont j’épiais les moindres gestes quand nous habitions la maison en haut de la côte. Eh bien! je t’affirme, et tu ne riras pas, que j'ai quelquefois quitté ma chambre, ma maison, ma peau, et que je suis entré dans ces organismes à la dérive, dans ces misérables souhaits, dans ces soifs terribles, dans ces formidables contentements du pain, du vin et de l’ombre. Voilà un chapitre de sensibilité. Était-ce la pitié, ce grand ressort moral qui m’entraînait, ou une curiosité centrale et foncière qui aiguise l’ouie et les regards P Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que j'ai vécu la vie de ces errants, nomades, de ces poètes inconscients. Quelles belles choses à écrire sur éux! As-tu rêvé parfois, — c’est le papillon qui m’anime encore, — as-tu rêvé à leurs longues et profondes mélancolies, à toutes les beautés de la nature qui les pénètrent à leur insu, les blés, cette mer jaune, cliquetante et remuante des épis, les vallonnements roses, les bois solitaires où les lapins ont leurs conciliabules, les lisières des bois si fraîches, si belles, si émouvantes ? Un jour que je t’avais emmené, tout petit, au delà de la forêt de Sénart, nous vîimes deux pigeons blancs qui s’activaient parallèlement sous l’orage, fuyant des nuées opaques, frangées de cuivre. Eh bien! cette poésie naturelle, elle circule dans le vagabond avec son sang et sa misère, et, dans la philosophie dont tu parles, il devrait former un chapitre à part, puisqu'il est un assemblage de sensations vraies et primordiales.

(Après réflexion.) Non, vois-tu, les idées abstraites ne sont pas une nourriture saine. Elles deviennent vite une jonglerie, et l’esprit qui se donne à elles perd le relief et la couleur. Celui qui veut parler de l’imagination découpe son sujet en chapitres, et de chaque chapitre, il fait une série de raisonnements glacés. Que ne procède-t-il par des exemples! Le roman contemporain, le roman historique, tel que nous le pratiquons, m’a appris une chose : tout se tient dans le monde moral. Pendant que tels personnages combinent telle situation, il se joue au-dessous au au-dessus d’eux une comédie, un petit drame, qui sont la fresque ou la caricature de cette situation, qui la

déterminent, et il est fréquent qu’un avare ait dans sa salle à manger une mauvaise lithographie représentant /a Cigale chez la Fourmi. Par une merveilleuse et juste intuition, Hamlet, préoccupé d’un crime nécessaire, reçoit les comédiens à Elseneur et leur impose une scène qui donnera à tous l’avant-goût du meurtre et la terreur des flambeaux emportés. Nous sommes des Hamlets perpétuels. Nous n’accomplissons aucun acte qui ne soit accompagné d’une multitude de phéncmènes additionnels où il se reflète et se prépare, et la Nature, à côté du chef-d'œuvre, accumule consciencieusement les ébauches.

Tout ceci pour t’expliquer comment, tandis qu’il tracera les lois connexes de l’imagination et de la sensibilité, le philosophe devra, parallèlement, écrire des exemples, raconter des épisodes, illustrer son texte, ainsi qu’on fait pour les petits enfants. Je ne connais pas de plus beau livre que la Litiérature anglaise de Taine. A chaque instant l’écrivain passe au tableau et nous donne l’exemple de sa théorie. Ses formules s’enrichissent d’admirables vers de Shakespeare, de Byron, de Keats, d’une incisive tirade de Swift ou de Fielding. La littérature est un art si abstrait, si détaché des choses, qu’on ne saurait la rattacher au sol par des liens assez forts et solides. Et j’en dirai autant de la philosophie, si elle veut nous toucher vraiment et impressionner notre époque.

Mor. — Un procédé commode est de décrire des êtres typiques, porteurs de la faculté qu’on étudie. L’œuvre de Balzac doit être, selon moi, considérée comme un phénomène de haute cérébralité, comme une série d’exemples pour cette philosophie du sensible. L’incomparable auteur de la Comédie humaine a eu, vivante en lui, une puissance capable de projeter hors de lui les caractéristiques humaines dont son âme était grosse. Cette puissance, c’est le Désir, « l’essence de l’homme », dit Spinoza, le désir que nous subissons tous, mais que nous connaissons si mal et dont le besoin n’est qu’une image réduite.

C’est un effet singulier de la civilisation moderne que le désir augmente, tandis que la réalisation diminue. Plus la société encadre les hommes et les fige dans des fonctions immuables, et généralement abêtissantes et dégradantes, plus

elle les met en contact avec une multitude de richesses et de joies qu’ils ne peuvent que désirer, qui deviendront pour eux de mauvais rêves. La plupart de nos contemporains sont dans l’état de ces paysans, après une visite aux Expositions universelles, que la médiocrité de leur condition dégoûte, qui rêvent de bayadères et d’almées, et tuent leurs vieux parents pour une nuit de jouissances, Cette montée du désir a pour corollaire la montée du suicide.

Je sortirai, quant à moi, satisfait D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.

Or, pour Balzac, comme pour Shakespeare, comme pour Racine, comme pour Dante, l’action fut la sœur du rêve. Car le désir tue celui qui n’a pas d’imagination ou le rend fou; mais de l’imaginatif il fait sortir un monde qui lui ressemble, qui a l’empreinte de son exaspération, de sa frénésie, et c’est lui le grand créateur.

Mox PÈRE. — Et, par une chaîne étrange, c’est la beauté qui est la source du désir, ou, si tu préfères, l’illusion de la beauté. C’est, en effet, par là que la poésie nous délivre ou nous sauve. Un trop beau spectacle, une impression trop vive inclinent nos âmes à la mélancolie. Et, si nous ne pouvons chanter notre émotion, cette mélancolie devient une tristesse, et, par la force du désir, voici la beauté source et gage de douleur. Beauté, Désir, Douleur, trois stimulants de la sensibilité, que l'imagination apaise, éteint, entraîne dans ses profondeurs.

Il est des heures dans la vie où les raisons des choses semblent sur le point de nous apparaître, où, penchés sur nous-mêmes, nous apercevons nos profonds rouages et l’éclair luisant de nos machines.

Te rappelles-tu, il y a sept ou huit ans, certaine visite à Mistral, en Provence ? Nous avions passé une journée admirable, dans la lumière et la poésie, et le grand créateur de rêves nous avait grisés de son verbe, autant que d’un vin merveilleux. Vers la tombée du crépuscule, on prit le chemin de Tarascon. C’était l’époque des vendanges. Des voitures lentes frôlaient notre rapide voiture, chargées de travailleurs aux fiers visages et de filles d’une souplesse païenne. Comme toutes

ces faces étaient blêmes, au-dessus de la route blême, au-dessous d’un ciel exaspérément rose, où flottaient des vapeurs tièdes ! Aux croix, les vendangeurs avaient pendu des grappes, offrande antique. L’allégresse, la force et la joie du travail s’harmonisaient dans cet air léger, tellement que cela devint glorieux et que nos yeux se mouillèrent de larmes, comme quand la beauté lève brusquement ses voiles. (Un silence. Après réflexion :) C'était bien cela, tout à fait cela : Beauté, Désir, Douleur.

Mor. — Ces phases d’exaltation sensible devaient être l’état normal d’un Shakespeare ou d’un Balzac. Ils ne voyaient le monde extérieur qu’à travers le monde qu’ils portaient en eux, la lorgnette de leur /Zmagination. Aussi tous leurs personnages, si rapprochés soient-ils de la réalité, portent la marque du Maître, quelque chose de hagard et d’excessif, qui nous paraît de temps en temps choquer la raison et cesse de nous émouvoir. Le Rot Lear, le Père Goriot deviennent des monstres de l’amour paternel, à force de manifester cet amour.

Et ne trouves-tu pas que ces outrances soient encore une preuve de l’origine intérieure de ces œuvres colossales P La plupart des hommes n’ont pas de sentiments complets, de sentiments purs, tels qu’ils sortent de la forge des âmes héroïques. Ils ne boivent pas sans frelatage le vin de l'Amour, celui de la Haine, celui de la Pitié, celui de la Colère, etc... Ils se contentent de vagues mixtures, et la haine de celui-ci est en partie maintenue par la crainte, et la pitié de cet autre est limitée par son égoïsme, et le remords de ce troisième est éteint par sa fureur. En un mot, chez la majorité des humains, les passions s’amoindrissent par le contact et le mélange. Elles perdent leur tranchant, leur aigu, leur couleur. Elles deviennent faibles et sans intérêt puisqu’elles cessent d’avoir en elles de quoi déterminer de grandes actions.

Or, c’est chez les imaginatifs, chez ceux qui ne craignent point d’outrepasser la réalité, que nous retrouverions, si elles quittaient le monde commun, les passions modèles, les passions-types. Ils les soumettentaux mouvements deleur âme, à sa fièvre, à ses soubresauts. Ils leur donnent cette beauté qui est d'aller, en dépit des événements, des obstacles, jusqu’à l’extrême réalisation, jusqu’à l’achèvement. Chacun de leurs

personnages accomplit impétueusement, impérieusement, sa destinée, et il chasse la vie devant lui ainsi qu’un grand nuage de poussière. Voici un avare : Grandet. Il sera avare jusqu’au délire de l’avarice. Ses mains, ses pieds, toute sa chair prendront la forme de son vice, ses regards auront l’écilat du métal, chacune de ses paroles sera craintive, ténébreuse, mais en même temps marquée d’un égoïsme dur, implacable. Voici un coquin : Philippe Brideau. Nul dans la coquinerie n’a été si loin et si férocement. On pourrait les prendre tous, tous les marquer au front d’un vice ou d’une vertu. Ce vice et cette vertu sont sans atténuation, sans mélange, tels que chez le premier homme.

Ces œuvres nous émeuvent tellement parce qu’elles sont du Vrai agrandi.

Mox PÈRE. — Ne touchons-nous pas ici au débat du Réel et de Imaginaire P Bien que tu ne sois pas de ce temps, tu connais les criailleries qui accueillirent Flaubert et ses continuateurs, Zola, les Goncourt, moi-même. On ne pouvait nous pardonner d'introduire dans le roman les éléments ordinaires de la vie. Il est certain que, depuis, le réalisme s’est galvaudé, qu’il a roulé dans le vulgaire, et l’on a voulu voir une doctrine là où il n’y avait qu’une émancipation. Nous réclamions le droit de parler de tout, de traiter tous les sujets, de prendre nos caractères et nos tableaux dans toutes les classes. Il n’y a pas à nier que l’Assommoir soit un chef-d'œuvre, ni que Germinie Lacerteux en soit un autre. Nos opinions, bonnes ou mauvaises, ont donné un vif élan à la littérature nationale et de cela personne ne peut se plaindre.

Mais le vieux reproche est autre : &« Vous voulez peindre la réalité Alors vous serez des photographes, d’inertes miroirs, des phonographes, des appareils qui reproduisent ce qui tombe dans leurs embouchures, dansleurs tuyaux, et qui reproduisent tout, sans discernement, ni choix. Vous voulez peindre la réalité ; mais nous la connaissons trop, la réalité. Elle est là autour de nous qui, chaque jour, nous obsède et nous étreint. Ce que nous demandons à l’art, c'est précisément de nous arracher au réel, de nous montrer d’autres visages, d’autres cieux, d’autres pays que ceux qui sont autour de nous et dont le monotone contact nous lasse. »

Le reproche est spécieux. Il est troublant parce qu’il renferme une part de vérité. Tout à fait injuste, s’il s’agit d’écrivains comme Flaubert, Zola, Goncourt, il devient fondé s’il s’agit de scribes et de copistes imbéciles, appliquant sans talent des formules mal comprises.

Et le nœud du problème, c’est pourquoi je l’aborde en ce moment, le nœud du problème est tout entier dans l’/magination.

Mor. — Je t’avoue que les aventures des grands personnages, des héros, m’intéresseront toujours plus que celles de petits bourgeois. Et j'appelle grands personnages non seulement des rois et des capitaines, mais aussi des philosophes, des écrivains, des artistes. Les colères qu’a provoquées ce qu’on a intitulé si grossièrement le naturalisme ont failli nous faire verser dans la littérature d’exception. Le symbolisme, à ce point de vue, fut une réaction inévitable.

Mon PÈRE. — [Il ne s’agit ni de symbolisme, ni de naïuralisme. Tu sais le cas que j'ai toujours fait des écoles et des classifications. Je les hais toutes. Je ne suis d'aucune.

Il s’agit ici de réalité et de vérité. Or, il n’y a rien en dehors du réel. Il n’y a rien en dehors du vrai. Et ces deux mots-là se retrouvent dans cette vertu : la sincérité. Remarque que ma formule est large. Un lyrique sincère est dans le vrai, lorsqu'il s’adonne au lyrisme, et, bien que déformant la réalité selon la loi et la construction de son cerveau, il demeure vrai quant à sa conscience. // ne cherche poini le faux sciemment. Un mystique sincère est dans le vrai quand il construit ses architectures de nuées et de vapeurs selon sa conscience et les déformations que celle-ci apporte au réel.

En d’autres termes, la réalité est soumise aux métamorphoses de l’imagination, mais sans elle, sans cette nourriture, l'imagination broierait à vide, s’affaisserait sur elle-même et deviendrait imbécillité ou folie. Et quels que soient la forme et le degré de l’imagination, son propriétaire est sincère vis-àvis d’elle lorsqu'il expose ses produits tels qu’ils sortent de sa fabrique.

Il n’y a point de formes d’art. Il n’y a que des tempéraments. Or, ces tempéraments sont si nombreux et si variés qu’ils n’épuisent jamais le réel. Un esprit original, en arrivant au

monde, peut projeter de reconstruire ce monde. Si longtemps qu’il dure, il n’utilisera point les innombrables ressources que la vie et les déchets de la vie présentent sans cesse à l’imagination.

Innombrables ressources ! J’ai beaucoup vécu. J’ai eu tout jeune la faculté d’observer ; et, quant à l’imagination, j'ai connu, pendant mon enfance, toutes les terreurs des corsaires, des explorateurs, des abandonnés. Eh bien ! chaque jour j'ai une surprise, je fais une remarque nouvelle. Je reconnais surtout que je m'étais trompé. Se rendre compte de son erreur et Pavouer, c’est le commencement de cette science qui n’a pas encore de nom, et qui me paraît néanmoins la plus haute et la plus importante de toutes, puisqu’elle consiste à tirer de l’existence tous les renseignements que cette existence comporte, qu’elle enferme la morale, la psychologie, la physiologie, qu’elle ne détruit point la pitié et qu’elle n’exalte point l’orgueil, qu’elle n’a ni chaire, ni pédants, ni instituts et qu’elle porte en soi sa récompense.

Moi. — Cette science, où l’imagination trouve ses ressources, n’est-elle pas précisément l’école de la sensibilité P

Mox PÈRE. — Elle est cela et autre chose encore. Tu as raison de dire qu’elle enrichit l’imagination. Cette science, les grands imaginatifs, les grands observateurs du cœur humain Pont portée en eux comme un organe nouveau, l’ont pratiquée comme on respire, comme on digère. Elle est à chaque page de Montaigne, présentée sous cette forme bon enfant et morcelée qui seule lui convient, car elle doit redouter les axiomes, déductions, formules et autres menottes. Elle doit porter la ceinture lâche. Pascal, qui l’a enrichie de quelques découvertes admirables, avait cependant l’imagination trop mathématique pour elle. Comme elle est la science de la vie, ce qui lui est nécéssaire avant tout, c’est une imagination vivante.

Moi. -- La crois-tu, cette science-là, destinée à un grand avenir ? x

Mox PÈRE. — Plus grand qu'aucune autre. Depuis Auguste Comte et la Philosophie positive, les savants des sciences exactes s’imaginent que leurs progrès sont continus et indéfinis. Et ils regardent avec mépris les artisies, qui, disent-ils

Dauper. Souvenirs, Il. 31

ne progressent point. D’abord ne progressons-nous point P sommes-nous stationnaires ? et n'est-il pas possible, sur la longue histoire des lettres et des arts, d’observer certaines modifications de ce Sensible et de cette /magination dont nous nous entretenions tout à l’heure ? C’est un problème tout nouveau et qui ne manquerait pas d’intérêt.

Mais, en dehors de cela, il ne me paraît pas démontré du tout que le progrès scientifique soit continu et indéfini. En science comme en art, tout esprit original tend à quitter les routes frayées par ses devanciers, pour se tracer un chemin personnel. Il en résulte que fort rarement un corps d’étude, où de grands progrès ont été accomplis par un homme de génie, continue à solliciter l’attention des esprits supérieurs. Le champ de la science me semble ainsi couvert de magnifiques constructions inachevées.

Mor. — Si l’on étudie en ce siècle les mouvements et la marche de l’Imagination scientifique, on trouvera dans les découvertes une éclatante confirmation de tes paroles. Qui donc a repris, depuis Bichat, l’étude macroscopique des tissus et de leurs relations, étude toute différente des travaux histologiques qui sont en vogue aujourd’hui P Qui donc a repris, depuis Claude Bernard, l’étude approfondie des vasomoteurs et des sources de la chaleur animale? L'École de la Salpétrière a vulgarisé les travaux de Duchenne de Boulogne, mais elle a complètement abandonné les relations entre les groupes musculaires et les manifestations sentimentales, c’est-à-dire la partie la plus géniale de l’œuvre du grand méconnu. Il n’y a pas à parler en France de la science médicale pour ces vingt dernières années. L’esprit de concours et de coterie a tué chez nous toute initiative. Le champ est demeuré libre pour les intrigants et les sots, et il faudra encore quelques stades pour qu’une réaction se produise. Il semble que les admirables travaux de Pasteur, dont l’origine fut libre et hardie, vont sombrer dans l’officialité, et n’auront guère de continuateurs. Tu n’as pas tort de croire qu'entre la science et l’art les lignes de démarcation sont plus apparentes que réelles, et que, là comme ici, les progrès sont réalisés par des esprits indépendants novateurs et briseurs de formules.

Mox Père. — Certes, mais la science de la vie, dont nous

parlions, pourra marcher à pas de géant, grâce à la multiplicité de ses points de vue.

On se partagera la besogne. Pour ce qui est de l’/maginalion, ceux que passionnent les idées abstraites la considéreront sous cet aspect. [ls inaugureront ainsi cette philosophie de la sensibilité dont tu attends des merveilles et qui, en tout cas, nous sortira un peu des problèmes de la raison pure.

Ceux qui, comme moi, sont les zélés serviteurs du « concret », s’occuperont moins de l’/magination en elle-même que des individus qui la manifestent. Les uns prendront les savants. Les autres étudieront les poètes. Des exemples, beaucoup d’exemples. C’est par les exemples qu’on dure. Vois Plutarque et Saint-Simon. Les amateurs de monstres étudieront les déformations de cette faculté sublime, les vicieux et les fous.

Mor. — As-tu grande confiance, quant à ce qui est des entreprises intellectuelles, dans les travaux en coopération P J’espérerais davantage dans l’effort d’un seul. Un livre qui serait, pour l’/magination, ce que le livre de Taine, par exemple, a été pour l’/ntelligence. Un résumé clair et correct.

Mox PÈRE. — Je crois que la tâche serait lourde à un seul. Nous allons, si tu veux, chercher quelques-uns des principaux objets d’un pareil travail, et tracer, à grandes lignes, une sorte de sommaire général.

Moi. — Soit. Rien de meilleur, pour élucider ses propres idées, que de voir comment on s’y prendrait pour les exposer à autrui.

Commencerions-nous par définir l’Imagination, et, comme on décrit un continent, délimiter ses relations de voisinage ou de dépendance avec les autres facultés ?

Mon PÈRE. — Je ne suis point partisan des définitions dès le début. Puis les cadres du genre et de l’espèce sont bien étroits pour cette grandiose faculté. Ils éclateraient.

Il serait bon, je crois, de poser, dès l’entrée, ce capital principe que l’/magination et la Sensibilité sont deux facultés connexes, ou que la Sensibilité est le réservoir de l’?magination. Nous avons, tout à l’heure, suffisamment insisté sur ce point. Mais il est foncier et assureraïit aussitôt l’originalité de notre travail.

Moi. — Ceci fait, avec exemples à l’appui (Balzac et Shakespeare conviendraient admirablement à notre démonstration), nous établirions la nécessité de considérer l’/maginalion sous deux points de vue... ;

Mon PÈRE. — Le concret et l’abstrait : 1° Étude de l’/magtnation chez les individus ; 2° étude de l’/magination en ellemême.

Après ce rapide préambule, nous entrons aussitôt dans le vif du sujet par quelques portraits de grands représentants de l’Imagination. Fidèles à notre méthode des exemples, nous prenons un poète, un savant, un philosophe, un artiste et un homme d’action. Nous nous préoccupons surtout de montrer

que, dès qu’il s’agit d’une faculté vivante, cette faculté se,

modifie avec les formes innombrables de la vie. Nous recherchons des lois et des vérités, mais nous insistons sur les dr/fférences et les excentions. Cette voie réduit l’erreur au minimum et supprime tout pédantisme.

Elle nous montre ce que nous sommes, de pauvres observateurs à l’aveuglette, et non d’arrogants théoriciens cernés dans leurs formules même fausses.

Comme poète, nous n’aurions pas de meilleur exemple que Hugo et en sous-titre : Ou la sensibilité au verbe, alors que le sous-titre de Lamartine serait de préférence : Ou la sensibilité à la période, et celui de Baudelaire : Ou la sensibilité à la justesse. Pauvre Baudelaire ! C’est cette recherche du terme exact qui l’a tué.

Quant à Hugo, si nous rapprochons sa sensibilité verbale de la sensibilité au froid et au chaud, par exemple, nous voyons que ses plus admirables poèmes sont de véritables frissons. Frissons prophétiques d’ailleurs. Dans l’habitude de la vie, par le frottement et l’effritement, la plupart des mots se sont banalisés, et nous employons des termes sans force, privés de sang, des anémiques. Hugo, grâce à sa sensibilité verbale, a rendu aux mots toute leur énergie, tous leurs reflets. Cette sorte de miracle s’opère surtout chez lui par l’enchâssement du mot dans la phrase. Il le présente comme les bijoutiers présentent certains bijoux, au point le plus lumineux et de telle façon qu’il brille d’un éclat insolite et ardent. Le mot chez lui suit sa trace fraîche, comme le papillon suivait le filet d'arrosage, et,

en plein xix° siècle, il restitue au vocabulaire toute la force ardente du xvi‘, alors que les termes d’un emploi neuf brillaient et flamboyaient au soleil de l’idée.

Mor. — Cette sensibilité verbale a un écueil. Quand Hugo se trompe, il se trompe grandiosement. Il prend les sonorités pour des raisons, les allitérations pour des preuves et il se contente alors de calembours purs et simples. Cela lui arrive surtout lorsqu'il s’attaque aux idées ou à ces semblants d’idées dont s’enorgueillissent les lyriques, telle que : la brièveté de Pexistence, la probabilité d’une justice supérieure, la difficulté à se guérir de l’amour, la cruauté du remords, la joie de la liberté, etc. Dans ces lieux communs, le moulin de Hugo broie à vide. Il déplace toujours la même force d’air, que son sujet soit beau ou qu’il soit banal, de sorte que ses chutes sont colossales.

Mox PÈRE. — Il est assez curieux de comparer l’imagination de Hugo à celle de Chateaubriand. Chez celui-ci se trouvent réunies à la fois la senstbilité au verbe et la sensibilité à la période. Il excelle surtout dans la promptitude et la fulgurance deses assemblages descriptifs : une épithète heureuse et neuve, un beau substantif, abstrait et mat, ou d’un éclat sourd. Aussi Chateaubriand nous ensorcelle. Cette méthode est si caractéristique que deux lignes de lui sont immédiatement reconnaissables.

Il semble que la phrase de Chateaubriand ait conservé le rythme et le mouvement marins. Ses élans accourent du fond de l’horizon, avec écume ettumulte. Leur retrait estlarge, aisé, majestueux. Un autre exemple de sensibilité à la période, Gustave Flaubert, est seul à avoir, au même degré que lui, cette plénitude verbale qui satisfait sensuellement esprit à la lecture. Mais c’est la Normandie en face de la Bretagne.

Mor. — Combien j'ai senti vivement, un matin, après une nuit fatigante en chemin de fer, cette parenté de Chateaubriand et de sa sublime inspiratrice, la Mer! Je fisle pèlerin au rocher du Grand-Bé. Une pluie fine et pénétrante pulvérisait l’horizon de Saint-Malo. Les mouettes piaulaient dans l’air humide, et, le long des faubourgs de la ville, ces faubourgs creux et verts, battaient les tambours de l’école militaire. Je m’assis près de la balustrade qui protège l’auguste sépulture. Le splendide

horizon ne m’exaltait certes pas davantage que le nom rongé dans la pierre, mais il me le fit comprendre. Il avait, l’auteur de René, le courageux poète placé à l’entrée du dix-neuvième siècle comme un aigle sur son roc, il avait le rythme du large. Dans chacune de ses phrases, comme dans les gros coquillages de sa chambre d’enfant, est recroquevillé l’espace humide où tournoient les criards goélands. Ce que je vois au-dessus de son œuvre, pesant, impénétrable et sans bornes, c’est le ciel marin, père des brouillards et de la détresse, le ciel hasardeux, mélancolique, que consultent des regards inquiets. C’est ainsi qu’au milieu des lames, dans leur majestueux tumulte et coiffé d’une étendue grise, le phare de la langue française illumine notre époque maussade. Les sensations, en traversant cet homme, prenaient une ampleur insolite. La pluie, le vent, la forêt et la mer, ou, par contraste, les grandeurs et les détresses humaines, déferlaient du fond de son cerveau et, sur le rocher de la phrase, creusaient amplement des figures. Et toujours cette imagination de grand oiseau nomade fut tournée vers la Mort, son soleil noir ; c’est l’idée de la mort qui le gonfle de mélancolie, et d’un mépris si magnifique que le monde en est obscurci, d’une ironie hautaine et courageuse qui s'attaque jusqu’à l’autre gloire, à l’aigle d’en face : Napoléon.

Mon PÈRE. — Ah! grande imagination bretonne, imagination contraire à ma race, mais que j’admire passionnément : l’océan, le nord et les brumes. Dans la petite maison jaunâtre, l’aube naissante, j’ai bu l’eau-de-vie. Et je m’embarque sur le bateau-pilote qui quitte le port de Quiberon, et l’âme bretonne est autour de moi... (Après une courte réflexion.) Chateaubriand, Lamennais, Renan, les plus beaux révoltés du siècle, les grandes figures taillées dans le granit, que balaie l’embrun de la gloire. Et les dures images qui les hantent, ce sont celles de leur vieux pays noir, héroïque, où luttent la mer et l’homme.

Mor. — N'est-ce pas ici que nous devons remarquer, chez ces esprits puissants, l’extraordinaire empreinte des images qu’ils eurent dès l’enfance sous les yeux ? Pénétrant leurs cerveaux à l’époque où ceux-ci étaient les plus impressionnables, elles en devinrent partie intégrante, elles se développèrent avec eux. La mer, le ciel, les forêts, les montagnes, voilà leurs

perspectives naturelles, les horizons qui ne se perdront plus. Ils se sont insinués en eux par la lente attention du jeune âge, ou dans ces minutes d’exaltation sensible qui sont la vie profonde de l'individu. Tel nuage, telle nuance de l’eau, telle forme d’arbre, de fleuve ou de plaine sont les fantômes qui les hanteront, et donneront à leur œuvre cette majesté, cette grave apparence qui n'appartient, hors d’eux, qu’à la nature. Confidents des secrets sublimes que les choses chuchotent à l’enfant, ils conserveront, devenus hommes, l’éternelle majesté des espaces:

Ainsi la phrase de Chateaubriand s’ouvre sur des horizons qui nous troublent. Ainsi celle de Victor Hugo participe à la rosée matinale, subit la lourde chaleur du midi, s’endort dans V’or du crépuscule. Ce qu’avaient contemplé les petits yeux, dans la fièvre et les mirages de la croissance, cela s’agrandit avec les années. Les images appellent les images. Il apparaît d’abord, dans le vague tourbillon de la mémoire, ce coteau rose où descendait l’ombre. La mélancolie de cette minute, les sentiments qui se greffaient sur elle, viennent ensuite, comme à l’appel du chien de berger se pressent les moutons titubants. Et les sentiments de ladolescence ne font qu’exalter ces tableaux. Quand l’amour apparut dans le cœur ardent du glorieux, il s’adjoignit d’abord toutes les forces vives de la prime jeunesse, les triomphants réveils, les journées brûlantes de désirs encore inconscients. Comme l’amour rend tout plus beau et plus riche, il fait jaillir du souvenir une multitude de sensations aiguës et brillantes dont se nourrissent la prose ou les vers.

Une jeune fille qui chante en filant son rouet, voilà pour Gœæthe l’image la plus vive de la chasteté et de la grâce. Elle revient maintes fois dans son œuvre. Que Claire attende Egmont, que Marguerite attende Faust, le ronronnement du rouet berce cette attente amoureuse. Je me suis toujours figuré que Gœthe enfant avait eu ce spectacle. Si, dans les œuvres des plus grands poètes, on faisait la part des premières années, au point de vue de l’imagination, cette part, j’en suis sûr, étonnerait. Elle étonnerait parce qu’on oublie toute la vivacité des sensations premières. Mais, bien qu’engourdies, elles demeurent vivantes chez les hommes les plus ordinaires, et

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quelquefois elles viennent à l’improviste égayer ou attrister l’âge mûr par leurs visages aux lignes imprécises.

Mon PÈRE. — Chez ceux qu’a touchés le génie, ces sensations sont un perpétuel trésor. Vois-les, Gœthe, Hugo, Chateaubriand, Renan, tourner la tête en arrière, avec un sourire mélancolique. Vois-les se courber sur leur berceau. Mais, au plus intime d'eux-mêmes, il est des régions inexplorées d’où leur montent de singuliers rêves. Ce qu’avaient touché leurs petites mains, ce qu’avaient vu leurs yeux, tout cela les hante et nous hante. Leurs plus belles pages sont mouillées de jeunesse.

L’imagination d’ailleurs va sonder les zones inconscientes. Dans les ténèbres de notre âme elle plonge et ramène des songes miraculeux, ce qui nous frôla, ce qui nous tenta, ce qui nous troubla surtout, quand nous faisions l’essai de nos sens ‘et que nous comprenions quelques-unes des formes du vaste monde.

Mot. — La première fois que je feuilletai la Mangoua d’Hokousaï, ces admirables albums où s’est essayé le génie du plus impressionnable des dessinateurs, j’ai eu l’intuition de ces formes errantes. Gœthe disait que notre imagination ne pouvait tracer aucune ligne, aucune apparence, qui n’existât dans la vie, à l’état de réel ou de possible. Il semblerait vraiment qu'Hokousaï ait puisé, autant en lui-même que dans l’immense réservoir de la nature, cette foule troublante d’arbres, d’animaux étranges, de mouvements, d’attitudes, d’objets dont 5 se délivrait par le dessin. Aussi bien que Balzac et Shakespeare, ce puissant artiste traçait sur le papier non une copie du monde extérieur, mais une série de projections de son propre cerveau. Lorsqu'il nous parle de ses rêves et lorsqu'il s’ingénie à les retracer, avec quelle vigueur et quel relief! nous devons entendre par là qu’il avait révé la nature.

Mon PÈRE. — N'est-ce pas ce que font les enfants? Tandis que le monde s’épanouit autour d’eux et se prête aux délicats tentacules de leurs sens, un monde parallèle bouillonne en eux, dont ils ne sont nullement les maîtres. La rencontre de ces deux circuits, son confluent, sa mulätière, crée leur originalité géniale.

Et puis, ce qu’a saisi l’imagination de l’enfant, tout comme

ce qu’a saisi l’imagination de l'artiste, est en mouvement perpétuel. L'enfant et l’homme de génie voient bouger les choses :mmobiles. Is sont frappés par les concordances, les analogies, ils aperçoivent cette trame serrée de la nature, où tout se tient, où tout s'accorde, dont l’envers même est sans déception. Car Penvers, c’est la science et l’ordre dans lequel les fils s’entrecroisent, alors que l’endroit, c’est l’art et la beauté. Quand Albert Dürer juxtapose une natte de cheveux et un jet d’eau, il tisse le monde comme un enfant, par ses ressemblances extérieures.

Ces réflexions nous ont écartés des poètes, mais il est permis de vagabonder lorsqu’on s’occupe d’une faculté vagabonde. Il y eut, en notre siècle notamment, des imaginations poétiques et littéraires bien étranges et qui conviendraient à notre musée: chez les Anglo-Saxons et les Allemands, encore plus que chez nous, il me semble, car les images du nord, troubles, innombrables, naissant les unes des autres, sont très différentes des images du midi, d’où la clarté n’est jamais absente. Ainsi le veut la loi latine.

Mor. — L'héritage aryen s’est scindé entre deux grands capitaines. J'avoue que je t’accusais jadis d’exagération lorsque je te voyais donner aux questions de race une telle importance. Mais, aujourd’hui que ma culture s’est élargie, je vois bien que tu as raison. Ce sont, comme toujours, les grosses causes qui déterminent les gros effets, et la théorie des petites causes, la théorie du nez de Cléopâtre, est un trompe-lœil, car il eût fallu bien d’autres motifs que le paradoxe de Pascal pour que changeât la face du monde.

C’est par les écrivains, les poètes et les artistes en général que l’on peut le mieux apprécier l’influence de la latitude sur les imaginations. Les images du nord sont tumultueuses, lourdes, chargées de ferments. Il faut se garder des analogies faciles, mais elles sont bien les filles des brumes, les Walkyries du dieu Wotan, qui parcourent tous les points de l’espace dans un galop furieux. Des poèmes de Robert Browning, pour en citer un au hasard, aux poèmes de Frédéric Mistral, telle est à peu près la distance.

Mon PÈRE. — L’imagination méridionale est avant tout violente et rapide ; mais, dans sa frénésie, elle garde des rapports

avec la raison, des attaches solides. Sa clarté est quelquefois plus apparente que réelle. Il est des sources fraîches dont la limpidité masque la profondeur. En tout cas, elle ne se grise point avec elle-même. Elle n’a rien de somnambulique, ni d’artificiel. Elle reste adhérente à la vie. Les écrivains de race méridionale ont quelquefois fait des efforts pour s’arracher à leur tempérament, devenir nébuleux, abscons et symboliques. La clarté latine est là qui les bride, les enserre et les contraint, malgré qu’ils en aïent, à demeurer dans le compréhensible. Ces contorsionnements m’amusent. Sans doute, elle semble banale, l’hypothèse des horizons clairs qui obligent l’imagination à rester translucide et directe. Mais n’est-elle pas juste et sans réplique P

En dehors des questions de race et parallèlement à elles, quoi de plus amusant, de plus gai, que le cas de Népomucène Lemercier, l’auteur de la Panhypocrisiade P C’était certes un homme d'imagination, mais d’imagination latine. Et plus le malheureux voulait échapper à la netteté, aux qualités foncières de son esprit, plusles bandelettes du bon sens l’étreignaient fortement etle rendaient inapte àtoute divagation artistique. Il futétrange, mais d’une étrangeté classique, obéissant aux règles et à la règle, enfermé dans un moule bizarre.

L’imagination septentrionale, et je te prie de ne voir aucun blâme dans mes paroles, est, par contre, naturellement complexe. Il eût sans doute été impossible à Carlyle, aussi bien qu’à Browning ou à Jean-Paul Richter ou à Walt Whitmann, de s’exprimer d’une façon claire. Ces souterraines analogies, dont nous parlions tout à l’heure, ce réseau obscur de l’univers les obsédaient jusqu’au délire. Leurs beautés sont des torches puissamment agitées dans les ténèbres.

Les explications de Carlyle, celles de Jean-Paul ne font que renforcer la nuit. Ils se meuvent aisément dans le mystère. Les consonances semblables, les heurts de mots et de formules, les allitérations prennent, en leur style, un aspect sibyllin, source de perpétuelles rêveries.

Mor. — N’éprouves-tu pas, toi Latin, une sorte de répulsion ou de méfiance devant ces tissus de symboles, ces pierres précieuses où sont en suspension des vérités et des énigmes de couleur P

Mox PÈRE. — Il est des heures où les troubles images me séduisent. Je comprends à merveille qu’une classe d’esprits s’y délectent et refusent toute autre nourriture. Elles blasent le palais. Le reste semble fade. Je reproche seulement à l’obscurité de ne renfermer souvent qu’un objet de peu d'importance, qui, transposé en termes simples, n’attirerait pas l’attention. Il est permis aux poètes, quand un tourbillon d’idées, d’impressions vagues, les assaille, de traduire ces idées et ces impressions dans la suite même où elles se présentent, heureux ainsi d’avoir pu fixer le mystère. Ce qui est répréhensible, c’est d’obscurcir volontairement son discours.

Il estbien des moyens, pour une imagination septentrionale, d’être sincèrement ténébreuse. Tantôt les analogies, tout le miroitant cortège d’un mot ou d’une pensée, entraînent la plume et la raison. Tantôt le poète creuse en profondeur, tel Swinburne, par exemple, arrive à des régions inexplorées et noires, où seule le guide sa petite lampe fumeuse. Tantôt les impressions lyriques se-présentent à l’esprit avec un grand tumulte, une vapeur que respecte celui qui les transmet. Tantôt une extrême concision, la louable recherche d’une formule précise et rare rassemblent des mots d’un sens étroit et dur qu’on a de la peine à briser.

Les amateurs de ténèbres ont raison d’alléguer que nous sommes environnés de mystère, ou, suivant la jolie excuse de Stéphane Mallarmé, que l’on écrit avec du noir sur du blanc. Mais n’est-ce pas une convention primordiale, et sans laquelle toute œuvre d’art deviendrait impossible, que l’on se croie, avant de raconter, de peindre, de manifester d’une manière quelconque, en possession d’une certaine stabilité, d’une certaine lumière, de certaines lois à l’abri desquelles fleuriront le livre, le drame ou le tableau ? Ce qui fait l’obscurité de quelques-uns, c’est qu’ils remettent tout en question dès la première ligne. [ls se meuvent alors dans un monde artificiel et terriblement complexe, où les mots ont un sens imprévu, où les sonorités s’attirent et se repoussent, et tout se passe comme dans les rêves, quand aucune volonté ne guide plus des apparences d’actes, et que l’on flotte dans l’indéchiffrable.

Mor. — Par les noms d’Hokousaï et d'Albert Dürer, nous sommes arrivés à l’Imagination chez les dessinateurs et les

peintres. Il y a ici deux sensibilités bien distinctes : celle à Ja ligne et celle à la couleur : Léonard et Rembrandt, par exemple.

Mon PÈRE. — Une première et importante remarque, c’est le duel de la lumière et de la couleur, auquel Taine dans sa Peinture italienne, aussi bien que dans sa Peiniure flamande, ne semble pas avoir apporté une suffisante attention. Cet antagonisme est réel. L’image la plus vive en fut pour moi un genêt d’Espagne qui se trouvait justement dans la petite maison d’Eugène Delacroix que nous habitions alors. Ce genêt, quand venait le soir et que le soleil s’éteignait, flamboyait comme un ostensoir.

Mor. — Cette remarque se confirme par une visite à tel grand musée du nord, celui d'Amsterdam, par exemple. Les Rembrandt, les Hals, les Terburg, les Vermeer de Delft ont été les rois de la couleur. Et, dans leur pays, un ciel bas et grisâtre ou bien un ciel neigeux conviennent surtout aux nuances adorables des maisons et des canaux. Les couleurs, en ce cas, sortent avec une violence extraordinaire. L’on comprend qu’elles aient en quelque sorte forcé les yeux des peintres et aidé à la création des premiers parmi les réalistes.

Quant à l’imagination, elle est ici dans le détail, dans l’exactitude et dans l’intensité Rembrandt imagine un monde spécial, une atmosphère chaude et somptueuse, où l’ombre a des lourdeurs de velours ; ses visages et ses corps sont toujours placés à l’intersection de cette lumière et de cette ombre, de sorte qu’ils s’alternent d’or, de roux et de ténèbres.

Si dangereux et décevants que soient les parallèles, il ne me semble pas qu’on ait eu fort de comparer l’imagination de Rembrandt à l’imagination de Shakespeare. Comme le peintre hollandais, le dramaturge anglais a son atmosphère bien à lui, telle qu’une émanation de son génie, et ses personnages jouissent par alternatives d’une richesse dorée ou d’un noir compact qui les rapprochent des inoubliables capitaines de /a Ronde de nuit, des stupéfiants Drapiers. Les vertus et les vices, les douceurs et les violences, les rêveries et les actes font ici l’ombre et la lumière.

Un autre ordre de réflexions m’est venu, toujours à propos de Rembrandt, comme je visitais le musée de Madrid, et com-

parais mentalement ses merveilles aux merveilles du musée d'Amsterdam. Il m’apparut que les imaginations de Velasquez et de Rembrandt difléraient du tout au tout. Cela se traduit par la manière d’appréler le chef-d'œuvre. Que l’on s’approche du portrait de sa mère, du maître hollandais, et qu’on cherche les traces du travail, de la fougue, le coup de pinceau. Aucun effort, aucune subjectivité, pour parler le langage des pédants, n’est apparente. Le peintre a rendu la vie dans son relief et sa chaleur, mais il demeure impersonnel, et cette vie est recouverte d’un glacis où le vestige laborieux n’est plus visible.

Que l’on s’approche, au contraire, des Fileuses de Velasquez. Ce qu’un cerveau d’homme de génie renferme de brutalité dirigée, de véhémence subtile, d’audace domptée éclate aux regards par la furie du pinceau, la frénésie des empâtements, les jets brusques de gris, de rose, de noir, de ces couleurs ardentes et mates dont il emporta le secret. Une hallucination s’empare de vous en présence de cette fougue glorieuse. On croit voir travailler l'artiste. On croit le voir tracer une main qui tourne en cinq coups de pinceau, jeter une broderie par quelques raclements du couteau, enfermer dans une perle le reflet d’une figure, dans une figure le reflet d’une race.

Voilà-t-il pas, nettes et décisives, deux formes d’art distinctes, deux inspirations opposites ? Lorsque Rembrandt eut achevé le portrait de sa mère, Rembrandt disparut. Dans la toile des Fileuses, Velasquez est toujours présent. Il livre ses secrets et semble défier ses successeurs.

Mox PÈRE. — D’après ceci, son imagination se rapprocherait plutôt de celle de Franz Hats, dont la fougue est aussi apparente. Je me rappelle une salle à manger entièrement tapissée de panneaux de ce peintre. C’était la vie même.

Mor. — O le petit musée de Harlem, en face de l’église, sur la place provinciale ! Autour d’une table, à l’occasion de bombances d’arquebusiers, toutes les formes de la sensualité humaine ont leur type manifeste et hardi. Voici, au paroxysme, imagination représentative : les timides, les arrogants, les farouches, et ceux qui se réconcilient et ceux qui se haïssent sourdement.

Tout à côté, les vieilles régentes, aux visages ridés, aux mains tremblantes, signifient la décadence des chairs, l’usure

lente, la chute de la vie. L’une d’elles, par exception, a une figure onctueuse et cirée, une véritable patine qui la rapproche de l’ivoire jauni. Plus qu'aucun artiste, Franz Hals a prouvé que l’on pouvait être symbolique par l’exacte représentation du réel.

Mox PÈRE. — Je songe à un autre peintre, Espagnol celuici, mais d’une extraordinaire sensibilité à la cruauté et à la douleur et d’une imagination obsédante : Goya. Qu'il s’ingénie aux courses de taureaux et remplisse l’ombre de figures, de spectateurs enthousiastes, tandis que l’acteur principal, noir et trapu, la béle, s’élance au son des trompettes fatales; qu’il creuse les Horreurs de la guerre d’un burin inéluctable et sauvage, les scènes d’Inquisition sanglantes, les bouches de moines distendues par une sainte férocité ; qu’il se laisse aller aux élégances, aux caprices, aux sourires pervers de petits visages roses, il demeure angoissant et cruel par la force de la réalité, même par celle de la couleur qui parcourt toutes les nuances du sang sec ou fluide, en jet, en nappes, en taches. Il représente une époque barbare.

Mor. — Si nous laissons de côté l’imagination technique des peintres, en tant qu’elle touche au dessin et à la couleur, autre partie de leur esprit semble, pour la plupart, assez voisine de l’art dramatique. Mais ce n’est pas, à mon avis, dans leurs tableaux mouvementés et décoratifs que Rembrandt et Velasquez sont le plus géniaux. Ils rendent merveilleusement le perpétuel drame s/atique de l’existence, celui qui est en un sourire, en une bouche finement plissée, en un geste, ou bien encore en une fenêtre par laquelle on découvre un intérieur, un jardin, une réunion d’hommes, ou en un seul homme, bouffon de cour, philosophe, en une infante, en un cheval. C’est une théorie généralisée parmi les hommes du métier que la peinture ne doit pas exprimer des idées. Il paraîtrait plutôt qu’elle dût les exprimer à sa manière, et l’imagination des grands peintres peut être tout aussi riche et troublante que celle des grands dramaturges. Elle a l’avantage de nous restituer le dramatique ou l’ironique muet, immobile et interstitiel de la vie, ce que le drame réalise difficilement puisqu’il est sans cesse en agitation et en rumeur. Mais, à certains moments, les arts se rapprochent et diffusent l’un vers l’autre. C’est

ainsi que les drames d’Ibsen, avec leurs personnages longuement silencieux, si préoccupés des regards, du fugitif des choses et de l’immuable d'eux-mêmes, ne sont pas sans rapports avec les tableaux de la grande époque hollandaise, lesquels sont l’apothéose de la vie intime et intérieure, dont quelques-uns renferment une telle somme de tragique.

C’est lorsqu’on lui donne peu de matériaux, mais ordonnés et sincères, que l’imagination se surexcite le plus vivement. Est-il dans tout le théâtre moderne une scène plus impressionnante que cette réunion de drapiers, que ce conciliabule de régentes autour d’une table? Que discutent ces hommes à têtes de chats, ces vieilles à têtes de fouines, nous l’ignorons. Ce qui nous émeut, c’est l’expression de leurs visages. Malgré leur mutisme, une quantité de paroles profondes, un dialogue à la Shakespeare nous paraissent sortir de leurs bouches aux lèvres minces et roses.

Mon PÈRE. — C’est un pareil dramatique que nous impose la vie courante par les rapides spectacles de la rue ou de la campagne. Un vieux qui lit à une fenêtre ou à un balcon, une vieille qui greffe ses rosiers, un jeune homme ou une jeune fille assis sur une terrasse au crépuscule, un paysan dans la plaine, tous ces êtres, courbés par la monotonie de lexistence, sont les images intérieures que nous feuilletons dans nos rêveries. À notre insu nous créons sur eux, autour d’eux, de petites histoires. Nous forgeons des circonstances. Et je crois bien que des artistes ne sauraient être trop riches en visions de ce genre. Elles les guident vers la vérité, l’inclinaison de la lumière, l'expression des figures, les attitudes caractéristiques, le geste calme et les regards ; et c’est l’assemblage de ces éléments qui réalisera la beauté. Pour ma part, je n’ai jamais cessé de nourrir mon imagination de ces spectacles. Beaucoup sont demeurés si vifs dans ma mémoire que je ne sais plus s’ils appartiennent à l’art ou à la vie.

Mor. — La peinture hollandaise me fait songer à un des phénomènes les plus singuliers de l’histoire de l’art et, par conséquent, de l’imagination. Il est des époques où les esprits s’exaltent pour la peinture, comme au dix-septième siècle en Hollande, pour l’art dramatique, comme au seizième siècle en Angleterre, comme en Espagne, comme au dix-septième

siècle en France. On assiste soudainement à une éclosion simultanée de génies fort dissemblables, mais tous abondants, tous marqués par l’amour de la vie et de ses formes, tous observateurs de fenêtres. Cela dure vingt, trente, quarante ans, et les chefs-d’œuvre succèdent aux chefs-d’œuvre, et l’art fait des pas de géant, se raffine ici, s’exalte là, brille d’un éclat incomparable, Puis, tout à coup, une main inconnue emporte les flambeaux. Mab s'enfuit avec un petit rire. Les ténèbres se font. Le sens de la vie est perdu. C’est le règne d’œuvres plates, d’allégories, d’imitations. Après Rembrandt, voici de Lairesse. Après Racine, voici Voltaire. Comment expliquer ces métamorphoses P

Mox PÈRE. — On les constate. Chez l’homme le mieux doué, la sensibilité n’est pas continue. Elles sont fréquentes, chez l'artiste, les heures maussades, « sans grâce », comme je les appelle, comparables à cette sécheresse redoutée des théologiens. Les physiologistes ne démontrent-ils pas l’insensibilité périodique du cœur? Il est remarquable que ces phases-là succèdent aux périodes d’exaltation, à ces griseries où la nature livre ses secrets. Ce qui se produit chez l’individu est sans doute répété par la race. Il faut aux imaginations des périodes de silence, des répits. Le flambeau de Lucrèce tombe alors par le stade.

Mori. — If est un art depuis longtemps tacite, le plus impressionnant de tous, puisqu'il est de l’histoire figée, l’architecture. Comme on l’a dit : le pierre ne parle plus. Qui nous expliquera jamais pourquoi, à une époque déterminée, le sol s’est hérissé d’une moisson d’églises qui criaient leur foi vers le ciel? En dehors de la religion, il y eut des palais, des édifices grandioses, même de curieuses habitations bourgeoises. Tout est fini. Par hasard, dans une ville inconnue, une promenade à la nuit tombante, qui estompe les laideurs actuelles, nous laisse deviner, telles que des dentelles grises, les vieilles beautés lyriques de l’architecture. Maïs, pour nos contemporains, voilà un sens mort et perdu.

Mon PÈRE. — [Il n’en est pas ainsi de la musique. Wagner fut |

un phénomène en ce siècle, comme il en sera un pour tous les

temps, et nul plus que lui n’est fécond en remarques de tout genre.

C’est un homme d’un autre âge. Pourtant il a trouvé le chemin de nos nerfs et de nos cerveaux plus aisément qu’on n'aurait dû le croire. Si l'imagination a des représentants, celui-ci est un des colosses. Imagination septentrionale d’ailleurs où toutes les beautés, tous les défauts du nord ont leur empreinte. Il insiste, il insiste avec violence, avec ténacité, impitoyablement. Il craint qu’on n’ait pas compris. Ce langage de motifs, qu’il a imaginés et dont il fait un si magnifique usage, a le tort de nous donner parfois une impression de lassitude, de satiété. Chez ses odieux et multiples imitateurs cela devient un véritable supplice, rien n’étant terrible comme les idées imposées, les routines.

Il fallait bien cependant qu’il inventât ce système de motifs, pour l'alliance réalisée par lui du drame et de la musique, alliance si parfaite que ses personnages nous apparaissent habillés de son. Les motifs, en outre, les associent d’une façon inéluctable, et parfois fort heureuse, aux grandes circonstances de la vie, à leur destin. Enfin ils expriment des choses mystérieuses qui, dans le poème-livret, demeurent sous-entendues.

L’imagination, chez Richard Wagner, est si représentative, si violente qu’elle imprègne l’œuvre jusqu’à satiété de tous les bruits de la nature, et laisse aux épisodes une place restreinte. Dans le tumulte marin qui la submerge, la passion de Tristan et Iseult plonge, puis reparaît, puis replonge. Une même force invincible soulève les flots et les âmes. L'eau, le feu, la forêt, la prairie fleurie et mystique, le lieu saint deviennent, dans le poème wagnérien, des personnages prépondérants. En ce nouveau paganisme, toute la nature est divinisée.

Votre génération est faite à ces splendeurs, à ce torrent d’héroïsme et de lumière, maïs tu ne saurais te figurer l’impression que cette musique exerça sur ceux de mon âge. En vérité elle nous transforma. Elle renouvelait l’atmosphère de l’art. J’ai bien compris alors la vanité de toute discussion sur le réalisme, le lyrisme, ou le symbolisme. Il y a de tout dans Wagner et en tout il est admirable, car rien chez lui de pédantesque ni de bassement intentionnel. Tourné vers la Joie, il écrit les Maîtres chanteurs ; tourné vers la Douleur, l'Amour, la Mort, les Mères de Gœthe, il écrit Tristan et Iseull. I] utilise tout le clavier humain et tout le clavier surhumain. Le cri,

Dauosr, Souvenirs, I. 32

les larmes, le déchirement du désespoir, le ruissellement de l’eau sur la roche, le souffle du vent dans les arbres, le remords sanglant de l'inceste, le chant du pâtre, les trompettes guerrières.… Son imagination fourmillante est toujours surchauffée, toujours prête.

Excessive et fiévreuse, elle a, cette imagination, non seulement renouvelé la musique, mais encore bouleversé la poésie et la philosophie. Quoique les théories m’inquiètent, je les sens frémir chez Wagner, derrière chacun de ses héros. Les dieux parlent de leur destin, et du conflit de ce destin avec celui des hommes, et de la Fatalité antique; d’une manière quelquefois obscure, mals d’un emportement tel que l’on oublie de discuter. C’est le mur, le fameux mur dela Légende des siècles; peuplé de {ubas, de trompettes Sachs, étincelant et tumultueux.

Mor. — Crois-tu qu’il serait possible d'analyser l’imagination d’un homme tel que celui-là P

Mon PÈRE. — Tout s’analyse, mais ce serait dommage de démonter la divinité : que ses moyens, comme son orchestre, demeurent dans l’ombre. Sa sensibilité, d’un ordre tout spécial, m’apparaît surtout légendaire. Il est possible qu’il ait voulu des personnages à la taille de leurs milieux, et l’on voit malaisément des hommes ordinaires en proiïe à la mer de Tristan ou à la forêt de Siegfried. Qu'importe ! Il arrive à nous émouvoir avec ces passions supra-terrestres. Dans Tristan, l'humanité a une part plus grande. Ce sont bien nos blessures qui saignent aux flancs des amoureux, et que ne guérirait point la lance sacrée, celle que rapporte le héros.

Mor. — J’ai entendu des amoureux de musique soutenir cette thèse, que l’imagination musicale n’a pas besoin de l’élément dramatique en tant que manifesté par des personnages et les passions de ceux-ci : «Le drame, disent-ils, est dans la musique même, dans le développement architectural des diverses parties d’une symphonie, où tout se tient, s’enchaîne et s’entr’aide, achève une véritable construction sonore. Les phases classiques de la symphonie sont calquées sur les mouvements de l’âme, avec une sagacité toute platonicienne, lorsqu'une émotion vive vient ébranler fortement cette âme et qu’elle chante après sa blessure. Andante, Adagio, Allegro, Scherzo, Finale. Voilà des stades de sensibilité que les philosophes n’ont pointinventés,

et qui correspondent au réel sublime, à celui dont l'intuition n'appartient, d'âge en âge, qu’à quelques privilégiés. »

Je suis prêt à être de cette opinion lorsque j'entends une symphonie de Beethoven. Ilme semble même que mou émotion soit, à cette minute, d’une qualité plus grave et plus rare qu’à audition d’un fragment de la Té/ralogie.

Mox PÈRE. — Dis donc que le chef-d'œuvre de Beethoven, plus ramassé, plus concentré, produit sur toi une impression totale en une durée plus courte qu’un drame, avec ses haltes nécessaires, ses changements de décors, ses longueurs explicatives. Or, dans notre étude, il faudrait tenir compte de l’élément durée.

Certains, d’un métal plus fragile, entrent immédiatement en branle et rendent un son d’enthousiasme qui cesse vite, comme il s’était produit. D’autres, d’un bronze épais et résistant, conservent les vibrations transmises. Il est des esprits lourds à se mettre en train, des imaginations paresseuses, qui, une fois séduites et captées, n’abandonnent plus aisément l’objet qu’on leur a donné en pâture. Ellesle transforment de mille manières. Il est descendu si profondément qu’il n’est plus désormais question qu il s’évade. Il est devenu partie d’elles-mêmes, de leur trame individuelle.

C’est ainsi que maints créateurs ont une originalité grande et restreinte. Tout chez eux va en intensité. Ce qui leur vient de l’extérieur subit aussitôt leurs lois et leur empreinte; tandis que d’autres ont leur champ d’humanité bien plus vaste, ensemençable sur toute son étendue. Il semble que Beethoven appartienne à la première catégorie.

Tu parlais, à son sujet, de « sagacité toute platonicienne ». Cet état d’âme, auquel Platon a donné son nom, mériterait une place à part dans notre travail. Le « Platonisme », cela veut dire que l’Imagination se soumet à des lois qui lui donnent, en la modérant, en la guidant, plus d’énergie.

Celui qui ressent une impression vive et dont la sensibilité est extrême est porté à restituer au monde cette impression immédiate sous forme d’une œuvre d’art, tableau, poème ou symphonie : méthode toute instinctive et qui fait de notre cerveau une cuve de fermentation véritable. Elle emporte l’admiration soudaine de ceux, et c’est le plus grand nombre,

qui réclament des secousses violentes. Mais toute une classe d’artistes, de penseurs et de philosophes n’admet point que l'esprit ne s'impose pas un rythme, n’obéisse pas à une certaine harmonie, condition supérieure et beauté de l’intelligence humaine. Ce que Platon enseignait à ses disciples, c’était la mesure, un équilibre mental qui ait les monstres en horreur, ne se satisfasse d’une improvision hâtive et scoriaque.

De cette prise sur soi, de ces longues réflexions destinées à purifier les images, de cette ordonnance intime et somptueuse qui refrène le lyrisme, est né cet état d’esprit qu’a baptisé Platon et dont il fut certainement le plus bel exemple. Il se retrouve, cet état moral, à travers la littérature de tous les âges et l’art tout entier. Il se retrouve chez Beethoven. Il assure à l'artiste une beauté mystérieuse et contenue, et plus d’action sur l’âme humaine, puisque ce qu’il crée est soumis aux mouvements profonds, au rythme de cette âme, lorsqu’elle s’occupe de pensées nobles.

Heureux les êtres d'imagination qui ont su commander à leurs images, qui n’ont point laissé s’échapper d’eux-mêmes, comme un torrent souvent bourbeux, les tumultueux produits de leur cerveau! Cette concentration, cette maîtrise assurent, sans qu’on sache trop pourquoi, une longue durée dans l’admiration. C’est la volonté jointe à l’intelligence. C’est aussi la force de l’ordonnance, de l’équilibre.

Pour en revenir à la musique, jai vis-à-vis d’elle cette infirmité ou cet avantage de l’aimer tellement qu’il m’est difficile de faire un choix. J’aime la musique militaire qui passe, le bruit de la mer, le vent dans les pins. Ce qui m’enthousiasme chez Richard Wagner, c’est justement son impressionnabilité à tous les bruits de la nature, et comment cette nature imprègne et bouleverse son œuvre à la manière d’un ouragan. Son orchestre me berce et me roule. Sa douceur et sa puissance me font passer en quelques heures par les émotions les plus vives, ces émotions dont on ne peut ne pas être éternellement reconnaissant à qui les a suscitées, puisqu'elles nous révèlent à nous-mêmes. J’aime et j'admire aussi Beethoven, les vastes et calmes paysages qu’il sait aborder dans l’âme sonore, dans ce que j'appelle « l’autre planète ». La musique italienne m’enchante, et j’éprouve par Rossini cette étrange

Ep on APT E &

impression d’angoisse mélancolique que nous donne la vie excessive. Trop de frénésie, trop de mouvement; il semble qu’on s’efforce d'échapper à la mort. J’adore Mendelssohn, ses délicieux tableaux de nature, la Symphonie romaine, la Symphonie écossaise. Il est certaines heures, vers le soir, où l’âme de Schumann me tourmente. L’énumération serait infinie. J’ai vécu par la musique, je suisun habitant de sa planète.

Mor. — De notre rapide incursion dans les arts nous avons, il me semble, rapporté quelques utiles remarques. Mais les arts ne sont pas toute la vie.

Il est des hommes chez qui l'imagination est perpétuellement bridée par la volonté. Ils sont pour nous intéressants à observer, car nous voyons là cette faculté aux prises avec une autre faculté qui la contraint et la limite.

Heureux ceux qui peuvent manifester pleinement les sentiments qui les agitent et faire partager leurs transports! L’imagination de l’orateur, laquelle, comme tu l’as remarqué dans une formule célèbre, est souvent suscitée par la parole, cette imagination a, comme toute autre, ses licences, son ampleur, son libre développement. Elle s’augmente de la griserie particulière qui vient de l’auditoire à l’orateur, et lui verse constamment une énergie nouvelle. C’est lorsqu'il s’agit d’elle que la durée est importante, car la rapidité est sa condition première et celui qui imagine en public doit, avant tout, imaginer vite et juste. Juste, c’est-à-dire dans un sens et à l’aide de formules capables d’impressionner ceux qui l’écoutent. Aussi, l’art oratoire n'est-il trop souvent qu’une avalanche de lieux communs, car c’est le déchet de l’esprit qui se présente en premier à l’esprit.

Mais ce qui l’emporte en intérêt sur les phénomènes oratoires, c’est l’imagination chez l’homme d’action. Celui-ci, s’il est tourmenté par cette grande faculté, doit éprouver des déceptions et des satisfactions incomparables, puisqu’il est contraint de réaliser. Il en résulte que l’acte imaginatif a chez lui moins d'importance que les moyens pour arriver au résultat. Et c’est l’équilibre de ces deux entreprises qui constitue la destinée du héros, comme dit Carlyle.

Nous savons bien ce que voit le poète, ou l’orateur, ou l’écrivain, pendant ses mirages d'imagination. Des mots, des con-

sonances, à portée de son esprit, et plus haut d’étranges idées en perpétuelle métamorphose puisqu'elles vont entrer dans des corps variés, des costumes splendides, franchir les saisons et les climats, se fondre et se confondre avec d’autres, entraîner les foules, évoquer le passé. Il n’est vraiment riende plus captivant pour l'esprit que de suivre la vie d’une image, sa longue et brève destinée, son origine, depuis le moment où elle se forme dans le cerveau de son maître jusqu’à celui où, ayant couru le monde et réalisé sa force, elle tombe au réservoir commun des beautés de vitrines, des beautés qui n’ont plus d’action efficace.

Nous savons aussi comment voit le peintre quand il peint et le musicien quand il compose. Nous avons, tout au moins, sur tous ces états créateurs, des notions et des témoignages que nous élargissons en théories et qui contentent notre paresse intellectuelle.

Ce que nous ignorons complètement, en revanche, c’est la manière dont se comportent les images chez un homme d’action. De récentes hypothèses philosophiques, dont il faudra bien nous inquiéter tout à l’heure, accordent aux images une puissance affective. Îl est certain que, vives et agissantes, elles

tendent sans cesse à se réaliser. Elles sont motrices, selon le:

mot de Fouillée. Un beau tableau, une belle symphonie, un beau morceau de littérature ne nous versent pas seulement de la force. Ils nous entraînent encore à leur suite et nous mettent dans l’état cérébral le plus voisin d'eux-mêmes. C’est ainsi que les chants guerriers et le bruit des tambours « versent l’héroïsme au cœur des citadins ».

Si tu admettais les caractères et définitions métaphysiques, je dirais volontiers que l’homme d’aclion est celui chez qui les images ont la plus forte tendance à se réaliser.

Mox PÈRE. — Ma crainte de la philosophie ne va pas jusqu’à me faire repousser sans examen une formule tout au moins

commode. Ce que je reproche à ta définition, c’est qu’elle élude

la difficulté et qu’elle s’en tire à l’aide de mots.

Voici un exemple, le plus grand, le plus frappant de ce siècle, Napoléon. En voici un autre, Bismarck. En voici un autre, Stanley. Notre époque moderne, à qui l’on reproche l’appauvrissement du sang, me paraît néanmoins privilégiée quant à

la genèse des héros, car ces trois-ci sont caractéristiques.

Le plus proche de moi est Napoléon. Sa race méridionale fait que je le classe mieux, que ses formules me touchent davantage, que ses moyens me sont un peu plus clairs.

Il semble que son imagination fut, comme sa volonté, excessive, incessante, je dirai effroyable. Surtout elle fut « tenace » et, malgré sa parole célèbre, elle ne mourut pas toute à Saint- Jean d’Acre. Ce qui la motivait et la suscitait, ce fut la sensibilité à la gloire et à l’autortité. L’exemple des grands capitaines et des conducteurs de peuples est sans cesse présent à sa pensée. Il les cite, il les invoque, il n’admet point qu’on les discute. Latin, il l’est jusqu’à los par la rectitude, par la clarté, par le jugement. Il est même des moments où il se montre prud’homme, et, lui l’enthousiaste, timoré devant l’enthousiasme, se méfiant du premier élan. Il est rare que la passion et imagination ne soient point connexes et, jusqu’à un certain point, parallèles. Cet imaginatif est un grand passionné. Nous nous en doutions bien un peu, mais les recherches de Frédéric Masson ont fait la lumière définitive.

Eh bien! dans un pareil cerveau, tous les projets les plus insensés, les plus grandioses, les plus démesurés, passèrent en traits de flammes. Je ne crois nullement qu’il ait borné ses désirs à ce qu’il crut pouvoir réaliser. Désir et images marchaient loin devant lui et sa volonté les suivait à distance, enragée contre elle-même et les autres lorsqu’elle ne réussissait pas, et calculant les chances de succès avec une énergie, une audace méticuleuse, une continuité dans l’application, qui n’ont pas leurs pareilles au monde. Lorsqu’il remportait un triomphe, lorsqu’il satisfaisait son ambition sur un point, triomphe et ambition étaient depuis longtemps escomptés, et, nous en avons le témoignage certain, ne lui causaient plus de de joie. Hélas! c’est le défaut de l’imagination en acte, qu’elle mange le blé en herbe et que le résultat semble toujours piteusement inférieur au désir.

J’ai eu un ami qui, perpétuellement heureux dans ce qu’il tentait, était aussi perpétuellement morose. Il adorait les voyages. Quand il devait en entreprendre un, il en parlait sans cesse et longtemps à lavance. Il s’entourait de guides, de renseignements. Il questionnait tout le monde. On le trouvait au

milieu des plans, des cartes, des photographies. Sur le point de se mettre en route, il avait déjà usé son plaisir. Son imagination, qui était grande, devint ainsi pour lui un fléau perpétuel. S’il entreprenait quelque chose, il se représentait par alternatives la réussite ou l’insuccès avec une force telle que ni l’un ni l’autre ne pouvaient plus l’impressionner. Cet ami m’a, par ce petit côté, rappelé le grand Empereur, l’/namusable. « J’ai bâillé ma vie », s’écrie Chateaubriand, autre imagination puissante.

Ce qui nous frappe et nous émeut aussi dans la conception de Bonaparte, c’est sa rapidité et son universalité. Rœderer nous le montre au Conseil d’État s’occupant de tout, méticuleux à l’excès, suivant les questions dans leur détail, interrogeant, notant, classant, donnant la parole aux inventifs. Et partout et toujours, dans son fauteuil comme sur le champ de bataille, ce qui nous déconcerte, c’est la mise en œuvre d’une imagination admirablement souple, que les faits ne rebutaient pas.

Que les faits ne rebutaient pas. Par là, cette imagination diffère de tant d’autres plus surprenantes peut-être que la sienne, mais s’attaquant à des objets ou des projets en dehors de la réalité. Et vraiment les tours d’esprit sont faciles si on les compare à la longue patience qui peut effectuer quelque chose.

Aussi Napoléon avait-il en haine ceux qui broient à vide, les moulins inutiles. S'il détestait les idéologues, c’est qu’ils représentaient des forces perdues, et rien n’irritait ce grand homme comme le gâchis et le déchet. Devant l’abus que l’on fait aujourd’hui des mots et des formules, on se demande s’il avait tort. J’éprouve, pour ma part, une sorte de déplaisir quand je vois la pensée humaine s’écarter de l’humanité et dépenser tant de ressources dans des spéculations creuses.

Mor. — Ne crois-tu pas que imagination des métaphysiciens ait son utilité lointaine ? Il me paraît que, dans cette vapeur, se préparent les grands événements. Ils sont, à coup sûr, le témoignage de l’inquiétude d’une époque. La pensée, privée d’objets immédiats ou les dédaignant, se prend elle-même comme étude. Dans la mise en question qu’elle fait de tous les problèmes, il y a une vertu révolutionnaire et, ne nous le dis-

simulons pas, la révolution perpétuelle est le meilleur état du cerveau. Les idées qui se figent et se fixent deviennent autoritaires et odieuses. L'Église n’est pas seule à donner l'exemple d’une philosophie de la liberté qui fournit des armes au despotisme. Tous les principes ont une tendance à devenir immuables et à tyranniser leurs victimes. La métaphysique a cela de bon qu’elle s'attaque à ces principes mêmes, au moment qu’ils se croient vainqueurs, les détruit et fait la place à d’autres.

Nous ne séparerons pas, si-tu le veux bien, l’imagination des idées de l’imagination des actes. La haine de Napoléon pour l'idéologie ne nous fera pas oublier qu’il combattait luimême en l’honneur d’une idéologie, la sienne, et qu’il voulait limposer à l’univers.

Mox PÈRE. — À cet homme, qui était un élément véritable, les éléments seuls purent marquer les limites : la chaleur en Espagne et le froid en Russie lui dirent : « Tu n’iras pas plus loin. » Quiconque atteint à ces sommets est grisé par sa brusque ascension. Sa vue ne s’étend pas à mesure qu’il s’élève, et c’est seulement son désir qui augmente.

Tout compte fait, s’il fallait un sous-titre à l’histoire de Napoléon, ce sous-titre serait peut-être : ou l’Homme d’imagination. Ce qu’il a réalisé dans sa vie courte et frénétique nous est garant de ce qu’il avait rêvé. Combien ne faut-il pas de rêves pour faire un acte!

Notons, en passant, l’extraordinaire attraction des hommes d'imagination les uns pour les autres. Ils se flairent. Ils se devinent. Ils se comprennent à demi-mot. Ils sont tout prêts à s’entr’aider.

Nous avons jusqu’à présent considéré, comme porteurs de la faculié qui délivre, des artistes, des philosophes, des hommes d’action, en un mot, des grands hommes, des représentants de l'imagination haute. Notre dénombrement ne serait pas complet si nous ne tenions compte des types de l’ëmagination basse.

Ceux-ci sont innombrables. Nous les frôlons tous les jours. J’ai cru devoir, dans mon œuvre, leur faire une place importante. Ibsen, dans un de ses drames, le Canard sauvage, s’est aussi intéressé à eux. On en trouve quelques-uns dans les

romans de Dickens, et les nouvelles de Tourgueneff. Et j’en oublie certainement.

Beaucoup, que la vie emprisonne, ne perdent point pour cela leurs illusions. Ils marchent dans leur misère ainsi que des hallucinés, ne voyant rien, ne sentant rien, attendant toujours l’héritage, la chance extraordinaire, le bon monsieur qui passe et qui adopte, la dame qui dit à son cocher : « Arrêtez», et au piéton : « Montez, cette voiture est à vous. » Espoirs admirables qui aident à tolérer tous les maux! Ceux qui portent, dans leurs faibles cerveaux, cette vertu transformatrice n’ont besoin ni d’alcool, ni d’opium, ni d’aucun excitant d’aucun genre. Si le feu leur manque, ils inventent un foyer; si le pain leur manque, ils se représentent un festin.

Don Quichotte est un admirable livre, parce qu’il est la monographie d’une de ces imaginations basses. Autre exemple: Madame Bovary. C’est pourquoi j'appelle la faculté des images, la faculté qui délivre. De même que les enfants que nous voyons s’amuser seuls, forger des jeux sans le secours de camarades, sont à l’abri de la tristesse et de la mélancolie, de même les malheureux, que la Providence a doués de la baguette magique, supportent aisément leurs fardeaux.

Ces «histoires », ces « légendes », que réclament les petits comme les grands, n’ont qu’un but : suppléer aux imaginations défaillantes ; introduire dans la vie, souvent dure et implacable, une autre vie qui n’est pas elle, où les choses arrivent au bon moment, où les fées vigilantes luttent contre les mauvais génies, où la douleur s’écarte, laissant voir la joie souriante sur son piédestal. L’art, que nous venons de juger à vol d'oiseau, d’après ses qualités intrinsèques, à la façon des mandarins, et non d’après ses résultats, l’art a cette destinée sublime de créer autour et au-dessus des âmes assez d’images consolantes ou divertissantes pour que l’existence ne les écrase pas, soit que ces images deviennent le miroir agrandi de leur condition, qui leur permette de se voir en beauté, soit qu’elles représentent une condition bien supérieure où les entraînera . l'illusion. Dans une phrase mémorable, qui met en parallèle les pasteurs et les rois, Pascal a célébré les rêves. Le rôle de notre faculté est de créer un rêve perpétuel. Sans les imaginatifs et les conteurs, le monde finirait bientôt. La réalité

compatissante a soin, de temps à autre, de mettre à son programme la réalisation d’un beau rêve, pour que l'illusion ne se perde pas. Aïnsi nous voyons des trésors découverts, un berger époux d’une princesse, de grandes injustices réparées. Ces courts répits du mal et de la bassesse suffisent à perpétuer l'espérance. À mesure que l’imagination religieuse, qui tendait aux misérables des tableaux tout prêts, disparaît, il semble que l’autre imagination, celle dont je parle, augmente. L’humanité a plus que jamais besoin de ces songes que voudraient supprimer d’intransigeants réalistes.

Mor. — Les hasards de la conversation nous ont fait suivre une route singulière ; il nous est bien permis de nous retourner pour voir le chemin parcouru.

__ Nous avons commencé par reconnaîire l’importance de PImagination, et, plutôt que de la définir, nous avons dénombré ses forces.

Nous avons établi ensuite l’étroitesse des rapports qu’elle contractait avec la faculté sensible, si bien qu’elle finit par nous apparaitre comme une senstbrlité étendue. Tout homme porte en lui une faculté d'architecte qui le pousse à compléter un acte sensible. Il n’en reste pas là où la vie l’a impressionné. Il cherche autre chose, et cette prolongation constitue la faculté des images.

Après ces prémisses, nous sommes entrés dans le vif du sujet et nous avons résolu de procéder par des exemples. À grands pas nous avons parcouru les arts, les sciences et leur méthode, cherchant chemin faisant toutes les pistes imaginaires et les suivant, lorsqu’elles nous paraïssaient bonnes.

Nous sommes arrivés ainsi, par les Représentants de Phumanité, jusqu’aux frontières de la vie même, et il est très facile de voir que j’ai subi ton influence, puisque, d’un point de départ abstrait, nous sommes arrivés à envisager des points de vue absolument concrets.

Une ou deux fois nous avons failli dévier dans la métaphysique, mais, avec quelque énergie, nous avons gardé cette méthode en réserve, pour le moment où, au lieu d’analyser, nous chercherions à faire la synthèse.

Mox Père. — Ce mot de méthode me fait sourire, non que je n’aie pour Descartes le plus grand respect, mais il me semble

que son Discours passe un peu à l’état de dogme. Descartes connaissait bien les sciences mathématiques et tout son ouvrage repose sur elles. Aujourd’hui que les sciences biologiques tiennent le haut du pavé, il semble que la Méthode elle-même ait subi certaines modifications. |

C’est à dessein que j'ai, jusqu’à maintenant, retenu notre causerie dans des limites vivantes. Je sais trop que l’on divague lorsqu’on s’écarte de l'humanité. Les facultés ou les passions, considérées en dehors de ceux qui les portent ou les subissent, m’apparaissent comme des entités fausses : « La paille des mots pour le grain des choses. » Ce reproche est d’un métaphysicien, Leibniz, je crois.

Aussi le rôle du romancier, dans le temps moderne, doit-il être à la fois historique et philosophique : — historique, puisque, vivant dans une époque, il s’imprègne de ses tournures d’esprit, de ses caractères, et en laisse un tableau qui émeut ; philosophique, puisqu’il prend les passions dans leur gangue, dans le tissu humain où elles gîtent, et du particulier cherche à les hausser au général.

Mor. — Puisque nous en sommes aux passionnés, ne croistu pas qu’ils apportent des modifications importantes aux phénomènes d’imagination ? Nous voyons nous-mêmes combien notre intelligence est bouleversée par les épisodes de notre existence.

C’est ainsi que l’amour est une source d’images très puissante et très mystérieuse. Il transforme le spectacle de la nature comme un poison et il ouvre dans l’âme des régions nouvelles. C’est alors que l’on s'aperçoit à quel point l’on s’ignorait soi-même.

Il est des êtres chez qui l'imagination est pour ainsi dire nulle, ou réduite à son expression la plus simple. Ils se contentent des phénomènes naturels tels que la vie les leur présente, ou, plus exactement, selon cette routine que trace d’eux l’habitude des sens. Jamais ils ne sortent des bornes

fixées. Ils considèrent comme des insensés ou des malades :

quiconque s’élève un peu au-dessus du niveau ordinaire, cherche à interpréter ce qui l’émeut, à agrandir ce qui l’environne.

Eh bien ! ces êtres-là, lorsque l’amour les touche, changent

complètement, et leur entourage ne les reconnaît plus. Pour la première fois, à la faveur du sentiment nouveau, s’agitent en eux des forces bizarres qui les inquiètent et les déroutent. Ils entendent chanter les oiseaux. Ils s’aperçoivent qu’il y a des étoiles. C’est l’éducation de Caliban. Rien d’émouvant comme cette métamorphose. Elle nous amène à concevoir une éducation secrète de la nature.

Mox PÈRE. — [1 n’est pas que l’amour pour éveiller les puissances endormies chez l’homme. Tout mouvement violent de la conscience a le même résultat.

Certes, d’un individu très ordinaire, la Jalouste peut faire un poète. Ce vice, on le sait depuis Spinoza, favorise spécialement imagination. Ii suscite, dans les régions les plus brûlantes de l'âme, des tableaux d’une richesse exubérante, le pire supplice, qui se renouvellent, se transforment, ou, gagnant en profondeur, deviennent une obsession véritable.

Mais, en dehors de la jalousie, considérons par exemple lavarice. Cette passion aiguise à merveille l’esprit de celui qui la porte. Elle le rend sensible à une multitude de petits détails qu’il ne remarquerait pas sans elle. Elle lui fait, quand son sujet l’agite, proférer des mots sublimes, mots de circonstance que nous ne nous étonnons point de trouver dans la bouche du père Grandet et qu’à coup sûr Balzac avait recueillis chez des avares.

Et l’égoïste, dont Georges Meredith a tracé un portrait si admirable, quelle ruse ne déploie-t-il pas, et par quels persévérants circuits ne ramène-t-il point le monde entier à sa propre personne |

Le scrupuleux, moins étudié, moins favorisé par la littérature, alors qu’il est cependant un caractère de haute fréquence, le scrupuleux peut être considéré comme une victime de l’imagination. C’est elle qui lui grandit les moindres actes, ceux auxquels le commun des hommes n’attache avec raison qu’une importance secondaire, car autrement ils embarrassent la vie et la détruisent à la manière des plantes parasites. Le scrupule est une maladie de l’âme extrêmement répandue. Les théolo- giens le connaissent et en ont fait de bonnes descriptions. Mais ils ne s’occupent que d’une de ses formes, la religieuse, alors qu’il revêt les costumes les plus variés et tourmente les âmes

les plus dissemblables. Ce qui le caractérise, c’est une anomalie qui s’exalte et dévie.

Et par lui nous arrivons au remords, où l'imagination a le rôle prépondérant. Celui qui peut, dans un effort de l’esprit, reconstruire une scène de la vie, entendre les sons, voir les couleurs, les gestes, percevoir les odeurs, celui-là fera bien de s’abstenir de toute action mauvise.

Mor. — Ne crois-tu pas que ce serait une étude intéressante que celle du remords dans un être fruste, jusqu'alors rebelle aux sentiments, même aux sensations autres que la faim, la soif et la fatigue ? On le verrait peu à peu s’éclairer au reflet de la torche des Euménides. Sa torture serait pour lui révélatrice.

Mox PÈRE. — Ce miracle est fréquent. Qu'ils soient frustes ou raffinés, la plupart des hommes sont, par la douleur, accouchés des forces qu’ils renferment. Et ce serait un moment capital de notre étude que le rapport de la souffrance avec Pimagination. Celui qui gémit comprend le gémissement des autres. Celui qui porte une plaie s’apitoiera sur la plaie d’autrui. C’est elle, la pitié, la grande intermédiaire. Elle ne pénètre pas seulement les cœurs, elle pénètre aussi les cerveaux ; elle aiguise les nerfs. Pour celui qu’elle a envahi, la nature entr’ouvre ses portes et il croit que subitement le monde lui est révélé, tant il entend de plaintes autour de lui, tant il s’intéresse d’une façon nouvelle et profonde aux arbres, aux animaux, à ses semblables. Les artistes qui sont marqués par la pitié ont là une empreinte toute spéciale qui les distingue profondément des autres.

Chez Dickens et Dostoïiewsky, c’est la pitié qui fait l’inspiration. C’est par elle qu'ils se glissent, avec une justesse qui nous épouvante, dans des âmes d’enfants, de débauchés, de martyrisés, de criminels. Si Dante apparaissait à ses contemporains comme revenant des régions infernales, de quelles contrées maudites ne reviennent pas cet Anglais et ce Russe, avec cette pâleur sur la figure et ce tremblement de leurs mains!

C’est la Pitié qui les a conduits jusqu’à la fosse sombre où grouille la souffrance humaine. Elle a levé la trappe. Ils se sont penchés sans dégoût, et ils ont rapporté à leurs concitoyens des cris nouveaux, de nouveaux sujets d’indignation.

Car à la pitié quiouvre l’imagination succède là colère qui la fixe et lui donne l’ardeur nécessaire. Les deux sentiments sont connexes.

Mor. — Il y a, dans ces dernières paroles, le germe d’une théorie, qui, je crois, est vraie, quant à l’origine de la satire.

Les satiriques sont des lyriques retournés ; doués de nerfs prodigieusement sensibles et d’une imagination merveilleuse, ils ont été placés par la vie dans des conditions telles que leur orgueil fut brisé, que leur pitié fut désolée, que leur colère fut perpétuellement suscitée par le spectacle de l’oppression et de la douleur en tant que les hommes l’apportent aux hommes. Un sens nouveau leur est né, qui rend l’existence pénible et ne laisse plus de repos : celui de l'injustice. Chez Aristophane, Swift, Fielding, Rabelais, Cervantes, Voltaire, chez tous les grands indignés, on retrouve la puissance lyrique, mais déviée, mais transformée par le sentiment de l’iniquité universelle.

Alors que la plupart des hommes, endormis dans leur paresse, leur lâcheté, ou simplement leur habitude, supportent, sans se plaindre, le spectacle de l’oppression, ces libérateurs de l'esprit humain, ennemis de tout pouvoir, de toute contrainte, j'allais dire de toute loi, s’obstinent à ne pas voir dans Phomme autre chose qu’un animal qui souffre et qui, lorsqu'il souffre, n’est plus responsable des mouvements de défense.

Par eux, cependant, la littérature sort du mandarinat et de la tour d’ivoire. Elle prend une importance sociale, et nous voyons ainsi que le rôle de l’imagination peut être non seulement libérateur, mais vengeur.

Mox PÈRE. — La douloureuse doctrine des fatalistes affirme que l’on ne peut rien à rien. La somme des injustices, malgré tous les efforts, demeurerait la même sur la terre, et les cris de la satire seraient vains.

Le spectacle de l'Histoire nous remplit à coup sûr d’une mélancolie profonde. Pour des hommes tels que Michelet ou Carlyle, elle fut le stimulant de leurs imaginations. Courbés sur elle, comme sur un puits profond, ils entendaient l’immense et lointain tumulte des batailles, ils apercevaient des formes en déroute, des luttes, des métamorphoses ; la vanité des lois les frappait, qui ne peuvent maintenir les hommes dans les limites du bien et du juste, qui sont souvent les filles

de la tyrannie, qu’un jour apporte, que le lendemain détruit, et qui toujours se présentent avec un aspect dur, immuable et sauvage.

Chez ces grands poèles du fait, la pitié et la colère durent être portées au paroxysme par le spectacle de tant d’horreurs auxquelles ils ne pouvaient apporter aucun remède. L'Histoire, c’est le fond de la mer, avec ses courses de voraces, ses embuscades, sa perpétuelle lutte pour la vie, son implacabilité.

Mais il est un autre aspect douloureux de lhistoire, bien propre à frapper des imaginations violentes. C’est son automalisme. Un jour, dans un jardin, en écoutant le chant d’un oiseau, j’eus tout à coup la vision d’une nature réglée dans ses manifestations, d’une nature sans imprévu, sans joie, sans mystère, telle qu’une série de décors d’opéra, qui se succéderaient selon les heures et les saisons, où défileraient, dans leurs costumes habituels et avec des poses convenues, un certain nombre de personnages immuables. L’affreux cauchemar ! La liberté sortant du monde, et y laissant l’automate..., jamais le fatalisme ne m’était apparu si vivant, si terrible.

Or, le spectacle de lhistoire est autrement puissant que le chant d’un oiseau, pour nous faire croire à certaines périodes, à certaines lois, à un rythme nécessaire, à une succession prévue de meurtres, de guerres et d’empires. Le murmure qui sort de l’histoire a aussi ses phases déterminées, ses moments de piano et de forte, À distance, les sociétés apparaissent ainsi que des fourmilières, dont je ne sais plus quel savant anglais modifiait la destinée en versant sur certaines espèces une cuillerée d’une autre espèce, tant qu’il s’offrait en raccourci la constitution des races et des royaumes.

La beauté de l’Imagination étant surtout dans la croyance à la Liberté qu’elle nous donne, je devine pour l’historien une vraie torture s’il en arrive à ce point de vue de la fatalité, du déterminisme moderne.

Mor. — Je m’attache à cette phrase que tu viens de prononcer et qui m’enchante : La beaulé de l’imagination étant suriout dans la croyance à la liberté qu’elle nous donne.

Que tu l’admettes ou non, ceci est de la métaphysique pure, et il est curieux qu’on ne puisse aborder aucune question, grande ou petite, sans que la science des sciences ne fasse son

apparition à un moment donné et ne contraigne l'esprit à creuser plus avant, jusque dans sa propre substance.

Cette torture du déterminisme, très apparente dans l’histoire et les historiens, est, en réalité, le fléau de l’imagination. Elle semble lui imposer des bornes. Elle lui fait croire qu’elle-même est prisonnière de formules, embarrassée de lois, et qu’il lui est impossible de se soustraire au régime despotique que subiraient les choses, les êtres et les pensées.

Fléau de limagination, et plus grand qu’on ne le suppose, car il la limite perpétuellement ; non seulement il la désole, mais encore il la restreint. La mélancolie des vieux sages n’avait sans doute pas d’autres causes, et le sentiment de la fatalité, qui leur est venu des sciences exactes, apparaîtra bientôt, aux races d'Occident, aussi redoutable que l’opium.

Comme l’opium, le déterminisme a eu sa phase d’exaltation, bientôt suivie d’une phase dépressive qui mène à la mélancolie, aux idées noires et au suicide. Et le pessimisme contemporain était fils du positivisme. Aux beaux temps de cette sombre: doctrine, l’audace des savants fut extrême. Ils prétendirent tout contrôler, tout régenter, tout, jusqu'aux opérations les plus secrètes, les plus mystérieuses du cerveau humain. Cela coïncidait justement avec certaines recherches sur ce cerveau, certaines incursions physiologiques hâtives et hasardeuses, ce qu’on appela plus tard les localisations. De cette physiologie dont les médecins se croyaient maîtres, avec quel orgueil, quelle jactance, sortit toute une philosophie nouvelle, psychophysiologie ! Et chaque semaine paraissait un volume à tranche rouge où l’on analysait une faculté de l’âme d’après les plus récentes méthodes, méthodes qui rappelaient d’ailleurs les efforts de Bouvard et de lillustre Pécuchet dans leurs meilleures périodes de zèle.

Étranges débats où l’on disséquait les idées, où l’on pesait les sentiments avec un acharnement comique ! Par quelle aberration d’esprit des hommes pas plus bêtes que d’autres, capables de faire des professeurs et des agrégés tout aussi bien que leurs voisins, tombèrent-ils dans ces enfantillages ! On vit le moment où l’on allait dresser la carte ne vartetur des passions humaines, avec les domaines nettement circonscrits et la table des excep tions. Alors florissait le schéma, le schéma que l’on a sur-

Dauer. Souvenirs, II. 33

nommé le dernier vestige concret d’une opinion devenue abstraile et qui fut vite une source d’erreurs. On faisait au tableau le schéma de l’orgueil ou de l’avarice à côté du schéma des réflexes. On calculait les variations de sueur et d’urine chez un amoureux, chez un haineux, chez un indifférent, pendant leurs crises, en dehors des crises, dans les accalmies, etc. Tout agrégé de faculté se crut bientôt un admirable philosophe, car la philosophie devenait vraiment un étroit chapitre de la médecine. Quant à la métaphysique, elle était raillée, honnie, bafouée, reléguée parmi les vieilles lunes. On la considérait comme l’apanage des gâteux ou des fous. Car il est à noter que ce fut aussi la belle période des aliénistes.

Pleins de zèle, de vigueur et d’autorité, ces aliénistes ne voyaient plus d’obstacle. Désireux de meubler leurs maisons nouveau système, ils réclamèrent pour clients non seulement les hommes de talent, mais encore les hommes de génie, les artistes de préférence, quiconque s’était distingué par la plume ou par le pinceau. La moindre velléité d’art devint suspecte. Cette causerie sur l’/magination n’eût laissé sur notre compte aucun doute. Et les aliénistes, de leur côté, faisaient concurrence aux psychophysiologistes, car eux aussi s’occupaient sérieusement de peser, localiser, analyser les facultés humaines, et rien n’était joli comme les petites cases rouges, bleues, vertes, qu’ils leur attribuaient dans le cerveau.

Brusquement les choses ont changé. Une nouvelle génération de métaphysiciens, ardente et vigoureuse, est sortie de terre au moment où l’on croyait la métaphysique enterrée. Ça été dans le camp des Diafoirus et des Purgons philosophes une véritable déroute. On perça à jour leur sottise. On se méfia des aliénistes. Des ouvrages sérieux parurent où, tant de prétendues découvertes étant réduites à leurs justes proportions, les choses en revinrent à l’état antérieur. On s’aperçut que plusieurs des localisations étaient fausses, que quelques-unes même étaient absurdes.

Aujourd’hui les traités de psychophysiologie moisissent dans

une ombre tutélaire. Les aliénistes, avec regret, ont dû renoncer à leurs prétentions sur l’art et les artistes. Nous les renvoyâmes à leurs douches et à leurs cabanons, même avec une certaine brusquerie. Enfin, comble de douleur, une méta-

physique de la liberté est instaurée à nouveau par des esprits aigus et perspicaces, bien au courant des idées modernes.

Et, comme tout se tient dans le monde moral, il est à remarquer que les théories déterministes, comme tout ce qui s’abandonne à la fatalité, fleurissent aux époques de dépression, dans la défaite et dans la détresse, au lieu que les théories libertaires sont l’apanage des générations vigoureuses et bien constituées. Là encore, il en est du fatalisme comme de l’opium, qui enlève totalement l’énergie. N’est-il pas curieux que l’AIlemagne moderne soit sortie de l’hégélianisme, des doctrines de Fichte et de Schelling? L'homme qui se croît maître de ses actes est mille fois plus fort que celui qui croit ses actes commandés. À quoi bon même essayer de se mouvoir, si le mouvement a des causes préétablies, si la volonté n’est plus rien P

Mox PÈRE. — Ce point de vue moral est important et il est certain que les idées ont en elles une vertu active, même si elles paraissent abstraites et détachées de toute conséquence humaine. Le monde moral, qui est, à l’intérieur du monde social, comme l’eau dans un aquarium, en perpétuelle mobilité, ce monde est impressionnable à tout ce qui vient du dehors. Une doctrine le bouleverse que nous croyions sans danger. Une mauvaise loi agit de même. Les hommes sont tellement solidaires que tout se tient dans ce qui sort d’eux.

Je n’ai, pour ma part, jamais été partisan d’un étroit fatalisme ; du moment que ma conscience me semblait libre, j'ai admis qu’elle était libre, et quant aux incursions de la science dans le domaine de l’art et de la philosophie, je les trouve aussi déplacées que ridicules.

Je suis même étonné de voir à quel point la science me laisse froid. Je l’admire dans ses manifestations vitales, quand elle soulage ou qu’elle guérit, maïs toute sa partie théorique me semble caduque, changeante et d’autant plus prétentieuse qu’elle est sujette à erreur.

Quant aux sentiments et à leurs variations, je crois avoir apporté à cette étude une bonne foi et un zèle absolus. Après quarante années d’observation constante, et je dirais presque maladive, tellement mon prochain m’a toujours tourmenté, j'en suis arrivé à cette constatation que je sais bien peu de choses, que je tiens un fort petit nombre de notions claires.

Ceux qui prétendent explorer ce délicat domaine avec des instruments de mesure, des schémas ou des théories, sont de malheureux égarés. Ils méritent plus que toute autre personne le reproche d’aliénation. Il faut être fou pour supposer qu’on puisse faire tenir dans un petit livre le dernier mot sur n’importe quelle question touchant à l'intelligence ou au vouloir.

Pour ce qui est des savants, ils m’ont, d’après ma marotte, plus ou moins intéressé selon que leur science était plus ou moins humaine, tournée vers nos grandeurs et nos faiblesses.

J’ai connu des médecins admirables qui n’étaient pas des théoriciens de génie et qui, cependant, étaient des guérisseurs. Ils allaient droit au mal et le combattaient. N'est-ce pas dansle diagnostic que la faculté des images doit avoir une part prépondérante? Un bon clinicien doit se représenter la carte complète du corps humain, avec ses & terræ incognitæ », ses lions et ses tigres, indiquant notre ignorance, semblables à ceux des anciennes cartes de géographie. Il doit aussi se représenter la maladie, ses causes, sa marche etses progrès, et, par l’hérédité, cette hérédité dont on a fait un abus si déplorable, son imagination se prolonge, au-delà de l’individu, jusqu’à l’espèce et à la race.

Mor. — Quant à la découverte et à son mécanisme, c’est Claude Bernard qui a montré, je crois, qu’elle procède surtout par l’analogie.

Les phénomènes de l’univers forment une vaste tapisserie où tout se tient et s’enchaîne maille à maille. Les regards ordinaires se contentent des figures tracées et ne recherchent pas leurs relations entre elles. |

Les observaleurs s’inquiètent déjà du contour de ces figures, de leurs ressemblances et de leurs différences. Il leur apparaît clairement que la tapisserie a un sens et qu’en dehors de sa signification immédiate elle en possède une autre plus lointaine. Ils remarquent aussi les entre-croisements, les défauts, les arrêts du fil, ses superpositions, les pauses et les reprises du travail.

Mais ceux qui imaginent s'intéressent aux relations, aux

analogies entre des parties très éloignées de la tapisserie.

Analogies de forme, de couleur, de direction, qui leur paraissent correspondre à des dépendances mystérieuses et profondes. Le

groupe de plusieurs de ces dépendances constitue la découverte.

Celle-ci nous semble donc, en somme, un rapport entre des phénomènes distants. Elle relie des régions écartées, et parmi les figures primordiales en surgissent d’autres fournies par Punion des points correspondants.

Il résulte de ceci que l’imagination des savants n’invente rien. Mais elle associe et elle clarifie. Cela est surtout visible dans les sciences mathématiques dont les adeptes tirent une telle vanité et une telle satisfaction qu’ils méprisent tout le reste des connaissances humaines. En effet, leur esprit, se mouvant dans une série de combinaisons qu’il a créées luimême, a la joie perpétuelle que les parties de son raisonnement s’adaptent exactement aux conséquences de ce raisonnement. Leur imagination, qui ne fait que se constater, leur donne l’illusion de s’élargir, et ils n’ont pas ces écarts, ces discordances, ces approximations de la réalité dont la science a prisson parti aux époques récentes.

Mox PÈRE. — Il faut accorder leur grandeur aux imaginations scientifiques. Des hommes tels que Darwin et Claude Bernard remplissent d’admiration un ignorant comme moi, parce que je sens dans leur œuvre une fièvre de vérité qui m’enchante, un scrupule merveilleux. Ils n’ont pas de honte à avouer leur erreur. Ils n'hésitent pas à bouleverser leur syslème, si ce système ne correspond pas aux faits.

La vie du grand Darwin, notamment, est un exemple perpétuel de sincérité et de bonhomie, etje connais peu d’ouvrages aussi précieux, à notre point de vue, que le récit de la traversée du Peagle, du voyage qu’il fit jeune, alors que se formaient dans son puissant cerveau la plupart de ses idées.

Nous assistons à leur genèse. Son imagination est éveillée pas une observation continue, assidue et méticuleuse. Il »’a pas sur les yeux les taies de la routine ni de la convention. Il s’est dépouillé de ce brouillard au milieu duquel l’habitude nous fait voir les objets. Il a gardé intacte la faculié de l’éionnement, don merveilleux de l’enfance, qui nous éduque en peu de temps et nous fait plus acquérir en quelques années que dans tout le reste de notre existence.

En outre, sa bonne foi est absolue. Il s’est débarrassé de la

tendance commune, qui est de persister dans une erreur lorsque cette erreur nous est commode et habituelle : «On ne refait pas ses idées à soixante ans. » Triste phrase que j’ai entendu répéter bien souvent et qui chaque fois m’a rempli d’indignation! On refait ses idées à tout âge. N’est-on pas trop heureux de se débarrasser d’une erreur ? Et, eût-on porté cette erreur pendant de longues années, qu’on ne devrait que la haïr davantage.

Il se méfie des généralisations hasardeuses et il n’avance qu’à petits pas. Nul pourtant plus que lui ne fut capable de théories vastes, de ces immenses filets où l’on ramasse les faits par brassées et qui émerveillent les ignorants. Il aurait sans doute bien souffert s’il avait assisté aux étranges déformations de sa doctrine, à leurs applications saugrenues au monde social, moral et politique.

L’erreur guette tellement nos esprits! Lorsqu'elle n’a pu corrompre l’auteur, elle s’attache à ses imitateurs et à ses disciples. Elle est le champignon parasite de tout bel acte d’imagination. Plus une idée est souple, ductile et forte, plus on en tire de conséquences absurdes ou prématurées, de sorte que parfois une vérité succombe sous le poids des sottises qu’elle traîne à sa suite et dont elle n’est point responsable.

Nous avons vu les doctrines de Darwin servir de drapeau politique. L’anticléricalisme a usé d’elles. C'était fatal. On a

fait dire au pauvre grand homme bien des choses auxquelles il

n'aurait point songé, lui, le scrupuleux à outrance, lui qui, à deux heures du matin, après une longue causerie sur le seniiment du sublime, réveïllait ses amis pour les prévenir qu’il s'était trompé dans une anecdote.

Moï. — La science, avant tout, a soif de preuves. Une longue patience lui est nécessaire. Elle met aux imaginations les plus vives une bride qui souvent doit être douloureuse.

Puis le savant, lorsqu'il découvre, a la tristesse de se dire qu’il ne fait que constater. L'artiste a l’illusion qu’il crée. En

réalité, cette création est, elle aussi, pour la plus grande partie, un mirage, puisque l’art est un heureux choix, un assemblage

de beautés déjà existantes. Le littérateur n’invente pas un sentiment nouveau, un caractère inédit, pas plus que le dramaturge, Le rythme même, la cadence qu’il donne à son récit,

son style, vient de quelqu'un et, si personnel qu’il soit, admet une origine, une naissance. Le peintre ni le sculpteur ne représentent rien qui ne préexiste dans le monde. Il en va un peu différemment pour la musique. Mais, à voir les choses de près, elle est la haute manifestation d’une harmonie dont les modèles sont dans la nature. Et cependant l’écrivain, le peintre, le sculpteur, le musicien, lorsque leur œuvre entraîne, croient de bonne foi ajouter à l’univers quelque chose qui n’y était pas avant eux.

Illusion sublime et qui rend invincible! Il est douloureux de se dire que l’on est dans une prison dont l’on ne peut que compter les barreaux. Il est douloureux de songer que lesprit humain a des lois et des limites, que la fantaisie ne peut dépasser un certain point, que l’on ne s’arrachera point à la gravitation cosmique, sociale et morale.

Si l’on se place sous cet angle, ne croirait-on pas que l’imagination estune perpétuelle conseillère de liberté? La doctrine des finalités a fait son temps. Nous n’admettons pas qu’une faculté ait été donnée à l’homme dans un but défini et restreint. Mais il est certain que l’univers moral, tout comme l’univers matériel, a une tendance à préserver, à maintenir son équilibre et son harmonie. Pour la conservation de celle-ci, il fait parfois d’étranges sacrifices.

Que nous deviendrait l’univers si nous ne pouvions le prolonger, le modifier par les images? Par elles, encore plus que par l’association d’idées, notre puissance sensible est perpétuellement en éveil et en acte.

Ne connaissons-nous pas une classe d’esprits chez lesquels l'imagination n’est que l’introductrice du divin? Après une période de ténèbres, voici qu’à nouveau l’on s’intéresse aux écrivains mystiques. Le souffle grandiose qui les anime reprend un sens à notre époque, et les tâtonnements autour des symboles témoignent d’une inquiétude de la pensée qui veut s’affranchir de ses liens. |

Lorsque la conscience est captive, c’est par l’imagination qu’elle s’évade. Que fait le prisonnier? Il songe au temps qu’il était libre, aux champs, au ciel, aux fleurs, à tout ce qui bouge et palpite en dehors des murs de sa prison. L’homme est un

prisonnier perpétuel. La loi de son désir est telle qu’il se lasse

de ce qu’il obtient, et que les plus satisfaits sont aussi les plus misérables, s’ils ne peuvent s’échapper par le rêve. Lorsque tu célèbres la réalité, tu parles d’une certaine réalité qui n’est ni plate, ni basse, ni vulgaire, parce que ton imagination l’agrandit. Et le monde qui nous environne, si nous cherchonsses formes, ses figures et les signes qui les représentent, s’élargit en effet subitement. Que nos tendances soient abstraites, portées à se satisfaire de formules, qu’elles soient concrètes et amoureuses d'exemples, l’effort de respiration est le même et lon marche toujours vers les hauteurs.

Mox PÈRE. — Je croisavoir connu la souffrance, je n’ai jamais connu l’ennui. C’est à l’imagination que j’en suis redevable et je plains sincèrement tous ceux qui sont privés d’elle; je vais plus loin : quiconque n’imagine pas est incapable d’observer. Car l’observation dépasse toujours le réel, lui donne les sons et les couleurs des sens de celui qui observe.

Je revenais de voyage avec un ami. Nous racontions nos impressions. Lorsque ce fut mon tour, il ne m’interrompit pas, mais je vis à son étonnement qu’il m’accusait tout bas d’imposture. Nous étions de bonne foi tous les deux. Seulement, il v’avait rien remarqué des choses qui m’avaient le plus frappé, et il croyait que j’inventais.

Une semblable erreur est commune. Nous sommes portés à croire qu’il ment, celui qui en a vu plus que nous. Pour beaucoup d’hommes, les poètes, les visionnaires sont des enfants ou des demi-fous. Le nombre est incommensurable des yeux qui ne voient pas, des oreilles qui n’entendent point, des doigts qui n’ont jamais touché.

Depuis que nous nous occupons de l’imagination, nous n’avons point parlé de sesfrontières morbides, de ses déviations, de ses hontes. Est-ce un tort? Je crois que les monstres instruisent peu. Ils sont des épouvantails bien plus que des sujets d'étude. Le dégoût de Gœthe à leur égard avait des raisons : profondes.

Un des privilèges de cette admirable faculté, c’est comme il lui faut peu d’excitants. Un reflet, un geste, un mot, suffit. Un homme d’imagination fait avec un regard ce que Cuvier faisait avec un os. Il reconstruit tout un individu.

Mor. — Il est même remarquable de voir combien trop de.

Le |

détails, une richesse d’aliments nuisent à la faculté des images.

Et n’est-ce pas une indication sur son mécanisme intérieur dont nous ne nous sommes pas encore occupés?

Comme la plupart des phénomènes du dedans et du dehors, imagination procède par fourbillons. Chez ceux qui possèdent cette faculté au paroxysme, le moindre mobile extérieur, tombant dans le cerveau par les sens, suscite aussitôt une mise en mouvement de toutes les impressions sensorielles qu'avait recueillies la mémoire. Une vitre prise par le froid où se forment les élégants dessins de l’hiver m’a toujours paru une réduction de ce qui se passe alors dans l'esprit. Agissent là, dans le mystère des cellules nerveuses, un quantité de lois inconnues, d’attractions, de répulsions et de combinaisons diverses, aussi compliquées sans doute que celles qui régissent le mouvement des astres. |

Mais il est aisé de distinguer une :maginaltion rapide et une imagination lente. La première est d'observation perpétuelle. La seconde est d’un mécanisme à part. Des pensées, des embryons de pensée, des sensations, des souvenirs, qui demeuraient engourdis dans les cryptes de notre substance, sont tout à coup suscités par des impressions nouvelles. Il se forme alors, dans l’esprit, de lentes et tenaces figures, si tenaces que que chez certains elles deviennent idées fixes. N'est-ce pas dans ces phénomènes d'imagination lente qu’il faudra chercher la clé de la folie, sur laquelle nous ne possédons encore que des indications bien vagues?

Mais, en dehors de la folie, la vie artistique et plus particulièrement la vie de l’écrivain nous donnent des exemples journaliers d'imagination rapide et d’imagination lente. Les deux s’associent dans le travail de la composition.

Mox PÈRE. — Quelle curieuse étude il y aurait à faire sur l’état de l’esprit pendant que l’imagination fonctionne!

Il m’est impossible de travailler dans le bruit. Mon cerveau est, à ce moment, dans un état de surexcitation telle que le moindre souffle, le moindre reflet, désordonne ma pensée, l’entraîne autre ‘part. Le mécanisme dont tu parles saisit tout ce qui tombe en lui par les'sens.

D’autres, au contraire, peuvent s’abstraire complètement au milieu du vacarme, des allées et venues, des enfants. [l semble

qu’une cloison étanche se soit abaissée entre leur imagination et la vie extérieure.

C’est une méticuleuse opération que le choix d’un mot, lorsque nous voulons serrer une sensation d’aussi près que possible. Nous nous faisons d’elle une image exacte, et cela déjà est une fatigue. Puis nous lui comparons les divers vocables, adjectifs et substantifs, que nous apporte la mémoire; nous les essayons à l’œil et à l’oreille, comme un joaillier essaye ses pierreries. Une adaptation étroite produit une joie particulière que connaissent tous les écrivains et que retrouvera le lecteur : ce labeur est le plus pénible.

Car l’imagination est une machine qui nécessite un soin spécial. Plus elle est vive et facilement excitable, plus il est dangereux de trop la tendre. Malheur à ceux qui veulent l’exaspérer par des poisons. La marche de ceux-ci est fatale : une fausse excitation qui nous fait croire sublime le moindre effort; ensuite une dépression qui nous rend incapables de réaliser cet effort. C’est une loi des images que la vie normale doit seule les apporter à l’esprit. Cela se fait à notre insu. Cela ne se réglemente point.

L’hygiène de l’imagination est simple. Elle réclame le repos d’elle-même lorsqu’elle vient d’être fatiguée, et son repos est la diversion. Les occupations normales de la vie la détendent et l’apaisent. Combien d’illustres écrivains ont payé de leur existence ou de leur raison un abus de cette faculté qui est notre outil, à laquelle il convient de n’en point trop demander!

J’ai parlé de la diversion. Elle est aussi le grand remède contre la persistance des images. Or, celle-ci nous enseigne que ce ne sont pas les tableaux les plus curieux de la nature, les épisodes les plus marquants de la vie, qui obsèdent davantage la mémoire. Souvent une parole, un geste, un acte insignifiant, demeure en notre esprit à l’état de torture. Ceci n’estil pas une preuve que notre sensibilité subit, à notre insu,

d’amples alternatives qui font un sort à nos images ? Ce qui

nous trouve en état de réceptivité pénètre, entre en nous profondément. Ce qui nous trouve en état de fermeture ou de demi-fermeture se grave peu et s’efface vite.

Apam (Mme Juliette), 19, 33, 35, 56, 65, 79, 380, 413, 414.

ADAM (Paul), 27.

AïcarD (Jean), 268.

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