CHAPITRE QUATRIÈME {saile
HISTOIRE DES LIBÉRALITÉS DE VOLTAIRE
Parlons maintenant de M"- Corneille, que Voltaire regardait comme sa fille adoptive, suivant sa lettre du 1" mars 1768. au duc de Richelieu, et qu'il appelait sa lille, dans une autre lettre, du 10 mai 1764. à CideviUe. '
Cette adoption a été, de toutes les actions de Voltaire, celle qui a eu le plus de retentissement. Les philosophes la vantèrent comme le nec plus ultra de la générosité de leur parti et maudirent quiconque ne partageait pas leur engouement. Aussi Dalembert disait-il e 12 février 1763, à Voltaire, que, dans l'épitaphe d^ 1 auteur de la Henriade, on devrait un jour lire ces mots : « Il maria la nièce du grand Corneille. » De son Côte, Grimm s'écriait dans sa Correspondance littéraire, de mai 1764 : « La postérité consacrera avec une
sorte d'admiration la mémoire des bienfaits de M. de Voltaire envers le seul rejeton de la race d'un grand homme. Si M. de Voltaire a compté obtenir de ses contemporains la justice que la postérité lui rendra, à cet égard, au centuple, il s'est bien trompé. Trop de cœurs sont infectés du poison de Tenvie, et nous ne serons jamais équitables qu'envers ceux que le temps, ou la distance des lieux, a assez éloignés de nous pour que nous ne soyons pas blessés de leur supériorité. Que je hais ces âmes de boue, remplies d'une basse jalousie, qui s'applaudissent, et croient avoir remporté un triomphe, lorsqu'elles pensent attribuer une action généreuse ou honnête à quelque sentiment bas, à quelque vil motif! Eh! la vanité elle-même ne cesse-t-elle pas d'être blâmable, ne s'anoblit-elle pas, lorsqu'elle se porte sur des objets louables, et qu'elle se borne à nous faire faire des actions grandes et honnêtes ? 3Iais rien ne peut désarmer l'envie, et il faut que son souflle impur flétrisse tout ce qu'il peut atteindre, jusqu'à ce que la mam du temps ait passé sur ce qu'il a terni, et rendu à la vertu et à la vérité son éclat naturel. Alors les yeux se dessillent, les esprits fascinés s^éclipsent; une nouvelle génération se porte à admirer avec enthousiasme celui qui a été l'objet de la calomnie. 0 Athéniens, vous n'êtes que des enfants ; mais vous êtes quelquefois de cruels et de sots enfants! »
Fréron écrivait, en 1760, dans son Année littéraire : « \ous ne sauriez croire le bruit que fëit dans le monde cette générosité de M. de Voltaire. On en a parlé dans les^gazettes, dans ks journaux, dans tous les papiers publics ; et je suiâ persuadé que ces annonces fastueuses
font beaucoup de peine à ce poète modeste, qui sait que le principal mérite des actions louables est d'être tenues secrètes. Il semble d'ailleurs par cet éclat que M. de Voltaire n'est point accoutumé à donner de pareilles preuves de son bon cœur, et que c'est la chose du monde la plus extraordinaire que de le voir jeter un regard de sensibilité sur une jeune infortunée. »
M. Bungener (1) apprécie ainsi cette action de Voltaire : « Est-ce à dire qu'aucun instinct généreux n'aura part à ce qu'il va faire pour l'héritière d'un tel nom? Il serait pénible de le penser, et rien heureusement ne nous y force. Voltaire était capable de sentiments élevés; mais il a fait tant de bruit autour de cette bonne œuvre, // y a si manifestement cherché et trouvé son profit, qu'on aurait de la peine à définir ce qu'il y resta de beau, »
La remarque de Fréron était trop juste et trop spirituelle pour être oubliée ; c'était l'épigramme la plus sanglante qui pût frapper de mort une action pbarisaïque. Voltaire n'y répondit que par des injures, suivant son habitude. Grimm n'y opposa que le mépris et la grossièreté, à défaut d'autre raison. Voyons si la correspondance de Voltaire nous autorisera à confirmer le jugement de M. Bungener.
C'était en 1760. a M. Titon du Tillet, ancien maître d'hôtel ordinaire de la reine, âgé de quatre-vingt-cinq ans, avait élevé M'^« Corneille chez lui, lit-on dans le Commentaire historique ; mais, voyant dépérir son bien, il ne pouvait plus rien faire pour elle. Il imagina que
(1) Voltaire et son temps. Paris, chez Cherbuliez. Id-18, 1. 1, p. 320.
ri
M. de Voltaire pourrait se charger d'une demoiselle d'un nom si respectable, qui, étant absolument sans fortune, était abandonnée de tout le monde. M. Dumolard, membre de plusieurs académies, connu par une dissertation savante et judicieuse sur les tragédies à'Électre ancienne et moderne, et M. Le Brun, secrétaire du prince de Conti, se joignirent à lui et écrivirent à M. de Voltaire. » Aussi, le 1*^ novembre, celui-ci mandait-il à d'Argental : « Voudriez-vous avoir la charité de vous informer s'il est vrai qu'il y ait une mademoiselle Corneille, petite-fille du grand Corneille, âgée de seize ans? Elle est, dit-on, depuis plusieurs mois à Tabbaye de Saint-Antoine. Cette abbaye est assez riche pour entretenir noblement la nièce de Chimène et d'Emilie ; cependant on dit qu'elle manque de tout, et qu'elle n'en dit mot. Comment pourriez-vous faire pour avoir des informations de ce fait, qui doit intéresser tous les imitateurs de son grand-père^ bons ou mauvais ? >
Dans ces passages, il n'était question que d'une jeune fille. Était-elle orpheline? Non. Ses parents étaient plongés dans la plus affreuse misère. Dès qu'ils le surent, raconte Collé (t. II, p. 329), les comédiens avaient donné, le 10 mars, une représentation de Rodogune à leur profit, leur avaient abandonné leur propre bénéfice, et même avaient obtenu pour eux la part réservée aux pauvres. Cette pièce avait produit une recette de 5,500 livres, chose inouïe, car jusque-là il n'y en avait pas eu de plus de 3,800. Acteurs et spectateurs avaient brûlé d'envie de secourir une famille malheureuse. Quant aux philosophes, ils ne s'occupèrent que de l'enfant.
C'était pour elle que Le Brun avait composé une Ode
de vingt-six strophes de chacune six vers, qu'il adressa à Voltaire. Il l'avait trop travaillée, et la croyait trop sublime, pour se résigner à ne pas la publier, dans le cas où elle n'aurait produit aucun effet. Sans cette sommation poétique, Voltaire aurait-il songé à adopter M"* Corneille? Il est permis d'en douter, car il n'y a pas d'apparence que, depuis le 10 mars, il ait ignoré l'état si malheureux dans lequel gémissaient les descendants de l'illustre tragique, et il n'avait rien fait pour elle. Mis en demeure de s'exécuter, il répondit, le 7 novembre, à Le Brun : « Il convient assez qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile à la petite-fille de son général. Quand on bâtit des châteaux (un) et des églises (une) et qu'on a des parents pauvres à soutenir (ils étaient tous riches, et très riches), il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que par les plus grands du royaume. Si la personne dont vous me parlez, et que vous connaissez sans doute, voulait accepter auprès de ma nièce l'éducation la plus honnête, elle en aurait soin comme de sa fille, je chercherais à lui servir de père. Si cela convient, je suis à ses ordres, et j'espère avoir à vous remercier, jusqu'au dernier jour de ma vie, de m'avoir procuré l'honneur de faire ce que devait faire M. de Fontenelle. » D'Argental avait sans doute répondu à la lettre de Voltaire. Ces informations- n'étaient pas satisfaisantes. € On me mande, écrit Voltaire, le 19 novembre, à Thieriot, que la Corneille en question descend de Thomas, et non de Pierre; en ce cas, elle aurait moins de droits aux empressements du public. J'avais imaginé de la donner pour compagne à M"'" Denis, nous
aurions joué eusenibk le CidetCinna, et nous aurioiib pourvu à son (Miucation comme à sa subsistance. Mandez-moi ce que vous aurez appris d'elle, et je verrai, comme je l'ai mandé à M. Le Brun, ce qu'un pauvre soldat peut faire pour la fille de son général. »
Voltaire ne pouvait pas retirer sa parole. Aussi leââ, annonçait-il à Le Brun qu*il était déterminé à faire tout ce qu'il pourrait pour M'"' Corneille; il le priait de la lui envoyer. Le même jour, il engageait la jeune fille à se rendre incessamment à Ferney.
Le Brun craignit de perdre le mérite de son exploit littéraire; il se hâta de publier son Ode et la Réponse de Voltaire à cette ode. Et Voltaire de lui écrire, le 9 décembre : « Il est triste que votre libraire ait mis le titre de Genève à votre Ode, à votre lettre et h ma réponse. Je vous supplie très instamment de faire ùter ce titre de Genève. Votre ode doit être imprimée hautement à Paris; c'est dans l'endroit oh vous avez vaincu que vous devez chanter le Te Deum. » Le Brun dut tressaillir d'allégresse à cette dernière phrase; mais le même jour, et peut-être à la même heure, Voltaire avait envoyé cette lettre à d'Argental. « J'attends Rodogune (M"' Corneille). Je n'avais imploré les bontés de M'"'' d'Argental dans cette affaire que pour lui témoigner mon respect, et pour mettre Rodofjune sous une protection plus honnête que celle de Le Brun, quoique M. Le Brun soit fort honnête. Je remercie tendrement M. comme M"''' d'Argental de toutes leurs bontés pour Rodogune. » Le âO novembre, il avait écrit à M'""" d'Argental : « Par- Ions Corneille. Je suis bien fâché que cette demoiselle ne descende pas en droite ligne du père de Cinna ; mais
son nom suffit, et la chose paraît décente. Vous avez vu cette demoiselle, c'est à vous qu'on s'adresse quand Voltaire est sur le lapis. Connaissez-vous un Le Brun, un secrétaire de M. le prince de Conti? C'est lui qui m'a encorneillé; il m'a adressé une Ode au nom de Pierre. C'est à lui que j'ai dit : envoyez-la moi. Mais il vaudrait mieux que ce fut M'"" d'Argental qui daignât arranger les choses; cela serait plus honorable pour Pierre, pour 3/"° Corneille et pour moi ; mais je n'ai pas le front d'abuser à ce point des bontés rlont on m'honore. Cependant, je le répète, il convient que M'"*' d'Argental soit la protectrice. Tout ce qu'elle fera sera bien fait. Nous lui donnerons des maîtres, et dans six mois elle jouera Chimène. » Ainsi, du 26 novembre au 9 décembre, Voltaire n'avait pas changé d'opinion. Tout le monde savait qu'il n'avait agi qu'à l'instigation de Le Brun ; il en convenait : il le lui rappela encore le 6 avril 17G1, mais il rougit d'être en relations avec un poète, avec un soldat du même régiment que lui. N'était-ce pas avouer qu'il se serait bien passé de son ode? M""^ Corneille était attendue à Ferney. On l'arracha à Vhorreur d'un couvent (1). Pour la dédommager, on lui chercha un précepteur au meilleur marché possible^ comme nous l'avons vu. Il était temps de s'occuper de son éducation. Elle était née le 22 avril 1142. Son père, malheureusement réduit à l'indigence, n'avait pas eu de quoi lui donner les commencements de la plus simple éducation. Elle avait appris un peu à lire et à écrire d'elle-même, dans ses moments de loisir (2);
(1) LetUc à Dalembcrt, du 25 février 1762. (2} Lelire à. do Brenles, du 16 décembre 1"60.
mais elle était accoutumée au travail, car elle avait nourri longtemps son père et sa mère du travail de ses petites mains (1). Le jour de Noël, Voltaire la mena à la messe de minuit (2). Dans la journée, il écrivit à son père : « Mademoiselle votre fille me paraît digne de son nom par ses sentiments. Nous lui trouvons de très bonnes qualités et point de défauts. Elle témoigne la plus grande envie d'apprendre tout ce qui convient au nom qu'elle porte. On ne peut être mieux née. Je vous félicite de l'avoir pour fille, et vous remercie de me l'avoir donnée. » Voltaire se fît précepteur. Dans une lettre, du 15 janvier 1761, à M. Dumolard, il racontait ainsi la vie de sa jeune pupille : « Le cœur paraît excellent, et nous avons tout sujet d'espérer que, si nous n'en faisons pas une savante, elle deviendra une personne très aimable, qui aura toutes les vertus, les grâces et le naturel qui font le charme de la société. Le prenaier soin doit être de lui faire parler sa langue avec simplicité et avec noblesse. Nous la faisons écrire tous les jours : elle m'envoie un petit billet, et je le corrige. Elles me rend compte de ses lectures. Il n'est pas encore temps de lui donner des maîtres; elle n'en a point d'autres que ma nièce et moi. Nous ne lui laissons passer ni mauvais termes ni prononciations vicieuses; l'usage amène tout. Nous n'oublions pas les petits ouvrages de la main. Il y a des heures pour la lecture, des heures pour les tapisseries de petit point. Je ne dois point omettre que je la conduis moi-même à la messe de pa-
(1) Lettre à Damilaville, du 24 janvier 1-63.
(2) Lettre à Albcrgati Capacelli, du 23 décembre 1760.
roisse. Nous devons l'exemple', et nous le donnons. » La demoiselle profita de toutes ces leçons ; elle dut faire de rapides progrès, car on la donna pour une personne bien élevée (1). Il était temps de l'exploiter, et de tirer d'elle tout le parti qu'on devait espérer. On la vanta comme une actrice (2) et même une bonne actrice (3), jouant la comédie très joliment (4), surtout les soubrettes (5), se surpassant dans Colette (6) ; en un mot, s'acquittant des rôles de son âge avec une voix flexible, harmonieuse et tendre, excitant l'hilarité de tout le parterre, et promettant une Dangeville (7). Chaque fois qu'il parlait d'elle. Voltaire la citait comme une merveille, digne de tout ce qui était à lui ou chez lui, comme nous savons. Il est vrai que maintes fois il se souvenait qu'elle n'était rien à Pierre Corneille, ni rien moins que la petite-fille du grand Corneille (8); il se repentait peut-être d'avoir été la dupe d'une ode, et d'avoir laissé surprendre sa religion sur la généalogie de la petite. C'est alors qu'oubliant le respect dû à l'infortune et au sexe, il traitait M"^ Corneille de chiffon d'enfant (9) ; il l'appelait habituellement Cornélie-Chiffon (10). En avril 1768, Grimm lui-même ne vit en elle qu'une maussade personne.
(1) Lettre à Dalembert, du 25 février 1762.
(2) Lettre à Cideviile, du 24 mai 1762.
(3) Lettre à Duclos, du 23 avril 1762.
(4) Lettre à Dalembert, du !<"• novembre 1762.
(5) Lettre à M™» du Deffand, du 14 février 1762.
(6) Lettre à d'Argental, du 10 novembre 1762.
(7) Lettre à Cideviile, du 20 décembre 1761.
(8) Lettre à d'Argental, du 9 mars 1763.
(9) Leltre à Cideviile, du 26 janvier 1763.
(10) Leltre à d'Argeulal, du 17 décembre 1761.
Bientôt un jeune homme, du nom de Dupuits,recher, cha la mam de W- Corneille. II possédait 8,000 livres de rente environ (I). Voltaire le savait, mais comme pour lui tout nombre qui ne finissait pas par un 5 ou un 0 était une expression malsonnante, de ces 8 000 li-
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de 10,000 livres de rente (2). Il agréa le prétendant et Z^T "".f '^"^^^'"^"^ à ses amis : « Nous marions M Corneille à M. Dupuits, jeune homme plein de mérite, cornette de dragons dans le régiment de M. le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris (3). Cornette de dragons d'environ vingt-trois ans et demi, d'une fiç^ure très agréable, de mœurs charmantes qui n'ont rien du dragon (4). Amoureux, aimé, assez riche (5). Il possède un fonds de terre à la porte de notre château (6). Il est mon plus pioche voisin (7). Ses terres touchent aux miennes (8). C'est un de nos adeptes, car il a du bon sens (9). Nous sommes d'accord, et en un mot, et sans discussion, comme on arrange une partie de souper. Je garderai chez moi futur et future (10) Ce Dupuits est un orphelin. Nous logeons chez nous l'orphelin et l'orpheline (11). Nous jouerons tous la
(1) Lettre à Cidcville, du 26 janvier 1763
(2) Lettres à Damilaville, du 24, et à Le Brun, du 26 janvier 1763. [é) Lctlie a Duclos, du 12 février 1763.
(4) Lettre à Cidevillo, du 2G janvier 1763.
(5) Lettre à d'Argental, du 23 janvier 1763.
(6) Lettre à Cideville, du 26 janvier 1763.
(7) Lettre au marquis de Chauvelin, du 13 février J763,
(8) Lettre à Duclos, du 12 février 1763.
(9) Lettre à d'Argence do Dirac, du 2 mars 1763.
(10) Lettre à d'Argental, du 23 janvier 1763.
(11) Lettre à Cideville, du 26 janvier 1763.
comédie (1). C'est un établissement avantageux (2).
Qu'allait apporter la jeune fille? « Je ne peux laisser à M""" Corneille qu'un bien assez médiocre, avait dit Voltaire à Duclos, le l^" mai 1761 ; ce que je dois à ma famille ne me permet pas d'autres arrangements. » Il se décida à favoriser sa pupille, afin de la marier plus convenablement. Il lui avait déjà assuré quatorze cents livres de rente, mais de rente viagère (3), laquelle ne commencerait, j'imagine, à être payée que quand il serait mort, suivant sa façon de tourner les clauses de ses constitutions. Grâce à son affection pour les nombres décimaux, il convertit ces quatorze centà livres en quinze cents livres environ (4). A cela il joignit une dot honnête (5).
En quoi consistait cette dot honnête, c'est ce qu'il mande, le IG décembre 1762, dans cette lettre à d'Argental : « Je n'ai presque à donner à M'"' Corneille que les vingt mille francs que j'ai prêtés à M. de La Marche, qui devraient être hypothéqués sur la terre de La Marche, et sur lesquels M. de La Marche devrait s'être mis en règle depuis un an ; au lieu que je n'ai pas même de lui un billet qui soit valable. » Il profita de cette occasion pour rappeler son débiteur à l'ordre. Le 18 décembre 1762, il lui écrivait : « Je suis sur le point de marier la nièce de Corneille, et je ne la marie
(1) Lettre à Lekain, du 27 janvier 1763.
(2) Lettre à Duclos, du 12 février 1763. ^
(3) Lettre à d'Argental, du 16 décembre 1762.
(4) Lettres cà Le Brun, de mai 1761, et à d'Argental, du 14 septembre 1702.
. (5) Lettres à M. de Ruffey, du 14, et à Le Bran, du 23 janvier 1763%
pas avec la raison sans dot : outre ce que je lui ai déjà assuré, il faut lui donner vingt mille francs, et je n'ai presque point de bien libre. J'ai compté que ces vingt mille francs seraient hypothéqués sur la terre de La Marche. Vous deviendriez avec moi le bienfaiteur de M''« Corneille ; vous me ferez donc un plaisir extrême de m'envoyer une procuration en blanc, par laquelle vous donnerez commission et pouvoir de stipuler en voire nom la reconnaissance d'une somme de vingt mille livres à vous prêtée par moi au pays de Gex, le 13 septembre 1761, portant intérêt de mille livres, et hypothéquée sur la terre libre de la Marche. » Le 12 février 1763, il lui disait encore ; « Nous avons signé le contrat de mariage ; j'ai usé de la permission que vous m'avez donnée d'assigner à M"« Corneille, désormais M"'«Dupuits, vingt mille livres sur la plus belle terre de Bourgogne. Comme il faut que je fasse apparoir et que j'annexe au contrat que ces vingt mille livres m'appartiennent, j'ai recours à vos bontés. » Ainsi pour M"« Corneille, comme pour ses nièces et ses neveux, Voltaire a toujours soin de faire intervenir un tiers dans ses contrats, afin que personne n'en ignore. Il ne se dessaisit pas de capitaux, comme il le pourrait, mais il se contente de subroger ses obligés en son lieu et place.
Néanmoins Condorcet a dit : « Voltaire porta même la délicatesse jusqu'à ne pas souffrir que l'établissement de M"« Corneille parût un de ses bienfaits • il voulut qu'elle le dût aux ouvrages de son oncle. lUn entreprit une édition avec des notes. » Rien de plus ingénieu que cette phrase ; c'est dommage qu'il y
manque une chose essentielle, la vérité. Comment en effet attribuer à un pur sentiment de délicatesse une action qui désintéressait si complètement Voltaire et lui procurait une gloire extraordinaire? Tout le monde savait qu'il avait accueilli une pauvre enfant; il ne pouvait la marier sans que la curiosité publique tâchât de découvrir ce qu'il allait lui donner pour dot.
Depuis longtemps Voltaire désirait commenter Corneille ; ses travaux n'auraient peut-être été couronnés d'aucun succès. Mais convertir cette entreprise en acte de bienfaisance devenait une spéculation des plus heureuses. II rêva donc une souscription ; il annonça que le profit servirait à doter la nièce de Corneille. Un tel prospectus devait séduire tout le monde. Voltaire ne déguisa pas les véritables motifs de sa conduite. « Quand j'entrepris le Commentaire sur Corneille, écrivait-il, le 22 janvier 1773, à La Harpe, ce ne fut que pour augmenter la dot que je donnais à sa petitenièce. 1 Le V' juillet 1764, il avait déjà mandé à M'"« du Deffand : « Je n'ai commencé ce fatras que pour marier M"« Corneille ; c'est peut-être la seule occasion où les préjugés aient été bons à quelque chose. » Afin qu'on ne l'accusât pas de n'avoir eu d'autre intention que celle d'exciter les lecteurs à enrichir celle qu'il paraissait avoir adoptée, il apprit que le produit de son ouvrage était destiné à soulager toute la famille Corneille, à laquelle il avait peu songé. Voilà la question d'humanité à exploiter. Vite, Voltaire dit, le 1- mai 1761, à Duclos, secrétaire perpétuel de TAcadémie française : « J'ose croire que l'Académie ne me désavouera pas, si je propose de faire cette
i* VOLTAIRE
édition pour l'avantage du seul homme qui porte aujourd'hui le nom de Corneille, et pour celui de sa fille. Mon idée est que l'on ouvre une simple souscription, sans rien payer d'avance. Je ne doute pas que les plus grands seigneurs du royaume ne s'empressent de souscrire pour quelques exemplaires. Je supplie l'Académie de daigner en accepter la dédicace. II me paraît que cette entreprise fera quelque honneur à notre siècle et à notre patrie ; on verra que nos gens de lettres ne méritaient pas l'outrage qu'on leur a fait, quand on a osé leur imputer des sentiments peu patriotiques, une philosophie dangereuse, et même de l'indifférence pour l'honneur des arts qu'ils cultivent. * Le 31 mai 1761, il répète à W de Fontaine qu'il s'agit d'accourir au secours des parents comme à celui de leur enfant. Le 2 janvier 1763, même avis à M'"^ d'Argenfal : « J'ai toujours bien entendu qu'on ferait, sur le produit, une pension au père et à la mère, et cette pension sera plus ou moins forte, selon la recelte. > Déjà Voltaire était à l'œuvre. Le 23 juin 1761, il écrivait au président Hénault : « Nous travaillons pour le nom de Corneille, pour l'Académie, pour la France, On sera probablement empressé à voir son nom dans la liste des protecteurs de Cinna et du grand Corneille. Je me flatte que le roi, protecteur de l'Académie, permettra que son nom soit à la tète des souscripteurs. Je charge votre caractère aussi bienveillant qu'aimable de nous donner la reine. Ce hvre restera un monument de la générosité des souscripteurs. » Il tâche d'avoir la souscription du duc d'Orléans par de Fonceraagne, et celle des Mole, des Choiseul, des Courteilles, des
Malesherbes, des Meynières (1). A Le Brun il demande celle des Conti et des La Marche (2) ; comme il est bon d'avoir quelques tètes couronnées dans sa manche (3), il s'adresse au comte de Schowalow pour attirer la bienveillance de l'impératrice de Russie sur la pauvreté des Corneille (4). Il n'oublie pas l'électeur palatin (5). 11 taxe le duc de Bouillon à six exemplaires (6). Il supplie l'Académie de prendre bien à cœur Pierre Corneille et Marie Corneille (7). Le roi a promis d'acheter deux cents exemplaires ; il faut encore des personnages puissants pour imprimer le programme (8). Voltaire juge à propos de publier la liste de tous les souscripteurs, afin d'exciter l'émulation de tous les hommes opulents et vaniteux. Lui-même y figure pour cent exemplaires, quoique, d'après sa lettre, du 26 juin 1761, à M. de La Marche, il ne se fût engagé que pour six. Il amena tous ses correspondants à en accepter plusieurs, selon leur fortune. Jamais éditeur n'avait fait plus de démarches pour le succès d'un ouvrage. Voltaire fut si bien secondé par tous ses amis, qu'il fut obligé d'empêcher un libraire de présenter des billets de souscription à la porte des théâtres et des promenades (9). Comme on ne payait rien d'avance, et que l'édition
(1) Lettre à d'Argental, du 26 juin 1761.
(2) Lettre II Le Brun, du 28 juin 1761.
(3) Lettre à M'"« du Deffand, du 14 février 1762.
(4) Lettre eau comte de Schowalow, du 30 juin 1761. (o) Lettre à Collini, du 7 juillet 1761.
(6) Lettre au duc de lîouillon, du 31 juillctl761.
(7) Lettre à Duclos, du 13 auguste 1761.
(8) Lettre au même, du 12 juillet 1761.
(9) Lettre cà d'Argcnlal, du 15 février 1763.
n'était pas terminée au moment où M. Dupuits recherchait la main de M"'' Corneille, on ne pouvait prévoir à quelle somme s'élèverait le produit des souscriptions (1). Le mariage était avantageux, Voltaire se hâta de le conclure, et de lui donner le plus d'éclat possible. Le 23 janvier 1163, il écrivait à d'Argental : t Je pense qu'il conviendrait que Sa Majesté permît qu'on mît dans le contrat qu'elle donne huit mille livres à Marie, en forme de dot, et pour payement de ses souscriptions. Je tournerais cette clause; elle me paraît agréable; cela fait un terrible effet en province : le nom du roi dans un contrat de mariage au mont Jura ! Figurez-vous ! » Trois jours après, il dit à Le Brun : € Il faut que votre nom soit au bas du contrat. Envoyez-moi un ordre par lequel vous me commettrez pour signer en votre nom. » Le 9 février, il mande à M"™*» d'Argental : t Je vous avertis que le contrat de Marie sera honoré de votre nom ; vous me désavouerez après, si vous voulez. » Le 12 suivant, il envoie cette missive à Duclos : « Je crois qu'il serait honorable pour la littérature que l'Académie daignât m'autoriser à signer pour elle au contrat de mariage. Le nom de Corneille peut mériter cette distinction. Vous me donneriez permission de mettre le nom du secrétaire perpétuel, de la part de l'Académie ; ou bien vous auriez la bonté de m'envoyer les noms de messieurs les Académiciens présents, en m'autorisant à honorer le contrat de leurs signatures. J'attends les ordres de l'Académie, en laissant pour leur exécution une place dans le con-
(1) Lettre à d'Argental, du 15 février 1763.
trat. • Le 2o février, même avis au cardinal de Bernis : « Nous n'avons point clos le contrat, et nous vous laissons, comme de raison, la première place parmi les signatures, si vous daignez l'accepter. » Enfin, le Cornmentaire historique fournit ce document : « M. le duc de Choiseul, M'"'' la duchesse de Grammont (sœur et maîtresse de ce dernier). M""® de Pompadour et plusieurs seigneurs donnèrent pouvoir à M. de Voltaire de signer pour eux au contrat de mariage. C'est une des plus belles époques de la littérature. » Prouvons le contraire, en montrant le revers de la médaille.
Le 23 janvier 1163, Voltaire mandait à d'Argental : « Vous savez qu'il faut, je ne sais comment, le consentement des père et mère Corneille. Seriez-vous assez adorable pour les envoyer chercher et leur faire signer : Nous consentons au mariage de Marie avec M. Dupuits, cornette de la Colonelle-Générale; et TOUT EST DIT. » Pourquoi si peu d'égards pour le père qui pouvait empêcher un mariage auquel on intéressait le roi, la cour, l'Académie et les grands? Parce que cet homme n'était que M. Corneille dans les rues (1), dont la fille ne connaissait pas même la demeure (2). Pendant cinq ans, il n'avait eu d'autre ressource pour lui, sa femme et sa fille, qu'une place de mouleur de bois à 24 francs par mois. Le produit de Rodogune, que lui avaient si noblement abandonné les comédiens, n'avait servi qu'à payer des dettes criardes. En 1160, il était employé dans les hôpitaux de l'armée ; en 1761, il était facteur de la petite poste de Paris, à 50 livres par mois.
(1) Lettres à d'Argental, des 23 janvier et 6 février 17G3. — (2)/rfei».
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Voltaire le savait, comme le prouve sa lettre, du 2() mars ilOl, à Le Brun; mais il ne fit rien pour lui procurer une position plus honorable et plus lucrative. Le M mars 170i>, il parlait ainsi de lui à Gideville : t II est déjà venu chez nous, il y revient encore. Noos lui avons donné quelques petites avances sur Fédition. Il va à Paris; qu'y deviendra-t-il quand il n'aura que son nom? . Le ^ janvier 1763, il disait à M'- d'Argental qu'il avait déjà donné soixante louis aux époux, probablement sur l'édition tant prônée, ce qui ne le ruinait pas. Mais le consentement du père et de la mère étant nécessaire pour marier Marie, Voltaire crut capter leur bienveillance et les amener à faire toutes ses volontés, au moyen d'un présent. Le 26 janvier, il écrit à d'Argental : « Nous marions donc M'"' Corneille î Il est très juste de faire un petit présent au père et à la mère ; mais, dès que ce père a un louis, il ne l'a plus ; il jette l'argent comme Pierre faisait des vers, très à la hâte. Vous protégez cette famille; pourriez-vous charger quelqu'un de vos gens de donner à Pierre le trotteur vingt-cinq louis à plusieurs fois, afin qu'il ne jetât pas tout en un jour? Je vous demande bien pardon ; je sais à quel point j'abuse de votre bonté. Il y a [)lus : vous sentez combien il doit être désagréable à un gentilhomme, à un officier, d'avoir un beau-père facteur de la petite poste dans les rues de Paris. Il serait con^ venable qu'il se retirât à Évreux avec sa femme, et qu'on lui donnât un entrepôt de tabac ou quelque autre dignité semblable, qui n'exigeât ni une belle écriture, ni l'esprit de Cinmi. Cet emploi n'aurait lieu, si on voulait, que jusqu'à ce qu'on vit clair dans les sous-
criptions, et qu'on pût assurer une subsistance honnête au père et à la mère. Personne ici ne sait où demeure le cousin issu de germain des Horaces et des China. » Trois jours après, il craint d'avoir oublié un conseil important dans cette lettre; il s'empresse d'ajouter : « Vraiment, j'avais oublié de vous supplier d'empêcher François Corneille, père, de venir à la noce. Si c'était l'oncle Pierre, ou même l'oncle Thomas, je le prierais en grande cérémonie ; mais pour François, il n'y a pas moyen. Il est singulier qu'un père soit un trouble-fête dans une noce ; mais la chose est ainsi, comme vous savez. On prétend que la première chose que fera le père, dès qu'il aura reçu quelque argent, sera de venir vite à Ferney. Dieu nous en préserve î nous nous jetons aux ailes de nos anges, pour qu'ils l'empêchent d'être de la noce. Sa personne, ses propos, son emploi, ne réussiraient pas auprès de la famille dans laquelle entre M"' Corneille; M. le duc de Villars, et les autres Français qui seront de la cérémonie, feraient quelques mauvaises plaisanteries. Si je ne consultais que moi, je n'aurais certainement aucune répugnance; mais tout le monde n'est pas aussi philosophe que votre serviteur, et patriarcalement parlant, je serais fort aise de rendre le père et la mère témoins du bonheur de leur fille. » Le 6 février suivant, il apprend à ce d'Argental qu'il s'efforce, ainsi que le futur Diipuits et Marie, d'arracher aux époux Corneille la signature qu'on attendait, et il continue en ces termes : « Est-il vrai que François Corneille soit aussi têtu qu'imbécile et diamétralement opposé à l'hymen de Marie? En ce cas, le mieux serait de ne
point lécher les vingt-cinq louis à François qu'il n'eût signé; et si, par une impertinence imprévue, François refusait d'écrire tout ce qu'il sait, c'est-à-dire d'écrire son nom, alors François de Voltaire, qui est la justice même, le laisserait mourir de faim, et il ne tâterait jamais des souscriptions. Marie Corneille est majeure dans deux mois; nous la marierions malgré François, et nous abandonnerions le père à son sens réprouvé. »
Ces trois lettres à d'Argcntal servent de commentaire à la phrase de Condorcet sur la délicatesse de Voltaire et forcent de conclure qu'il y avait des âmes de boue au château de Ferney, aussi bien qu'à Paris, et notamment dans le cabinet de Fréron, contre lequel Grimm s'était permis tant d'injures grossières. François Corneille abdiqua ses droits ; il se laissa arracher son consentement, parce que la faim lui faisait un devoir, une nécessité de voir outrager les cheveux blancs de sa vieillesse, le caractère sacré de sa paternité, le respect réservé au nom qu'il portait. Dans la Pucelle d'OrléanSy Voltaire avait souillé la vertu qui est en vénération chez tous les peuples. Dans ce premier sixain qu'on lui ait attribué,
Dans tes vers, Duché, je te prie, Ne compare point au Messie Un pauvre diable comme moi; Je n'ai de lui que sa misère, El sais bien ëloignéy ma foi, D'avoir une vierge pour mère,
il avait déshonoré sa propre mère. Il ne lui restait plus qu'à bafouer la paternité. C'est ce qu'il fit dans la per-
sonne de François Corneille; il conspua en lui et les mânes du grand tragique, et l'infortune, et le travail, et la misère, et la classe la plus nombreuse et la plus utile de la société.
Quand il eut réduit un père et une mère à dévorer leurs chagrins dans un bouge, il fixa au 13 février le moment d'une grande joie au château de Ferney. Marie Corneille devint M"* Dupuits. Voltaire garda les jeunes époux, parce qu'il avait besoin d'eux pour jouer la comédie et tenir compagnie à sa nièce. En n68, ils accompagnèrent celle-ci dans la capitale. Mais, lorsqu'elle retourna à Ferney, ils n'eurent plus la liberté de la désennuyer, parce qu'il n'y avait plus de pièces à représenter. Il passèrent leurs jours dans leur domaine.
A peine ce mariage venait-il d'être célébré, que Voltaire eut une nouvelle occasion de manifester ses véritables intentions à l'égard des descendants de Corneille. Le 5 mars, il mande à Damilaville : « Mon frère Thieriot est prié de me dire combien il y a encore de petits Corneilles dans le monde ; il vient de m'en arriver un qui est réellement arrière-petit-fîls de Pierre. Il a été longtemps soldat et manœuvre ; il a une sœur cuisinière en province, et il s'est imaginé que M"® Corneille, qui est chez moi, était cette sœur. Il vient tout exprès pour que je le marie aussi; mais, comme il ressemble plus à un petit-fils de Suréna et de Pulcliérie qu'à celui de Cornélie et de Cinna, je ne crois pas que je fasse sitôt ses noces. » Le 9 suivant, il établit ainsi pour d'Argental la généalogie de ce Corneille : « Il faut encore qu'un arrière-petit- fils de tous ces gens-là vienne
du pays de la mère aux gaines me relancer aux Délices. C'est réellement l'arrière-potit-fils de Pierre. Il se nomme Claude-Étiennc Corneille, fils de Pierre-Alexis Corneille, lequel Alexis était fds de Pierre Corneille, lequel Pierre était fils de Pierre, auteur de Cinna et de Pertharite. Claude-Etienne, dont il s'agit ici, est né avec 60 livres de rente mal venant. Il a été soldat, manœuvre, et d'ailleurs fort honnête homme. Le pauvre diable arrive mourant de faim, h ressemblant au Lazare on à moi. Il entre dans la maison et demande d'abord à boire et à manger. Quand il est uu peu refait, il dit son nom, et demnnde à embrasser sa cousine. Il montra- les papiers qu'il a en poche; ils sont entrés bonne forme. Nous n'avons pas jugé à propos de le présentera sa cousine, ni à son cousin M. Dupuits, et je crois que nous nous en déferons avec quelque argent comptant. Il descend pourtant de Pierre Corneille en droite ligne. Mais, comme M. Dupuits est en possession, et qu^il s'appelle Claude, l'autre Claude videra la maison. Voilà, je crois, ce que nous avons de meilleur à faire. On nous menace d'une douzaine d'autres petits Cornillons, cousins germains de Pertliarite, qui viendront Tun après l'autre demander la becquée. » Mais le bon moment était passé, avoue Wagnière (p. oo) ; ils n'obtinrent que quelques secours pécuniaires.
Tout le produit du Commentaire sur Corneille devait être partagé entre François Corneille et sa fille Marie. Voltaire leur fit leur part. Dans sa lettre, du I" avril 1768, au duc de Choiseul, il évalue à 40,000 écus environ la dot de sa pupille. C'est une exagération. Une veuve Brunet, libraire de l'Académie,
avait emporté 8,000 livres de souscriptions (I); leur total ne s'éleva qu'à 100,000 livres; l'éditeur en garda la moitié pour lui et remit le reste à Voltaire (2). Celui-ci ne préleva qu'une somme de 12,000 livres qu'il pria M. Delaleu de placer sûrement au profit des époux Corneille (3). Il revint donc à peu près 40,000 livres à M'"'^ Dupuits (4). Comme elle était logée à Ferney, Voltaire n'eut plus à s'occuper de son avenir. Il songea à procurer quelque autre bénéfice à François Corneille, qu'il appelait Pierre Corneille du Pont-Marie. En 1764, il le recommanda au zèle de d'Argental, pour obtenir que le roi lui abandonnât ses cent exemplaires de souscription, ce qui aurait donné une somme de 300 louis d'or au susdit Pierre et à sa femme. Mais, soit inconduite, soit délaissement de ses protecteurs plus vaniteux que généreux, ce Pierre se trouva deux ans plus tard dans l'indigence. Ennuyé de ses importunités, Voltaire manda, le 29 mars 1766, à d'Argental : (^ Ce n'est pas des roués, mais des fous que je vous entretiendrai aujourd'hui. De quels fous? m'allez-vous dire. D'un vieux fou qui est Pierre Corneille, petit-neveu, à la mode de Bretagne, de Pierre Corneille. Figurez-vous qu'il mande à sa fille qu'elle doit lui envover incessamment 5,300 livres pour payer ses dettes. M. Dupuits est assurément hors d'état de payer cette somme; il se conduit en homme très sage, lui qui est à peine majeur; et notre bonhomme Corneille se conduit comme
(1) Lettres à Daiuilaville, du lo, et à Chaaveliii, du 18 scplcmbic ITtô.
[i] LeUro à la Harpe, du '21 janvier 1773.
(3) Lettres à d'Arjjwnlal, des 3 et U mai 17ai. — (4) Idem.
un mineur. Nous vous demandons bien pardon, M""" Denis, M. Dupuits et moi, de vous importuner d'une pareille affaire ; mais à qui nous adresserons-nous, si ce n'est à vous, qui êtes les protecteurs de toute la Corneillerie? Non seulement Pierre Corneille a dépensé en superfluité tout l'argent qu'il a retiré des exemplaires du roi, mais il a acheté une maison à Évreux, dont il s'est dégoûté sur-le-champ et qu'il a revendue à perte. 11 n'avait précisément rien quand je mariai sa fille : il a aujourd'hui 1,400 livres de rente, et les voici bien comptées :
Sur M. Tronchin • . . 600 liv.
Pension des fermiers généraux 400
Sa place à Évreux . . 160
Sur M. Dupuits. . . . 240
1,400 livres.
« S'il avait su profiter du produit des exemplaires du roi, il se serait fait encore 500 livres de rentes. Il aurait donc été très à son aise, eu égard au triste état dont il sortait. Comment a-t-il pu faire pour 5,500 livres de dettes sans avoir la moindre ressource pour les payer? Il a acheté, dit-il, une nouvelle maison à Évreux : qui la paiera ? Il faudra bien qu'il la revende à perte, comme il a revendu la première. Il doit à son boulanger deux ou trois années. Vous voyez bien que le bonhomme est un jeune étourdi qui ne sait pas ce que c'est que l'argent, et qui devrait être entièrement gouverné par sa femme, dont l'économie est estimable. On pourra l'aider dans quelques mois ; mais, pour les 5,500 livres qu'il demande, il faut qu'il renonce absolument à cette
idée. Mes anges ne pourraient-ils pas avoir la bonté de l'envoger chercher, et de lui proposer de se mettre en curatelle sous sa petite femme ? Il se fait payer ses rentes d'avance, dépense tout sans savoir comment, mange à crédit, se vêtit à crédit, et cependant il n'est point interdit encore. Notre petite Dupuits est désespérée. » Cependant Voltaire citait, le 22 janvier 1766, à M""* de Florian ce Corneille comme un bon homme. Il le perdit tout à fait de vue et l'abandonna à son sens réprouvé. « Le vieux père, homme simple, peu favorisé de la nature, accablé par la dégradation que produit la misère, privé en conséquence de cet extérieur poli, qui rend digne de l'attention philosophique, n'en a pas été honoré, raconte Linguet, page 428 du tome III de ses Annales. Il a été relégué dans un village, où il a uni sa misère à celle d'une femme aussi peu opulente que lui ; et de ces deux riens est cependant résulté quelque chose : il en est sorti un enfant à qui ils ont du moins transmis leur nom. Tandis que celui-ci croissait, les infirmités n'épargnaient pas le père. Le dénuement de la famille redoublait chaque jour; enfin, manquant de tout, la femme, à qui l'on avait parlé souvent de l'accueil qu'avait autrefois reçu la sœur de son fils à Paris, a hasardé de s'y traîner avec lui. Rebutée de toutes parts, elle a cru que la porte d'un philosophe et son cœur s'ouvriraient du moins à ses gémissements. Elle a rampé jusqu'à M. Dalembert. Quel conseil croirait-on que lui ait donné l'apôtre de la tolérance, le pontife de l'humanité? De se mettre en condition pour élever son enfant et nourrir son mari. Elle manquait du simple nécessaire. Elle a demandé au philosophe la charité au
lieu de sa protection : le panégyriste de M'"® Geoffrin, le conteur des charités de Fontenclle a été inflexible. Il lui a refusé de l'argent pour payer son auberge. M™*' Corneille n'a vu chez les comédiens que de l'empressement et du respect; ils se sont disputé l'honneur de lui offrir un asile. La Rive s'est trouvé heureux d'obtenir la préférence. Ses camarades ont donné une représentation de Cinna au profit de cette famille. Ils y ont joué avec un enthousiasme préférable même au talent. » Linguet ajoute que cette représentation de Cinna valut 1,000 livres environ aux infortunés. Ce fut le 16 février 1TÏ8 qu elle fut donnée. A cette époque, Voltaire était à Paris et ne paraît pas s'être inquiété du sort de ses anciens protégés. Dalembert fut irrité de l'article de Linguet. Ce dernier lui répondit, à la pfige 26 du tome IV de ses Annales : « Ce que j'ai écrit, c'est de la bouche même de M"^" Corneille qu'on l'a su. Cent honnêtes gens dans Paris ont été les confidents de ses plaintes; je les connais, je n'ai écrit que d'après leurs attestations. »
Revenons à ]Vr« Dupuits. M. J.-L. Mallet, élevé au château de Ferney, parle en ces termes des bienfaits dont Voltaire la combla (I) : « Il la dota noblement, du fruit de ses travaux, de 90,000 livres provenant de son Commentaire sur Corneille, Il ne s'en tint pas là pour elle. Un jour qu'il était allé lui rendre visite pendant ses couches, il laissa, en sortant de chez elle, un grand vase d'argent contenant un billet de 12,000 francs que M. Dupuits lui avait empruntés. Il donna encore
(1) Œuvres de Voltaire, cdit. Dupont, t. I, p. 579. ■
100,000 francs de dot à la fille de cette dame, M'"« d'Angely. » A ces assertions, nous répondrons : V M"'*' Dupuits ne retira pas 90,000 livres des Commentaires sur Corneille. Sa part ne fut que de 40,000, suivant Voltaire ; S*" Il ne donna pas une dot de 100,000 livres à la fille de sa pupille. M'"" Adélaïde-Marie Dupuits, née le 29 mai 1764, n'épousa qu'en 1786 M. Grandfrançois, baron d'Angely. Voltaire, étant mort depuis 1778, n'a pu intervenir dans ce contrat de mariage, sans sortir de son sépulcre. Personne n'ayant parlé de sa résurrection en 1786, nous ne saurions nous résoudre à croire, sur l'autorité de M. Mallet, à un miracle aussi étrange qu'inutile. Nous sommes persuadé que Voltaire n'aurait pas obtenu de sa légataire universelle une somme si considérable pour enrichir une demoiselle qu'il avait oublié de coucher sur son testament ; 3" Il est sans apparence que Voltaire eût remis une dette de 12,000 li^ vres à un gentilhomme qui avait plus de 10,000 livres de rente. Un cadeau de cette valeur n'était pas dans ses habitudes. Le lui faire porter dans un grand vase d'argent nous semble passablement ridicule. Sur un fait semblable, nous ne nous en rapporterons pas au témoignage d'un inconnu que nous avons convaincu d'avoir été si mal renseigné sur d'autres points. Mais les services que Voltaire fut à même de rendre à M. Dupuits, il s'empressa de les demander. Le 14 janvier 1763, il s'adressa à la duchesse de Grammont afin d'obtenir pour lui une compagnie de cavalerie ou de dragons. Grâce au nom de Voltaire, le protégé eut de l'avancement, et devint plus tard maréchal de camp.
Maintenant que la conduite de Voltaire nous est connue,
qu'il nous soit permis de l'apprécier. A-t-il eu la généreuse intention d'honorer le nom de Corneille et de soulager des malheureux ? Assurément non. Les véritables descendants de Pierre Corneille, il les a chassés de sa présence, et n'a pas daigné s'occuper de leur sort, quoiqu'ils fussent dévorés de besoin. François Corneille, le père de M"'" Dupuits, devait le jour à Françoise Corneille, cousine germaine de l'auteur du Cid. Outre François Corneille, elle avait eu quatre filles, et néanmoins le nom de son mari est resté inconnu jusqu'à ce jour (1). Il n'est pas probable qu'elle aurait eu cinq enfants illégitimes. François Corneille portait donc illégalement le nom de sa mère. « Au temps de la succession de Fontenelle, avait dit Le Brun (2), dans une note de la première édition de sa fameuse Ode à Voltaire, il lui fut offert une somme d'argent pour se désister de ses droits et même de son nom. M. Corneille, quoique pauvre et sans ressource, la refusa sans balancer; il répondit encore quand on le menaça de la perte de son procès, qu'au moins il gagnerait le nom de Corneille qu'où lui disputait. » Il est évident qu'on ne lui disputa le nom de Corneille, que parce qu'il devait prendre celui du mari de sa mère. S'il eût été un bâtard, on ne lui eût pas reproché cette habitude. Comme elle lui était utile, nous la lui pardonnerions volontiers, si, par là, il n'eût contribué à flétrir la vertu d'une mère de quatre filles, dont trois se marièrent, la plus jeune étant morte
(1) \otesur les descendants de Corneille, par le baron de Tassait. Bruxelles, 1851. In-8-.
(2) Œuvres d'Écouchard Le Brun, publiées par Guinguénc. Paris, 1814. In-8% t. IV, p. 4.
en bas âge. Voltaire a connu cette généalogie. Il a imité François Corneille. Le nom magique de Corneille était un magnifique prospectus pour éditer un ouvrage, mettre en relief l'adoption d'une jeune fille, pour marier avantageusement et doter cette jeune fille avec la bourse des rois, des princes et des grands de toute l'Europe. Il a exploité tous ces préjugés. Marie Corneille méritait-elle tant d'égards ? Non, car elle a délaissé son père ; elle ne s'informait pas même de sa demeure. Elle l'a réduit à mendier à la porte des comédiens, quoique sa fortune la mît à même de le recueillir chez elle. Voltaire a poussé l'inhumanité plus loin. Il a enrichi la fille^ et a repoussé le père; il a logé une femme qui avait un domaine, et n'a pas offert d'asile à un père trotteur dans les rues. Il a été le maître des souscriptions ; ii lui était facile de les partager entre la fille et le père. Il a peu donné à celui-ci, parce qu'il était pauvre, et beaucoup à celle-là, parce qu'elle était riche. Il a magnifié la fille, mais il a bafoué le père. Tant de contradictions n'annoncent- elles pas que Marie Corneille fut une nouvelle Iphigénie qu'on arracha à son vieux père, pour l'immoler couronnée de fleurs sur Tautel de la vanité philosophique ?
La postérité ne louera pas la générosité ni la délicatesse de Voltaire à l'égard des descendants de Corneille, avec cette indulgence que Grimm attendait de son impartialité. La remarque de Fréron subsistera, et le lecteur impartial sera de l'avis de M. Bungener.