‹ Ménagerie intime (volume 5)Chapitre 1 sur 5 · ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR · texte numérisé non relu

ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR

MDCCCLXIX.

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INTIME

à temps par la jaquette, et Joséphine, notre bonne, eut Tidée de nous dire que Cagnotte^ s^ennuyant de ne pas nous

voir, arriverait le jour même par la diligence. Les enfants acceptent Tinvraisemblable avec une foi naïve. Rien ne leur paraît impossible; mais il ne faut pas les tromper, car rien ne dérange Topiniâtreté de leur idée fixe. De quart d'heure en quart d'heure, nous demandions si Cagnotte n-était pas venu enfin.

Poiu- nous calmer, Joséphine acheta sur le Pont-Neuf un petit chien qui ressemblait un peu au chien de Tarbes.

Nous hésitions à le reconnaître, mais on nous dit que le voyage changeait beaucoup les chiens. Cette explication nous satisfit, et le chien du Pont-Neuf fut admis comme un Cagnotte authentique. Il était fort doux, fort aimable , fort gentil. Il nous léchait les joues, et même sa langue ne dédaignait

Temps Anciens,

pas de s'allonger jusqu'aux tartinôs de beurre qu'on nous taillait pour notre goûter. Nous vivions dans la meilleure intelligence. Cependant, peu à peu, le faux Cagnotte devint triste, gêné, empêtré dans ses mouvements. 11 ne se couchait plus en rond qu'avec peine; perdait toute sa joyeuse agilité^ avait la respiration courte, ne mangeait plus. Un jour, en le caressant, nous sentîmes une couture sur son ventre fortement tendu et ballonné. Nous appelâmes notre bonne. Elle vint , prit des ciseaux , coupa le fil 5 et Cagnotte, dépouillé d'une espèce de paletot en peau d'agneau frisée, dont les marchands du Pont-Neu^ l'avaient revêtu pour lui donner l'apparence d'un caniche, se révéla dans toute sa misère et sa laideur de chien des rues, sans race ni valeur. Il avait grossi, et ce vêtement étriqué l'étouiFait; débarrassé de cette carapace, il secoua les

oreilles, étira ses membres et se mit à gambader joyeusement par la chambre, s^inquiétant peu d^être laid, pourvu qu'il fût à son aise. L'appétit lui revint, et il compensa par des qualités morales son absence de beauté. Dans la société de Cagnotte, qui était un vrai enfant de Paris , nous perdîmes peu à peu le souvenir de Tarbes et des hautes montagnes qu'on apercevait de notre fenêtre ; nous apprîmes le français et nous devînmes, nous aussi, tm vrai Parisien.

Qu'on ne croie pas que ce soit là une historiette inventée à plaisir pour amuser le lecteur. Le fait est rigoureusement exact et montre que les marchands de chiens de ce temps-là étaient aussi rusés que des maquignons, pour parer leurs sujets et tromper le bourgeois.

Après la mort de Cagnotte, notre goût se porta vers les chats, comme plus sédentaires et plus amis du foyer. Nous

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n^entreprendrons pas leur histoire détaillée.- Des dynasties de félins, aussi nombreuses que les dynasties des rois égyptiens, se succédèrent dans notre logis ; des accidents , des fuites , des morts, les emportèrent les uns après les autres. Tous furent aimés et regrettés. Mais la vie est faite d^oubli, et la mémoire des chats s^efFace comme celle des hommes.

Cela est triste, que Texistence de ces humbles amis, de ces frères inférieurs, ne soit pas proportionnée à celle de leurs maîtres.

Après avoir mentionné une vieille chatte grise qui prenait parti pour nous contre nos parents et mordait les jambes de notre mère lorsqu'elle nous grondait ou faisait mine de nous corriger, nous arriverons à Childebrand, un chat de l'époque romantique. On devine, à ce nom, Tenvie secrète de contrecarrer

Boileau, que nous n^aimions pas alors et avec qui nous avons depuis fait la paix, Nicolas ne dit-il point :

O le plaisant projet d*un poëte ignorant Qui de tant de héros va choisir Childebrand !

Il nous semblait qu^il ne fallait pas être si ignorant que cela pour aller choisir un héros que personne ne connaissait. Childebrand nous paraissait , d'ailleurs, un nom très-chevelu, trèsmérovingien, on ne peut plus moyen âge et gothique, et fort préférable à un nom grec, Agamemnon, Achille, Idoménée, Ulysse, ou tout autre. Telles étaient les mœurs du temps, parmi la jeunesse du ' moins, car jamais, pour nous servir de Texpression employée dans la notice des fresques extérieures de Kaulbach à la pinacothèque de Munich, jamais Thydre du perruquinisme ne dressa tètes plus hérissées; et les classiques, sans doute, .

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appelaient leurs chats Hector, Ajax, ou Patrocle. Childebrand était un magnifique chat de gouttière à poil ras, fauve et rayé de noir, comme le pantalon de Saltabadil dans Le Roi s'amuse. 11 avait, avec ses grands yeux verts coupés en amande et ses bandes régulières de velours, un faux air de tigre qui nous plaisait ; — les chats sont les tigres des pauvres diables, — avons -nous écrit quelque part. Childebrand eut cet honneur de tenir une place dans nos vers, toujours pour taquiner Boileau :

Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt

Qui me fait tant plaisir ; et mon chat Childebrand ,

Sur mes genoux posé selon son habitude,

Levant sur moi la tête avec inquiétude,

Suivra les mouvements de mon doigt qui dans Tair

Esquisse mon récit pour le rendre plus clair.

Childebrand vient là fournir une bonne rime à Rembrandt, car cette pièce est une espèce de profession de

foi romantique à un ami, mort depuis, et alors aussi enthousiaste que nous de Victor Hugo, de Sainte-Beuve et d'Alfred de Musset.

Conune don Ruy Gomez de Silva faisant à don Carlos impatienté la nomenclature de ses aïeux à partir de don Silvius « qui fut trois fois consul de Rome » , nous serons forcé de «dire, à propos de nos chats : « J'en passe et des meilleurs » , et nous arriverons à Madame - Théophile, une chatte rousse à poitrail blanc, à nez rose et à prunelles bleues, ainsi nommée parce qu'elle vivait avec nous dans une intimité tout à fait conjugale , dormant sur le pied de notre lit, rêvant sur le bras de notre fauteuil, pendant que nous écrivions, descendant au jardin pour nous suivre dans nos promenades, assistant à nos repas et interceptant parfois le morceau que nous portions de notre assiette à notre bouche.

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Un jour, un de nos amis, partant pour quelques jours , nous confia son perroquet pour en avoir soin tant que durerait son absence. L'oiseau «e sentant dépaysé était monté, à Taide de son bec, jusqu'au haut de son perchoir et roulait autour de lui, d'un air passablement effaré, ses yeux semblables à des clous de fauteuil, en fronçant les membranes blanches qui lui servaient de paupières.

Madame-Théophile n'avait jamais vu de perroquet; et cet animal, nouveau pour elle, lui causait une surprise évidente.

Aussi immobile qu'un chat embaumé d'Egypte dans son lacis de bandelettes, elle regardait l'oiseau avec un air de méditation profonde, rassemblant toutes les notions d'histoire naturelle qu'elle avait pu recueillir sur les toits, dans la coiu- et le jardin. L'ombre de %q^ pensées passait par ses prunelles changeantes et nous pûmes y lire ce résumé

de son examen : « Décidément c^est un poulet vert. »

Ce résultat acquis, la chatte sauta à /

bas de la table où elle avait établi son observatoire et alla se raser dans un coin de la chambre , le ventre à terre , les coudes sortis , la tête basse , le ressort de réchine tendu, comme la panthère noire du tableau de Gérome, guettant les gazelles qui vont se désaltérer au lac,

Le perroquet suivait les mouvements de la chatte avec une inquiétude fébrile ; il hérissait ses plumes , faisait bruire sa chaîne, levait une de ses pattes en agitant les doigts, et repassait son bec sur le bord de sa mangeoire. Son instinct lui révélait un ennemi méditant quelque mauvais coup.

Quant aux yeux de la chatte, fixés siu* Toiseau avec une intensité fascinatrice, ils disaient dans un langage que

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le perroquet entendait fort bien et qui n'avait rien d'ambigu : « Quoique vert, ce poulet doit être bon à manger. »

Nous suivions cette scène avec intérêt, prêt à intervenir quand besoin serait. Madame -Théophile s'était insensiblement rapprochée : son nez rose frémissait, elle fermait à demi les yeux, sortait et rentrait ses griffes contractiles. De petits frissons lui couraient sur Téchine, comme à un gourmet qui va se mettre à table devant une poularde truffée ; elle se délectait à l'idée du repas succulent et rare qu'elle allait faire. Ce mets exotique chatouillait sa sensualité.

Tout à coup son dos s'arrondit comme un arc qu'on tend , et un bond d'une vigueur élastique la fit tomber juste sur le perchoir. Le perroquet voyant le péril, d'une voix de basse, grave et profonde comme celle de M. Joseph

Prudhomme , cria soudain : « As-tu déjeuné, Jacquot? »

Cette phrase causa une indicible épouvante à la chatte, qui fit un saut en arrière. Une fanfare de trompette, une pile de vaisselle se brisant à terre, un coup de pistolet tiré à ses oreilles, n^eussent pas causé à Tanimal félin une plus vertigineuse terreur. Toutes ses idées ornithologiques étaient renversées.

« Et de quoi? — De rôti du roi » , — continua le perroquet.

La physionomie de la chatte exprima clairement : « Ce n^est pas un oiseau, c^est lin monsieur, il parle! »

Quand j'ai bu du vin clairet, Tout tourne, tout tourne au cabaret.

chanta Toiseau avec des éclats de voix assourdissants, car il avait compris que FefFroi causé par sa parole était son meilleur moyen de défense. La chatte

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nous jeta un coup d'œil plein d^interrogation, et, notre réponse ne la satisfaisant pas, elle alla se blottir sous le lit , d^où il fut impossible de la faire sortir de la journée. Les gens qui n'ont pas rhabitude de vivre avec les bêtes, et qui ne voient en elles, comme Descartes , que de pures machines, croiront sans doute que nous prêtons des intentions au volatile et au quadrupède. Nous n'avons fait que traduire fidèlement leurs idées en langage humain. Le lendemain, Madame-Théophile, un peu rassurée, essaya une nouvelle tentative repoussée de même. Elle se le tint pour dit, acceptant l'oiseau pour un homme.

Cette délicate et charmante bête adorait les parfums. Le patchouli, le vétiver des cachemires, la jetaient en des extases. Elle avait aussi le goût de la musique. Grimpée sur une pile de partitions, elle écoutait fort attentivement

et avec des signes visibles de plaisir les cantatrices qui venaient s^essayer au piano du critique. Mais les notes aiguës la rendaient nerveuse, et au la d^en haut elle ne manquait jamais de fermer avec sa patte la bouche de la chanteuse.

C^est une expérience qu'on s^amusait à faire, et qui ne manquait jamais. Il était impossible de tromper sur la note cette chatte dilettante. ^

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