FRAGMENTS CITÉS SANS TITRES DE COMÉDIES
Ah ! ma mère, tu me fais mourir en me rappelant ainsi ma naissance. Si tu m'aimes, ne me parle pas à tout propos de généalogie.
C'est le refuge de ceux à qui la nature n'a donné aucune valeur propre : ils s'installent au milieu de leurs titres et de leur race, ils comptent combien ils ont eu d'ancêtres, mais ils n'ont rien de plus. Cependant, trouve-moi un homme qui n'ait pas d'ancêtres. Comment donc serait-il né? S'il ne peut les nommer, c'est qu'ils avaient changé de patrie ou qu'ils étaient dépourvus d'amis; mais est-on, pour cela, moins noble que ceux qui peuvent citer leurs aïeux? L'homme qui est né pour la vertu est noble par lui-même, ma mère, fût-il Éthiopien! Nous méprisons les Scythes, n'est-ce pas? Eh bien, n'était-ce pas un Scythe qu'Anacharsis?
Un homme qui ne reculerait devant aucune peine n'échouerait dans aucune entreprise. Il y a certains travaux qui rendent riches, certaines études qui conduisent à la sagesse, certains régimes qui donnent au corps la santé. Je ne sais qu'une chose entre toutes qu'aucun soin ne puisse faire trouver : je veux dire le secret de vivre sans souffrir. Car l'homme est ainsi fait, qu'il ne s'attriste pas seulement lorsque les choses refusent d'aller à son gré : le bonheur même a ses soucis.
Jeune homme, tu ne me semblés pas comprendre que chaque chose a son vice propre qui la corrompt et porte en elle-même le principe de sa ruine. Ainsi, regarde, le fer a la rouille, nos vêtements ont les mites, le bois a le ver qui le détruit. De même, et de tout temps, s'est consumé, se consume et se consumera l'homme en qui demeure l'envie, de tous les fléaux le plus funeste, détestable passion des âmes perverses.
0 Dercippe! ô Mnésippeî quand nous avons eu à essuyer des insultes ou des injustices, notre refuge à tous, c'est quelque bonne et solide amitié. On a besoin de se plaindre sans faire rire ; et quand nous trouvons, dans le témoin de notre peine, un cœur qui en prend sa part et s'indigne avec nous, c'est, surtout dans le temps où nous sommes, c'est un grand adoucissement de la douleur.
Si, tous tant que nous sommes, nous voulions nous liguer contre les méchants et leur faire la guerre; si chacun prenait pour soi le mal fait à autrui ; si nous nous secondions les uns les autres avec vigueur, les mauvaises intentions des méchants n'auraient plus de orce contre nous. Surveillés de près et punis selon leurs mérites,
ils deviendraient rares bientôt, peut-être nièine disparaîtraient-ils tout à fait.
... Elle tarde, et peut-être a-t-elle raison. Chez les femmes, les larmes, en coulant, livrent toujours passage aux peines de l'âme.
Chaque homme a, dès sa naissance, un bon génie qui se tient à ses côtés et lui sert, dans cette vie, d'initiateur et d'ami ; car il ne faut pas croire qu'il y ail un génie méchant occupé à troubler les vies vertueuses.... toute divinité est nécessairement bonne.
Tu es homme; ne demande donc jamais aux dieux de t'épargner toute souffrance; demande-leur seulement le courage de tout supporter; car si tu veux échapper à toute douleur, c'es-t que tu veux devenir dieu ou bien mourir à l'instant. Console-toi plutôt de tes maux en observant ceux des autres.
Quand l'un de nous a une vie exempte de soucis, il ne met pas son bonheur sur le compte de la Fortune ; mais qu'il tombe dans les embarras et les chagrins, c'est sur la Fortune qu'il en rejette la faute.
xxr.
0 vieillesse, ennemie du corps des hommes! tu ravages toutes les beautés de leur forme-, tu marques au coin de la laideur leurs membres vigoureux et bien faits ; et leur légèreté, tu la changes en lourdeur.
Si tu as un méchant voisin, il te nuira ou t'apprendra à nuire. Si tu as un voisin vertueux, tu apprendras de lui et tu lui apprendras la vertu.
xxiu.
La parole, voilà le médecin qui guérit les hommes du chagrin ; elle seule possède les charmes magiques qui domptent l'âme, et les plus grands sages des temps anciens l'appelaient le plus aimable des remèdes.
Ce n'est pas au milieu des festins et des continuelles débauches que nous cherchons, ô mon père! à qui confier les secrets de notre vie ; car de tous les biens de ce monde chacun de nous croit avoir rencontré le plus grand, s'il possède un ami,... ne fût-ce que l'ombre d'un ami1
Quand même tu souffrirais vivement, que ton irritation ne te fasse rien précipiter. Commander aux mouvements irréfléchis de sa colère est, dans les jours d'épreuves, le premier devoir du sage.
La longueur du temps est bien fatigante. 0 lourde vieillesse! tu n'apportes aux vivants rien de bon, mais mille tristesses et mille souffrances; et pourtant, tous tant que nous sommes, nous demandons aux dieux et nous avons un ardent désir d'arriver jusqu'à toi !
Mais à quoi pensais-je? Pauvre sot, qui s'attend à rencontrer quelque douceur chez une femme! que je m'en tire sans mal, et je serai content. On ne trouve pas dans les femmes une douceur constante en qui l'on puisse avoir foi.
Quand nous nous embarquons pour un voyage de quatre jours, nous nous procurons d'avance ce dont nous avons besoin pour chaque journée ; mais lorsqu'il faudrait faire quelques épargnes en vue de la vieillesse, nous ne songeons pas à amasser nos provisions de route.
Supporte noblement les malheurs qui t'arrivent et les torts qui te sont faits : cela est d'un homme sage, qui ne se permet pas de hausser et de froncer les sourcils en criant : « hélas ! » mais qui se possède et se soumet aux événements qui lui sont destinés.
L'avidité est le plus grand fléau pour les hommes; car il arrive souvent à ceux qui veulent usurper le bien du prochain, nonseulement de perdre leur cause et leurs espérances, mais encore d'être contraints à abandonner à autrui leurs propres biens.
C'était le jour de la procession en l'honneur de Bacchus : il me suivit jusqu'à la porte ; puis il vint souvent, il cajola ma mère, il me flatta, je me donnai à lui.
Quelle apparence il a maintenant, rien qu'à le voir, depuis qu'il a tenu une telle conduite! Quelle bête sauvage ! La vertu sert aussi à nous rendre beaux.
Hélas! malheureux que je suis! dans quel recoin de mon corps
mon esprit s'est-il doue caché pendant ce temps-là, pour que j'aie pu prendre un tel parti?
La lutte contre une courtisane, ô Pamphila! est toujours rude pour une femme libre ; car la courtisane a plus de vice, plus d'expérience, ne rougit de rien, et flatte mieux.
Tu es homme : ne te désole pas et ne pleure pas en vain : les richesses, ta femme, la nombreuse descendance, la Fortune te les avait prêtées, la Fortune te les reprend.