‹ Ménologe de la Compagnie de Jésus (volume 3)Chapitre 248 sur 327 · XIV MAI · texte numérisé non relu

XIV MAI

* Le quatorzième jour de mai de l'an 1768, mourut à Carthagène en Amérique le P. Joseph Reysner, épuisé par trente-quatre années d'apostolat dans le pays des Moxes. Il était né à Dillingen, en Bavière. Épris de la gloire des armes, il avait déserté les bancs du collège, dès l'âge de quatorze ans, pour s'engager sous les drapeaux du prince Eugène de Savoie. II fit les campagnes d'Italie dans les premières années du dix-huitième siècle, et donna des épreuves d'intrépidité qui attirèrent sur lui l'attention de ses chefs et semblaient lui présager un bel avenir. Mais la mort soudaine et malheureuse d'un de ses amis changea le cours de ses idées et dissipa ses rêves de fortune. Comme autrefois le duc de Gandie en présence des restes défigurés de l'impératrice Isabelle, il jura de ne s'attacher qu'au service du Roi immortel.

Revenu dans son pa^^s, Joseph Reysner acheva ses études et sollicita la faveur d'être admis dans la Compagnie de Jésus. Il y apporta, ennoblies encore et surnaturalisées par la grâce, les vertus de son ancienne profession, la générosité, l'abnégation, l'obéissance. Le désir de travailler et de souffrir beaucoup pour Notre-Seigneur et les âmes, loin de toute consolation humaine, lui fit demander et obtenir, dès ses premières années de vie religieuse, la mission du pays des Moxes, dans les immenses régions qui s'étendent au delà

XIV JIAI. P. JOSEPH REYSNER. '^39

des Cordillères à l'ouest de la Bolivie. Cette mission avait été fondée par le P. Cyprien Barase, qui après avoir baptisé plus de quarante mille idolâtres, l'avait arrosée de son sang. Ces grands souvenirs faisaient battre le cœur du P. Reysner et l'enflammaient d'une sainte émulation. Ses études de théologie et sa troisième année de probation terminées à Lima, il se mit en route.

Tous les genres de fatigues l'attendaient parmi les Indiens : des langues difficiles à apprendre ; de longues courses à faire dans des contrées inconnues, à la recherche de tribus encore infidèles, souvent féroces et barbares; des privations sans nombre à supporter. Aucun travail ni aucune souffrance ne furent au-dessus de son courage ; et à soixante-quinze ans, il n'aspirait encore comme au premier jour qu'à se dépenser au salut de ses chers Indiens, lorsque parvint jusque dans ces lointaines régions l'inexorable décret par lequel le roi d'Espagne expulsait de ses états d'outre-mer tous les religieux de la Compagnie de Jésus. Le saint vieillard dut s'arracher à son troupeau et refaire, avec des souffrances inouïes, cette immense route qu'il avait parcourue trente-quatre ans auparavant. A Lima, il fut embarqué avec les autres proscrits sur un vaisseau qui devait les ramener en Europe. Mais ses infirmités, les fatigues et les privations de ce douloureux exode, et par dessus tout la pensée que tant d'âmes gagnées à Jésus-Christ allaient être privées de tout secours et peut-être retomber dans l'infidélité précipitèrent sa fin. Il mourut à Garthagène dans la ville sanctifiée par le saint apôtre des nègres Pierre Claver, et son corps fut enseveli dans l'église du collège de la Compagnie.

Prat de Saba, Vicennalia sacra Peruviana^ p. 43.

Page 1