‹ Menus proposChapitre 11 sur 29 · UN MÉTAL NOUVEAU · texte numérisé non relu

UN MÉTAL NOUVEAU

On a appelé « siècle d'or, » c'est-à-dire temps de bonheur et d'innocence , l'époque précis/ment où l'or était inconnu, — Avec l'or sont nés l'avarice, le vol, la haine, et, qui pis est, la prééminence de la sottise, la bassesse., la lâcheté.

En vain les chimistes vous disent d'un petit air innocent : « L'or, c'est tout simplement une combinaison oxygénée n'ayant ni acidité ni alcalinité, » oxydes, chlorures décomposables par la chaleur seule, non altérés par les acides seuls, etc.

L'argent, métal dissoluble par l'acide nitrique,— sels stables bien déterminés, oxydation directe par la chaleur, etc.

La philosophie voit l'or et l'argent sous d'autres aspects. Elle se rappeHe ce qui pour eux s'est commis, ce qui se commet à chaque instant, ce qui se commettra de crimes en tous genres, de trahisons, de parricides, d'assassinats, de parjures, d'infamies. C'est pour conquérir ces deux métaux que souvent l'on a forgé le fer en flèches, en javelots, en sabres, en baïonnettes; qu'on l'a creusé en tubes sous le nom de pistolets, de fusils, de canons, et que l'on gratte le cuivre oxydé pour saupoudrer le potage des ascendants trop lents à effectuer leurs bonnes intentions à l'égard de leurs héritiers.

La Providence continue à traiter les hommes comme Apollon traita autrefois Midas. Tout ce qu'il touchait se changeait en or. Il faillit mourir de faim.

La vigne est malade, la pomme de terre est souffrante ; mais mon frère Eugène prend un brevet pour de nouveaux procédés qui abaissent le prix du 1er en diminuant de, 100 fr. par jour les liais (rime usine cl en augmentant de cinquante jours son année 'h' travail.

.Mais on découvre des pays <»ù le sol est formé

«1 or el OÙ <>ii remue l'or à la pelle. — L'or esl en train

de devenir m commun que sa valeur lendàdimi-

nuer, que dans un temps donné il faudra, pour conserver réellement à un louis sa valeur nominale, lui donner les dimensions d'une assiette, et que chacun sera forcé de se faire suivre d'un portefaix qui portera sa bourse sur des crochets.

On ne sait plus que faire de l'or; les femmes portent dans la rue des châles d'or et des robes d'or.

Quand l'or en est là, l'argent descend à l'état de billon; le cuivre est une monnaie inconvenante: les mendiants n'en acceptent plus.

Bientôt l'or aura fait son temps; — on en pavera les rues.

Mais alors pour quoi les hommes se tromperontils, se trahiront-ils, se tueront-ils?

La science est sur le point de faire du diamant; elle en sait depuis longtemps le secret ; le diamant n'est que du carbone ; le diamant, pour les chimistes, n'est qu'un combustible; demain peut-êlre on le vendra comme le charbon, au boisseau et au sac. — M. Ebelmen fait des rubis et des saphirs comme on faisait autrefois des lasses en porcelaine, — et il les fait dans le four à porcelaine.

L'or donc est en discrédit, à force de devenir commun; il est déprécié comme l'ont été les actions de . la banque de Law et les assignats. — Les fourbe-

ries, les trahisons, les indignités que l'on faisait autrefois avec empressement, avec enthousiasme pour cent louis, on ne les commet pas aujourd'hui à moins de mille : c'est à prendre ou à laisser. Les gens que l'on a à corrompre sont si exigeants, que c'est presque du désintéressement. On ne pourra d'ailleurs bientôt plus être corrompu en secret; le corrupteur ne pourra plus tirer sa bourse du gousset de son pantalon ou son portefeuille de la poche de son habit ; — on ne donnera plus de billets de banque que par rames et demi-rames ; — on aura des portefeuilles à quatre roues et des bourses menées à la Daumont.

Où allions-nous?

Heureusement que la science veillait!

De môme qu'autrefois, tandis que les guerriers s'obstinaient à se cogner, à se taper, a se couper et à se piquer de près avec leurs armes primitives el barbares, un savant moine, au fond de sa cellule, imaginait la poudre, au moyen de Laquelle aujour- (I lim OU tue de loin avec une vitesse de sept cents mètres par seconde.

De même la science, qui ne peut guérir ni la \ipie ni la pomme de lei re, s'est-elle occupée du discrédit "ii allai! tomber 1*01 .

On se demandait si, l'or devenant commun, l'argent n'allait pas prendre le pas sur lui et le reléguer à la seconde place.

Mais l'argent a bien des imperfections : outre qu'on l'a vu si longtemps dans une situation subalterne qu'il aurait toujours un air de parvenu , l'argent noircit aux vapeurs sulphydriques, l'argent se dissout dans l'acide nitrique, etc.

D'un laboratoire de la rue d'Ulm, à Paris, est sorti un nouveau métal, — un métal brillant, sonore comme l'argent, dur et tenace comme le fer, inattaquable aux acides, inoxydable, malléable, ductile comme l'or; — mais de plus que les autres métaux, il possède une légèreté supérieure à celle du verre.

Il remplit toutes les conditions qui peuvent rendre un métal propre à être monna3ré, c'est-à-dire à être converti dans tous les pays en portrait de monarques; et l'on sait que l'amour des peuples ne néglige rien pour s'en procurer le plus grand nombre possible.

Ce métal cependant a deux inconvénients que je vais me hâter de signaler pendant qu'il n'est encore qu'à l'état de prétendant, pendant qu'il n'a encore revêtu nulle part le caractère doublement respectable de monnaie et de portrait.

Je vais faire à son égard ce que fit un vieux cardinal à l'égard d'un pape nouvellement élu, quelques instans avant la cérémonie qui confirmait l'élection :

« — Écoute-moi, lui dit-il, et écoute-moi de tes deux oreilles ; c'est la dernière fois de ta vie que tu entends la vérité. — Dans dix minutes, moi-même je mentirai et je te flatterai comme les autres. — Souviens-toi que tu es ignorant et entêté, et tâche de préserver toi et les autres des maux que cela peut entraîner. — J'ai dit. — Maintenant, saint père, donnez-moi votre bénédiction. »

Écoute donc, ô métal nouveau dont l'apparition à l'horizon est un événement autrement important que l'apparition d'une comète.

O métal ! toi qui vas bientôt devenir un des maîtres du monde, écoute la vérité.

D'abord ton règne ne sera pas long, tu l'emporteras toujours sur l'argent par ta dureté et ton inallérabilité; tu l'emporteras un moment sur l'or parce que tu resteras rare quelque temps, à cause du prix élevé du sodium nécessaire pour te dégager et i isoler; mais cependant les moyens se perfectionneront, ei comme on te tire en réalité «le l'argile, tu deviendras a ton tour commun comme l'or, et tu

seras remplacé par quelqu'un des cinquante-deux autres corps simples non encore monnayés , qui, modifié par la science, pourra recevoir chez les différents peuples l'empreinte de tel ou tel profil.

En second lieu, — seconde et dernière vérité, — tu ne pourras faire ton chemin avec un nom comme le tien.

On ne s'appelle pas aluminium.

Ce nom était bon quand tu vivais obscur dans la poussière du laboratoire , — lorsque tu ne fréquentais que des savants; — mais aujourd'hui que tu vas te produire et faire ton entrée dans le monde, il faut dépouiller ce nom pédant et trop long.

M. Dumas, le chimiste, qui professe tant de haine pour la littérature contemporaine, et qui, tourné vers le soleil levant, faisait l'antre jour ton éloge en séance publique, métal prétendant, métal présomptif, métal dauphin que tu es, — M. Dumas, qui te rendait hommage, devrait bien te trouver un autre nom. Je ne te dirai pas que ton nom d'aluminium est ridicule : il y a bien longtemps que le ricicule ne tue plus en France; mais il est long, mais il est scientifique; imite les parvenus, change de nom, ou tu manqueras ton effet.

Ton nom ne pourrait entrer dans un vers, et, vois-tu, il faut être bien avec les poètes.

Dans quelques instans, tu vas circuler; souvienstoi que lu as été de l'argile, porte sans trop d'orgueil les innombrables portraits dont l'empreinte te sera confiée. — J'ai dit.

Maintenant, je m'incline devant toi, et je te prie :

« Sois-moi plus clément que tes devanciers, ces deux métaux bientôt décbus, dont j'ai eu fort à me plaindre du temps de leur prospériié. »

Sérieusement, il ne nous manquait plus que cela!

Un nouveau métal plus précieux que l'argent!

ITn nouveau métal monnayable !

Quand ou pense à tout ce que les hommes ont fait pour deux métaux, on se demande avec effroi ce qu'ils vont faire pour trois.

% L'humanité va devenir quelque chose de propre!

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