L. — Enfin , je vais lire quelque chose
D. — N’oublions pas ce qu’il y a de fait ; Arnal dira : Fichtre 1
L. — Et mademoiselle *** montrera ses jambes plus qu’elle ne les a montrées jusqu’ici.
S. — Son collier ne peut pourtant pas lui servir de jarretière. Adieu, à huitaine ; mais plus de bavardage. Si on apprend nos accointances, je vous abandonne.
alOEl'R.
A dimanche prochain,
Mais surtout du mystère;
Il faut savoir se taire.
A dimanche prochain!
D. — Ah ! le joli couplet final que nous venons de faire là... je vais l’écrire, nous le mettrons dans la pièce. On perd comme ça un tas de choses... comme Buckingham qui laissait tomber ses perles. Quel est le drôle qui a traité ce sujet*là?. .. Ça nous aurait été. Il est vrai que je ne le connaîtrais pas si on ne l’avait pas traité.
S. s’enveloppe dans son manteau couleur de muraille, remet son chapeau à larges bords et son faux nez et se retire en fredonnant :
A dimanche prochain,
Mais surtout du mystère ;
Il faut savoir se taire.
A dimanche prochain !
D. Ah! mon Dieu! quand pourrons-nous nous
reposer de cette vie de labeur?
L-— A qui le dis-tu ! Nous nous userons, et nous finirons par baisser.
Ah ! si les savants savaient tout ! ils sauraient que rien ne chiffonnerait agréablement la science et ne lui donnerait bonne grâce comine de dire quelquefois : Je ne sais pas!
J’ai vu deux savants dire : Je ne sais pas. Et quels savants que ceux-là? Réaumur, le grand Réaumur, le disait souvent; mais comme on était certain qu’il savait le reste, et comme il le savait bien !
Un jour, notre regrettable Arago, un autre savant qui savait, se fâcha de ce qu’on lui prêtait toutes sortes de prédictions sur le temps, sur lé chaud, sur le froid, etc. Il prit du papier et écrivit quelques lignes très-spirituelles où il expliquait ce qu’il ne savait pas. Comme Réaumur, comme Arago sont grands le jour où ils disent : Nous ne savons pas! Malheureusement les savants sont entraînés par un faux point d’honneur.
I.es philosophes ont eu l’esprit de ne se pas appeler sages : c’eût été insensé! Le nom qu'ils ont pris veut dire : amis de la sagesse. Alors ils se croient permis de douter, de chercher, de ne pas savoir.
Mais les pauvres savants! ils se sont laissé appeler savants, sachants, scientes. Il faut qu’ils sachent tout d’avance, sans chercher, sans hésiter, sans
douter. — Savant veut dire qui sait. — Un savant
qui apprendrait, ce serait absurde.
Un savant qui dirait : « Je ne sais pas, » serait aussi honteux, aussi déshonoré à ses propres yeux, que le serait aux siens un soldat qui dirait : J’ai peur.
On a prêté dans le temps cette anecdote au feu roi Charles X et à je ne sais plus quel grand seigneur qui s’était fait recevoir de l’Académie des sciences, — comme M. Pasquier s’est fait recevoir de l’Académie française, — pour la discrétion avec laquelle il avait traité les Muses. — Les chastes sœurs n’avaient certes pas eu à rougir de ses audaces.
Le roi Charles X et le seigneur en question suivaient à pied une procession dans les rues de Paris. Le roi fut frappé à plusieurs reprises d’une plaque noire sur laquelle étaient inscrites ces deux lettres : A. M. (assurances mutuelles contre l’incendie), apposée sur les maisons. Le roi dit : « Mon cher duc, vous ne sauriez croire avec quel plaisir je vois que les Parisiens valent mieux que leur réputation ; on les dit très-légers sous le rapport religieux. — Et cependant sur une foule de maisons je vois des lettres A. M., qui, sans aucun doute, veulent dire : Ave Maria. »
Si le duc n’eût pas embrassé récemment la profes-
sion de savant, il se serait incliné, n’aurait pas répondu, et aurait laissé au roi une illusion qui lui faisait plaisir, et qui du reste ne bravait en rien les lois du royaume ni celles de l’orthographe.
Mais le duc était savant ; il répondit : « Hélas! sire, je suis obligé de vous ôter une croyance qui me comblerait de joie comme Votre Majesté, mais les Parisiens méritent leur réputation : non-seulement A. M. ne veut pas dire Ave Maria, mais encore les plaques qui portent ces deux lettres servent à désigner des repaires où l’on donne au peuple une éducation qui perdra la royauté et la religion : A. M. veut dire Anseignement mutuel. »
C’est souvent aussi la faute du public, qui est sans contredit un si habile et un si commode compère qu’il pousse à le tromper des gens qui n’y songeaient quelquefois pas le moins du monde.
Le public entre chez un pharmacien et lui demande... supposons de l’amidon pulvérisé. — Si le pharmacien lui dit : « Je vais vous le pulvériser... attendez un moment, » le public dit : « Voilà un pharmacien mal assorti, » et il va ailleurs.— Il peut arriver que le pharmacien qui y a été pris donne une autre fois au public n’importe quoi qui soit blanc et en poudre. De même si le public dit à un savant t
« Savant, explique-nous ceci, » que le savant réponde : « Je vais l'étudier, » il court grand risque que le public aille ailleurs en disant : « Un joli savant qui va étudier I »
Voilà ce que c’est que de n’avoir pas un nom modeste comme les philosophes, un nom qui voudrait dire : ami de la science. — Arrivons-en à M. Babiaet, de l’institut.
M. Babinet est un savant dont même les ignorants comme moi connaissent des travaux estimables. On a dit à M. Babinet :
« Monsieur Babinet, expliquez- nous les tables tournantes. »
M. Babinet n’a pas osé dire : — Je n’y comprends rien, — et M. Babinet vient d’expliquer les tables tournantes. Entre nous, il valait autant dire : — - Je h’y comprends rien — que de le prouver. — M. Babinet a choisi le dernier parti ; il a probablement •ses raisons.
Voici le résumé de l’explication de M. Babinet :
M. Babinet a vu des tables tourner, et il admet jque plusieurs personnes imposant leurs mains sur une table, la table au bout d’un certain temps se met
à tourner avec une telle rapidité, que ce mouvement est capable de vaincre de puissants obstacles, et même de briser ses pieds si on l’arrête violemment.
Je ne crois altérer en rien l’aveu de M. Babinet.
— Eh bien! ditM. Babinet, c’est tout simple :
La volonté agit au moyen des nerfs sur les muscles et produit des petits mouvements insensibles ; — or, c’est au moment où un mouvement se détermine qu’il a le plus d’énergie et de vitesse.
Je ne crois pas changer non plus ici le raisonnement de M. Babinet.
Il ajoute des exemples :
Un homme a donné à telle époque un coup de poing sur la tempe à un autre homme, et il l’a tué net ; — ■ cependant le poing, au moment du coup, n’était séparé de la tête que par un espace égal à sa propre épaisseur. — Le coup de poing le plus dangereux est un coup de poing à bras raccourci.
Je me permettrai d'adresser à M. Babinet quelques modestes observations: si le coup de poing sur la tempe a tué l’homme, ce n’était pas parce que le poing était près de la tempe au départ, — c’était quoiqu’il en fût près, — et le coup que je me rappelle très-bien fut précisément à cause de cela jugé trèsextraordinaire.
Un coup de poing à bras raccourci n’est si puissant qu’à condition que le bras se d^Vendra jusqu’au point où les os et les muscles s’arc-boutant se prêteront mutuellement le plus d’appui.
Le coup ne sera pas d’autant plus fort que le bras aura été moins détendu. Si M. Babinet croit cela, M. Babinet se trompe; — je ne crains pas d’affirmer que tous les boxeurs seront de mon avis.
Il n’est pas exact non plus de dire que c’est du moment où un mouvement se détermine qu’il a toujours le plus d’énergie et de vitesse.
De vitesse, oui, si vous entendez par là qu’on a plus vite mesuré un petit espace qu’un grand. — Mais quand deux lutteurs s’empoignent et s’enfoncent les doigts dans les muscles , la pression va en augmentant d’intensité pendant un certain temps, et ce n’est pas du tout au moment de la prise qu’elle a le plus d’énergie.
M. Alcide Babinet prend une autre comparaison dans l’exercice de l’épée et il dit : Les petits mouvements sont les plus redoutables.
On n’entend pas, monsieur Babinet, par petits mouvements des mouvements faibles, car la vitesse qui est la meilleure des bottes secrètes, ne peut s’acquérir sans beaucoup de force. Nous ne nous enten-
.mm-
dons pas sur les petits mouvements, monsieur Babinet. Voulez-vous parler de l’attaque ? Il est évident que, si au lieu de passer tout contre l’épée de votre adversaire , la vôtre décrit une sorte de cercle , elle aura besoin de beaucoup plus de temps pour l’atteindre et lui en donnera beaucoup plus pour parer. Voulez -vous parler de la défense ? On vous recommande dans certains cas de parer au moyen d’un cercle étroit. — En effet, il s’agit de rencontrer et de ramasser une épée dont vous ne savez pas la marche, mais qui doit nécessairement passer dans le cercle. Or, pour le mieux possible, pour que votre épée fût certaine de rencontrer l’autre, il faudrait * qu’elle formât ce cercle qu’elle ne peut que décrire, c’est-à-dire qu’elle se trouvât à la fois sur tous les points de ce cercle. — Si vous faites le cercle trop large, pendant que vous décrirez la partie supérieure du cercle, l’épée de l’adversaire peut parfaitement passer en bas. — Il s’agit de décrire un cercle pendant le temps que l’autre épée peut mettre à porter un coup droit. — Il est évident que plus votre cercle sera étroit, plus vous aurez de chance de le parcourir dans le moins de temps possible. Parlez-vous d’autres cas, —d’un battement d’épée, d’un dégagement, etc. ?
«îT
— On ne vous dit jamais de donner de petits coups,
S33 MENUS PROI>OS.
mais de les donner avec tenue, de façon que votre épée ne soit pas entraînée hors de la ligne où elle doit vous protéger. '
Tout cela ne rentre pas du tout dans la théorie de M* Babinet. — Si l’adversaire s’engageait à ne pas tromper le mouvement, on dérangerait bien mieux son épée en frappant fort. — Je n’ai pas fait l’injustice de prêter à M. Babinet l’opinion qu’il s’agirait de la pointe, et que c’est en ce sens qu’il se figure que les petits coups sont les plus dangereux.
M. Babinet, qui est décidé à prendre ses arguments dans le sport, prétend qu'on court d’autant plus fort qu’on fait les pas plus courts.
Ici M. Babinet se trompe; — je suis cependant de son avis sur les deux figures d'Hippomène et d’Atalante ; les deux coureurs allongent un peu trop le pas ; mais ce n’est pas une raison pour croire qu’on ne saurait faire Ips pas Hop courts comme le pense M. Babinet. La question est de combiner son équilibre de façon à disposer du plus de force possible. Si vous faites les pas trop longs, vous n’ètes plus d’aplomb, mais si vous les faites tellement courts qu’ils ne mesurent que la moitié de ceux de votre adversaire, il est plus que douteux que vous puis-
siez en faire deux et un peu davantage pendant qu’il en fera un.
M. Babinet se trompe dans tous ses exemples, parte sens absolu qu’il veut leur donner. Selon lui, la première moitié d’un coup de poing serait plus forte, non-seulement que la seconde, ce qui pourrait être vrai dans certains cas, mais même que la seconde, plus la première, ce qui est absurde.
Selon lui, plus un mouvement est faible, plus il a d’action, ce qui n'est pas plus raisonnable.
Mais M. Babinet se trompe encore dans l’application qu'il fait de ces exemples.
En effet, M. Babinet veut-il dire que ceux qui font tourner les tables trichent? — Il n’y avait pas besoin alors de développer sa théorie des petits mouvements.
Non, M. Babinet veut parler de la pression que peuvent* exercer des mouvements involontaires et insensibles pour ceux qui les font.
Eh bien, les petits mouvements de l’épée sont parfaitement volontaires et parfaitement raisonnés. Le coup de poing qui tua un homme était très-volontaire, très-parfaitement appliqué où il devait l’être pour tuer.
L’illustre jument Éclipse dont parle M. Babinet,
qui parcourait seize cent dix mètres par minoïe, en se mettant la tète entre les jambes, et en mesurant la succession des sauts qui forment le galop, n’agissait pas non plus sans le faire exprès : elle cherchait et trouvait la meilleure répartition de sa pesanteur et de ses forces.
Ce ne sont pas là des mouvements involontaires ni qui puissent échapper à l’œil des spectateurs. — Qu’il y ait illusion ou fourberie, ce sont des mouvements combinés pour produire le plus d’effet possible.
Or, M. Babinet prétend-il que lui-même, avec les superbes biceps dont je dois le supposer pourvu, fera mouvoir aussi facilement une table pesante avec le mouvement insensible et invisible de ses muscles, que si, mettant son habit bas, empoignant la table des deux mains, se penchant jusqu’à un certain angle, il employait visiblement toutes ses forces à la faire tourner?
Peut-être encore M. Babinet est-il une exception, dans le genre de ce personnage d’un conte de fée, qui courait si rapidement que lorsqu’il voulait attraper un lièvre, il se liait les jambes, de peur de le dépasser à la course.
Si M. Babinet est un homme tellement vigoureux que ses mouvements complets brisent les tables et
les réduisent en sciure de bois, il fait bien de n’employer qu’une partie de sa force , mais une exception ne prouve rien et n’infirme pas une règle.
Le commun des martyrs, moi, par exemple, je maintiens qu’en employant toute ma force, sans subterfuge, visiblement,' j’aurais peine à faire tourner aussi rapidement qu’elle tournait la table que j’ai vue tourner chez Gudin, sous la pression de huit petits doigts ;
Que je ne le ferais fias du tout d’une seule main,
et que je l’ébranlerais à peine si je devais ne faire que des mouvements invisibles pour les spectateurs.
M. Babinet oublie deux points dans ce qu’il appelle son explication.
Le premier est celui-ci :
Pour que le mouvement de la table résultât d’un commencement de mouvement formé d’accord par les personnes qui entourent la table, il faudrait qu’on eût décidé d’avance dans quel sens cette table tournerait. Eh bien, c’est ce qui n’a presque jamais lieu. Le plus souvent, au contraire, la table paraît hésiter et osciller en divers sens avant de se décider.
Le second point est celui-ci :
Si des rudiments de mouvements suffisaient, il arriverait qu’un homme seul finirait, en y mettant
un peu plus de temps, par faire tourner une table.
Je ne crois pas que cela ait réussi une seule fois.
Il est donc clair pour moi que la science ne sait pas.
Je ne crois pas à la sorcellerie ni à l’influence du démon.
Je ne crois pas à l’adresse ni à la fourberie, du moins dans la seule expérience à laquelle j’aie assisté. ,
Je ne sais pas.
C’était bien plus commode à dire pour M. Babinet, qui au fond est un„vrai savant et qui sait réellement tant de choses, que pour moi qui suis relativement à lui un ignorant.
Il y a une raison, mais je ne la sais pas, etM. Babinet ne la sait pas non plus.
Je vous ai parlé un peu longuement des tables tournantes : c’est qu’elles font tourner plus de tètes qu’on ne le croit, surtout depuis que Certains évêques ont reconnu ce prodige, et l’ayant attribué au diable, ont fait de la chose une sorte de secte qui a ses fidèles et ses cagols, comme je J’avais prédit.