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PRES DE LA RUE ST-DENIS

Tel. Bell Est 1842 Bell Tel. East 3644

T. Lessard ô Sons, umned

MECHANICAL ENG1NEERS

ROOFERS, PLUMBERS and STEAM FITTERS

191 Craig St. East, Montréal

Nous étions en frais de nous amuser mon ami et moi. Après un succulent repas au Vjger, nous nous étions çlirigég au dehors sans trop savoir où nous li ions.

Mon compagnon était plein d'esprit ce soir- là, le Champagne lui avait donné de la verve, un bon mot n'attendait pas l'autre. Nous allions, riant tous deux à gorge déployée, comme des écoliers en vacances, sans nous souc ier de l'opinion des passants, dont plus d'un, en ao.ug regardant, avait haussé les épaules en disant :

- Quels fous !

('"est vrai, mais tout de même je crois que nous faisions envie, notre gaité était si franche.

Je vais, dit Réal. pour me distraire faire l'indériendan* à la manière d'un grand nombre d'imbéciles que nous rencontrons à tous instant sur ie parapet, et qui n'ont pas Le savoir-vivre de se mettre de côté pour laisser passer leur voisin, ils vous coudoient à qui mieux mieux.

VA le voilà marchant au beau milieu du trottoir, bousculant les hommes, accrochant, dans sa marche insensée plus d'un chapeau de femme, qui furieuse lui lançait un regard courroucé et s'éloignait en murmurant :

— Quel manant !

Moi, qui filais dans son ombre je recueillais tous ees quolibets. .

Tu vas finir, lui dis-je, car si tu continues on mettra la police à nos trousses ; je n'y tiens pas. Entrons dans ce tramway, nous n'avons rien de mieux à faire, nous irons jusqu'au terminus.

Je siffle, le conducteur m° voit, on arrête, mais juste au beau milieu d'une mare d'eau sale ; dans ces véhicules on se soucie fort peu de mettre le passager dans l'obligation de &»? crotter les pieds. Il faut dire aussi que Montréal est renommé pour la propreté de ses rues, nos échevms feraient une maladie si les piétons pouvaient traverser la chaussée sans avoir de la boue jusqu'à la cheville.

Le char était plein. Nous pûmes trouver deux sièges, tout ce qui restait. J'avais pour vis-à-vis une grosse boulotte aux joues rubicondes, escortée d'un petit homme maigre et sec. salivant sans cesse à droite à gauche d'une manière insupportable. Une jeune femme, assise à côté de lui, avait souvent déjà froncé ses jolis sourcils bruns et serré autour d'elle sa robe de satin fumée de Londres, afin de la préserver des invasions de cet intrus ; mais lui paraissait peu se soucier de cette élégante, soudain un énorme crachat vint tomber sur sa robe.

- Oh î shocking, fit-elle en se levant, "1 never saw a city Hke Montréal, no comfort can be had in the street cars."

Tirant là sonnette elle fit arrêter le tramway et descendit en disant :

— H is really disgusting to sec that the eonductor can t keep prôper order in the cars.

Malgré les inconvénients dé cette voiture la place fui bien lot prise. .1 ai dit que le char était plein, mais on l'emplis sait toujours, les passagers entraient, entraient, si bien qu'au bout de dix minutes nous étions serrés, pressés comme de véritables sardines ; le conducteur criait, à chaque nouvel arrivant :

Make room, make room.

— Que diantre, fit mon ami, où veut-il que nous fassions de la place lorsqu'il n'y a plus moyen de respirer. L'animal. A-t-on jamais vu un pays où sous prétexte de promener les L^ens on les étrangle. Pourquoi ne pas mettre plus de tramways, cela' n'est pas bien difficile.

Drelin drelin. Encore quelqu'un qui veut entrer.

— Mais il n'y a plus de place, voeifère-t-on de toute part.

C'est égal, le conducteur a la rage d'étouffer ses passagers.

— ; Serrez les rangs, dit-il, c'est une femme avec son enfant, que quelque monsieur se lève.

Une femme avec son bébé ; je veux céder mon siège, mais il m'est impossible de me lever ; on me pousse de tous côtés ; enfin la foule se rue sur la nouvelle venue qui vient tomber, presque étouffée, sur les genoux de mon compagnon, avec son marmot qui se met à crier comme un petit perdu.

— Sortons, soi tons; fit Réal. je n'en puis plus.

Mais la femme ne faisait pas mine de remuer ; elle avait trouvé, sur les genoux de mon ami, un siège sans doute assez moelleux, puisqu'elle ne voulait plus se déranger de crainte qu'on ne le lui enlevât. Le fou rire me prit en regardant le visaoe déconcerté de Réal qui avec la femme et l'enfant sur les genoux, avait l'apparence d'un véritable "pater familias."

J'étais enfin parvenu à me mettre sur mes jambes, et malgré les cris du bambin je pus faire entendre à la mère qu'elle trouverait place sur le banc. Elle me regarda d'un pe tit air sournois comme pour bien s'assurer que je ne voulais pas !a tromper, décidée qu'elle était, j'en suis certain, à ne pas abandonner les genoux malheureux qui l'avaient rceue, avant d'avoir trouvé un endroit aussi convenable à ses goûte.

- Laissez-moi partir madame, fit Réal un peu impa tienté. • . r. ;/ . ^JU'àifM^.K,. ' J£- \ «V^%paH

Attendez* monsieur, est-cë qu'on sait oùsqu'on se place icite, donnez-moi le temps de me reconnaître. .Je n'ai jamais vu de ^ens si péri complaisant?. -

Certes1, il en faut une bonne dose de complaisance pour vous porter avec votre bambin qui est un vrai petit diable : est-ce qu'il ne va pas se taire cet entant*.''

Cèla ne vous regarde pas.

C'est vrai ; mais ce qui me regarde c'est de ne plus vous avoir sur les genoux avec lui.

Et Réal fait un suprême effort pour se débarrasser, je lui tends la main, grâce à ce secours il/ parvient à mettre à terre la robuste dame. D'un bond nous sommes sur la plate-forme.

- Ouf. fait mon ami, cela est pire qu'un bai» turc. Vite., descendons, je n'y tiens plus. Tu rte m'y reprendras point, mon cher, à aller me promener dans ces tramways ; du moins pas avant que la Compagnie- ne change de système, J'aime mieux marcher à l'autre bout de ta ville «que de recommencer pareille excursion.

On nous avait laissés à l'extrémité de la eue Sainte-Cathe nne Ouest ; en passant devant la demeure de Mme T... Réal se tourna vers moi. \

Sais-tu que Melle T... est une héritière, nie dit-il, Raoul.

tu devrais te présenter dans cette maison, mademoiselle T

serait un bon parti pour toi : outre qu'elle est riche, elle est charmante, très spirituelle.

— Tu crois, mon cher Réal. que je n'aurais qu'à me pre enter pour être accepté? J'ai trop d'esprit, permets-moi l te le dire, pour avoir la prétention d'un grand nombre de mes camarades qui s'imaginent qu'ils n'auraient qu'à Faire une demande en mariage pour être aussitôt agréés ; leur fatuité me déplaît, j'ai la ferme conviction que celui qui se vante le plus est préeisémie/nt celui qui serait le premier éconcko Je ne trouve rien d'étonnant à oe qu'une femme refuse d epouser un homme qu'elle n'aime pas. Le mariage pour moi est chose s"T grave que je conçois qu'une personne intelligente ne tienne pas à se lier pour la vie, à un être qui ne lui est pas

en tout sympathique. Je connais bon nombre de jçu.nes îi\\ès\ qui ne voudraient pas m'épouser, je nt les .trou v^p^ -mRins aimables pour cela, au contraire, je les admire, leur indépendance me plaît, ces femmes ne suivent pas L'exemple de la foule, elles ont un cœur qu'elles ne donnent, pas à tout venant, comme une marchandise à l'enchère adjugée, au plus offrant. J'espère bien ne jamais épouser une femme qui ne cherche en un mari qu'une position ou un nom, mettant tout à fait de côté les sentiments du cœur.

. — Tu es poétique, Raoul. kti

— Appelle cela comme tu' voudras, moi je trouve (jne c'est tout simplement du bon sens.

— Allons, va pour ton bon sens ; mais n'ayons pas l'air . d'en avoir ce soir et suivons cette personne devant nous, j Vois-tu qu'elle soit en possession de mari?

— Je n'en sais rien. (1 #>&\

— Comme elle a un pied mignon effleurant à peiné le sol, comme sa taille est gracieuse, cette femme est parfaite, si le visage est aussi joli que le reste, c'est une perle, il faut savoir où elle va. Quelle heure as-tu?

— ; Sept heures, répondis- je.

- Oh! alors j'ai une bonne heure et demie .devant moi, je ne vais chez Jeanne que vers neuf heures.

— Crois- tu que ta fiancée te recevrait avec' plaisir si elle savait que tu as passé une partie de la 'soirée' à suivre 'une jriconnue?

— Que veux-tu, mon cher, les hommes sont un peu fous, il faut que les femmes soient indulgentes et leur passent leurs folies. J 'aime Jeanne, je serais le plus malheureux des hommes de lui faire de la peine ; mais je trouve qu'il faut des varia lions au plus beau morceau, cette femme intéresse ma curiosité me pousse à savoir où elle va, donc je La suis.

L'inconnue avait ralenti sa marche, il était évident qu'elle nous savait derrière elle, de plus qu'elle ne nous en voulait pas de la suivre, cependant lorsque non-- étions presque sur ses talons elle se mettait à ma i cher beaucoup plus vite comme pour nous distancer. Elle continua ce manèoe pendant un quart d'heure.

— Ton inconnue se moque de nous, dis- je à Réal. Allons. ïimss<>ns-en, nous ne s unîmes pas pour la suivre toute la nuit. Si elle te tient au coeur va lui parler de suite, nous saurons a. ors à quoi nous en tenir. Les positions tendues m'ennuient. C'est le bon moment, tu pourras jouir.de !a vue de sa beauté, voici une lumière électrique, exécute toi.

Réal obéit, en deux pas il la rejoignit.

— Madame ou mademoiselle, dit-il en saluant.

— Que me voulez-vous, répondit-elle en relevant un voile épais qu'elle avait jusqu'alors tenu baissé sur sa figure.

— Ah! exclama Réal, pardon je me trompais.

•J 'avais tout vu et comme dans le tramway je n'avais pus m empêcher de rire de la mésaventure de mon ami, cette fois encore j'éclatai. Nous avions devant les yeux une Africaine du plus beau noir qui nous avait joliment joués.

— Aimes-tu encore les variations, Réalv

— Peste, tu me portes malheur, Raoul, je crois que je ne continuerai pas à me promener avec toi. Je ne serais pas du tout surpris maintenant que pour continuer mes déboire Jeanne me reçût comme un chien dans un jeu de quilles.

*—Ne t 'effraie pas. Réal. cette petite Jeanne a le tort de t 'aimer beaucoup plus que tu ne le mérites, ainsi comme to iles mauvais sujets tu auras l'avantage d'épouser une femme parfaite pour supporter tous tes défauts. Allons, entre, nous voici chez ta fiancée, quoiqu'il ne sort pas neuf heures fais lui le plaisir-, aujourd'hui, d'aller la visiter à une heure convenable.

— Vraiment, Raoul, on dirait que tu me fais la leçon.

Je ne fais de leçon à | ersonne, mon ami, je me contante de dire ee que je pense.

— Ainsi tu crois que Jeanne sera malheureuse en nvepoùsant.

— Je ne dis pas cela. Je rie sais pas ce qui peut rendre une femme heureuse. Le bonheur pour la femme est une chose si relative. J'en ai vu qui étaient parfaitement malheumi-es avec des maris modèles.

Et tu ne me fais pas 1 bonnet ir de supposer qu'il rne soit jamais possible d'appartenir à cette catégorie v

— Je dois l'avouer. Je sai< qu'avec ta diplomatie tu te sens certain d'avance de pouvoir te tirer d'affaires dans les occasions les plus difficiles, en conséquence tu agis souvent avec une légèreté de caractère qui m'étonne chez un homme d'esprit comme toi et même j'en ai été parfois vexé. Je dirai plus encore, à la place de ta fiancée je t'aurais donné congé.

— Heureusement Jeanne ne pense pas comme toi.

— Oui, heureusement. Comme je te dis les femmes sont incompréhensibles, voilà pourquoi Jeanne persiste à t'aimer malgré tes travers.

— Merci, Raoul, si tu n'étais pas mon meilleur ami je te ferais sentir que tes remarques sont fort impertinentes.

— Mais, comme je suis ton meilleur ami tu peux simplement penser (pie je te dis la vérité. Après tout elle n'est pas si mauvaise puisque tu restes, ma \n ré tes torts, en possession du cœur de la femme qui est assez folle pour t'aimer.

Nous étions à la porte de la demeure de Melle H..., une voix douce, partant de l'intérieur parvint jusqu'à nous.

— Qui citante, demandai1- je à Étéal, connais-tu cette voix?

» - ("est Jeanne, fit-il.

En écoutant je pus reconnaître ces vers qu'elle disait avec beaucoup d'expression :

"Mon âme par la tienne est toujours devinée, Vers la tienne mon âme est sans cesse tournée Ainsi que vers le Nord se dirige l'aimant. S'aimer tous deux ainsi, c'est une joie immense Qui jamais ne finit et toujours recommence. Du ciel c'est un pressentiment."

À cette dernière stance Réal devint sans doute impatient de revoir sa fiancée et sans me prévenir tira le cordon de la sonnette.

— Singulier homme, pensai- je, il aime cette femme, c'est évident, cependant il ne se gène pas de m' avouer qu'il lui faut «les variations. En lisant Madame de Girardin dans "Mai guérite ou deux Amours", ou se dit : Cet auteur brode; une

i'iMiimc fte peui pks aim-er de. \ tiommés à la fois. Et dans le monde réel on tic voit ri«îri d 'étonnant à ce qu'un 'homme cheréJie auprès de plusieurs femmes le bonheur qu'il tic peut trou \cr qu 'a\ (H- une.

La porte s'était ouverte.

Bonsoir, dit Réal, sans rancune, je te reverrai demain.

Je m'éloignai lentement, emportant daHs mon esprit te souvenir des vers que Jeanne chantait.

ADELE BIBAUD.

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Tel. Mds. 2102 Coin ROY et SANGUINET Bell Tel. Est 3953

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