ANGÉLUS
''•;*•■' \A M. Alcide Gnirin
Avec, dans ses cheveux, la fleur des Ptolémée, L'Antinous, au fond des Versailles perclus, Se dresse encor, triste d'un culte qui n'est plus
v Et de survivre à ceux des Rois quittent aimé Y ■ ...
Sur sa lèvre entrouverte en frêle fleur de Mai Subsiste un rire auquel personne ne croit plus ; . Voici qu'au lointain copte un mystique Angélus : La Rome antique s'en est allée en fumée !
Plus^Hadrien, ni ses baisers ni plus rien d'EUe ! Virgile a clos ses yeux d'aurore et, dans Mantoue, Ne gémit plus sa douce voix de tourterelle.
Et le marbre du bel Ephèbe, dans l'allée ' *l"
Où l'encens bleu du soir s'élève de partout,
Prend des deuils blancs comme on en voit. aux mausolées.
Ernest Raynaud.
■c HÊNOm »
Le poème dramatique que vient de publier M. Mathias Morhardtest une œuvre bien profonde* si profonde même qu'on n'en aperçoit pas le fond: et il semble, à: la. lire, qu'on se perd sur un grand océan — insondable, peut-être parce qu'il est trouble. L'impression ne laisse pourtant point d'être saisissante : l'esprit se plaît aux beautés vastes . et mystérieuses, encore que lui soient refusés les horizons proches et précis où il aime à reposer. Et, certes, . . les beautés ne manquent pas, magnificence des idées, grandeur du style, noblesse des images, majesté de l'action qui se déroule symboliquement dans un domaine de . purs concepts., .\-\
Mais, au moment d'exposer le drame, je me sens pris d'hésitations : et je dois avouer que ce que je vais donner, ici n*est qu'une interprétation personnelle, peut-être fausse au sens de Fauteur, sûrement inexacte et incomplète en certains points qui me sont demeurés obscurs,
V Aventure de V amour che\ le Poète en quête de TAfc soluj tel me semble le sujet du drame.
Deux personnages : Hénor, l'homme, et la femme, Liliane. Les deux autres personnages, Madeleine et Marguerite, paraissent n'être que des personnifications écloses de Pâme d'Hénor, des Idées platoniciennes revêtues momentanément de formes pour transposer en dialogues de réels monologues et dramatiser les combats intérieurs d'Hénor- L'action se passe dans un palais nierveilleux, au bord de la mer — sans doute l'âme d'Hénor. — avec ses paysages évoqués, ses, ciels changeants, ses jardins capricieux, ses retraites intimes, sessallesde fêtes, sesspecr tacles mobiles et se transformant; au gré de la pensée.. Cinq actes, d'inégale longueur, précédés d'arguments et d'une préface en vers, et parsemés de proses décrivant exquise ment les cadres des scènes et marquant les stades du drame.
Le premier acte est consacré uniquement à l'état psychologique d'Hénor avant l'apparition de la femme — avant la chute, est- on tenté de dire. Le palais est « désert et vaste, profond et silencieux >, et c'est, dit le texte
(i) r volume, par Mathias Horhardt (Perrin et Cie)u
.'..'■ • ■ ■ - AOUT 1890 . a89
en prose, « le seul séjour d'une âme mystique et forte que tente la possession de l'Absolu. > En absolutiste qu'il est, décrétant qu'il n'y a que lui, Héiior est d'un prodi^ gieux orgueil. Des ses premiers mot», on est fixé:
« J*aî miré I?infini de ma vie au miroir De l'espace immergé dans l'Infini du soir.
L espace illimité ne contient pas ma vie. »
Mais Hénor, n'étant pas tout à fait Dieu, souffre. Il souffre de ses doutes, il a peur de ses rêves, il se prend même a regretter le passé, bien qu'il se aoit désigne^
«A la gloire de devenir un pur emblème
Ou l'ongle de ce temps émousserait sa corne. »
Pourquoi cette tristesse, gém ït-il,
«Quand seulement le problème vertigineux De l'Absolu s'impose à mes efforts déments?
Et <jue ne suis -je donc l'Etre stoïquement
Indifférent et, vers toutes choses, debout, Taciturne, 1 comme celui qui saurait tout? » . t
Il faut rompre définitivement tous ces liens vers le passe. Dans un effort suprême de volonté pour s'identifier aux choses, à «l'inconscient destin de l'univers > il parait presque y parvenir. Il va plus loin — car! il a certainement lu la philosophie de Fichte — et il proclame que rien n existe que par lui :
$ Je suis principe unique et je contiens les mondes. »
. Et l'apothéose de son moi se termine par ce vers orgueilleux, jeté comme un défi :
« C'est la nature en moi qui passe, et moi qui reste. »
Le second acte s'ouvre par l'investiture dés deux sœurs du Poète, Madeleine et Marguerite, l'une représentant 1 Hxtase , l'autre l'Amour. Il faut faire ici une distinction essentielle entre l'Amour et la Femme. L'Amour n'est P^/emme: c'est une sensibilité de l'âme d'Hénor, sensibilité qm va tout à l'heure s'exercer à propos delà remme, mais qui n'en reste pas moins foncièrement indépendante. Madeleine, si l'on veut, c'est ïë sens de la Vente, et Marguerite le sens de la Beauté .
Liliane parait. Elle n'a pas encore !ie consistance, elle n ?i .? u . i " r * ta * de "-vision. Mais, aussitôt, cette vision se mêle a la teinte des choses, s'amalgame tyranniquement aux rêves d'Hénor. En même temps, les tristesses du Poète augmentent ; il s'aperçoit que les choses, dont il voulait faire son univers, ne sympathisent pas avec lui,
qu'elles sont immobiles et dures, dressées comme des murailles fatales où se brise son coeur. C'est en vain que Madeleine l 1 invite à l'apaisement et au souci de sa noble tâche, Marguerite met le doigt sur la plaie et lui montre
ce dont il souffre :
« Tu voudrais aller seul, ayant enta mémoire Le merveilleux chagrin d'une vie illusoire... Cependant les bonheurs frôlés te font envie Et tu passes trop vite au milieu de la vie!
Il te manque d'avoir — subtilement peureux
De trop réaliser ce que tu te proposes — -
Pleuré sur les genoux d'une femme : — sans cause. »
Dès lors, il se résout à sortir de sa douloureuse impassibilité. Il tentera l'expéi*ie ne e l :'
a. L'idylle ! c'est la vie au sourire attristé/. Et nous aurons pour elle un mot de : charité, \
Et quand, au troisième acte, Liliane. naît d'un parterre de fleurs, Hénor la cueille avec l'espoir de trouver en elle. l'Ame 'sœur et de l'aimer. Toute sa volonté se concentre sur cet objet, et ses efforts se répandent en dithyrambes exagérés pour s'exciter lui-même à l'amour,
« J'airne! J'aime ! O douceur des mots d'un sens confus Où tout ce qui sera se mêle a ce qui fût..- ■ Je veux, pour consacrer l'éveil neuf de la flamme -.' Dont je brûle à tes pieds, dès ce temps, que mon âme Discerne en toi le Dieu que. m on orgueil ignore. »
Une cathédrale s'ouvre, et l'hymen est célébré. ;
Mais Liliane, qu'est-elle ? Liliane, c'est laEemme, dans tout ce qu'elle a de vide, de superficiel, de nul, la Femme quiiVestmue que par laseuleetla plus vaine curiosité, qui a toute la grâce du papillon et aussi toute sa frivolité. Hénor s*en aperçoit vite: la fête hymériéentie n'est pas gaie: -
«Voici déjà mourir en leur ultime phase
Les jours exquise nient voués à nôtre extase* »
Les sœurs pressentent que l'expérience n'aboutira qu'à de regrettables sacrifices, et Hénor, dont le factice en- ■ thousîasme s'évanouit, en est. réduit à s'écrier :
« Ko us aurons un amour, vêtu d'hypocrisie. »,
En effet, un abîmé se découvre peu à peu entre ces deux êtres. Liliane cherche simplement à jouir, de la vie, sans pensée et sans raison. Elle hait les interrogation» perpétuelles de son Amant, qui s'acharne à vouloir trouver
en «lie un secret» le mot d'une énigme qui n'existe pas. . Et celui-ci, trahi dans ses espérances, a peine à contenir la rage de sa désillusion,
« Le charme est maintenant violé de ton âme, Car je sais le secret de ta fierté de femme !■
Ofc j*espérais trouver un obscur évangile* Hélas t et ce secret est vraiment si fragile, ■ Qépourvu de tont ce dont il s'est agencé,
. Que je ne comprends plus qu'il m'ait intéressé ! s
Le quatrième acte accentue encore l'imcompatibitité
entre Hénor et Liliane* Elle est telle que Hénor se demande si Liliane l'aime. Hélas! non. Ce qu'elle aime, c'est son orgueil, *a force, sa beauté : ce n'est pas loi. Elle est éprise d'apparences. Et pour mieux s'en convaincre, il fait défiler devant elle diverses apparitions, belles, fortes comme lui, et dont Liliane s*é prend successivement. Désormais, l'expérience est faite» Hénor a beau tenter de se tromper encore, l'inconciliable contraste lui rend Liliane de plus en plus étrangère. Jusque dans la possession même, il constate amèrerifent cette double nature. Aussi, lorsque Liliane devient mère, ce nouveau phénomène,qui la comble de. joie, est accueilli par Hénor avec mépris. Car «quelle essentielle vérité a-t-il mise en Tâme d'Hénor ? Et quel enseignement cotitporte-t-il pour sa conception des êtres et des choses? >
Honteux de s'être laissé pareillement abuser, Hénor se reconquiert enfin au cinquième acte.
« Il faut que Thomme parle et que la femme écoute. Et je sens maintenant. que tu n'as rien à dire l
pès lors, que j'aille seul au parc obscur peuplé I>!arbres muets aux grands m ou vements désolés; Rpdngiié/indififérent aux larmes de Chîmènè, V Que j'aUfe. avec rigueur où la guerre me mène,
Et oue je trouve au fond de la nuit enchantée : Le Rêve dé beauté de la Vie exaltée/»
H conclut :
. « I/ëxpériencé a trop dure ; cessons ces jeux ! »
Et il tue Liliane.
Une fois morte, elle, est ce qu'elle doit être, une belle -image, une Idée/ Son oraison funèbre se termine par ce
vers significatif; ■
« Paimaïs ta Beauté seule et ta Beauté persiste. »
C'est donc par une négation formelle de la Femme, et, il faut le. dire;, de Ja Vie — car Liliane représente la
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vie, le monde extérieur sensuel- et passionnel, la matière
— que se clôt le drame. L'homme est fait pour être seul, il crée son univers, iln'èxiste réellement et pleinement que par la vertu de ses Idées et la radiation orgueilleuse
de son Moi. ^ ; : ■' - ,
Je voudrais citer le passage où Hérior se. comparé à Dieu et celui de la Frégate, qui sont, je crois, les plus beaux vers du poème. Il faut me borner, pour finir, a transcrire l'argument du cinquième acte, qui est aussi fort beau, et qui a l'avantage de tirer du drame la morale
— sans doute étrange et discutable, mais logique — qu'il comporté. ,
« Comme à nos orgueils de très beaux emblèmes ,.
Suscitant l'ampleur de nobles destins,
Les arbres, qui sont pareils "à nous-mêmes,
Les arbres sont mus par des vœux hautains. .
Car, rien ne se voit en eux du mystère Grave de leur vie : impassiblement Ils naissent debout dans un calme austère, Sachant le monde et le mésestimant.
Au-dessus des herbes qui les encensent, Fiers de Leurs mélancoliques splendeurs, Et convaincus de leur toute-puissance Ils sont bienveillants comme la grandeur.
Disséminés, au loin, dans les parterres, Ils ne mêlent pas leur sort isolé :
Les arbres géants meurent solitaires Avec les secrets qu'ils ont recelés. * ' .
Louis DUMUR.
Péterhof 7 22 juin 1890.