‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 152 sur 168 · LA LARVE · texte numérisé non relu

LA LARVE

Il m'en souvient... ce fut dans ce royaume morne Où plane un soleil noir sur des fleuves amers... Ce fut dans ce royaume au bord des autres mers. ^ Ce fut où m'emporta le vol delà licorne...

En l'immuable nuit qui tombe du soleil

Sur la terre de cendre et sur les vagues grises...

En l'immuable nuit sans parfums et sans brise, *

Sans brise et sans parfums, sans rêve et sans sommeil..:

La Larve s'échappa par le trou de ma Couche ! — Il m'en souvient... ce fut sur ces rivages .morts — - Et, spectre monstrueux^ plus blême qu'un remords, Laissa flotter dans l'air son corps flasque et farouche.;.

Elle dit — « Imbécile! Imbécile orgueilleux ! « Qui sertis mes cheveux de lys et de verveines « Et qui vas te targuant, parmi tes routes vaines; « Du dérisoire mal transmis par tes aïeux !:„ .

« Tu me nommes, ô fou» ton Démon, ta Chimère^ « Ta Muse, ton Génie, et La Clef-du-Trésor ! -

« Et tu veux: m'ériger en belle idole d*or « Sur l'illusoire autel de ta gloire éphémère ï '

« Tu couronnes mon front d'un nimbe de clarté ! « Tu m'attaches au dos les ailes des grands cygnes ï "" ■ « Tu donnes à .mes pieds — ô sacrilège insigne. ! * — « Pour royal tabouret le croissant 4' A star té !.;..

« Courbé sous le fouet sanglant de mon caprice, « Tu tends vers mes genoux. tes doigts reconnaissants, « Tu me gaves d'ainour, tu me saoules d'encens, « Tu me bénis, tu m'appelles : Consolatrice '!..; .

c — Maïs ne voi&-tu. donc point qni je suis, insensé ? «c Mais ne sais-tu donc point, pauvre mangeur de songe, «Que c'est moi, cette Larve immonde qui te ronge « Et qui mords les lambeaux dé ton cœur dépecé ?...

« Ne saison pas, fou, que je suis le ver înftme

« Labourant sans répit le cadavre entamé

« Le tœma vorace à jamais affamé

« De là chair de ton rêve et du sang de ton Ame ?

'* T Insensé ! Prométhée enchaîné sur sa tour

« Bénit-il donc le bec qui lacère son foie !

« Et tresse-t-il des lys au col de son vautour ?..'. »

Uù plane Tin soleil noir sur des fleuves amers... Ce fut dans ce royaume au bords des autres mers.... Ce fat oà m'emporta le vol-de la licorne.. .

Février ,18^0. ■ " :'. '

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