LE REFUGE
Voici/ mes frères, yoïci la Bonne Nouvelle, Le Palais dés. poètes sera dégotté,. qu'Armand Silyestre! voulait à Triauon, et T Académie des Concourt. Nous aurons Port- Royal I Port-Royal reconstruit dans le bon plaisir des littérateurs; La chose est sûre. Les journaux en préparent de la copie, et nous pouvons, dès maintenant, sonner la fanfare et les cloches ! Le jour <ie gloire est arrivé !
.Qn n'étonnerait personne, du reste, en criant au miraclé. Mais il faut avertir que Taventure est en dehors des gouvernements. D'autres tripotages les sollicitent: toutes chicanes cessantes, ils sauraient exhumer quelques lois. ' vexatbires dès cartons, de grands discours, dès Votés;— nous leur savons gré de leur indifférence. Par les temps acquis^ on sait trop la honte des arts protégés. Certaine Ode Triomphale , où chanta l'orgueil officiel, put en graver rirrécuskble expérience. Pourtant ceux qui craindraient des prompteurs parmi les héritiers de la propar gande chrétienne .s'abuseraient encore. Le jansénisme des Pascal,, des Nicole, du grand Arnaud, repose dans la paix et la poussière des théologies. Les modernes, écœurés de la vie, de la malpropreté des politiques, de la goujaterie croissante des milieux, jalousent seulement, parfois, la tranquillité des anciens monastères, la solitude relative d'un asile d'élection* Il leur plairait, vers leur déclin, de voir s'ouvrir une maison docte, à l*abri des explorateurs et des cuistres, des glorioles et des bienfaisances, assez théâtrale .■pour flatter leur haine du terre-à-terre sans imposer les ' pratiques d'une dévotion, faisant abstraction des sectes et gardant le respect de 'l'ouvrier après l'œuvre.! Ceux-là, même, sont rares, d'entre' nous, qui n'ont pas songé, dans les désastres, à quelque retraite passagère, où l'esprit en repos et la chair contente on attendrait à loisir î de se remettre en route. Nous l'avons érigée au caprice des imaginations et des faciles, mensonges ; nous avons habité sous ses vastes portiques, et nous l'avons peuplée de nos flottantes chimères. La Chartreuse est loin maintenant pour la foi déchue, et les moûtiers servent de: casernes.
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Eh bien ! nous aurons le nouveau Port-Royal dans ces idées de trêve et de sommet atteint I II n'y aura nulle formalité rebutante d'admission ou de sortie. Par Pisôlelement de la sottise extérieure on en pourra prendre à son aise — enfin — avec lé Livre. Et! a pieuse sollicitude de l'organisation; irait jusqu'à entretenir— disent les officieux — - un éditeur artiste à l'agrément de la communauté,..
L'affaire, ainsi formulée, paraît aller de soi. Dans le présent, elle mûrit au giron de quelques sages et -garde la vague auréole des merveilleux projets. On à tout au plus consulté ces Messieurs les architectes, qui lavent des plans et se frottent les paumes. Demain, pense-t-on, il n'y aura que l'embarras de choisir.
Les réalisations, malheureusement, ne sont pas si propices, et cette simple tentative pourrait déjà refroidir les bienveillances. Il se lève si peu d'idées dans. ces évocations d'oracles qu'il faudra peut-être batailler contre la corporation entière ; et pour le bien de la cause, il eut été prêt férable de mâcher un peu la besogne.
C'est que la bâtisse contemporaine — - mon Dieu, qu'il est pénible de le dire ! — Rapproche point de l'idéal. Nous n'avons pas à nous bercer de subterfuges, nos pâtisseries ordinaires seront l'amusement des siècles promis. Il y a des exceptions, je le sais. L'Opéra, par exemple, est une belle pièce montée; on y. voit des portiques en nougat. des sucreries diverses: le caramel de la coupole dut nécessiter un copieux chaudron. Ailleurs, le Trocadéro échafaude une rotonde et deux tours eh biscuits — suivant d'autres, un pâté entre des chandelles. Nous possédons enfin l'Hôtel de Ville, pour rappeler ces monuments de saindoux que dressent les vitrines des charcutiers. Rien n'y manque, ni les moulages en suif des niches,. ni les , bonshommes en plomb du faîte. De certains jours, pour, parfaire la ressemblance, on ajoute même les petits drarpeaux et les cordons tricolores. Mais la postérité n'en aura guère plus de respect. On imagine des reconstitutions de ces choses quand, on sortira Paris de son tas de décombres, et les apologistes des civilisations actuelles
inspirent nne douce miséricorde. Pour le moins, le besoin ne s'impose aucunement d'ajouter de nouvelles galettes au si respectable lot des constructions admirées du poussier. Demander du neuf serait pire; et, puisqu'on daigne consulter les littérateurs dans leur culte du Passé, la préférence ne saurait être douteuse. Les frontons et les colonnades grecques, les temples romains, ont été profanés par la Bourse et les Instituts. La vieille Egypte, PEspagne maure dés librettistes, réclament un ciel dont nous ne pouvons plus disposer. A l'époque <}ù nous sommes, il pleut trop, tous les météorologistes [vous le diront- Il faut mettre à part le style chinois, l'hindou, le cambodgien, le Mexique et le Pérou, les oignons russes, les huttes cafres et samoyèdes, qui n'ont point voix au chapitre; et nous restons devant la splendeur décorative du moyen-âge occidental. Ç^est bien le rêve d*un Port- Rôyal de la Décadence, vaguement mystique, monastère et castël, et qui ferait tressaillir de joie tes effigies des bons romantiques. . :
Pendant ce, les prix de Ttome, renvoyés à leurs fins dernières, fabriqueraient des carton s-peints pour expositions, dés écoles, des ; mairies ou des établés, et tout le monde serait satisfait.
Le refuge s'élèverait donc au sommet, des. collines, ! assez près de la ville pour qu'elle ne soit pas àbSentc\ mais par-delà son agitation factice. Il dominerait Paris et pourrait conter les. aspects multiples de ses toitures, ses monuments sous des jeux de lumière et la coulée du fleuve, tout comme dans les livres de M. Zola. De. larges allées d'arbres centenaires, transportés par la science des ultimes forêts nationales, monteraient aux pentes, en des retours habiles, afin de préparer.! des sentiments sylvestres ; et des tapis de feuilles tombées enseveliraient la terre . dans For de leurs manteaux pour le simulacre d'un éternel octobre. Bientôt on approcherait de hautes murailles crénelées, noircies des âges, lépreuses de mousses, flanquées de tourelles jeu poivrières et protégeant des perpectives de donjons et de flèches. Après un triple fossé, des ponts-Ievis et des
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herses féodales, les porches béants accéderaient à des cloîtres dentelés d'ogives, encadrant des parterres d'W zalées et de roses, tandis que s'éploiraït,' victorieuse en ses floraisons de pierre, la Sainte-Chapelle des liturgies symboliques, au faste d'un cérémonial illusoire. D un versant opposé dévaleraient les terrasses italiennes des Renaissances, vers des jardins et des parcs, avec tout un
appareil de. royales funérailles pour la mort coutumière du Soleil. La nuit venue, on verrait s T incendier les galeries, flamboyer les verrières dès fenêtres et des rosaces ; une lueur de brasier planerait sur le Refuge, parmi des chants religieux, la plainte des orgues, des musiques profanes; et, dès lors, le brave, abonné : du Constitution- '
-. ^.^P?™ s ^^ optimiste;—'"'
; / qu^on; laisserait périë^^ et vaguer par -
., lés i salles, pourrait bien "croire' que sa simple cervelle" : tourne au jaune d'œuf battue
Certes, il viendra vers la maison docte dès littérateurs laborieux ; en mal décrire ; ils profiteront de biblio- : ; . thèques «conséquentes », de cellules isolées, aux murs capables de les défendre contre tout vacarme; ils auront,' s'il leur convient, la robe .monastique et les ciseaux d'or de .Balzac, un coin pour la sœur conjugale; et les par- :
^■l-- ; A^f?^^9?^ s --.P^ L1 * tr ^ aimeront. à rêver par les chemins
:|'v^;%$^^ faudravdè petites sources limpides et de •".*
.,;> ; . .'P?*|is rocb^rs;; {ils rentreront .avec des. notes et grihouU- . * "j"
/' ; lçrôrir juvenilement : leur plaquette.. Aux crépuscules • y'- fabuleux^d'au'tomne-, on' rencontrera sous lès chênes quel- '■ ques bons ?xeux poètes toussoteux et podagres, flanqués de disciples;- et c'est autant de débris que ^hôpital \ n'aura. pas. Mais il faut aussi compter. avec des gaillards que cette chienne d'existence. fait vomir par sa platitude, qui voudront leur fantaisie, . quittes à en claquer dans la huitaine. Ils ne se résigneront pas à la hidëur de l'habit noir: j'en sais qui bedonnent et souhaitent malgré ceki des costumes mi-partis, *des pourpoints et des toques, dis machines de brocart et de soie. Dans ce décorum miraculeux et de styles successifs, on aura vite ressuscité l'orgie romaine, et peut-être davantage; Au sortir dû chapitre où Ton aura pu crier grâce et ses péchés devant Madame la Vierge et Monseigneur Jésus, on s'assoira
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volontiers à table, entre de belles femmes nues. Sous les torches des valets, tels qui ne leur mettront pas les . bottes sur la figure, vers la desserte; leur débarbouillerônt probablement lé. derrière dans des calices; et l'on doit penser d^autres horreurs. La bête humaine, galopante et lâchée, la bridé sur le col, par les inventions P^ fiévreuses, a des droits imprescriptibles. Si l'on à perdu , . le goût des murènes nourries d^ésclaves* le festin de Trimalcion est dans, toutes les mémoires; Et comme nous ne suivons plus, hélàs^la tradition.; des jeunes Antinous, notre moindre châtiment serait l'alternative dpquelques tableaux grotesques.— On, peut ajouter que la : Policé et lés^Mœurs, bégueules et illettrées, s'aviseront * :* dé^Spupçohner. un carnaval défendu, un -matin ouijTautfe, / et feront. $lore la boutiques .C'estrencore unVpiérre d'à- \ . cEoppeménf* . : • • / >.= .' :,....--" 1 . ■ ,Ah ! mfes frères, mes frères ! Je vous lêrdis, en vérité, voici qiii pourrait bien dégotter ce Palais des j poètes, qu'Armand Silvestre voulait. à Trianon, et Faca déplie des Gonçburt, Nous aurons Port-Royal ! Port-Royali reconstruit dans le bon plaisir des littérateurs. Mais comment : ., mettre en pratiquie tant d'irréfrénéés et folles visions de nos songeries dësheurées? Chacun aura son projet^ et la .'définitive joie n'est pas dé ce monde. Il y aura atassi des ^ empêcheurs pour agiter le fantôme de Pascal, maudis- l: - ' sant et scandalise. Ensuite, ap^ès le cloître et lés ripailles,' * * de certains demanderaient qu'on leur apportâtun: voyage .: ■ aux Grandes Indes, voire une tranche de la lune et toutes ■ . les planètes! Et puisque no us possédons ces choses 'dans nos inteilections — et combien d -autres ! — aussi nettes et aussi vivaces que 4 a ^ s l eiir réalisation, éphénière, ne ' ferions-iious^pas plus sagement dejles y laisser ? |
Charles Merijci.
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