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qu'il s'était alors éveillé^ ahuri encore de ces catastrophes récentes et terribles.
Ayant cette effroyable maladie, d'autres événements s'étaient succédés : et il se les remémorait, remontant de l'un à l'autre, jusqu'aux confins extrêmes du souvenir j au-delà desquels il né percevait plus rien que d'obscur- *\ ■"■' '■■'.'
Il devait avoir vécu cinquante ans : c'est, du moins, l'Âge que lui laissait dans l'esprit la dernière notion lucide qu'il avait des choses. Sa face de vieillard précoce portait une barbe déjà toute, blanche, tandis que sa moustache restait à peu près brune. Cette barbe en avance du côté de la tomhe ; "l'avait toujours beaucoup troublé. Il ne possédait plus de cheveux que deux ban* des floconneuses autour des. oreilles. Ses yeux avaient jadis été beaux, et il en avait conçu quelque Vanité ; mais, avec le temps, ils étaient devenus chassieux, et l'un même, fermé à demi par une blépharite, n'était plus utile à la vue. Divers malaises tourmentaient fréquemment son corps ; diverses incapacités paralysaient ses désirs. Il souffrait chaque fois qu'il se départait d'une hygiène
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un flot de sang affluait à ses tempes et lés battait précipitamment.
Ces misères physiques se compliquaient d'infortunes morales. Des embarras d'argent empoisonnaient son existence:. Etait-ce assez navrant d'avoir, tant d'années, travaillé pour aboutir à une si pitoyable décadence ! De mauvaises affaires l'avaient à peu près ruiné ; et son courage défaillant ne lui laissait pas l'énergie de reprendre position dans l'implacable bataille des intérêts. Sa sensibilité exacerbée ne supportait ce malheur qu'avec plus dej honte et de poignante humiliation. L'idée fixe de sa ruine labourait son cerveau et y semait la folie.
Ce Barnabe n'avait-il point une fille ? Eh oui I Une fille dont le mariage avait été irrémédiablement compromis par ces pertes, d'argent. La pauvre enfant I Quels consistants remords l'étreignaient, lui, son père, à la pensée toujours rongeante qu'il était la cause de sa la* mëhtable destinée. Il traînait après lui la vision de ces deux .grands yeux voilés qui ui reprochaient muettement son peu de soin du bonheur de sa famille. Que de larmes versées t que de soucis désespérants I
Sa femme encore : cette femme qu'il avait tant finit sôuf-
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frir, et par laquelle il avait tant souffert! Oh ! comme tout cela, cette combinaison de personnes, de chdses, d'événements autour de lui, était odieux ! Sa femme particulièrement, avec sa présence continuelle, sa patience d'ange, sa douceur tenace, sa sévérité de caractère, ses plaintes dissimulées, mais qu'il n'apercevait que trop, lui était un supplice, d'autant plus dur qu'il était inavouable. Il se voyait prisonnier de . cette femme, elle l'enserrait de mailles inextricables, sa voix monotone .claf potait sans cesse à ses oreilles, son regard froid le poursuivait, le scrutait : et il rie trouvait pas un mot à dire, tellement cette tyrannie était pratiquée avec une constance impalpable.
Délaissant ces impressions, si fraîches qu'elles lui ser-r raient le cœur, ce fut un Barnabe plus ancien, moins misérable, moins gris, mais toujours chargé d'épreuves, qui revécut dans cette aiguë et rapide réminiscence. Il repassa les phases de son activité, se rendant compte de l'inutilité de son labeur, revoyant avec honte les péripéties nombreuses^ gonflées, d'espérances déçues et de vaines tentatives, par où l'avaient traîné ses petites ambi-. tions. Que d'efforts il avait dépensés pour se créer une aisance, debout du matin jusqu'au soir, la- tète bourrée
de chiffres et l'imagination encombrée de projets 1 Que de tracas 1 que d'incertitudes! que de surexcitations! Que celd faisait mal aux nerfs, rien que d'y songer! .
Puis, ce furent des faits plus saillants, qui ponctuaient, comme des points de repère, cette longue, terne et mauvaise existence* Qu'ils paraissaient ridicules^ à distance I
Il se rappela son duel . Et, tous les incidents de cette minuscule histoire se représentant avec une particulière netteté h son esprit, il se demandait avec pitié si ce n'avait pas été, hélas! la page capitale de son pauvre roman : sa personne discutée dans une feuille. publique, son nom accolé à des épithètes maîsonnantes, son honorabilité suspectée, sa colère d'homme flagellé, son embarras sous l'attaque, son recours aux armes, la pro- / menade matinale dans une petite bruine transperçante, sa crispation d'âme en face de. la vibration luisante de i'épée, sa blessure, dont la guérison interminable l'exaspéra et dont les suites l'inquiétaient encore dix ans après.
Il se rappela là naissance de sa fille, cet enfant attendu et qui aurait dû être un garçon, Quels soins vigilants avaient entouré Têtre faible et captivant, source tout d'abord d'une joie immodérée, objet ensuite de soucis ,
infiais! Le bas âge avec ses misères criardes, l'éducation avec la surveillance de chaque jour, l'adolescence et ses dangers, l'heure enfin sonnée de se mettre à la recherche du mari, les déboires et le risque de plus en plus grand pour l'infortunée de rester vieille fille ; et les années avaient coulé ainsi, gaspillées à de menus devoirs, émiettées en d'humbles et quotidiennes besognes, qui laissaient ressembler le temps -.& une. insipide et continue pluie d'automne.
Il se rappela son mariage : ces fiançailles mi par raison, mi par amour avec ùnè parente éloignée qui lui apportait une petite dot et menaçait de constituer dans toutes les règles ce qu'on appelle une bonne femme. Presque heureux, presque ému, le jour de ses noces, il avait sincèrement cru aux voeux formulés autour des époux par la cohorte larmoyante des deux familles. Comment, par quelles insensibles dégradations en étaitil arrivé à ne plus respirer dans te mariage qu'une atmosphère lourde, enfermée, pleine de miasmes?
Il se rappelai plusieurs traits de sa jeunesse, avec moins de déplaisjir que le reste, peut-être parce que cette époque était plus éloignée. Enfin, il revit vaguement son enfance, l'enfance de ce personnage Barnabe qu'il avait été» qu'il était encore, tant ses dernières manifestations se confondaient avec ce qu'il éprouvait, lui, lui qui ■-pensait. j '" !
. Ces souvenirs se pressèrent et se bousculèrent étrangement dans son esprit. L'impression qui s'en dégageait était triste : comme de" quelque chose de douloureux qu'on a vécu et dont on vient seulement d'être exonéré.
Mais, ainsi qu'au réveil après la morosité du cauchemar, la conviction dé cette délivrance s'imposa dans un éclat de joie de plus en plus lumineux. L'évidence, splendide du grand jour repoussa victorieusement dans un abîme de moins en moins reconnaissablfe les a fifre? de ce ;qui s^était passé. L'immensité ensoleillée de gloire s'ouvrait. C'était l'oubli : c'était la Vie.
D'une dernière souvenance jetée au mélancolique tableau, il aperçut encore le lit avec sa formé maigre et pâle de Barnabe. Il crut voir s'agiter confusément les ombres, et distingua ces mots gémis dans des sanglots : .--. — II. est mort 1 ■ -I
Alors, soulevé d'une allégresse infinie, il s'élança dans les régions nouvelles — ou retrouvées,