‹ Mercure de France, tome 4Chapitre 102 sur 140 · POÉSIE ROMANE · texte numérisé non relu

POÉSIE ROMANE

Morëas chercha tout- de suite -.l'élément.- où il vit et respire ; Part. , .

— % Voijs savez la grande nouvelle? » nous annonçât-il. «Nous ne sommes plus symbolistes; j'ai trouve un autre nom pour notre école, et notre poésie sera de la poésie Romane. Symboliste, — c'est moi qui ai inventé et appliqué le, terme Vi et qui Pai défendu /aussi: dans une brochure qui n'est pas. encore.tout à fait oubliée, — , Symboliste n'était pas niai pour commencer; le

(1) Titre d'un volume encore inédit de « iSensatïons de .-..littérature et d'art », et qui va paraître^ avec une préface de ML Anatole France, à la librairie "Perrin et C 1 *. M. W. -G. C Byvanck a déjà fait de nombreuses excursions dans la litté-. . rature, universelle ; il a publié un essai de critique, sur Français Villon (V; Mercure de France, t. III. Bibliographie, p. 308),; Poëiïe en Leven in de TQ de Eewa}\ — un livre de critique sur Henri Heine , Carlyfe^.Newman, Bakac^ Baudelaire, Hebbel, Clougk,Wali Whitman, Henrik Ibsen, où Pauteu'r a fait ressortir l'influence dû mouvement social et moral . sur lé mouvement littéraire. — Dans Un Hollandais à Paris en i8pz y ML Byvanck rapporte ses impressions sur les artistes et les écrivains qu'il approcha lors d un séjour parmi nous, et dont voici la liste dans Tordre du livre : Eugène Carrière, Auguste Rodin, Catulle. Mendès, Georges Porto-Riche, Aristide Bruant, Jean Moréas, Ernest Kaynaud, Paul Verlaine, Léon Cahun^ Jules Rmard, Claude Monet, Stéphane Mallarmé, . J--H. Rosny, Jean Richepin, Maurice Barrés, Marcel Schzoob. — Lé fragment que nous publions, appartient au chapitre : Jean Morias.ML Byvanck- avec le poète du Pèlerin et quelques : amis dînent, dans un petit restaurant de la rive gauche et ' Ton cause*. "■..,'

avuu=» lait i avait, a ia longue, transformé : c était devenu la dénomination d'une secte, et il valait à coup sûr mieux que cela.. Il ne faut pas trop mettre en évidence un. seul des caractères de l'art, parce que la mode s'en empare. Tout le monde allait à la recherche des symboles, ce qui est le moyen unique de ne pas en rencontrer. Le poète est symboliste, mais il ne se le dit pas.

« Des symbolistes ! Ah ! vraiment, tout comme . on voit ici des mystiques sur les boulevards .et dans la rue, de braves gens qui, toute la journée, plume à Torëille, restent assis derrière un bureau de ministère ou d'épicerie. Je ne conçois guère un mystique qu'au sommet d'une colonne, nu, lavé, par la pluie, brûlé par le soleil des tropiques, et mon imagination franchit difficilement, la distance qu'il y a entre cet. ascète et le rond-de-cuir, qui s arroge son titre. Non pas que je veuille dénier les tendances de mysticisme "à l'individu en'"question ! En aucune façon; mais; qu'il montre de même son respect pour le nom de mystique en le laissant à ceux auxquels il convient.

« Je ne dirai pas autre chose du symboliste.

Figurez-vous un homme pour qui l'univers visible ne soit qu'une suite d'images projetées par les sentiments de son âme, pour qui, d ? autre part, le coeur avec ses passions prendra la forme d'un paysage changeant :aux refflets divers de la . lumière,.— ne marchèra-t-il pas à travers cette vie auréolé d'une royauté plus noble que celle des hommes ? Et le premier venu qui, par hasard, aurait attrapé un symbole boiteux dans ses filets, voudrait s'appliquer ce nom d'honneur ! a>

Le geste. qui accompagna les paroles.de Moréas était significatif. •--'

— «Au contraire, ^poursuivit le poète, <<le nom de poésie Romane dit clairement notre intention. Il suppose l'unité de l'art du Midi de l'Europe , qui a trouvé sa plus haute expression dans la littérature

rançâise. Unité, non pas seulement des formes supérieures par où Fart s- est manifesté dans ces

nous montre que c'est tantôt ce genre-ci, tantôt .ce genre-là qui à prédominé. Aujourd'hui, la culture est parvenue à un point assez élevé pour nous permettre de comprendre la marche entière du développement de l'art. Nous n'avons plus à.

choisir telle bu telle, époque privilégiée ; pour . nous, l'édifice de l'art est formé dé la réunion dé toutes les formes : il; n'y a plus de lignes de détnarcatiôn entre le Moyen-âge et la Renaissance, tout aussi peu qu'entre la Grèce et Rome, entre la chanson populaire .et la. poésie d'art. Notez bien, je ne dis pas qu?il n 5 y ait point de différence entre ces groupes:: ce*; serait nier la lumière du jour; mais je veux dire que la lutte qui a accompagné la transition de Tune de ces périodes à . l'autre est effacée aujourd'hui, que leur hétérogénéité pour lors n'a d'autre valeur que n'en ont les différences individuelles dans nôtre société^ Nous croyons à cette unité 'et nous . mettons tous nos efforts à la réaliser. Combien immense ce champ qui s'ouvre alors devant notre énergie . poétique, et combien pauvre la figure que fait . notre misérable Moi devant les symboles grandioses que nous apporte l'immense empire de l'art, iniiiterrompu .depuis les premiers siècles jusqu'à nous! 7 :

. « Ce que Y ai fait auparavant n'était qu'un balbutiement, je ne parle pas de, mes premières œuvres en prose que moi-même je n'ai jamais prises au sérieux, mais de mes pbésies,/les Syrtes, les Cantilênes. — Au point où je me trouve aujourd'hui, je ne les. reconnais plus comme une expression véritable de mon talent ; . tout cela est : fragmentaire. Même la. première partie dé mon- Pèlerin passionné ne me plaît plus : pour, moi, le. livre ne commence qu'à la page où l'influence . Romane se fait sentir nettement.

69* MERCVRÉ DE FRANCE

« N'est-ce pas qjfil y â du merveilleux, y> reprit Moréas après une petite pause, « dans la façon; dont j'ai cherché dès. ma première enfance l'idéal qu'à présent je vois devant moi, quoiqu'il fût en contradiction avec tout ce qui m'environnait?

« Oui, j'ai été toujours un rebelle. Il coule du sang dé.klephte dans mes veines; Je ne suis pa.s de vraie race grecque : et je crois; d'ailleurs qu'il n'en existe plus de représentants. Nôtre famille,

. illustre dans le. pays, est originaire d'Épire; elle s'appelle Papàdiamantopbulos, nom démesurément, presque, co.miquement long, qui signifie simplement diamant, —papa indiquant, qu'il y a eu un prêtre parmi nos aïeux, et poulos n'étant autre chose que le ski. ou vitch des peuples slaves. Avant les persécutions des Turcs, nous avons émigré avec un grand nombre de famille.s de notre pays; vers le commencement du siècle au Péloponèse, Moréa, comme nous disons ; de là le nom . de Moréas que nous avons adopté à côté de l'autre. Mon aïeul, mon grand-oncle se sont illustrés \ dans la guerre pour l'indépendance ; je ne vanterai point leurs exploits ; il vous suffira de savoir que notre' famille a engendré des héros. Mon père vivait à Athènes, à la cour, du roi Othon, le prince bavarois que nous avons reçu des mains des grandes puissances. Et ici commence Thistoiie de.

■ma rébellion, -

« Mes parents avaient conçu une haute idée de mon avenir et voulaient m'envoyer en Allemagne pour m'y faire donner une éducation soi- " gnée, — l'influence allemande, comme de juste, étant alors prédominante à la cour. Mais je m'y refusai absolument : j'avais appris en même temps le grec et le français et je ne séparais pas les deux langues ; je voulais voir la France ; enfant, déjà, j'avais la, nostalgie de Paris. Ils crurent pouvoir forcer ma résistance en m 'envoyant en Allemagne : j'en suis revenu jusqu'à deux fois. Enfin je me suis enfui à Marseille, de là à Paris. C'était le destin qui me montrait ma route; car j'étais trop

jeune pour me fendre compte de mes actions.

J'ai souffert horriblement, mais je ne me suis pas -. laissé abattre et j 'ai tenu lia tété haute. Ma famille më reprochait ma paresse, comme on l'appelait, et faisait ^miroiter devant mes yeux remploi supérieur que j'aurais pii obtenir. à Athènes: Mais assez de cela. On est touché au vif quand les gens qu'on aime ne vous comprennent pas et vous .

blessent. Je n'ai jamais parlé de ceci à personne: il m'était impossibles d'en rien dire. Maintenant, après tant d'épreuves et tant de çoàfusion, ma conviction en est sortie mûrie et épurée. Le temps de la jeunesse et de la folie est passé; le temps est venu de , se faire une conception grandiose de l'art et de la vie. Demandez à. mes élèves si je ne leur prêche pas la .morale par mes -paroles et par mon exemple ? Mais ils , sont chastes comme des demoiselles 1 2> ;

. <£ Et. l'œuvre? » demanda un des convives, qui portait plù$ grand intérêt au travail du poète qu'à là conduite des jeunes gens.

— «: Jugez vous-même, ^ répondit Moréas ; « je vous dirai le dernier poème que j'ai fait. Il a pour titre le Refour. C'est iin jeune héros qui revient de la guerre et cherche à gagner le ccéux de sa bien-aïméë. Diane ne fait pas encore ses ravages sanglants dans la forêt, ce qui signifie que la chasse n'est pas ouverte. Remarquez, je vous prie, la manière dont j'emploie le vers de quatorze syllabes: Les alexandrins ordinaires du commencement lui cèdent la place dans le corps dxi poème pour revenir d:e nouveau et se briser, à la fin en vers plus brefs. Et c'est un. mélange de séduction et de vigueur, d'orgueil et de ten-

' ' dresse. " ■..-"'■-

— « Le détour me semble un peu long, » dit R... assez sèchement, lorsqu'après le départ de Moréas nous parlâmes dû poème que nous venions; d'entendre. : « Prendre la route de la Grèce et de Rome, traverser la forêt ides Symboles ; et de la

poésie Romane, pour arriver à une chose aussi simple qu'un militaire qui se promène au bois avec sa bonne amie au bras, —voilà qui dépasse ma compréhension. Une seule ligne suffit, je crois, pour exprimer toutes les beautés de la situation. Des poèmes semblables me paraissent complètement inutiles :»; ^ ■ . — « Mais on pourrait, soutenir que Fart tout entier est inutile, comme vous dites ? C r est la. faconde représenter lé sujet qui vous déplaît loter tout entière, te serait' détruire Part même Que le mode de la représentation-, le' style, pour dire son vrai nom, soit barbare ou raffiné, qu'il soit raffiné et barbare en .même temps,- pourvu qu'il soit véritablement individuel, le but dé Fart est atteint et sa représentation est devenue nécessaire Or je reconnais à coup sûr cette sincérité dans la manière dont Moréas traite ses sujets; Je n-en voudrais d'autre preuve queFair de parenté, — une étrange parenté, je vous l'accorde, — que je découvre entre ses poèmes et. l'art contemporain, j entends dans sa poésie deux voix qui se cherchent et qui veulent se confondre, niais qui né trouvent leur point de réunion que dans- l'émotion de celui qui écoute leurs sons enchanteurs. ».

— ^ Hum ! » dit R..., « ne croyez-vous pas que 1 heure soit un peu tardive pour se livrer à des rêveries métaphysiques ? Moi, ;du moins, l'idée daller retrouver de- vrais rêves dans uïi lit authentique me tente davantage. »

. W. G. C. Byvanck.

AyRIL 1892 395

Page 1