‹ Mercure de France, tome 5Chapitre 24 sur 109 · PATHOLOGIE DU DEVOIR · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE DU DEVOIR

A Pierre ÇLuiïkrà.

La pathologie sociale, qu'il est réservé à Tavenir de concevoir, mais dont les premiers linéaments déià nous .apparaissent aujourd'hui, hé rencontrera iruère . de phénomène morbide plus étonnant à décrire que la domination, dans les siècles passés et jusqu'à notre temps, de l'idée du devoir. &>us disons ridée -par condescendance ^ à l'usage. C'est l'hallucination du devo,r qu'il faudrait dire. Car il s'agir du plus «2 testaMe fantôme et de plus la funeste impulsion hvstéhZ e m S U ' ^ jamais ob * édé les ^erfs P malâdeï des

C, f * nal Ph à l'étonnement unanime, de nos'

-ffiîïJS?* H tot ^ ès de suggestion.par lesqueUeï

une idée fi*e s'impose à noué et rend obligatoires

pour nous les actes que nous désirons le tjolns

■ " • S P i? «^hallucinations collectives et contagieuses'

On, a Ldécnt dans le plus menu détail ce curieSS

-Se ne trïnsnW^^ CD V ^ U *«5fi£"

image transplantée dans un cerveau V prend racine

Y pullule, se répand comme une plântJ grimpante le ïongdetoutes les fibres nerveuse?, les pfra^roules actionne à son- profit, et envahît tout forganfsme S sa. végétation parasite. En sorte qu'un homme sousle coup d'une suggestion n'estplus^un ho^? m S un SréSbSnt^ 6 t "^ **«*«, eTen^rche

SScnvfes a vnn« le bu * 1 ue le ty^n intérieur lui prescrit, xmous avons vu cela, et nous l'avons aDnris comme chose nouvelle. Nous né nous"Sws aperçus que les plus lucides esprits parmînous^et Jf! n pontés le^pfus; droites obéissent a une snllet à Sïï 01 " 5 f atale, si; du moins nous avons aldre soustS,^ 8 - Ul î è : déé - ;fi * s ' est ^Parée d W chaîun f S1 * d Une , mis ! 10n '■** fls croient octroyée à ou* soîiaV ■SSi'S^ su Périeure à la leur, divine ou sociale. Cette mission s'est imposée à eux d'autant

sS!"§es?S ^^ 10n ^^able. Et cette obses-

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Lorsque nous»ehtrons dans tin asile d'aliénés, nous y rencontrons des hommes qui s'imaginent être des Rois ou des Anges, des femmes qui se disent possédées de TEsprit-Saint. D'autres répètent avec une régu-r larité risible des actes puérils auxquels ils mettent toute leur àme. D'autres préfèrent les danses furieuses en commun et les cris frénétiques. Ces choses nous frappent. Mais, à vrai dire, nous sommes tous ainsi. Nous portons tous au front quelque couronne chimérique ou une auréole imaginaire. Non point par- va-* nité; souvent en toute humilité de cœur. J ? en sais qui sont ravis que des yeux profanes n'aperçoivent point la dignité cachée dont ils sont revêtus ; et ils s'irritent seulement si. quelqu'un, plus perspicace OU plus attentif, y prend garde et y veut toucher d'un.ê main indiscrète. Mais de même les phénomènes d'imi- , tation morbide ne sont point rares.. A tout instant nous pratiquons avec une- sincérité maniaque des rites dénués de sens. Ou bien, sur un signe: parti de quelqu'un de nous, plus possédé que d'autres, de M, Melchior de Vogué, par exemple, ou de M^ Paul Desjardins, ou encore de MM. Jules Shnpn et F. Passy, nous nous livrons à des hurlements unanimes contre le vice, et à un engouement frénétique de la vertu. D'où viennent ces accès? Nui ne le sait. Mais. ils sont irrésistibles et contagieux. C'est la danse de Saint Guy du Bien.

J e me rends compte que je dois froisser en ce moment même plusieurs de ces manies imitatives et beaucoup de ces manies individuelles, plus douces, mais non moins dangereuses. A leur hostilité, il m'est difficile de ■ répondre raisonnablement, puisque je ne les crois pas , clairvoyantes. Mais je serai excusable, autant quelles le sont, si je dis que j'ai, moi aussi, ma manie, qui est de montrer la leur aux gens dé bien. Ou, pour leur parler leur propre langage, je crois, moi aussi, en un devoir — le dernier de tous, et après raccomplisement duquel il n'en restera plus à remplir, — et jqui est de critiquer le devoir. Dès cet instant, si ces hommes sont vraiment possédés de leur idéej, je leur paraîtrai respectable ; et s'ils en sont déjà délivrés, ils me toléreront. . ; .

J'ai beau essayer de me faire des scrupules sur la : justesse des affirmations, jusqu'ici sans preuves, que je viens d'énoncer, : l'analogie dé l'idée du devoir . avec l'idée fixe ressort des descriptions mêmes qu'en

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ai.

ontfaites ses partisans. Et a mesure que lès moi-a listes ont été plus profond!, leur analyle du d^voirV davantage ressemblé à u Je description de lîïïSi ou^e la fohe impulsive, Ce caractère patholoSque de

les doctrines hédonistes que dans les doctrines sni ri tuahstes. Et parmi ces dernières, la doctawSI v£for Cousin ou de M. Jules Simon, étant bien plus immo! raie que celle, de Kant ou de Fichte, £ préS moins ^nettement que ces philosophes luemana? Mais dans aucune ce trait ne manque tout àfaïr" Voyons plutôt lès textes, H qm a tait «

..£ Les vérités morales, dit V. Cousin, se distinguent des autres vérités par ce caractère singulier^ auSt que nous les apercevons, elles nous am>'aSsseSî comme a règle de notre conduite. A la nïSSté de , croire scoute ici; la nécessité de prtiiçueT Lit

ri^admef ni S e$ '- m m ^ me L e * Cultes. Cette loi

: na met m «la», m accommodement; ni excuse Ti&

quelle parte, U ne noU£5 reste ^ ob ^ r ^ CUse - Dcs

On me reprochera, si f interprète ce texte d a «« 1. et perçue sous le nom de devoir de ne n£ aîJït . •

actions que lui impose une force bSSf nécessité morale, que je subis ldSquè^n1 P euî7o U ï S e ^?nyouloir à une^oi supérieure^ £ retoSF J aperçois très bien cette distinction et À d£ Si qu'on ne lafaitpas sùffisamménrLa'queiwe™ ™n • iV „ ?% s Profonde qu'a première vùe^llenr^raît

«1, -^.ï» . . P ame de la volonté là plus haut*» #>t \* plus réfléchie de nous, celle qui conliïe non CVî mouvoir „ os membres à, notre guise ou â £ouven?er"

tementTA ■*&* donner ou à «fuser nofrfTnseS S * des ldées ' «st. hypnotisée à jamais et SSminée sans, résistance dans le sens d'unSrceslw

à celle Se rin^ enCe i^ r ^ ne ^ ésion sembla e : bien deduSès Kl/n2f, e V!? A ^s intellectuelles tique d'un ^ftrf^o*' çe ? e ^ â î d ««« attirance èsthé^ ... parla séHaff*? ^ tt ? on ^ <l«i est satisfait en ndus SSe ?^i n C L aire des Propositions simples. Il eït

. «prouver. Il est permis, en d'autres termes, de -

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douter de toute proposition scientifique. Maïs il est criminel de douter de la loi morale ; et « le premier J devoir, dît Kant, est de croire au devoir, > Or, c'est précisément pourquoi le devoir est une idée fixe.

Cela est si vrai que toute tentative de s'y soustraire engendre, comme chez les. fous dont, on contrarie là manie, l'obsession plus furieuse de la même idée. L'impulsion inassouvie se change en hallucination impérissable. Elle devient l'œil qui poursuit Caïn dans la tombe; elle devient la tache de sang qui brille ineffaçablement aux mains de lady Macbeth; Et elle s'appelle le remords. Tous les moralistes ont . dénoncé ce caractère hallucinatoire du remords^^estr. à-dire du devoir non accompli et qui, non accompli, s : impose encore. Il n'ont pas vu qu'à moins de méconnaître toutes les lois de la gradation des illusions, ils proclamaient- ainsi le devoir lui-niéme uijë hallucination.

La morale vulgaire, s est toujours estimée heureuse qu'il y eût des crimes. L'existence du crime lui semblait uruep preuve expérimentale de ce libre arbitre en nous, sans lequel le devoir ne serait pas intelligible. Si je puis faire le mal, c'est donc que je ne suis pas assujetti au bien. Et on triomphait de cette aisance : qui nous est donnée de commettre le mal. Pour un peu,. si le crime n'eût pas existé, on ïeût inventé, afin de sauver la morale. Voilà que le remords a rétabli le fait de l'obsession morale, et sous l'empire d'une obsession telle il n'y a pas de liberté vraie. Il faudrait - donc, pour que là morale traditionnelle eût raison, qu'il y eût des crimes sans remords,

Y a-t-il des âmes moralement assez oblitérées pour être criminelles sans repentir? — A coup sûr, diront la plupart, en arguant de l'exemple récent de Ravachol. Mais il n'est pas sûr que ce superbe pauvre hère n'ait pas agi sous l'impulsion d'un, devoir. Il n'est pas établi qu'il n'ait pas été sous l'empire d'une obsession passionnelle.. Or, une idée fixe, par le rétré-r cissement qu'elle provoque toujours dans le champ de la conscience, est exclusive d'une autre. Et, aïrisv on peut n'avoir point de remords et n'être pas, pour cela, dégagé d'obsession. .

Mais d'ailleurs il est incorrect dé choisir toujours les sujets d'expérience dans ce prolétariat que l'assaut incessant de la misère, l'épuisement physique et l'ai- ; cooUsme inévitable disposent presque invinciblement

a ]^ VPQP 1 *- obsédantes. Il conviendrait, dans Fintérêtde la cause, de les chercher plutôt parmi les gens à qui l'aisance matérielle assure -plus facilement 1 équilibre moral. Il faudrait se poser des problèmes comme ceux-ci :.- s'il ne s'est jamais trouvé de financiers capables de faire banqueroute frauduleuse; d'un cçeur léger; s'il n'y à jamais eu d industriel qui se soit fait scrupule d'exploiter ses ouvriers jusqu'au sang; si aucun membre de la Société *¥?■ le fetywnt de la moralité publique n'a jamais séduit de vierge sans, en éprouver de repentir; Nous n oserions soutenir que des natures aussi perverses existent car ce sont là dés types d'hommes criminels que. le professeur Lombroso a omis d'étudier. Mais. comme la morale du libre arbitre est intéressée a ta vérification expérimentale de ces faits, peut-être .*esterait-u à ses partisans à faire eux-mêmes l'expérience du cnme sans remords. Et à supposer que 1 qn choisit, pour là tenter, un casùiste subtil de 1 école de M. Jules Simon, nous, ne douterions pas de son succès. ■*

■ Un dernier scrupule cependant rie veut nous quitter. J^et nomme, criminel sans remords, serait peut-être libre, mais a coup sûr il n'aurait plus le sentiment du

& I r M SS , enib,m ? t ^ :ces hypnotisés qui, durant leur sommeil, éprouvaient les sentiments et commët-

■'Svw ac ? s .1 uo » leur dictait, ,maï s qui, revenus à eux, ont perdu jusqu'au souvenir de la suggestion. Si doncy,pn a des remords, on n'est pas lifre ; et si on

ro^L paS i Û ^ y aplus ,4 edev oir. Et la corrélation est , rompue entre devoir et liberté.

V aL^* ^ u > UTO omentmêmébù.nous accomplissons le devoir, nous nous sentons libres, et que rien- ne vaut contrece témoignage infaillible de laœnsciencï Mais ce témoignage, est le même,, et pourtant'

! Sestion 2 'S? rî W**»^ ^ *°™ ** coup d'une SS °2^ 1 la ^ ou P c . onnen t même pas, et vont fflÏÏrftnï a 1C ma e nétlseur - « Essayez donc, lui exécmeil S L dC me /? m inànder. > Et ce disant, elles

;SS^r résistance l'ordre inconscient qu'il

iSînt? n h 4111 ? 1 SOmmes - nous ' lbrs <l ue > en accoinnahS l«£ it eV r 5 "L ^ 5110 ^ croyons libres. Imagi ïrendr^S !f^ Upart d , e nos ré ™ lt <*, puisque, à tout : ■"8XS £ £ e mora * ** ^e hiérarchie sociale sub-

£ X^ e 7 OUS ^ ménies - *&*&* notre mauvaise, volonté passagère, nous contribuons à les maintenir.

ce

L'analogie entré la volonté pathologique et 1 obligation morale augmente encore, lorsquV on demande.: A quoi vous sentez-vous obligé moralement ? Est-ce le bien, d'abord aperçu par là raison, qui est ensuite senti comme obligatoire? Ou bien est-ce 1 obligation, sentie la première, qui confère à certains actes leur caractère de bonté ? Insoluble débat, mais ou il semble bien que les partisans delà seconde hypothèse aient été des observateurs plus profonds, et des hommes, atteints d'une plus parfaite folie morale.

Car si vous faites l'intelligence juge du bien moral, vous n'êtes pas sûr qu'elle ne doutera jamais ! Vous n'aurez plus cette sécurité superbe de somnambule marchant sans trébucher au bord d'un toit. Le 4oute, c'est déjà l'incapacité; d'action ; le réveil moral, c est

déjà la chute. ' '■ '. '; • , :

Il est bon de ne point voir clair, pour continuer a marcher droit devant soi. * Agis, même sans savoir ce que tu fais. Agis, sans savoir ce que c'est que 1 action. Agis à la grâce de Dieu. Car agir, c'est vivre ; et vivre est une excellente chose. > Ce. commandement étouffe toute réflexion. Car vivre, n'est-ce pas aussi être a— dépens d'autrui ? Et quelle raison morale, y a-t-il a ce que je sois plutôt qu'un autre être ?

c Agis. > Ce seul ordre nous convainc et noùs : ras-: sure. Cette voix est si forte que chez lès vraies natures morales elle se traduit perdes hallucinations del\>uïe r par des 'voix physiquement entendues, comme chez, les Saints, ou semblables à; ce daimonion que Socrate écoutait chuchoter en lui des paroles intérieures^ Ainsi la conscience morale, comme tous les états*, hypnotiques, est accompagnée d'hyperèsthésie auditive. •.,. ' ' . . ' .,

Mais que veut dire ce mot bon. appliqué à un acte vers lequel l'assentiment moral est irrésistiblement poussé ? Il signifié, dit Kant, que cet acte est la lpt, ; possible de tous les hommes. Elle veut dire, au témoi--. ■ enage de deux, moralistes plus raffinés encore, Fichte et louffroy, quun acte, qualifié bon, est conforme à nôtre destination. J'ai fait mon devoir quand j ai fait ce que j'étais destiné à faire. Une place m'est assignée dans Tordre général du monde, pour laquelle je suis fait, sans qu'un autre puisse l'occuper. Miais comment savoir ce que je .suis ainsi prédestiné à faire? Je ne le saurai jamais, dit Fichtè, d'une certitude intellectuelle; Mais je dois faire- effort -pour le cher-

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cher j et cela même est obligatoire- Une tendance obscure est en moi qui mè fera trouver le chemin, et un sentiment! vif de satisfaction morale mêle révélera quand je l'aurai rencontré- Il y a une sorte de cuxor berlandisme moral, et comme une pression d'une main invisible dans notre .main, qui nous mène vers les trésors inaperçus qu'il nous appartient de découvrir* Une baguette divinatoire vibre entre nos doigts au voisinage des sources cachées du Bien, Ce frisson de bonheur/.qui'nous traverse au montent de la décbur verte, est le signe que nous avons trouvé notre destination. A réprouver, nous sentons que là tendance là plus profonde de notre être est satisfaite ; et, comme dit Fichtei * que notre- -moi sensible et pas- . sager est d'accord avec le moi absolu et; éternel * que nous portons en iioùs. . : .

i Le. fond du phénomène moral, c'est en effet que nous avons plus d'un moi, II. y a : en nous un dédoublement dé la personnalité. Par une désagrégation psychologique, bien connue chez les névropathes, mais dont tout honnête homme offre' un exemple tout aussi frappant, deux moi s'installent en nous., côte è. côte^ étrangers, hostiles Tun à .l'autre. Chacun est maître du mécanisme psycho-physique de nos mouvements* Maïs leur domaine psychologique est différent, bien qu'assez difficile à délimiter. On voit peut-être assez bien quelle est la part de la première de ces personnes, de notre moi sensible et quotidien* Il est fait de tous nos appétits égoïstes, de toutes nos joies où . il s'épanouit, de toutes nos douleurs quile restreignent. Pour rautre,celui qui subit le devoir,; il est«plus malaisé à décrire. On le définirait plutôt négativement. Ce qui apparaît le plus clairement dé lui, c'est qu'il est inac- : cessible >â. toutes les sensations du premier. Elles . demeurent en dehors de lui. Il est anfestliésîque par rapport, à elles. Il ne connaît pas . le désir. Il n'a ni affection ni haine. Il trouve la joie fade, et de la douleur il. dit qu'elle n'est pas un mal- La mort même n'a pas pour lui d'aiguillon. Si Ton adopte la terminologie usitée et si, àçette coexistence de deux personnes dans .un même être, à cette impuissance d'unir toutes ses. . sensations en un même moi, on conserve son nom scientifique d'hystérie, il faut donc dire qu'il y a une hystérie morale. C'est celle qui fait qu'un moi parasite, insensible à toutes nos joies et à toutes nos douleurs, Êe^Lévèloppe en nous aux dépens de notre moi passion-

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neL: et c'est cette espèce d'hystérie qui arrive à son paroxysme dans- l'état d'âme des héros et des ascètes.

Quand un névropathe sent s'opërer en lui le dédoublement de la personnalité, il constate lui-même qu'il est devenu un autre. Et de même Fascète, le néophyte converti au bien, ont dépouillé .l'ancien homme. Le névropathe croit que le monde lui échappe.; Les objets ne lui offrent plusnirelief ni résistance.; et sort corps lui semble avoir perdu tout son poids. Il se sent infiniment léger:; il voit la terre infiniment loin de lui... Il a; peur de lui-même et de ses facultés nouvelles ; et dans sa propre àme il ne se reconnaît plus; Mais ce portrait n'est-il pas aussi celui de l'homme moral ? lia, lui aussi, perdu le sens* et le contact du monde extérieur.. Non seulement il ne le perçoit que d'une perception vague, mais il l'abhorre. Et son propre moi sensible. le tourmente et s'insurge contre la personne nouvelle : . et «effraie de l'intruse. Et ainsi le domaine de la personne morale n'est plus vraiment de ce monde,. Pille est étrangère mèmeànotre àme. Elle vit ailleurs. Elle communie avec. le monde intelligible, .

Par un déplacement psychologique souvent observé, c'est donc le second moi, le moi parasite, factice et morbide, qui acquiert la prépondérance. Le vrai mei. maintenant n'est plus le moi qui voit et qui entend, qui désire, qui aime et qui hait T qui rit et qui pleure, mais le moi anesthésique, figé dans un vouloir unique et maniaque. Est-ce même encore un moi ? En psychologie on appelle phénomènes «subconscients », ou « impersonnels »,cêux qui échappent aux prises de la conscience vulgaire. De même ç est un moi imperr sonnel que ce moi dont le vouloir, éternellement inconnu, n'est aperçu que du plus vague des sentiments. Fichte a judicieusement dénommé ce moi, en , rappelante moi absolu ». C'est lui qu'on appelle plus généralement la « personne morale »; etVictor Cousin a montré avec exactitude combien la personne morale . en nous est étrangère au moi vivant et réel.

« Il faut bien distinguer en nous, dit-il, ce qui nous, est propre de ce qui appartient à ttvriraanité. Les particularités font rindividu^tt non pas l& personne; et la personne seule en nous . est respectable et sacrée, parce qu'elle seule représente l'humanité. Tout ce qui .n'intéresse pas la personne morale est indifférent. ». Ce qui me tyrannise sous le nom du devoir, c'est cet être intérieur, ce fantôme qui habite au fond de mon àme,

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^^PriNhMlW

qui n'est pas moi j et qui m'inspire un effroi religieux. - Je me courbe devant lui. Il ëàt un fétiphe que j'adore : en moi-même. Ce n'est plus moi que je doi§ aimer, ou respecter. * Moi, dit M. Jules Simon, je ne suis pour rien dans cette affaire ; > C'est l'homme que je respecte : en moi. Ce que les autres craignent en moi, et ce qui leur impose, ce n'est pas moi, c'est toujours le fantôme en moi, et qui vient de l'autre monde. Et de même ce queje crains d'offenser en eux, ce n'est pas eux, que peut-être je; déteste : mais c'est le spectre 'invisible qui est en eux, et qui est le frère de celui qui est en moi. Or, le monde, transformé par cette perpétuelle obsession du devoir, n'est plus Un rendfez-voué d^ vivants, qui aspirent à confondre leur sang dans l'amour on .& le verser dans des luttes passionnées- C'est un monde de fantômes immatériels et maniaques ; un lieu de frayeur * où je dois craindre tous les autres et moi-même. Ce monde immatériel et tyrannique, c'est làhiërarchie sociale, 3 ssisè sur des milliards de dévouements barbares, et d'ignorances saintes, et sur le mépris de toutes les joies saines et des désirs les plus profonds de la nature humaine.

Ilest de pauvres exaspérés qui espèrent faite crouler parla force ce monde fantomatique. Ils né voient point, dans leur généreuse illusion, que Ton ne détruit pas par la force matérielle ce qui tf est qu'un mirage prestigieux de nos esprits.. Cest donc dans les esprits qu'il faut détruire l'obsession, mauvaise, et avec elle disparaîtra le labyrinthe inextricable des devoirs et s' effondrera la voûte écrasante du respect qui nous - cacha le ciel au-dessus dé nos tètes. Ce sont; les âmes qu'il faut guérir du délabrement où les ont conduites l'abus du breuvage alcoolique des dogmes, les fatalités . héréditaires des races vieillies et lès suggestions délétères des éducations viciées. Puisse-t-il donc venir bientôt, le doux magnétiseur; qui d'un attouchement/efficace dissipera lîeffet des passes malfaisantes par où nous sommes plongés idans le sommeil inerte, et iqui nous restituera notre libre vouloir, en nous délivrant de notre grande maladie morale, de l'idée fixe du devoir I

: -\ Théodore Raxdal.

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