‹ Mercure de France, tome 6Chapitre 99 sur 125 · VIVIANE · texte numérisé non relu

VIVIANE

Dafts le hallîer magique, ou rougît îâ framboise* . Les seins droits, toute nue entre ses cïteveux roux, Vivî&ïie la fée ouvre ses grands yeux fous, Enivrants comme un philtre et couleur de tttfqudise

Elle a dompté les preux et MjTdhïnn, la Galloise,,* Vil bétail endormi, ses doigts savants et doux, Ses bras frais ont ployé les rois à ses genoux, Ses clairs genoux frottés de myrrhe et de cervofse.

Aussi, pour bien marquer sa gloire et son dédain, Sur sa crinière d'or elle a du vieux Myrdhin, Mage et preux, arboré la couronne et le casque*

Le heaume a pour cimier un mufle de tarasqtte, La dame a pour défi son mépris souverain^' Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.

NOVEMBRE tty* m

ÊLAÎNE ' : ''\ .

L'allée est droite, obscure et pleine de pervenches. Dans le corsage étroit d'une robe à longs plïs f Et les deux bras chargés des lys qu'elle a cueillis , La svelte et pure Elaine apparaît dans les branche*.

Un essaim de ramiers rôde autour de ses hanches, Blanc^ essor attiré par la blancheur des lys ; Au loin, sur Tor rosé d'un ciel aux tons pâli», Le manoir d'Astôlat et ses tourelles blanches.

Elaine, au* yeux d'aurore, au rire humide et frais, A sa place marquée aux jardins des cyprès ; Elaine avec les lys sera morte à l'automne,

Elaine est destinée aux éternels regrets, Et, présageant l'ennui d'une fin monotone, Pâle et froide à ses pieds,, fleurit une anémone»

Dans l'implacable orgueil d*un royal adultère, Genèvxe, l'oeil aride et les seins empourpras, Le long de la terrasse aux parapets dorés Promène son ennui hautain et solitaire* .

Elle songe à l'abîme où, degrés par degrés* Morne elle est descendue, au clos du monastère Où mûrira sa faute, et les fleurs du parterre Font pleuvoir sous ses doigts leurs boutons massacrés.

Elle songe â sa gloire au milieu des huée»

S f écroulant, aux pudeurs de son lit remuées,

A sa honte en pâture offerte aux courtisans ; -

Elle songe à ses yeux, autrefois méprisants^ Et sur sa robe étroite, où pas un pli ne bouge, Sinistre et douloureux saigne un large iris rouge.

' Jean Lqrrain. •

(D'après les Idylles du Roi y de Tfctfirysow.)

24o s ■ MERCVKE DE FRANCE

« LE LATIN MYSTIQUE

; Avec le Latin Mystique^* Remy deGourmbnt, dont. j'estime infiniment le talent et la fierté de caractère, nous apporte une œuvre érudite et singulièrement. originale* Elle est rehaussée d'une admirable tête tracée par -Filigeir, et une préface de M. J.-K. Huysmans la précède; Ces quelques pages curieusement artistes, comme toutes les œuvres de l'auteur de Là-bas ', ne semblent pas convenir strictement au Livre de M. de Gdurmont : elles sont incisives, cruelles; et d'une injustice exacerbée. M. J.-K. Huysmans revendique le mysticisme pour une élite intellectuelle. En quoi il à raison. Mais encore faudrait-il définir le mysticisme. On né saurait y brouiller la retraite de l'artiste en son art, du sentimental en son âme, du religieux en ses symboles. Et il est clair que la substance du livre de M: de Gourmoht est dans la symbolique. Cette symbolique n'est qu'une petite phase du développement individualiste à rebours de des Esséintes, et on ne Fà point vu paraître fort nettement dans les aspirations étranges du chanoine Docre. M. J.tK. Huysmans fait aussi ses réserves sur les. traductions de M. de Gour-^ mont. Ici encore il faut s'entendre. M. de Gourmontà adopté un système particulier pour rendre en français le Latin mystique. Il le traduit en bon frère. Il le transfçrme et il Forne,parce qu'il Faillie par-dessus- tout et qu'il veut le faire aimer aux autres. Ainsi Baudelaire a donné du style aux phrases parfois incertaines d'Edgar Poe; Quand M. de Gourmoiit traduit : .*

Oculorum acies nunquàm satîaiur avara,

« Les yeux concupiscents , poignards insatiablement avides », il n'est point besoin de nous avertir que sa

NÔVEJiBRE 1893 »4i

traduction est volontairement inexacte, et qu'il a faussé le sens vers le concret* Et si on objecte à M/ de Goùrmont des interprétations douteuses, il ne faut point oublier que la plupart des textes dont il donne l'anthologie sont expliqués pour la première fois depuis nombre de siècles* Il xCy a pas de savant qui ne puisse se tromper en publiant un fragment inédit de l'antiquité. Pour ces choses nouvelles, les traditions nous manquent. Trois éditions de Kenyon, Buecheler et Blass, n'ont pu débarrasser le texte d'Herondas et de la Constitution d'Athènes d'un nombre incroyable de - contre-sens et de fausses lectures. Et en effet la découverte des poèmes et du traité sont si récents que les ërudits n'ont pu encore prendre le pli. On a commencé par traduire au. VI e mime d'Herondasle mot {iauêiv par € toque en cuir :»• Et il a fallu ensuite révéler à TÂcadétnie des Inscriptions qu'elle avait écouté gravement en séance; solennelle la lecture d'une affreuse obscénité* Car ce mpt.^«tto«v est synonyme d^xwSoç, qu'on trouve dans Lysistrata % et qui est, il est vrai, un objet fait de cuir, mais . non pas une « toques. Cependant les énidits d'Allemagne avaient scruté le texte, et n'y avaient pas vu clair. J'aïmeratis que cet exemple justement servît à justifier KL de Gourm.ont, si on l'accusait de quelque erreur. Car le Latin mystique est plus indéchiffrable parfois que le; dialecte le plus obscur de Tîle de Cos. .

Enfin M. Huysntans a voulu donner une idée des mérites du Ljatin au Moyen-Age; JEt si on attribué à cette langue décadente /une belle indépendance des mots et du coloris,, une faculté d*abs-

ne courra guère le risque de se tromper. Mais si Ton nous affirme que -planche vient âe « plancha », paillard de « paillardus >y ronfler de * ronffare >, autant vaudra nous soutenir que 4e nom de Ducange vient de cCangius* ou que peut-être

a 4 a MERCVKE DE FRANCE

Schwarzerd est la traduction du vocable original Melanchton. Il suffit de lire les sermons d'Olivier Maillard ou de Michel Menot pour y voir prendre droit de cité dans la nouvelle langue latine à des mots barbares et communs; et il. faudrait avoir peu de sens critique pour tenter de démontrer que ces excellents prédicateurs répandaient du haut de la chaire de nouveaux termes d'argot afin d'enrichir la conversation de leurs fidèles. Il sera plus prudent de penser qu'ils essayaient de parler ecclésiastiquement le langage du bas peuple. Ce baroque latin n'était, que du français latinisé. Supposer le contraire n'est qu'une charmante imagination d'écrivain. D'ailleurs, les poètes latins mystiques du Moyen-Age suivent une langue pure et traditionnelle, quant aux vocables; leurs mots nouveaux sont toujours formés, logiquement; c'est toujours du latin et du latin parlé et vivant. Thomas à Kempis fit peut-être humblement la cuisine à ses frères moines, mais il serait

mort plutôt que de proférer : cuisinare*

. Je ne suivrai pas M. de Gourmônt depuis Cornmodius de Gaza, jusqu'au bréviaire de l'abbé Coffin. Mais j'aimerais discuter. un peu le principe de son livre. Il y est dit que les .mystiques chrétiens créèrent une nouvelle forme de poésie pour laquelle ils transformèrent la vieille langue latine. Et M. de Gourmônt cite saint Ambroise : .

Veni redémptqr gentium, . Osteiïdé jpàrtura Virgmis : .

.Miretùr omnë sècuïum, Talis dècetpàrtus Deum.

et ailleurs

Procedit a thalamo suô,- Pudoris aula regia, Géra in ae gigas substantif, Alacris ut çurrat viam. ;

Vergenti mundi vespere Uti sponsus de thalamo Egressus honestissima Virginia matri» clausula.

J'avoue ne pas très bien saisît le progrès de forme de ces. strophes sûr les vers suivants ;

; Excitusque bilan die . '

Ntiptialia concinêns Voce cânninà tianula Felle .httmum pedibus, manu -

\ Pineam quate taedam!

ou :

lani licet Vënzs, marite :

Uxor m thalamo tibi est^

Oye Ûorïdulo niteris

Alba parthénice velut

Luteumve papayer. ■■

Torquatus volo' parvultls

Matris e gremïo stue '

Pômgèni tenéras mainis , ' .

Dulce ridèat ad pâtre m

SemiMantè labello. V

Catulle les composa, pour les hoces de Vinîa Àurunculeia avec Mànlius Torquà tus. Je voudrais citer aussi cet hymne à Diane : .

. Dianaa sumus ïa fide * .

; Puellae et pueri intégri . Dianam puéri integri

Puellaéque canamus. .

M ontiùm domina ut fores Silvaruiùquè vzrentiuta Saltuumque reconditbrum Ommuraque sonantum* .

Voilà une strophe dont la consonance est bien semblable à .ces: vers de saint Hilaire :

Iesus refulsit omaitim ; . , 'lus redemptor gentïum :

. Totum genus fidëliùm .

Laudes celebret dramatum.

1 II ne faut pas oublier que l'antiquité a emporté presque toutes ses hymnes, ses prières et ses sé^ quences religieuses* Nous ne savons pas bien si les premiers mystiques chrétiens n'Ont pas employé des formes de Tàncienhe liturgie, La parodie d'une nénie, dans V ÀpoJiolohyntose , montre que ces chants avaient un rythme et des assonances bien spéciales:

a 4 4 MERCVRE DE FRANCE

« Fundite fletus, édite planctus

Resonet tristï clamore forum

Cecidit pulchre cordatus homo

Quo non alius fuit in toto * . ..

Fortior orbe. »

J'admettrais volontiers que les poètes mystiques ont agrandi, transforme et magnifiquement orné les hymnes et nénies du paganisme, et qu ils ont recueilli avec délices d'exquises et naïves chansons que les petites femmes des provinces latines connaissaient encore. Puis je ferais amende honorable en citant trois vers candides de saint Àmbroise : * .:

. Jesucorona vïrginum;.*. .

■ " Qui pascis inter lUia . Septus choreis virginum. .

Avant d'arriver au Livre des Gemmes de Marbode, je dirai un cte mes regrets. C'est que M-. de

. Qourmônt n'ait p^âs donné place dans son anthologie aux hymnes' qui furent conipôséës par les clercs mendiants d'Allemagne an xi e . sièclevOn les

. a publiées sous le nom'de Carmina Bur'ana. Les vagabonds des routes y chantent Jésus et la Vierge avec beaucoup de douceur et de fraîcheur.;

. Quelques-unes de ces hymnes méritaient d'être recueillies*,

Marbode est un poète savant. Son livré est rutilant d'escarboucles, de cornalines, de grenats et de rubis.

rouge,

et de

du smaragdoprase dont la couleur est pareille à

Therbe roussie.

Dans le saphir Conrad de Hàiui bourg voit respérancê.et Témeraude lui révèle la pureté* « L'amour divin s'exprime par le chrysoprase, tacheté d'or et de pourpre :

Ecce nunc -qui rubeas Guttas jacit aureas Chrysoprasus . . . . . ■»'.."

NOVEMBRE 189a

Voilà des symboles parfaitement mystiaues II*

Je suis plus touché de ceux qui voient dans Ss pauvres choses humbles de la\ie. Et je val? tra* duire^une page^du petit livre de ChiitiZ ^Wagner de Warmbronn, qui est Allemand, mystiout îluîbe™ * inCOnnU * aÛ mUieu d « forête d!7a

VlNGT-HtJmÈME MMAHCIÉE.

. Mais de nouveau l'esprit S e lève et m'indiaue ht.*

Une prairie vallonnée s'étend devant moi comme un

Elle est pleine d'étincelles , blanches , ^innombrable

du. ciel. Cependant considère-les, ces ombelles r« chsques d'étpiles...; ; Ne, sont-elles' point °™£Sëées £

S'cStffi K2r^^ qi ^ s formel Se' ^ cinq cotes t ist ces formes de cina côtés hp'w *^™; ■"*:

mSt\Sf ^f nt ï S f a ^ â;ieur *«* harmonique! ment limités et dénombrés en des infinis, oui des fnfi

ms.de, fleurettes isolées;? Et je voudrais ^«nlnder |dors : les fleurettes isolées ne sont-elles pas lffsvsl tèmes de soledsP.Et notre soleil avec ses plLètePet ses lunes n'esta point semblable à une de ces fleu

cemre? anS l6S .*"** int ^ CUrs ^ *A^n^; ^Imagine-les agrandies à i'ïnfini, ces ombelles de la

unS iT ^^ d ' étoi1 ^ et Pagine-Toi pïa^ésut une de ; leurs fleurettes ; et voici que la plaine où elW

se dressent, voici que le disque de TomÉeUe te parÏÏ- SLTL *?**?**. da lumiè « étincelante, ervofci

écout» F fil ^ W tère ** la vôie Ia <* é e- Màfs S;/ Ï.«M nouveaux temps, expert en la

mïï « S ét u lles ' ^ e ^ Rapprendra encore celui qux a vu ces choses dans ; le petit miroir des fleurs 7

di™ ',- q « '* Parle : „ Au bord des circonférences dé ce disque infini , vers l'extérieur, seront de toutes ces

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^ ■■ I ■■ll^M^MM^^MM 11 ■ Il I ■ I I ■■■■ ■ ■ M I I III Jl III ■ " I" " ~ T l~ I

constellations les brillantes et les princières, vers le milieu les petites et faiblement lumineuses, et le point, central sera vide. Car la tige géante qui. la porte, cette grande plaine étincelante infinie, tu ne la verras pas, car elle est obscure, et en vain tu épieras avec les instruments de ta vision le centre vide de lu-

miere.

Insensé! Apprends la science des étoiles dans. les fleurs de ta prairie natale ! Regarde vers la terre, au lieu de te tourner là-haut! Vois, lès mystères des ci eux sont étendus devant toi; réjouis-toi de leur solution ; . elle n'est point difficile. : '■ '

O nul secret :àans la loi des mottdes^ ". -.î,,, .;'.;'- — ..." Nul mystère étendu devant nous ; ■'• Qui ne soit résolu et sitôt expliqué \ , .". ;' . : . ■ ' ' r . '.; . '■■."■' ; Par le simple regard, calme et pieux,; d'un énïaht.-

Je ne saurais (et je l'ai dit) suivre M. de Gour- . mont pas à pas, car il me faudrait tout admirer

avec lui* ''•>:'[

Mais je le remercierai d'avoir imprimé une litanie du xvn e siècle, extraite d'un vieux bréviaire qui appartint à une sœur inconnue, sœur Marie de la Présentation. Car cette litanie est un des chefs-<Tœuvre de la langue française .et je ne résiste pas au plaisir de la reproduire :

Litanies de grande consolation Aux personnes qui sont en affliction.

Qui les dira dévotement 7 .

En recevra soulagement \

Jésus anéanti . en votre Incarnation , ayez pitié de

nous. .

Jésus de riche. devenu pauvre,

Jésus mal logé, mal habillé, mal nourri,

" ésus couchant sur la terre j sans lit, sans oreiller et sans couverture,.

Jésus réputé fol et endiablé,

Jésus accablé de douleur au jardin sous là charge de nos péchez,

Jésus dansTënnui, dans la crainte et. dans l'agonie,

Jésus trahi et vendu à vil prix,

Jésus traîné la corde au col,

et J SSfro?d anS let <^^.<ieCédfon 7 tout m oû^

■ Pifct SS^* 1 *» >"^. W de. coups de

• lésas foSS^J"* 1 * nUd qÙatre fois ^ ec ignominie, {Sus ÎK&TÇ aU f Dg et . déc ^ deôoups, • ' sa£? Ç ^ éde ^ colomneet tombé dans vôtre/

Jésus couronné de poignantes épines, ' ^

jRofde e grâ Une mëcWe -^ et traité comme

- éplSes dîSlet l ° md îaid ^ de la : Cr - «* -s Jésus, cloué avec d'horribles douleurs à la Croix .Jésus toute* plâyes depuis la plaiS dès pied? oer çez jusqu'à la tête couronnée d'épines ! P

Jésus, 1 homme dérouleurs, ayez pitié, de nous.

Je remercierai encore M, de Gourmont d'avoir traduit le SUbat Mater, qui est le ^mèrJSl leux poème, du Latin mystique, et lu Sueî on trouve une phrase «tramée i dit M Huv?

S ^eo les . fils en argent dédoré dVne

nfi.l ■ 0le f"' Et i Je ne ^^ais. mieux terminer qu en daxssant parler cette pnràse. splendide oui vaut bien d'autres poèmes du livre • q

T<£3? eïS Sl %? e * de décadence reconnaître en ce

«£S^iwT-P r Une ; nia ^ douloureuse, maissure, selon des lignes, très. nobles, des voiles rai

dis comme par dès- larmes de sang, en cette robe médîtes?? fraflgée ?°? Vett ' %.«*«H*ÎSV

Marcel Sçhwob;

à 4 8 ; . MERCVKE DE FRANCE

LETTRES DE MON.ERMITAGE (i), .,

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