ANNÉES DE DISSIPATION
de ne pas devenir, comme il arrive, le {)ri.sonnier de sa conquête. Au demeurant, le meilleur forban du monde. Après le spectacle ou le bal, il rentrait chez lui, disait bonsoir à sa mère, entrait dans son cabinet, où la lampe était allumée, caressait ses chats et corrigeait ses épreuves. Cela fait, si je compte bien, quatre existences à la fois : le secrétaire de M. dWrgout, le viveur, le mondain et l'homme de lettres. Et il trouvait encore le temps d'écrire à des petites filles inconnues et d'aller boire de l'orangeade, à minuit, au sommet des tours Notre-Dame.
Ce qui le sauva, c'est la mesure qui lui était innée, ou plutôt il était la mesure même. Autant qu'on peut juger d'un homme par ce qu'il veut bien montrer de lui-même au public et à ses amis, il ne descendit point jusqu'à ce fond de la débauche parisienne où l'on perd non seulement le respect, mais le goût de soi-même. Ce n'est pas lui qui eût pris les rats au sérieux, encore moins au tragique. Ce n'est pas lui qui eût mis à leurs pieds, comme Sharpe, loOOOO francs par an et sa vie. Il ne leur donnait que des bouquets et ne leur réclamait que des sensations
d'épiderme, avec le plaisir d'étudier de près les mœurs de ces petits rongeurs : « Les rats ont du bon, dit-il dans une lettre inédite, mais il faut les prendre pour ce qu'ils sont et ne pas leur demander autre chose que ce qu'ils peuvent donner. Quant aux âmes, je suis convaincu que les rats en ont aussi bien que les honnêtes femmes. Et, pour les corps, je suis obligé de dire qu'ils ont presque toujours l'avantage. Si j'avais à recommencer ma vie, je crois que je me- bornerais à la chasse aux rats. »
Pour les bas-bleus, il s'en gardait. Son aventure avec le plus grand d'entre eux, vers le printemps de 1833, le mit en défiance, et pour jamais. Le court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait d'histoire littéraire sur lequel s'est greffée une légende assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait « donné » Mérimée, et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve, ait joué ce rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et de Mme SanJ. Mais il est
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exact qu'il reçut des confidences et des plaintes. La lettre a été |)ul)liée par M. Félix Chamhon dans son livre Notes sur Prnsper Mérimée, avec d'autres détails intéressants sur l'origine de cette liaison. 11 estdit,danscettelettre, que George Sand, là où elle es[)érait rencontrer un coeur tendre et chaud, n'avait trouvé « qu'une raillerie amère et frivole ». Cette lettre circula. et fit du tort à Mérimée. D'ordinaire très discret, mais impatienté de ces cancans, il seserait vengé en racontant sur sa bonne ou sur sa mauvaise fortune des détails plus gais que bienséants. Eul-il réellement ce tort? Traita-t-il comme une simple aventure d'étudiant celte femme qui était au moins son égale par le talent? Ce qui est certain, c'est qu'il ne se laissa pas mener où alla Musset, et qu'il fit bien. On verra dans quelle circonstance il retrouva celle qu'il avait dédaignée et irritée.
Donc, ni rats, ni femmes de génie. La femme, pour plaire à Mérimée, devait être raffinée d'esprit; elle devait mettre ce raffinement non à noircir du papier pour les imprimeurs, mais à varier indéfiniment la comédie de l'amour, la délicieuse comédie à deux personnages et sans spectateurs. Pourvu qu'elle gardât toujours sa
délicatesse et sa grâce, il lui permettait de mentir, de ruser, d'égratigner et même de mordre. Il prenait un plaisir infini à suivre ces jeux félins; c'était le côté dangereux, inquiétant de la femme qui l'attirait. Il fallait deviner Fénigme ou être dévoré par le sphinx. Tant pis pour les imbéciles et les maladroits !
Ce n'est point qu'il ne crût au bien, mais la psychologie du mal lui paraissait bien plus intéressante. La vertu lui inspirait une langueur, un respect, une insurmontable envie de bâiller. Lisez toute son œuvre de romancier depuis la Chronique de Charles IX jusqu'à Carmen^ sans oublier la Vénus d'Ille , Arsène Guillot et Colomba. Vous ne trouverez pas une seule bonne femme. Elles sont toutes méchantes, plus ou moins. .Vers la fin, elles deviennent féroces, sans cesser d'être charmantes, à ses yeux du moins. Dans la Vénus d'Ille, il compare la jeune femme et la statue. Elles ont une ressemblance étrange, mais la statue est la plus belle. Elle doit sa supériorité à son expression de tigresse, car « l'énergie, même dans les mauvaises passions, excite toujours en nous Tétonnement et