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ami, M. de Laborde, devait Taccompag-ner dans ce voyage et Mérimée se proposait, « s'il avait assez d'argent », de revenir par l'Andalousie. A x^lger, une gracieuse hospitalité l'attendait chez l'aimable et noble prince qui gouvernait alors l'Algérie et pour lequel il n'était pas un inconnu. Mais les bureaux de la guerre et ceux de l'instruction publique ne purent se mettre d'accord au sujet de ce voyage, et on l'ajourna à l'année suivante. L'année suivante, ce fut 1848.
Pressentiment d'une catastrophe. — Précis de la révolution de Février dans une lettre inédile de Mérimée. — Le Gouvernement provisoire et la Constituante. — Dîner chez Monckton Milnes et rencontre avec George Sand. — Le 13 mai. — Une réception à l'Académie française. — Mérimée pendant les journées de Juin.
Tout le monde admet que la révolution de 1848 fut une surprise, même pour ceux qui la firent ou qui en profitèrent; la correspondance de Mérimée avec la comtesse de Montijo ne peut que confirmer cette opinion. Cependant le sagace et impartial observateur avait relevé, à l'horizon, des signes de tempête. Le 15 janvier, il constate le malaise profond du commerce parisien qui se plaint de ne rien vendre. « La ville est triste; cependant le duc de Nemours va donner des concerts au mois de février. » Le 22, il écrit : « 11 y a à Paris et, je crois, dans toute la
France une terreur instinctive d'une révolution; chacun en parle avec effroi. » Et il ajoute : « Vous devinez de quel côté viendra l'orage «. Le 5 février, il annonce que M. Guizot et M. Thiers sont malades. C'était un bruit que l'on faisait courir pour aggraver l'inquiétude générale. On prédit « quelque petite émeute après l'adresse.... Ce sera peu de chose, mais c'est un mauvais symptôme. » Un vent de révolte souffle partout. Les trônes s'ébranlent; les rois, affolés, jettent en hâte des constitutions à leurs peuples qui grondent. Avant-hier, c'était le roi de Naples; hier, le roi de Danemark; à qui le tour aujourd'hui?
Enfin, le 19 : « Nous dansons à Paris, mais pas de trop bon cœur.... On s'attend à quelque événement. » Il raconte l'histoire du banquet autorisé, puis interdit, mais toléré; la mise en scène presque enfantine, arrêtée entre le ministère et l'opposition. Tout se passera entre bourgeois; on n'admettra pas les ouvriers à la fête. Il y aura un discours très bref d'Odilon Barrot, qui se gardera de soulever les passions. A ce moment entrera un commissaire qui priera très
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poliment l'assemblée Je se retirer. Elle refusera : i! dressera prqcès-verbal comme l'Intimé dans les Plaideurs. Quand il n'y aura plus rien dans les assiettes, ni au fond des verres, ces braves g'ens crieront : « Vive la réforme! » et iront retrouver leurs femmes ou leurs maîtresses.
Ces pitoyables arrangements ne rassurent pas Mérimée. « Nous vivons, dit-il, dans une bonne ville où il suffit que trois personnes s'arrêtent sur un pont à voir couler l'eau pour qu'il s'en attroupe des milliers alentour. Pour moi, je ne doute pas que les communistes, les républicains, les émeutiers de profession ne profitent de la circonstance pour faire quelque tentative. . . . Dans ce mois de février, il y a déjà eu quatre révolutions : qui peut prévoir ce qui arrivera? » Tout le monde meurt de peur, y compris les chefs de l'opposition. On dit les soldats excellents, mais, en ce temps-ci, on ne peut compter sur rien. « Il suffirait d'un capitaine qui trahît et perdît la tête. » Une circonstance, cependant, peut tout sauver : une pluie battante. Et Mérimée termine cette lettre étrangement mêlée de moquerie et
d'inquiétude par ces mots : « Il faudra que celui qui fera l'histoire du xix'' siècle sache écrire sur tous les tons, la tragédie et le vaudeville à la fois ».
La catastrophe arrive. Le 24, il était au château, probablement en costume de garde national, et donnait le bras à Mme Delessert pour sortir des Tuileries prises d'assaut. Dès le lendemain il envoyait quelques lignes à son amie : « Les journaux vous auront tout appris. Jusqu'à présent beaucoup d'ordre. Il y a, dans ce peuple si terrible, une singulière disposition à la grandeur dans de tels moments. Des ouvriers ont rapporté au musée des camées pris aux Tuileries et valant plus de 100 000 francs.... Adieu, chère comtesse. Au milieu d'une si grande catastrophe, on ne pense guère à ses affaires particulières; cependant, je commence à être en peine de savoir comment je vivrai et ferai vivre ma pauvre vieille mère. » Huit jours après il n'était pas encore revenu de sa première stupeur : « Avez-vous entendu parler d'une chose semblable? Il n'y a pas quatre-vingts morts. En vérité, la dynastie de Juillet est tombée plutôt
PREMIKRES IMPRESSIONS. \Sl
SOUS los sifflets que sous les coups de fusil. Nous voilà en république, sans enthousiasme, mais décidés à nous y cramponner, car c'est la seule chance de salut qui nous reste.... Quant à ma propre position, je n'en sais rien encore, .mais je n'augure rien de bon pour moi. Il faut vivre au jour le jour et se féliciter quand la journée est passée et que l'on a dîné \ » Il revient encore sur le désintéressement du peuple parisien : « Au milieu de toutes les scènes terribles de cet inconcevable drame auquel nous venons d'assister, il y a une chose qui fait honneur à la nation, c'est le peu de désordre après une crise semblable. Les gens qui ont pris les Tuileries et qui n'avaient pas un sou dans leur poche n'ont rien volé. J'ai vu des ouvriers en guenilles rapporter des objets d'un prix inestimable et monter la garde au milieu de chambres remplies de vaisselle et de bijoux ^ » Puis vient un mot de sympathie pour la duchesse d'Orléans, un mot amer pour le roi et les
1. Lettre à la comtesse de Monlijo, du 3 mars 1848. — Voir à l'appendice V.