Lettre du 23 avril
jour paraît un décret qui désorganise quelque chose. Nos finances sont à tous les diables; on détruit des impôts productifs et on en imagine qui sont insensés.... D'abord on a tout passé au Gouvernement provisoire, et maintenant, à l'approche des élections, on se rassure et on le laisse faire encore comme un vieillard qui radote et dont les dernières paroles n'ont plus d'importance. Ce qui est accablant, c'est le sentiment de honte que chacun éprouve. Personne, sauf peutêtre une centaine de tapageurs, n'a fait ce qu'il voulait faire, mais tout le monde a la responsabilité de ce qu'ont fait les cent tapageurs, les uns — et c'est le plus grand nombre — pour avoir été indifférents, les autres pour avoir été aveugles, ceux-ci pour avoir été imprudents, tous pour avoir été parfaitement lâches. Tout considéré, c'est bien la lâcheté qui fait le fond du caractère français Personne n'ose. La vanité se combinant avec la lâcheté, on décore sa peur du nom d'entraînement et d'enthousiasme. Ajoutez encore un grand vice de notre temps et de notre pays : c'est l'envie et la haine des supériorités. Elle est poussée si loin que le spectacle
CARACTERE DES FRANÇAIS. i09
des maux du voisin suflil [)Our consoler des siens propres. Le peuple, qui perd tout à Paris 011 toute tabrication de luxe est anéantie pour longtemps, oublie sa misère en voyant la déconfiture des riches. Le jour où Rothschild fera faillite sera un beau jour pour tous les petits commerçants qui seront ruinés le lendemain . Lorsqu'un cordonnier fait banqueroute, tous les savetiers sont dans l'enchantement. Que voulezvous faire d'une nation aussi gangrenée que celle-ci? » Puis, faisant un retour sur lui-même, il ajoute : « Je voudrais être jeune et recommencer ma vie., de façon à être libre partout. Je me demande sans cesse à quoi je suis bon et comment je peux me tirer d'aiîaire, et je ne trouve pas une seule réponse en moi. Je suis comme ce négociant qui avait imaginé de porter dans les Indes une cargaison de patins. Moi, je ne me suis pas mis à voyager pour porter mes patins, mais le climat a changé, ce qui revient au même. »
En effet, le libraire — c'était Charpentier — n'osait lancer Y Histoire de don Pèdre. « Il n'y a, écrivait Mérimée, que le commerce des affiches
et des proclamations qui aille en ce moment. Ce sera pour bien longtemps , je le crains, notre seule littérature \ »
Il n'y avait, alors, d'autres étrangers à Paris que ceux qui venaient spéculer sur notre sottise ou étudier, en dilettanti, notre désordre intellectuel et nos maladies sociales. Parmi eux, Monckton Milnes, plus tard lord Houghton et père du vice-roi actuel de l'Irlande. Mérimée le définit a un homme d'esprit, plus vif et plus fou qu'il n'appartient à un Anglais ». Monckton Milnes invita Mérimée à un dîner « en petite comité ». Trois femmes et une demi-douzaine de fouriéristes, dont Considérant; plus, Mignet et Tocqueville, « qui se trouvaient, je pense, pour la première fois, à pareille fête. C'était Considérant qui tenait le dé de la conversation, parlant très haut et frappant sur la table, avec des manières toutes républicaines.... Une -des femmes avait de fort beaux yeux qu'elle baissait sur son assiette. Elle était en face de moi et je trouvais que ses traits ne m'étaient pas inconnus.