RUE GARANCIÈRE
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Ils passèrent le ruisseau, large d'une enjambée, et vinrent s'asseoir, côte à côte, sur un des bancs disséminés à profusion dans le parc des Roqueries. Bette, échauffée par la promenade, prit une branchette au coudrier qui touffait au-dessus d'eux, et, renversant un peu la tête, elle s'en éventait avec des mines charmantes, le bras arrondi, en riant.
— Le voilai le voilà! s'écria-t-elle tout à coup.
— Quoi donc? demanda Hilaire.
— Mais l'arbre que nous cherchions pour le dessiner. Il n'y en a pas un seul dans tout le parc aussi pittoresque que ce grand marron-
nier en fleur. Ne dirait-on pas une girandole immense allumée pour quelque fête royale?
— La fête du printemps, sans doute? Comme vous savez mettre une poésie dans les moindres choses!
— Mais un bel arbre n'est pas du tout une moindre chose, reprit sérieusement Bette. Je n'ai point l'admiration banale, et je vous avoue qu'en fait d'arbres, par exemple, je suis fort difficile. Avec son tronc énorme, son branchage voûté en dôme, ses rameaux qui montent en se tordant, puis redescendent, s'étendent hardiment et s'inclinent jusqu'à toucher terre, votre marronnier est superbe. Il ferait à lui seul une futaie et un taillis.
— C'est une révélation, en vérité. Vous m'y découvrez une beauté que depuis vingt ans je n'avais pas même soupçonnée.
— L'aviez-vous quelquefois regardé?
— Je ne sais trop, répondit Hilaire, il en est des choses comme des êtres près desquels on vit, elles passent inaperçues. L'occasion a manqué, ou, moins que cela, le temps d'arrêt.
On perd ainsi quantité de douces sensations, et, pour aller si vite, plus d'un a marché sur son bonheur, comme le faucheur écrase d'un coup de talon un bouton de pâquerette que la faux, la mort, le hasard avaient respecté. Ainsi moi, peut-être.
— Et moi? demanda Bette avec un petit air inquiet.
— Vous? mais je plaisante, nous serons heureux tous les deux.
Cette union de leurs deux personnes en un seul mot parut-elle à Bette d'un mauvais goût trop familier ou trop tendre? Fut-elle fâchée ou émue?Hilaire ne sut trop le démêler. Après être demeurée un instant pensive, elle reprit brusquement, comme pour ne pas laisser échapper le moyen qu'elle trouvait de détourner la conversation :
— Alors nous le dessinons? Donnez-moi votre album.
Elle se mit à le feuilleter. Elle reconnaissait toutes les pages et s'y arrêtait : le jardin des Roqueries, depuis la
serre jusqu'au banc où ils étaient assis, avec ses massifs d'arbustes verts, la terrasse qui longeait le ruisseau, et dans le fond, la maison, vieille gentilhommière modernisée, mais à laquelle une tourelle en poivrière donnait encore un certain air seigneurial ; Bellevue, où elle reconnaissait la fenêtre de sa chambre, encadrée de vigne et de glycine à grappes pendantes; l'église du Mesnil-Bœufs, avec sa tour carrée et la maçonnerie en arêtes de la porte latérale; celle du Mesnil-Ozenne, trapue et large, comme aplatie sous l'ombre froide d'une ceinture d'ifs gigantesques; des pans de ruines. Puis des choses inconnues : un coin de bois pris successivement aux quatre saisons de Tannée; un moulin enfoncé entre deux coteaux feuillus. Après le moulin, dans un encadrement de fleurs entremêlées, une jeune paysanne, nu-tête, les cheveux sur les épaules, émergeant à mi-corps d'une touffe d'iris aux fleurs penchées.
C'était un portrait amoureusement dessiné, où un certain tour archaïque , dans les accès-
soires, contrastait hardiment avec la figure toute réelle et toute vivante. Bette ne s'y trompa pas; aussi, après une courte hésitation, demanda-t-elle d'un ton d'indifférence exagérée :
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Ça? répondit Hilaire, un peu interloqué, c'est une étude.
— Et qui s'appelle? continua Bette.
Il ne voulut point mentir.
— Qui s'appelle Merlette. C'est une jeune paysanne.
— Je le vois bien.
Elle fit une autre question que toute femme eût faite à sa place.
— Est-elle aussi jolie que son portrait?
— Beaucoup plus jolie, répondit naïvement Hilaire. Vous ne pouvez pas juger de Merlette par cette mauvaise esquisse.
— Je crois, au contraire , reprit Bette, que cette esquisse, et elle appuya sur le mot, est faite à loisir et parfaitement finie.
— Finie, sans doute, mais manquée, continua Hilaire, qui semblait tenir beaucoup plus
à son modèle qu'à sa vanité d'artiste. J'aurais voulu faire moins un portrait qu'un type; non une paysanne, mais la paysanne, et c'est pour cela que j'ai choisi Merlette. Elle n'est pas jolie, elle est belle, d'une beauté un peu sauvage, un peu rustique même, mais franche et saine, nourrie au grand air, de la sève des champs et des bois, trempée par les rosées matinales, dorée par les soleils de midi, lustrée par la fraîcheur des soirs. Elle est la poésie même de la nature, dans sa plénitude et dans sa grâce...
— C'est de votre rêve que vous parlez? interrompit Bette, ironiquement.
— Peut-être, fit Hilaire, confus de son abandon.
Bette, sans mot dire, pinçant un peu les lèvres, avait tourné le feuillet. C'était encore une tête de jeune fille. Sous un grand chapeau droit, à larges bords plats, qui l'assombrissait vaguement, comme un voile de léger tulle noir, un profil, nettement accusé, apparaissait souriant, doux, et pourtant fier; quelques lignes seulement indiquaient le buste.
— Qu'allez-vous dire, cette fois? commença Hilaire. Est-ce ressemblant?
— Vous permettez?
Et, sans attendre la réponse, Bette déchira la page de l'album, la roula dans ses doigts et la jeta dans le ruisseau.
— Maintenant, ajouta-t-elle, revenons à notre arbre.
Et prenant un crayon, elle traça les premières lignes.
Mademoiselle Elisabeth Auvray avait vingt ans, une beauté très-réelle, un peu compliquée peut-être, et qui n'apparaissait pas toujours au ' premier aspect. Ses cheveux blondissants, fins et souples, sa peau rosée, ses yeux bleu clair, sa taille un peu développée décelaient dans ses veines la présence du sang normand. Mais la bouche d'un rouge ardent, la lèvre inférieure façonnée en arc et roulée, le menton rogné, le nez légèrement busqué et trop long, un air plein de nonchaloir qui l'enveloppait toute, faisaient penser à une origine orientale. On eût dit que deux races se battaient en elle,
Hilaire la contemplait; c'est ainsi que regardent les amoureux. Depuis dix ans, ils se voyaient tous les étés, quelques jours, quelques semaines, parfois plus, selon les années, pendant les quatre mois que madame Auvray passait à la campagne avec sa fille. Et une sorte de camaraderie était née entre les deux jeunes gens, qui, un beau matin, du côté d'Hilaire, était devenue de l'amour. Encore deux ou trois petits épisodes caractéristiques comme celui de Talbum, et Hilaire aurait la certitude de ne pas aimer une indifférente. Mais elle avait à peine vingt ans, elle était riche, habituée au monde parisien, et son cœur n'était peut-être pas de ceux qui se laissent prendre sans se débattre.
« 11 me semble, se disait Hilaire, qu'il y a en elle quelque chose de plus aujourd'hui qu'hier. Pourquoi avait-elle déchiré le feuillet de l'album? Rougissait-elle, en sa vanité de Parisienne, de faire pendant à une paysanne? Avait-elle peur, toute jolie, d'être trouvée moins jolie que Merlelte? Ou bien trouvait-elle compromettant d'être là, sur son album, por-
traiturée par lui? Croyait-elle avoir laissé sur la page grise quelque chose d'elle-même, une parcelle de sa personne, moins qu'un parfum, rien qu'un peu d'ombre, mais encore trop? Était-ce mouvement d'humeur, caprice, espièglerie, ou trait d'importance ? »
— Voyons dans ses yeux. Mademoiselle Elisabeth ?
Au même instant, une autre voix se fit entendre :
— Bette, nous partons.
Madame Auvray parut avec M. et madame de Montlouvel.
Celle qui venait d'interrompre le tête-à-tête à l'instant précis où un problème allait peutêtre se résoudre ; celle qui avait fait légèrement tressaillir Bette et amené un air de déception et d'ennui sur la figure d'Hilaire, était une femme de quarante ans, pareille à une déesse qui, ayant vieilli et engraissé, se fût trouvée obligée, pour garder encore du prestige, de s'habiller comme une mortelle et comme une Parisienne.
Elle écoutait en ce moment, avec une distrac-
tion dédaigneuse, les propos interrompus de madame de Montlouvel, petite maigrichonne sans âge appréciable, dont les yeux très-vifs, très-doux, et pourtant capables d'un regard dur, accompagnaient chaque phrase de mouvements rapides.
Sans des manières d'une politesse prévenante à la fois et mesurée, sans cet air de supériorité sociale qui s'exhalait de toute sa personne, nul, dans l'homme solidement bâti, grand, large, haut en couleur, vêtu d'habits campagnards, coiffé d'un chapeau de paille usé, n'eût soupçonné le comte de Montlouvel. Mais qui aurait osé, sinon par moquerie, dire à sa femme : madame la comtesse? Aussi ces titres ne sonnaient pas souvent à leurs oreilles, et, avec la plus affectueuse révérence, les paysans du Mesnil-Bœufs, du Mesnil-Ozenne et des environs, à plusieurs lieues à la ronde, les appelaient monsieur et madame tout court. Ils étaient volontairement, peut-être par insouciance, plus simples encore que ne le commandait la modicité de leur fortune.
— Figurez-vous, madame, commença M. de Montlouvel, en apercevant les deux jeunes gens, que mon fils, tel que vous le voyez, dessine, peint, musique, fait des vers, tout, et ne comprend rien à la culture. C'est mon chagrin. Quand il est revenu de son volontariat , je lui ai laissé trois ans de bon; il a voyagé, puis je l'ai mis à la besogne. Peines perdues! il est ignorant comme au premier jour, et voilà pourtant dix-huit mois que nous avons commencé sérieusement. Que deviendront les Roqueries après moi? Quel est le fermier qui gâtera mon œuvre? La culture, madame, continuait-il en s'échaufPant, car c'était son sujet favori, la culture, il n'y a que ça pour nous autres gentilshommes, à l'heure actuelle. Comment avoir de l'influence sur les campagnes, si l'on n'est pas campagnard? Les paysans se méfient de qui ne partage pas leurs travaux. Moi, j'en fais ce que je veux, je tiens leurs votes dans le creux de ma main. Je l'ai dit à Roger-Dary lui-même, et, tout radical qu'il est, il a été forcé d'en convenir.
— Vous connaissez M. Roger-Dary? interrompit madame Auvray.
— Comme maire de ma commune, maire inamovible, vous savez, je n'ai pas à m'en plaindre. C'est un des meilleurs sous-préfets que j'aie vus depuis vingt ans, et j'en ai vu. Il s'occupe de son métier d'administrateur et s'en acquitte bien. Il est aimable, trop aimable même, peut-être faux, mais je m'arrange. Son père, qui s'appelait tout bonnement Jean Dary, était un des mauvais avocats de Coutances. Le fils a mis un petit tiret entre ses deux noms, et s'il réussit à se faire nommer, car vous savez qu'il se présente à la députation à Avranches, ce petit tiret, qui n'a lair de rien, ajouta en riant M. de Montlouvel, en fera un ministre.
— Ministre! comme vous y allez, monsieur! fit madame Auvray en regardant sa fille, qui, elle aussi, écoutait attentivement.
— Pourquoi pas? lui, au moins, il a du talent, et, à Textrême rigueur, je l'aimerais autant qu'un homme de mon parti qui n'en aurait pas.
— Oh! s'écria madame de Montlouvel, scandalisée.
— S'il suffit d'être sans scrupules pour devenir ministre, dit Hilaire, Roger-Dary le sera. Et quel honneur pour notre circonscription I
— Vous ne l'aimez pas, je vois cela, dit madame Auvray d'un air piqué.
— Je n'aime pas les politiciens.
— L'avenir est à eux pourtant.
— Et surtout le présent. Quant à Roger- Dary, je n'ai aucun motif de le détester particulièrement, et n'en aurai probablement jamais.
— Peut-être, murmura madame Auvray en dissimulant un sourire.
— Moi, conclut madame de Montlouvel, sur un ton d'indignation farouche, je le déteste. N'a-t-il point voulu nous acheter notre moulin de Bois-Yvon?
— Comment! s'écria Bette, toute joyeuse, en s'adressant à Hilaire, vous avez un moulin?
Les deux conversations s'entre-croisaient.
— Mais, ma chère amie, puisque nous avions résolu de le mettre en vente.
— Oui, mademoiselle, un moulin avec une rivière...
— Pleine de roseaux fleuris, de truites qui filent sous l'eau comme des ombres et de bestioles qui courent dessus?
— Un Montlouvel vendre ses terres à un Roger-Dary !
— Avec un meunier. . .
— Lui ou un autre!
— A bonnet de laine?
— Ni lui ni personne.
— Et deux meunières.
— Toutes blanches de farine? Jolies?
— L'une le fut...
— C'est que je me figure, interrompit Bette, qu'une meunière qui ne serait pas jolie ne serait pas une vraie meunière. L'autre?
— L'autre, vous la connaissez.
— Cela m'étonne. Quel est son nom?
— Meriette.
— Est-ce loin, votre moulin, monsieur de
Montlouvel? demanda Bette, tout à coup redevenue sérieuse.
— Non, mademoiselle, tout près,
— Vous nous y conduirez, un jour?
— Quand vous voudrez. Nous organiserons quelque chose. Voyons, je fais pêcher le bief du moulin tous les ans. Fixons une date. Dans un mois, au commencement de juillet.
— Ce sera charmant, dit madame de Montlouvel, qui aimait les parties de campagne, comme une Parisienne en vacances. Nous acceptons, n'est-ce pas, Bette?
— Je crois bien.
La voiture, un break découvert, attendait au bout de l'allée. M. de Montlouvel offrit son bras à madame Auvray, en lui contant toute rhistoire de son moulin : que les réparations, bon an mal an, mangeaient le revenu; qu'il était loué depuis vingt ans, avec le même bail, aux parents nourriciers d'Hilaire; que c'était lourd pour sa fortune, mais qu'après avoir songé à le vendre, il avait cédé aux instances d'Hilaire, qui y tenait par amitié pour sa sœur
de lait. Et madame Auvray écoutait, car elle écoutait tout, parfois sans en avoir l'air.
— Je ne serai pas fâchée de voir cette Merlette, se disait Bette avec une sorte de sentiment de jalousie vague et certainement inconscient.
Puis, entr' ouvrant l'album qu'elle avait gardé à la main, elle jeta un coup d'œil d'une intense curiosité sur la belle fille qui avait si complaisamment posé devant Hilaire.
— Je la reconnaîtrai, murmura-t-elle.
Ayant aperçu son mouvement, Hilaire se
pencha vers elle, la tête de côté, cherchant à regarder dans ses yeux.
— Le remords vous prend, n'est-ce pas, demanda-t-il d'une voix émue, qu'il s'efforçait de rendre moqueuse, d'avoir arraché une page de mon album? Vous y étiez malgré vous; quand voulez-vous y revenir volontairement?
Elle répondit d'un ton bref, en lui tendant vivement l'album :
— Jamais sur celui-là.
((Jamais sur celui-là, se répétait encore Hilaire, que la voiture était déjà loin, jamais sur celui-là! alors elle m'aime! »
Et, pour rêver mieux à l'aise, il alla se promener à travers champs.
Hilaire de Montlouvel allait avoir vingt-cinq ans dans quelques semaines. Il était grand, comme son père, blond, avec le teint coloré et les yeux vifs de sa mère, mais moins brillants, un peu indécis. Ce dernier caractère se retrouvait dans son esprit, dans toute sa personne, dans sa démarche et même dans sa santé qui semblait de celles qui perdent et reprennent facilement leur équilibre. Après le collège, un an passé à la campagne, un an à Paris à essayer de faire du droit, un an de volontariat, trois ans de flâneries, de courts séjours de tous côtés, de voyages chez des parents éloignés, jusqu'en Angleterre, dix-huit mois presque consécutifs aux Roqueries, telle avait été son existence. La vie de jeune homme vagabond commençait un peu à lui peser, et, son nom et
les opinions de son père lui fermant les carrières officielles, il aimait mieux vivoter dans une presque solitude que de courir le monde.
Il chassait, il lisait, il dessinait, il allait passer, de temps à autre, quelques jours à Avranches, et iinalement s'ennuyait un peu, lorsque l'idée lui vint qu'il avait une suprême ressource : le mariage. Avec qui? Il ne chercha pas longtemps, son cœur lui ayant répondu, à la première interrogation : Bette. Il ne parla de sa résolution à qui que ce fût, ni à ses parents, ni à son vieil ami, le curé du Mesnil-Bœufs, ni h une autre personne à laquelle pourtant il avait confie bien des petits secrets, Merlette, sa sœur de lait, dont la franche et vive affection lui aidait à supporter le séjour monotone des Roqueries.
Il aimait Bette; restait à s'en faire aimer. Il n'en était encore qu'aux projets, se demandant s'il devait lui avouer son amour, n'osant, retenu par toutes les timidités de l'affection vraie, doutant si à un aveu ne répondrait pas un éclat de rire.
Le soleil, descendant obliquement, envoyait au loin les ombres allongées des châtaigniers moussus qui bordaient l'étang. L'eau, teintée de bleu pâle, comme le ciel, renvoyait, ligne pour ligne, tout ce qui se penchait à sa surface, les ronces poussées aux fentes des murs, les pariétaires aux feuilles grêles, larges araignées vertes, qui mordaient les pierres grises, les saules argentés et les osiers pourprés, les herbes folles, déjà montées en graine.
Hilaire longea un coin de la prairie, que Télang démuré rongeait comme un océanet patient, et coupant à travers les foins mûrissants où ses jambes laissaient deux sillages, gagna l'avenue de hêtres. Il ne la descendit pas jusqu'à la route, mais tourna au court dans un petit chemin creux, humide, déchiré par deux profondes ornières, où dormait une eau boueuse, troué par les sabots lourds des chevaux ahanants. Arrivé près d'une ferme, dont on apercevait les toits de chaume parmi les pommiers fleuris, il traversa la route, et entra, prenant sur sa gauche, dans un petit bois taillis, tout en broussailles,
après lequel, car sa promenade venait de prendre un but, il eut à franchir un gros ruisseau qui bondissait sur les cailloux, entre deux haies d'aunes, de bouleaux et de bourdaines, puis à gravir un coteau labouré, que du sarrasin, sortant de terre, tapissait de ses feuilles rondes.
Tout en haut, il s'arrêta.
Au loin, par-dessus la vallée où la Diélette étreignait de ses deux bras une île allongée, de laquelle montait un bruit clair de cascade, sur la colline opposée, qui, plus basse, fuyait en plateau, par une échappée, Hilaire apercevait Belle vue.
Il regardait : à cette distance, on distinguait deux points superposés, Tun blanc, les murailles, et l'autre gris, les toits d'ardoise.
Son enfantillage d'amoureux satisfait, il reprit à petits pas le même chemin, sans seulement avoir abaissé les yeux vers cette île, où quelqu'un, au même moment, pensait à lui, le cœur plein de tristesse et de doute. Il était joyeux, au contraire, et il ne doutait plus.
Il s'aperçut pourtant que peu à peu, devant la possibilité de la réalisation de son rêve, une mélancolie l'envahissait. Il avait fait un pas vers le bonheur, mais il ne le touchait pas encore du doigt, et, à l'approche de la lutte décisive, il sentait une dépression de ses facultés, une fatigue morale, qui l'étonnaient. Pendant qu'il se répétait : Elle m'aime ! une autre voix répondait en lui : Peut-être. Et il avait beau ne pas l'écouter, s'en tenir à la logique de sa conclusion, entêtée, elle répétait toujours : Peut-être.
Il s'en revenait à pas rapides, ne pensant presque plus, et se croyait encore en pleine campagne, qu'il était arrivé à la barrière du jardin. Il fut tiré de sa rêverie par les aboiements de sa chienne de chasse, Alba, qui jappait après une vieille mendiante. Alba bondit à lui, en modifiant l'intonation de sa voix, puis elle reprit ses menaces assourdissantes, car les chiens détestent les gens mal vêtus.
La vieille se tenait près de la porte de la cuisine, humble, courbée sur son bâton, sans faire
un mouvement, secouée de temps à autre par un accès de toux qui mourait dans sa poitrine creuse . Il s'approcha et fit taire la chienne. Madame de Montlouvel arrivait au même instant.
— Qu'est-ce qu'il y a donc encore, Lahe? Vous pleurez, je crois, en vérité! Il n'est pas arrivé malheur à votre fille?
Sur ces paroles encourageantes, Lalie s'essuya les yeux du revers de la main et se redressa un peu.
— Ah! parguié non! mais ça n'en vaut pas mieux, vèyez-vous, madame; ça ne va ni ne vient.
— Allons! ne vous désolez pas, il faut de la patience, dit madame de Montlouvel, toujours douce avec les pauvres gens.
— Ah! vèyez-vous, madame, c'est que ce n'est pas un ma' comme un auf ma'. Via deux jours quasiment qu'è se teurd et se déteurd, que ça fend l'âme, vèyez-vous. Et pourtant, on ne peut pas dire, è' n'est pas doulante.
— Le médecin est-il venu aujourd'hui?
— A matin. Il a dit comme ça qu'i' n'y a
rien à faire. Alors l'homme à la petite m'a dit : Va queri' madame. Et je li ai dit : J'y vas. Elle en sait plus que tous les médecins, des vantards, on peut dire.
Et la vieille lança à madame de Montlouvel un regard oblique, guettant l' effet de son compliment.
— Mais, ma pauvre femme, je n'y puis rien, moi, pas plus que le médecin, beaucoup moins. Il a raison, il faut attendre. Enfin, j'irai, pour vous faire plaisir.
— Oh! que vous êtes donc charitable, ma bonne dame! reprit la mendiante. Rien que de vous vê', ça lui remettra le cœur.
— Qu'elle ne mange pas, surtout, recommanda madame de Montlouvel.
- — Elle a essayé, mais ça ne li dit pas. C'est p't-êt' ça co' le plus malheureux.
— Non, non. Allez! Lahe, à tantôt.
Et après une révérence et un regard défiant jeté autour d'elle, reprise à point de sa toux sépulcrale, la vieille partit. Ses cottes de droguet, ballant sur ses jambes maigres, laissaient
voir jusqu'aux mollets des bas de laine bleus, déteints, rapiécés de drap noir. La mèche de son bonnet de coton, maintenu par une mentonnière boulonnée de côté, pendait, battant, comme en mesure, à chaque heurt, son oreille à demi cachée sous une touffe de cheveux jaunes, striés de gris.
— Connais-tu cette bonne femme, Hilaire? demanda madame de Montlouvel à son fils. C'est la tante de Merlette.
— Est-ce possible!
— Ils étaient aisés, mais Tivrognerie, la fainéantise, la vieillesse, les ont ruinés. Son mari est mort l'an passé. Elle demeure chez son gendre, qui est sabotier. Il travaille maintenant dans le Bois-Yvon. On dit que tous les trois ne valent pas cher, mais que Lalie est la pire. Je n'en crois rien, pour ma part, car elle est toujours très-pohe avec moi, puis ils sont si pauvres! Tu viendras me conduire, ce soir?
— Vous irez donc ?
— Est-ce que je refuse jamais, quand on croit avoir besoin de moi? Tu as bien entendu
que j'ai promis. Écoute : il y a aujourd'hui vingt-cinq ans, à la même heure où je serai chez Lalie, j'assistais à la naissance de Merlette, là-bas, dans une maisonnette à la place de laquelle j'ai fait bâtir la serre. Son père était notre jardinier, comme tu sais. Deux mois après, tu venais au monde, et vous vous êtes battus, avant de vous connaître, sur le sein de votre nourrice commune. Puis-je pas bien me déranger ce soir, en souvenir de la venue au monde de ta sœur de lait? Tu iras la voir, et je te reprendrai au moulin.
— Soit, répondit Hilaire.
Il savait parfaitement tout ce que sa mère venait de lui dire, mais, tout en reconnaissant qu'elle avait raison, il fût volontiers demeuré seul à rêver de Bette, à scruter son cœur, à écouter battre ses artères, à revivre les joies du passé dans les joies, mêlées encore d'inquiétudes, des espérances présentes. Sa pensée était loin de Meriette, mais pourtant n'aurait-ce pas été d'un mauvais frère de ne pas aller embrasser sa sœur, le jour de sa fête?
Ils étaient arrivés près de la hutte des sabotiers, qui surgit tout à coup à leur gauche, dans une étroite clairière. Trois marches taillées à même le sol y montaient du sentier. Bâtie en torchis, sur quatre poteaux, elle appuyait sur le penchant du bois un des côtés de son toit de mousse fanée, consolidé par un faîlage de gazon. Une vitre, scellée dans l'argile, faisait l'office de fenêtre, et la porte s'ouvrait en dehors, divisée selon la hauteur en deux parties indépendantes. Tout près, sous un petit hangar attenant, on voyait un établi, des haches, des évidoirs, des sabots et des ébauchis, des billes de hêtre; un peu plus loin, couvrant une plate-forme ménagée à mi-côte, au bout d'un jardinet clos par des bâtons de saule fichés en terre, le fourneau oii se faisait le
charbon avec les ébranchures et les mauvais morceaux. Par des trous, creusés de place en place dans le mamelon noir, une fumée tournoyante s'échappait.
Madame de Montlouvel était attendue, car une moitié de la porte s'ouvrit, puis l'autre, dès qu'elle eut mis le pied sur la première marche.
Hilaire délibéra s'il n'allait pas s'asseoir au rebord du sentier, sur la mousse, à attendre sa mère, plutôt que de pousser jusqu'au moulin; mais, machinalement, il était revenu sur ses pas, il avait tourné à gauche, côtoyé la rivière; il se décida.
Après avoir longé un tas de fumier qui baignait dans une mare de purin noirâtre, évité quelques flaques de boue et d'eau croupissante, il entra dans la bluterie. Jacques, le faisantmoudre, fumait sa pipe, vautré sur les sacs de farine, son bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux.
— Bonsoir, Jacques.
— Monsieur Hilaire! Salue bien. Quoi! Si tard?
— Oui.
— N'y a rien de nouveau, quoi?
— Mais non.
— Alors, c'est par manière de promenade ? Il y fait beau.
— Oui, répondit encore Hilaire à qui déplaisaient ces manières de paysan curieux et tenace.
Il ajouta cependant :
— Vous ne chômez pas ?
— Que trop peu, grogna Jacques. En v'ià pour la nuit, et hier c'était de même, et ça Tsera 'core demain. Dur métier, allez! monsieur Hilaire, que celui d'un faisant-moudre. Vot' mûnier, c'est un habile homme, ça doit se dire, mais un rude feignant. C'est trop riche. Ça dort pendant que les autres s'exténuent à la peine. N'y en a que pour moi, sans reproche. Tout de même ça va. Avec vos nouvelles inventions, c'est de l'or, vot' moulin, tout le monde en veut. Faut dire qui' moud proprement. E' vient fine et blanche, une neige, quoi I
Et, soulevant le rideau de la huche, il égali-
sait de la main le tas de farine qui tombait en nuage du tamis. Hilaire approuvait, sans paraître s'intéresser beaucoup plus à la meunerie qu'à la culture.
— J'en ai moulu, des sacs et des sacs, depuis vingt ans que je suis là, continuait Jacques, mais celle-là, c'est la belle de toutes. L'année y est aussi, le froment a été nourri au sec, et celui qu'est en train de monter en graine...
— Jacques ! interrompit une voix claire, du haut de l'escalier des meules, oii donc est Médéric ?
— Dévalez alors, répondit le faisant-moudre. Dévalez, ajouta-t-il en finaudant, y a quéqu'un là qui vous dirait volontiers deux mots.
— Qui donc ?
— Dévalez, i' ne va pas vous manger.
Et l'on entendit un pas léger descendre l'escalier. Une tête brune se pencha, puis une jeune fille apparut enfin, hésitante, comme apeurée à l'idée d'une duperie.
— Tiens, Hilaire! cria-t-elle toute joyeuse. Bonsoir, frère.
Elle courut à lui et l'embrassa.
— Mon père m'envoie dire à Médéric d'aller tendre des lignes sous le vieux chêne.
— Médéric varentrer à la minute, dit Jacques.
— Bon. Veux-tu que nous allions avec lui, Hilaire, pour nous promener un peu ensemble ?
— Mais oui, ma petite Merlette, pourvu que nous ne soyons pas trop longtemps, car j'attends ma mère, qui est entrée chez les sabotiers.
— C'est donc ça, marmotta Jacques, satisfait d'être renseigné.
Médéric entra. C'était un petit valet de meunier que Merlette détournait de la besogne, pour ses fantaisies, plus souvent qu'il n'aurait fallu, et tout le monde, d'ailleurs, le commandait, sans qu'il rechignât jamais. 11 prit dans une boîte les lignes de fond roulées autour d'un piquet, toutes prêtes à être jetées.
— Tu sais où faut aller ? lui dit Jacques.
— Oui, parbleu, aussi bien que vous.
— Un peu plus haut que le vieux chêne, sous la butte, et méfie- toi, la rivière est haute, y a un trou à n'yer un homme à cheval.
— Suffit, père Jacques. Ma'mzelle Marie, me v'ià prêt.
— Va devant, répondit Merlette.
Ils suivaient le sentier qui va le long de la rivière, se plie à ses caprices, monte quand le courant s'enfonce entre deux murailles de roc, puis descend à son niveau, quand il coule à ras des prés. Merlette avait passé son bras sous le bras d'Hilaire, et de ses mains croisées s'y appuyait. Elle le regardait et parlait, disant des riens, contant sa vie depuis la dernière fois, calme et affectueuse, mais moins vive qu'à l'ordinaire, avare de ses rires qu'à propos de tout elle aimait à égrener follement.
Son existence de sans-souci, de jouvencelle libre et vagabonde comme une pouliche échappée, lui avait conservé une insouciance d'enfant, à un âge où les jeunes filles ont depuis longtemps des pensées qui rougissent les joues et des inquiétudes qui les font pâlir. Bien des jeunes gens avaient essayé de lui faire la cour, elle n'en avait jamais encouragé aucun ; ceux qui l'avaient demandée à son père avaient
d'ailleurs été mal reçus. Lejeune était blâmé d'avoir trop d ambition pour sa fille, et, quant à Merlette, ses instincts de demoiselle, devenue paysanne de vêtement plus que de caractère, la préservaient des amourettes de village. L'affection qu'elle portait à Hilaire faisait le reste, bien qu'elle n'en démêlât point, peut-être, la vraie nature, sous l'habitude.
Née aux Roqueries, elle avait été élevée avec Hilaire, jusqu'à l'âge de dix ans, dans une absolue égalité de soins et d'affection. Les Montlouvel et les Lejeune avaient en eux chacun deux enfants, et il n'y eut pas de conflit, les serviteurs s'effaçant, par calcul, abdiquant leur autorité.
Les enfants, aussitôt d'âge, prirent leurs repas aux Roqueries, eurent mêmes leçons et mêmes jeux, mêmes récompenses et mêmes punitions, habillement de même sorte. M. et madame de Montlouvel, privés d'enfants pendant huit ans, dans la joie de cette éclosion tardive, avaient subi d'abord ce double parentage comme une nécessité; mais la petite était si
gentille, qu'ils se prirent à Taimer. C'était un mouvement instinctif que la réflexion gâta. La fraternité des enfants leur parut bientôt trop étroite, grosse de dangers pour l'avenir; le remède était facile. On mitHilaire au collège, et les jardiniers s'en allèrent, avec leur fille, meuniers au Bois-Yvon. La séparation fut cruelle pour les petits. Ils se demandaient, sous le lourd chagrin dont on chargeait leurs épaules frêles, quelle faute leur amenait cette punition. Tous deux quittant les Roqueries le même jour, il n'y eut pas en apparence de privilégié ; ils se séparèrent en pleurant, et, comme de jeunes plants aux racines vivaces, s'adaptèrent à leur nouvelle vie.
Les Lejeune, devenus meuniers, s'entendirent pour gâter cet enfant par qui les Roqueries étaient ouvertes à toutes leurs réclamations. Marie fit ses volontés, ne mit pas un doigt à la pâte ni à la farine, et garda dans son entourage paysan un peu de cette allure qu'ont les femmes de race et les chevaux de sang, car la première éducation, parfois, fait autant que la naissance.
Donner cette belle fille à un gars en sabots, Lejeune était trop fier, mais il ne disait mot, guettant l'occasion.
Elle avait partagé les premières leçons d'Hilaire, et toutes sortes de notions confuses lui étaient restées dans la mémoire, que de nouvelles lectures avaient agrandies, mais non débrouillées. Lire l'amusait, quand il pleuvait, quand les chemins avaient trop de boue et l'herbe trop d'humidité. Sans compagne de son âge, elle s'était faite à la solitude des jeux, et ses jeux, c'élait^de vagabonder à travers bois et prés. Dans les premiers temps de l'installation à Bois-Yvon, elle avait appris à grimper aux arbres, à ramper dans les fourrés. Les oiseaux sifflent, elle siffla, par imitation.
Un jour Lejeune était sorti avec son fusil, sacrantj prêt à épauler : « Ah I le coquin de merle qui me détruit mes cerisiers, je le tiens! » Mais c'était Marie, campée sur un poirier four^ chu, qui faisait le merle. Lejeune fut confondu : (( C'est la gamine, une vraie merlesse! w Et il s'amusa à l'appeler du nom que les paysans
donnent à la femelle du merle. Hilaire, à qui elle conta l'aventure, trouva le sobriquet joli à condition qu'on le changeât en Merlette, et il ne la nomma pas autrement. L'habitude en vint pour tout le monde.
Ils se revoyaient aux vacances. Nul changement ne se fit jamais dans leurs manières : la familiarité demeura égale, et la tendresse, des deux côtés. Ni Tun ni l'autre ne souffrirent de ces crises où s'évanouissent les amitiés d'enfance, lorsque la nature fait sur les jeunes cœurs ses premières tentatives d'amour. Cet état d'idéale fraternité durait toujours, mais chacun d'eux sentait maintenant qu'un rien pouvait le briser. Hilaire n'était pas sans se rendre compte, depuis son retour définitif aux Roqueries, de la singularité de leurs relations, et il se faisait volontairement de moins en moins tendre. Il s'apercevait aussi qu'à mesure qu'il aimait davantage Bette, il aimait moins Merlette; et Merlette, au contraire, s'attachait à lui de plus en plus. Qu'un nom de femme fût prononcé amoureusement devant elle par
Hilaire, elle n'aurait pu le supporter. Elle avait compris, de son côté, la position fausse où elle se trouvait; n'y voyant guère d'issue, elle espérait pourtant que l'avenir ne l'aggraverait pas. Voir toujours Hilaire, l'entendre, l'avoir près d'elle, c'était tout ce qu'elle souhaitait.
Ce soir-là, pourtant, il y avait quelque chose d'insohte dans l'inquiétude de son regard et dans le son tremblant de sa voix. Leur promenade n'avait pas été longue, Merletle s'était bientôt tue, n'ayant plus le courage de parler de choses qui lui semblaient maintenant indifférentes, et Hilaire, tout absorbé par d'autres pensées, était resté muet.
Ils revenaient. L'air était doux, légèrement parfumé de senteurs forestières mêlées aux odeurs humides de la vallée. Nul bruit n'était entendu que le fortuit battement d'ailes d'une chouette quittant son perchoir, le craquement d'un bois mort tombant de la cime des hêtres sur la mousse drue où le choc s'amortissait, le chant mouillé des cascades. Hilaire s'approcha de la
berge, arracha une touffe de reine des prés et la tendit à la jeune fille.
Elle leva les yeux sur lui, attendant une parole.
— N'est-ce pas ta fête, aujourd'hui?
Elle prit les fleurs.
— Sans toi, je ne Taurais pas su. C'est pour cela que tu es venu? Tu as pensé à moi, aujourd'hui? A moi, toute seule?
Hilaire répondait par signes de tête, mais à ces derniers mots il reprit :
— Pourquoi à toi toute seule? Serais-tu devenue si exigeante?
— C'est une fantaisie, dit mélancoliquement Merlette. Je voudrais pouvoir me répéter cela, qu'une journée entière j'ai occupé ta pensée. Je m'en souviendrais, ce serait une date. Dismoi, ne crois- tu pas possible, lorsqu'on aime, de songer toute une journée à ce qu'on aime?
— Ce doit être au moins difficile.
— Tu crois?
— Mais je ne sais, répondit Hilaire d'un ton ennuyé.
— Hilaire, pourquoi me parles-tu si peu? Dis-moi ce que lu as , car il y a quelque chose en toi qui n'est pas ordinaire.
— Ma petite Merlette aura rêvé, sans doute ? dit Hilaire, en lui prenant la main.
— Tu te moques de moi, c'est mal. Dis-moi, dis-moi! Je t'en prie.
— Mais je n'ai rien, fit Hilaire, un peu brusquement.
Elle s'en alla devant, attristée, n'osant faire une question précise.
— Pourquoi ne pas lui avouer la vérité ? se demandait Hilaire, mais pourquoi aussi m'interroge-t-elle ainsi? Elle ne saura rien.
Il hésita, cependant. La sympathie d'un confident lui manquait. Merlette aimerait celle qu'il aimerait; pourrait-il en être autrement? Ce serait bon d'en deviser avec elle. Il la regarda, guettant un mouvement de retour vers lui; mais elle marchait toujours, et il remit la confidence à une autre fois.
— La dame noire! s'écria-t-elle tout à coup, avec un rire nerveux.
C'était madame de Montlouvel qui attendait, les ayant vus venir de loin, appuyée à la barrière du pont.
La mère et le fils s'éloignèrent, laissant Merlette pensive , les yeux fixés sur l'eau qui chatoyait mollement, à peine ridée par le faible courant.
Les meuniers ne soupaient qu'à la nuit, quand l'ouvrage des champs était fini, les bêtes rentrées et pansées, car Lejeune, que son faisant-moudre traitait de fainéant, exploitait, le long de la rivière, une ferme assez étendue. Le soleil disparaissait à peine derrière les collines boisées qui fermaient la vallée à l'ouest. Merlette avait une heure devant elle; toute pensée lui pesait, elle alla s'amuser à jeter du grain à ses pigeons.
On les avait nichés dans une ancienne grange abandonnée, écroulée par la moitié, et ils prospéraient au milieu des décombres, pillant les champs voisins, mais faisant beaucoup de petits. Elle lança une poignée d'orge; ils vinrent deux, puis quatre, puis tous; ils arrivaient par couples. Les moins hardis mangeaient
autour de ses jambes, happant un grain, puis fuyaient en gonflant leurs plumes ; les effrontés lui picoraient les doigts, quand le sol était nettoyé. Ils se frôlaient les uns les autres, les ailes entrouvertes, avec des froufous de robe de soie, bien campés sur les pattes, se rengorgeant fiers et roucoulants, l'air craintif dans leurs audaces les plus délibérées. Merlette souriait et leur parlait, grondait les gourmands, faisait les parts égales, et c'étaient des battements et des entre-croisements d'ailes où toutes les nuances se mêlaient. 11 y avait des plumages gris, bleu d'ardoise, mauve, fauves, brun clair, dorés, et tous, comme marque de race, avaient un petit tour de cou de plumes plus fines, qui se prolongeait jusque sur la tête en une huppe frisée.
A bout de sa provision d'orge, Merlette secoua son tablier, se promena un instant, allant et venant, sur la berge murée ; puis elle s'avança jusque sur la passerelle de la grande vanne des roues. Des nuages montaient, la nuit se fit, l'eau perdit son miroitement clair, peu à peu
devint noire. Les planches tremblaient sous ses pieds, secouées par la chute qui tombait d'un bloc par la bée, allant frapper les palettes. Trois roues se reposaient; la quatrième, comme un être horrible, monstrueusement animé, tournait clapotante, semblait broyer l'écume. A ce spectacle, pourtant si familier, elle eut soudainement peur, et se rejetant de côté, les yeux fermés, les mains à ses oreilles, elle s'enfuit, gravissant l'escalier extérieur qui monte à l'étage du moulin. Son pied glissa sur une des marches de pierre, mais, reprenant l'équilibre, elle se précipita dans le couloir sombre au bout duquel était sa chambre.
Tout le rez-de-chaussée et la plus grande partie de l'étage appartenaient à la meunerie. Les meuniers habitaient un quart de leur maison, espace encore restreint par des murailles de trois pieds d'épaisseur : aussi plusieurs siècles de trépidation continue n'en avaient ni déjoint une pierre, ni détaché un morceau de mortier.
On arrivait à l'étage par l'escalier extérieur, abrité sous un auvent de chaume, ou par
Tescalier des meules, qui, de la bluterie, permettait au meunier d'aller engrainer la trémie, aussitôt que la clochette d'alarme l'avertissait que les meules tournaient à sec.
Sur le couloir s'ouvraient les portes : la chambre des parents, un lit et une armoire; la cuisine, centre de la maison , musée campagnard.
Du haut en bas du dressoir de merisier verni s'étalait la vaisselle d'étain, mêlée à la faïence : assiettes creuses comme des coupes, brunes sur le revers, au fond enluminé de fleurs jaunes et rouges; soupières en caillou craquelé, bassines et poêlons de cuivre jaune, rangés par taille, brillants, sans bosselures; au-dessous, accrochées à un râtelier, des cuillers d'étain, de cuivre et de fer; puis les pots d'étain à couvercle articulé , les pichets de grès ; dissimulées par une tablette, à terre, les lourdes marmites et les jattes.
Des deux côtés de l'âtre, sous le manteau de la vaste cheminée, deux fauteuils de paille ouvraient leurs bras maigres. Les chenets étaient de fer forgé, terminés par une boule martelée
en facettes, solides à porter un veau de lait embroché. Mais pareille fête, ils ne l'avaient eue que, peut-être, au vieux temps. Tout le long de l'année, dans la marmite qui ne" quittait pas la crémaillère, mijotaient les pommes de terre pour engraisser les avers^ ou le morceau de lard salé au pot; midi et soir, la galette de sarrasin, épaisse, aigre, levée comme de la pâte, grésillait dans la poêle, sur le feu de bourrée, vif et clair. A cet ordinaire s'ajoutaient des chatteries, que la mère préparait quand elle était seule, pour eux trois, en cachette des serviteurs, qui partaient de bonne heure, leur repas expédié, pressés d'aller dormir.
Merlette entra.
Sa mère l'attendait pour souper, pendant que Lejeune fumait sa pipe en sirotant son café ; mais elle refusa de manger et but seulement un verre d'eau.
— Toujours des caprices! murmura la mère, vexée d'avoir inutilement laissé refroidir son fricot. Enfin! Tu sais, ajouta-t-elle après un silence, la fille à Lalie vient de mourir, et
l'enfant aussi. De la misère de moins. Son homme est rentré soûl, è' venait de passer. On lui a dit tout, il a écarquillé les yeux comme une bête et s'est laissé tomber le long du lit, à terre. J'en sors, i' ronfle, que j'en ai eu honte.
— C'est horrible! cria Merlette, et, les nerfs ébranlés par un dernier coup, elle s'enfuit dans sa chambre, en pleurant.
L'après-midi, elle était allée, prise d'envie de voir Hilaire, secouée peut-être par quelque pressentiment, jusqu'à mi-chemin des Roqueries. Partie vers trois heures, par le chemin des écoliers, à travers bois et champs, cherchant l'ombre, s'arrêtant aux fleurs nouvelles, s'asseyant dans un coin frais et moussu, baguenaudant enfin de son mieux, elle avait débouché sur la route en même temps que Lalie, venue par le chemin creux.
La vieille, qui marchait gaillardement, se sentit tout à coup époumonée ; on eût dit que ses jambes lui échappaient, rompues par la montée. Elle se laissa choir sur le talus, en marmottant des plaintes rhythmées par sa
respiration, soudainement devenue asthmatique.
— J' n* ar... ban... vrai pas...han.., Seign... heur... qu' j' ai donc de ma'! ^
— Lalie, vous avez la poitrine prise; il faudrait vous soigner.
— Han... ma pauv'... ma pauv'... petite, han... je 1' saisben, han... Que faire?
— Moins de grimaces. Vous vous portez comme moi; gardez vos ahans pour les Roqueries.
— Tu vois bien la calèche qui vient là-bas, reprit la vieille, sans s'émouvoir, d'une voix cassée, mais nette; regarde-la un peu quand è' va passer.
La voiture passa. Le soleil faisait fulgurer une ombrelle rouge sous laquelle Merlette aperçut une petite figure pensive, blanche, rosée par le reflet de la soie, fine et décidée, avec des yeux clairs et des lèvres vives. Le mouvement du break, libre sur ses ressorts, la balançait comme en mesure; elle s'étalait un peu, nonchalante.
— Croirait-on pas une princesse? fit Lalie. C'est tout de même une fière demoiselle. On dit que c'est pour M. Hilaire. .
Et la vieille, se relevant lestement, enfila l'avenue, qui débouchait en face, dix pas plus haut, pendant que Merlelte, les yeux fixés sur l'ombrelle rouge, le cœur battant, demeurait anéantie. Au détour de la route, un rayon de soleil la fit étinceler une dernière fois; tout disparut.
Elle regardait toujours, et, en place de l'ombrelle, sa vue se fixait machinalement sur un homme qui venait à grands pas, faisant tournoyer sa canne dans sa main. Il était vêtu d'une redingote noire et d'un pantalon blanc, et de temps en temps il soulevait son chapeau de paille pour s'essuyer le front. Comme il approchait, Merlelte reconnut l'instituteur du Mesnil- Bœufs. Il s'arrêta.
— Bonsoir, mademoiselle. Il fait chaud à marcher.
Merlette fit un signe do tête. Le jeune homme, qui semblait un peu embarrassé, ca-
ressait ses favoris blonds et cherchait quoi dire. Il ne connaissait guère Merlette que de vue, étant depuis peu dans le pays, où il était venu tout droit de l'école normale ; mais chaque fois qu'il l'apercevait, il se sentait un petit mouvement singulier du côté du cœur.
— C'est mon jour de congé, dit-il enfin, et j'en profite. Je viens d'Avranches faire des achats. Lefaloux m'a mené et ramené dans sa carriole. Et maintenant j'ai encore le temps d'aller embrasser ma mère. Il n'y a que deux lieues, on peut faire ça en se promenant.
— Oui, dit Merlette.
Il attendit encore un instant, soupira, puis, souhaitant bien le bonsoir à la jeune fille, il reprit sa marche, allongeant ses grandes jambes. Après dix pas, il se retourna; elle s'en allait en sens inverse ; il lui envoya un baiser, et se mit à courir.
Merlette n'avait pas fait grande attention au pauvre maître d'école. En toute autre circonstance, elle lui eût peut-être adressé un mot d'encouragement, car ce grand jeune homme
doux et poli n'était pas fait pour lui déplaire particulièrement. Elle s'en allait, réfléchissant aux paroles de la vieille.
Sa tante Lalie était méchante; elle la tenait pour cafarde et menteuse, la méprisait et le lui laissait voir.
« Elle a voulu se venger de ce que je lui ai dit d'un peu brutal, pensa-t-elle. Si Hilaire était pour se marier, ne me l'aurait-il pas confié, et, puisque ce n'est plus un secret, à ce qu'il paraît, ne me l'aurail-il pas fait partager, dès longtemps, avant qu'il ne traînât par les routes, aux lèvres des vieilles mendiantes? Lalie n'est pas bête, elle {)eut avoir deviné juste. Pourquoi, au reste, ne serait-ce pas vrai? Qui empêche Hilaire d'aimer cette demoiselle? »
Et elle répéta plusieurs fois avec une colère dédaigneuse : « Cette demoiselle I »
Elle prit le chemin creux, et, sans souci des ornières, des cailloux et des flaques d'eau, revint à petits pas, retournant dans sa tête les pensées qui avaient surgi d'abord en elle, n'en cherchant pas d'autres. Celle-ci dominait toutes
les autres ; Hilaire était son frère, soit, mais un frère d*une parenté toute morale, d'une espèce particulière, d'un autre sang, d'une autre chair. Et cette pensée dont elle n'avait jamais eu pleine conscience, ne s'y étant jamais attardée, devenait fort complexe, en sa confusion. Elle signifiait encore, entre beaucoup d'autres choses, que ce frère était à elle, rien qu'à elle, et que nulle autre femme ne pouvait prétendre à mettre sa griffe sur son cœur. Son affection s'était ainsi peu à peu transformée à son insu, et la révélation de la vieille venait de hâter le moment où les sentiments de Merlette ne seraient plus l'amour fraternel, âiais l'amour.
La pauvrette n'y voyait que trop clair. On allait lui prendre Hilaire, et elle avait envie de pleurer. C'était tout. Elle refit la route, le cœur gros. A moitié delà vallée, le brouillard la surprit, elle s'égara un instant dans les prés humides, ayant voulu prendre au plus court.
Harassée, mouillée, étourdie par le heurt des pensées et l'obscurité grise où elle avait tâtonné, elle rentra, se laissa tomber dans un
des grands fauteuils de l'âtre. Le feu la sécha et la ragaillardit un peu.
A la vue d'Hilaire, qu'elle n'attendait pas, la gaieté accoutumée avait soudain repris dans ses yeux et dans ses gestes ; et elle avait bavardé, en riotant, un peu nerveuse encore, mais presque consolée, jusqu'à ce que lair pensif du jeune homme l'eût rejetée au milieu de ses appréhensions.
Maintenant, assise sur son lit, les coudes aux genoux, la tête dans les mains, elle sanglotait.
Une pensée qui ne lui était pas encore venue l'assaillit.
— Quelle est cette femme? s'écria-l-elle en se redressant, menaçante.
Et, rassemblant ses souvenirs, elle se rappela avoir aperçu un jour, aux Roqueries, une jeune fille dont les yeux bleus et les lèvres rouges l'avaient frappée. Il y avait deux ans. Elle revit la scène. C'était en passant devant les fenêtres du salon, un jour d'été. Deux dames en grande toilette causaient, cérémonieuses, avec M. et madame de Montlouvel; Hilaire était absent.
Depuis, souvent, sans nulle émotion d'ailleurs, Hilaire lui avait parlé de mademoiselle Auvray et de sa mère. Elle savait que les deux familles se connaissaient de vieille date, mais jamais elle n'avait songé à en demander plus long. Comme elles ne venaient que rarement aux Roqueries, ayant le privilège de deux femmes seules, de ne rendre les visites qu'à leur guise, et du reste n'aimant guère à sortir, Merlette ne les avait pas rencontrées davantage. Il était échappé quelquefois à Hilaire de dire, bonnement. Bette, par distraction. Merlette avait demandé : ce Qui ça, Bette? — Mademoiselle Auvray, Bette, Elisabeth. » Et dans son ignorance des stricts usages du monde, elle ne s'était pas autrement étonnée de cette familiarité, qui signifiait amour et non manque de respect.
En coordonnant tous ces détails, elle arriva à conclure, sans hésitation, que cette femme s'appelait mademoiselle Auvray; et, satisfaite d'avoir donné un nom, un corps et une âme à son ennemie, elle se renversa en arrière, pour appuyer sa tête sur l'oreiller.
5î MERLETTE.
Ses yeux vaguaient par la chambre, froide et simple comme une cellule; murs et plafonds étaient blanchis à la chaux. Des cadres y étaient accrochés : une image de première communion où un prêtre à cheveux gris donnait l'hostie à de petites filles en blanc pendant qu'un nuage descendait sur l'autel avec deux anges recueillis dans leurs ailes; une Mater dolorosa, au cœur sanguinolent, percé de sept épées, disposées en éventail, pour rappeler les sept douleurs, et du milieu de la plus large blessure tombaient deux larmes rouges; un lys, poussé dans la chair martyrisée, verdoyait et fleurissait. Une vieille gravure à la manière noire, représentant des enfants gardant du gibier, roussie et tachée, maintenue dans des baguettes plates de merisier verni, était pendue à la cheminée, au-dessus d'une petite glace oblongue et d'un portemontre en stuc décoré figurant, pêle-mêle, les attributs de l'agriculture et de l'industrie : on y voyait, entre autres, une roue à dents, une ruche et une enclume. En face de la cheminée à la tablette et au chambranle peints en marbre
noir veiné de gris, le lit étroit, de noyer verni, se cachait sous des rideaux à pois bleus; étendu devant, un tapis où était dessinée une tête de lion, qui faisait peur, parfois, à Merletle, quand elle posait ses pieds nus sur la crinière fauve.
Une petite fenêtre profonde donnait sur la cour. Une autre un peu plus large, percée à côté de la cheminée, ouvrait en vue charmante sur Taval de la rivière. Une armoire de chêne naturel, à peine encore légèrement jauni, s'appuyait au mur, à droite du lit. Un chiffonnier en marqueterie et deux chaises basses recouvertes de reps bleu, dons de madame de Montlouvel, contrastaient singulièrement avec la rusticité du reste de l'ameublement.
Cependant le sommeil la gagnait. Elle se souleva et commença de se déshabiller. Dans un mouvement qu'elle fit pour ôter son corsage, un miroir pendu dans le coin, entre les deux fenêtres, lui envoya le reflet de la lumière posée sur la cheminée.
Merlette bondit comme une chatte, arracha si brusquement du mur le miroir, que le clou qui le retenait tomba.
Elle regardait son front doré, bombé du haut, au-dessus duquel ses cheveux noirs se séparaient en deux ailes, sans empiéter sur la peau; ses yeux bruns où papillotaient des étincelles; ses joues pleines, rondes, bien en couleur; ses oreilles vivement rosées, à demi cachées par les bandeaux qui se relevaient ensuite sur la nuque en deux torsades épaisses, maintenues par une épingle de corail ; son nez droit, aux narines mobiles, inquiètes, élargies par l'habitude des parfums forts des champs et des bois; sa bouche un peu grande, aux lèvres égales, d'un rouge sombre; ses dents bien plantées dans des gencives pourpres ; son cou rond, ses épaules pleines, ses bras fermes, presque musculeux ; sa poitrine large et fortement modelée; sa taille souple que le corset n'avait jamais mordue.
Elle cria, victorieuse :
— Mais je suis jolie aussi, moi î
— Quelle singulière fille que Merlette!
disait, en s'en revenant, madame de Montlouvel à son fils. J'ai souvent pensé à la marier, mais sa situation est si étrange, si en dehors de l'ordinaire ! C'est nous qui l'avons faite ce qu'elle est, une anomalie, et si elle n'est pas heureuse, la faute en est à nous. Il aurait mieux valu pour elle qu'elle fût devenue tout à fait ce que sa naissance la destinait à être, une vachère, une fille de ferme. Jolie comme elle est, il y a beau temps qu'elle serait établie. Plus je songe à tout cela, plus je me trouve coupable. C'est peut-être mon devoir de la marier ? Oui, je le crois, j'y tâcherai du moins. Es-tu démon avis ?
Hilaire pensait comme sa mère, et il allait lui répondre lorsqu'elle continua, changeant brusquement d'idée ;
— Il faut que je te dise que la mère et l'enfant sont morts.
Madame de Montlouvel courait ainsi d*un sujet à Tautre, toujours d'abondance, sans le moindre embarras. Il lui était impossible de parler de la même chose pendant plus de deux minutes; son imagination l'emportait toujours vers une pensée nouvelle. La conversation en resta là sur Merlette et sur la morte. Elle continua de discourir, tout le long du chemin, racontant les nouvelles de la journée, faisant mille remarques sur le temps, sur l'apparence des récoltes, sur les rencontres de la route, les chaumières aperçues par-dessus les haies vives, la silhouette d'un orme au tronc tordu, maigre et fantastique corps sans bras, coiffé de sa coupelle comme d'un chapeau gigantesque. Ils renvoyaient son bonsoir à une vieille accroupie au pas de sa porte, à une fille encapuchonnée qui ramenait à l'étable sa vache au mufle tendu, langue pendante, vers les touffes d'herbe verte, à un gars qui trottait, assis sur son cheval, à une troupe d'enfants qui s'arrêtaient de
leurs jeux, se découvraient, bayant sournoisement, prompts à reprendre, que la place fût libre, les ébats interrompus.
Madame de Montlouvel adorait son fils, pensait sans cesse à lui, mais n'était pas capable de lui donner des conseils praticables. Aussi, Hilaire, tout en portant à sa mère une vive affection, se permettait de ne l'écouter que d'une oreille. Quand elle bavardait simplement, sans conséquence, il pensait de son côté et répondait par monosyllabes.
Comme ils entraient dans l'avenue, un prêtre la descendait, venant vers eux. Il commençait à faire un peu sombre, et ce ne fut qu'en le croisantqu'ils reconnurentle curé duMesnil-Bœufs. Il tenait son bréviaire si près de ses yeux, que sa figure y disparaissait tout entière, et il n'arrivait, sans doute, à lire que parce qu'il savait par cœur le texte quotidien.
— Bonsoir, monsieur le curé, fit Hilaire.
Le prêtre regarda et, ayant reconnu son monde, mit son bréviaire dans sa poche. C'était un homme voisin de la soixantaine, petit, un
peu gros, mais vif, sujet à des emportements qu'il avait peu à peu domptés; la lutte s'en voyait encore dans ses yeux gris. 11 portait les cheveux courts, et les avait encore drus, bien que tout blancs. Sa figure, qui avait dû être claire et pleine, jaunissait et se creusait aux joues. Il se découvritets'inclina devant madame de Montlouvel, et serra la main du jeune homme.
— Je viens de chez Lalie, dit madame de Montlouvel.
— Moi, j'y vais, dit le curé.
— Revenez, alors, car il n'y a plus rien à faire pour vous. L'enfant est mort-né, et la mère n'a cessé de crier que pour mourir. Le médecin y était. Je suis heureuse de vous éviter une course inutile.
— Heureuse, madame, quand une pauvre femme vient de mourir sans les secours spirituels? 11 ne faut pas parler ainsi.
— Mais vous, vous avez charge d'àmes, dit Hilaire, et je comprends que votre responsabilité vous fasse peser les mots.
— Ma paroisse finit, du côté de l'ouest, à la lisière du Bois-Yvon, répondit le curé, et je n'y allais pas par zèle, sachant mon confrère du Mesnil-Ozenne un peu souffrant. La responsabilité serait pour lui, mais Dieu est particulièrement miséricordieux aux pauvres abandonnées comme celle qui vient de mourir. Une bien triste famille, ajouta-t-il, et encore c'est la moins mauvaise qui s'en va la première.
— Vous revenez avec nous, n'est-ce pas, dit madame de Montlouvel, et vous entrez un instant à la maison ?
— Soit, il y a longtemps que je n'ai vu M. de Montlouvel.
— Vous méritez toujours le même reproche,, monsieur le curé.
— Lequel donc ?
— De nous oublier.
— Vous savez bien que mon plus grand plaisir est d'aller vous voir, mais mon ministère est bien chargé en ce moment. La première communion approche. Puis je me fais vieux.
Hilaire protesta. Il aimait beaucoup le curé-
du Mesnil-Bœufs , qui le connaissait depuis sa naissance et qui l'avait baptisé. Il avait toujours trouvé d'excellents conseils pratiques dans l'esprit du prêtre simple et bon qui avait appris la vie dans les confidences de deux générations, dans les ennuis, les embarras, les angoisses, les joies rares, parfois profondes, de trente ans de sacerdoce.
Tout en causant, ils étaient arrivés.
M. de Montlouvel ne sortait jamais le soir, se trouvant fatigué de sa journée d'agriculteur; comme son curé, il approchait des soixante ans. Il restait dans la salle à manger, et, la table desservie, étendait ses journaux, lisait, en fumant des cigares. La politique le passionnait, quelquefois le mettait en colère, car il avait des illusions tenaces, s'imaginait toujours, en ouvrant son courrier, qu'il allait y lire le récit de l'entrée triomphale du roi à Paris. Mais l'agriculture passait encore avant la poUtique, et, sur les questions économiques, il avait la réplique un peu vive pour qui n'était point de son avis. Fort au courant, d'ailleurs,
des dernières méthodes de cidture, il avait fait de son exploitation une sorte de ferme modèle, et tout le pays, secoué delà torpeur des vieilles routines, commençait à se ressentir du bon exemple.
Il eut à peine serré la main du curé, qu'il cria à sa femme :
— Madame, nous allons prendre une tasse de thé, avec mon rhum du naufrage. C'est le péché mignon de l'abbé.
Il disait l'abbé, ayant connu le prêtre tout jeune, et trouvant aussi cela moins cérémonieux. Quant au rhum du naufrage, il provenait d'un navire qui s'était brisé sur la côte de Donville, et qu'un contrebandier lui avait vendu fort cher.
— Mais pas du tout, avait protesté le curé, le thé m'empêche de dormir.
— Et quand vous ne dormez pas, vos bonnes dévotes n'en ont pas moins leur messe de sept heures, n'est-ce pas?
— Il le faut bien, devoir à part, répondit le curé en riant. Elles se croient plus obligées à
l'entendre que moi à la dire. Au reste, ajoutat-il, tout en se mouchant bruyamment dans son grand mouchoir à carreaux verts et rouges, comme pour étouffer à demi son insinuation, si elles en font trop, c'est pour ceux qui n'en font pas assez.
— Que venez-vous donc de dire, Tabbé?
Voudriez-vous prétendre...
— Quoi? Rien. Ah! oui, qu'à ma place vous feriez la grasse matinée? reprit le curé. Peutêtre; mais oii est le mal quand on n'a rien à faire?
M. de Montlouvel sursauta : rien à faire; lui, un agriculteur? Et ses reboisements? Et ses labours perfectionnés? Et toiU le reste, sans compter le train ordinaire? Et sa mairie? Rien à faire! Mais le curé eut le dernier mot, provisoirement. Il aimait à répondre pointe pour pointe, avec bonne humeur, et M. de Montlouvel était souvent battu. Les plaisanteries tournaient, chaque fois, à peu près dans le même cercle.
— Les enterrements vont toujours bien, con-
tinua M. de Montlouvel, et les baptêmes? Et les mariages? Parlez-nous des mariages, l'abbé; voici un jeune homme que ça intéressera.
— Eh bien! oui, répondit sérieusement le curé, parlons des mariages. J'aime à les bénir, et aussi à les préparer, quand l'occasion s'en présente. Pourquoi non? Tenez, je connais, par exemple, certaine jeune fille qui n'est pas ma paroissienne, il est vrai, mais un peu la vôtre, en un certain sens, et.,.
— Marions-la, monsieur le curé, je suis avec vous, interrompit étourdiment madame de Montlouvel.
— Vous savez donc de qui je veux parler, madame?
— Mais, de la petite aux Fauvel, probablement. Ce sera difficile, à cause du frère, qui est un mauvais sujet.
— Celle que j'entendais, madame, est bien plus intéressante, surtout pour vous; c'est la fille de vos meuniers de Bois-Yvon.
— Nous sommes toujours d'accord. C'est mon plus grand désir. J'en parlais encore à mon fils,
en nous en revenant ce soir. N'est-ce pas, Hilaire ? J'ajoute que c'est mon affaire, elle aura un mari de ma main.
— Si les choses en sont là, reprit en souriant le prêtre, qui savait ce que valaient les paroles de madame de Montlouvel, je n'ai plus rien à dire.
— Mais si, au contraire, dites, car je n'ai presque personne en vue, et vous êtes homme de bon conseil.
— Laisse donc l'abbé s'expliquer, madame; s'il s'occupe de Merlette, c'est qu'il a des raisons pour cela. Voyons, j'écoute, ajouta M. de Montlouvel, d'un air un peu goguenard.
— J'en ai, en effet, monsieur, et, puisque vous le permettez, je vais les donner. Hilaire, continua-t-il, en s'adressant directement au jeune homme, vous ne soufflez mot, et pourtant c'est vous que la chose regarde avant tout.
— Je réponds comme mon père, fit Hilaire. Voyons !
— Je voudrais marier Marie Lejeune, reprit le curé, pour prévenir un malheur. Oui, un
malheur, et il appuya sur le mot, puis il baissa un peu la voix, car je ne serais pas étonné quand un sentiment...
— Quoi donc ? demanda Hilaire.
— Cette jeune fille qui vous a longtemps considéré comme un frère...
Il s'arrêta encore.
— Enfin, voici, reprit-il brusquement. J'ai peur que sous l'affection très-naturelle qu'elle professe pour vous, Hilaire, il ne s'en cache une autre plus délicate...
— Elle se permettrait?... s'écria madame de Montlouvel.
— Ce serait votre faute, madame, répondit sévèrement le prêtre. Du reste, Hilaire doit savoir à quoi s'en tenir.
— Moi? fit Hilaire, pas du tout. Je veux dire que je n'ai jamais rien remarqué. Monsieur le curé, ajouta-t-il d'un ton de reproche, vous allez me gâter mon amitié pour Merlette, je n'oserai plus la regarder en face.
— Je n'affirme rien, reprit le prêtre, et si je me trompe, tant mieux, mais il n'en serait pas
moins nécessaire de la marier, si c'est possible. Elle est plus jeune que son âge, elle s'inquiète peut-être encore assez peu de l'avenir; n'est-ce pas à vous d'y songer pour elle ?
— Ce que vous dites, l'abbé, est parfaitement juste, répondit M. de Montlouvel. Pour ma part, j'ai toujours trouvé étrange qu'Hilaire continuât avec Merlette les relations trop familières de l'enfance.
— C'est la première fois que vous faites cette remarque, mon père.
— Moi, je n'ai jamais rien vu qui fût étrange, crut devoir affirmer madame de Montlouvel.
— Je ne l'ai pas averti, répondit M. de Montlouvel à son fils, parce que, toi prévenu, le danger aurait été plus grand. Peut-être n'aurais-tu pas voulu céder, et qui sait ce qui serait arrivé entre une jeune fille sans défense et un jeune homme exaspéré par les remontrances paternelles? N'ai -je pas bien fait? ajouta-t-il en souriant, heureux de montrer plus de clairvoyance qu'il n'en avait eu réellement.
Hilaire, assez ennuyé de cette discussion où Ton commençait à le mettre en cause, se contenta de dire :
— Eli bien! mariez-la. Faites-la heureuse, et je serai heureux moi-même.
— S'il faut ajouter quelque chose à la dot que peuvent donner les Lejeune, je le ferai avec plaisir, reprit M. de Montlouvel; mais arrangez cela vous-même, Tabbé, je vous remets pleins pouvoirs.
— J'ai pensé au nouvel instituteur, dit le curé; je crois qu'il la prendrait volontiers.
— Oh! réclama M. de Montlouvel, une créature de Roger-Dary!
— Vous voilà bien avec vos mots tout faits. M. Renaud est un jeune homme très-rangé, très-laborieux, bon chrétien, et si j'avais une nièce à marier, je n'en voudrais pas d'autre. Que M. Roger-Dary le protège ou non, il n'en est pas moins sorti un des premiers de l'école normale de Saint-Lô.
— Un peu niais pourtant, fit Hilaire.
— Tout au plus timide.
— Eh bien! j'admets votre prétendant, conclut M. de Montlouvel. Reste à savoir ce que répondront lesLejeune, et ce que dira Merlette.
— C'est par elle que je commencerai, dit le curé. Hilaire m'aidera.
Hilaire répondit par un simple signe de tête affirmatif, en murmurant :
— Pauvre Merlette !
Le curé prit congé, ayant résisté à la tentation d'une partie d'échecs avec M. de Montlouvel, et Hilaire monta aussitôt à sa chambre, heureux d'être enfin seul. Toutes ses pensées allaient à Bellevue; on avait parlé d'un mariage, il en rêvait un autre, et il s'endormit sans se douter combien les larmes de Merlette venaient de donner raison aux craintes du curé du Mesnil-Bœufs.
— Sais-tu qui j'ai envie de marier? demandait madame de Montlouvel à son mari en lui souhaitant le bonsoir. Devine... Hilaire.
— Hilaire? H est trop jeune.
— J'ai quelquefois songé à mademoiselle de la Hêtraie,
— Vraiment? fit M. de Montlouvel, en haussant les épaules, vraiment? Eh bien! demande donc un peu à Hilaire ce qu'il en pense. Oui, je serais curieux de savoir son avis sur mademoiselle de la Hêtraie, mais je crois que ses prétentions sont moins élevées, moins éloignées, surtout.
— Voudrais -tu parler de mademoiselle Auvray ?
— Précisément, et, avant de dire non, si l'occasion s'en présentait, il faudrait réfléchir.
— Pour moi, c'est tout réfléchi, répliqua aigrement madame de Montlouvel.
Son mari haussait encore les épaules, en entrant dans sa chambre.
Pendant que ce dialogue s'échangeait aux Roqueries, le curé se dirigeait à grands pas vers son presbytère. Il réfléchissait à ce qu'il avait dit dans la soirée et s'en applaudissait. S'il eût osé, les Montlouvel n'en auraient pas été quittes à si bon marché; mais il en voulait surtout à Hilaire, et Hilaire n'y perdrait rien pour attendre.
(( Tout le monde au Mesnil-Bœufs et au Mesnil-Ozenne glose à propos de lui et de Merlette. La vieille Lalie, pour coquine qu'elle est, a été fort avisée de rapporter cela à ma servante. Il est peut-être encore temps d'arrêter le mal. Ce pauvre instituteur en est navré. »
Renaud rentrait, venant de chez sa mère; le curé l'aperçut au détour du chemin du presbytère et l'appela.
— Je pensais à vous, mon bon ami, lui dit-il tout bas, en lui frappant sur l'épaule. Ne désespérez pas; au contraire, ayez confiance. Vous aurez bientôt de bonnes nouvelles. Mais n'en demandez pas plus long aujourd'hui.
— Je l'ai rencontrée, répondit l'instituteur, elle avait l'air singulier; je lui parlais, elle ne disait mot. Ah! monsieur le curé, elle est bien jolie.
— Chut! fit le curé en souriant, et il s'éloigna rapidement.
— Ah! oui, répétait encore l'instituteur en tournant le bouton de sa porte, elle est tière-
ment jolie, et comme elle meublerait bien cette grande fabrique, qui a l'air d'une prison sitôt que les gamins sont partis! 11 a dit que j'aurais de bonnes nouvelles. Je serais trop heureux, en vérité, trop heureux!
Madame Auvray faisait servir le déjeuner sous le berceau de camélias, qui était la merveille du jardin de Bellevue. Blanches, roses et rouges de toutes nuances, les fleurs se groupaient au bout des tiges, s'égrenaient le long des branches, se cachaient à demi dans le vert sombre des feuilles luisantes. Une armature de fer, que dissimulaient, enroulés, des lierres et des jasmins, maintenait intérieurement les proportions du dôme, et soutenait l'édifice en le défendant contre les empiétements et les surprises de la végétation.
Pendant qu'on mettait le couvert, renversée dans un fauteuil d'osier, elle parcourait un journal, en bâillant.
— Vous préviendrez mademoiselle, quand cela sera prêt, et j'espère que cela ne va pas
tarder. Il est onze heures passées; qu'on se hâte un peu.
« Puisque nous avons accepté cette partie au moulin des Montlouvel, pensait-elle, il faut au moins que nous soyons exactes au rendez-vous. Bette a l'air de s'en faire une fête, et cela m'inquiète un peu. il y a toujours eu beaucoup trop d'intimité entre elle et cet Hilaire. On n'est plus maître de ses enfants avec ces mœurs américaines. Je ne voudrais pas violenter ma fille, mais j'aimerais assez qu'elle m'obéît, et ce serait pour son bien. Pourquoi l'amour et l'intérêt n'iraient-ils pas de front? Allez donc faire entendre cela à une jeune fille qui en est à ses premiers rêves! La laisser libre, mais diriger son choix du côté de l'intérêt, elle penchera toujours assez de l'autre côté. »
— Ah ! si Roger-Dary avait l'esprit de se faire élire, ajouta-t-elle à mi-voix, il n'y aurait plus d'objections possibles, et nous aurions notre salon poHtique. On passerait chez moi pour aller aux ministères. Est-ce que j'aurais mes rêves, aussi, moi? Eh bien, mais l'amour
m'a faite assez malheureuse pour que j'aie droit à une compensation. Si Bette comprenait?
Elle laissa glisser son journal. Sa poitrine se soulevait, une émotion soudaine la remuait, elle voyait, sous la lumière des bougies, des messieurs en habit noir qui s'inclinaient devant elle, très-bas.
Madame Auvray venait d'avoir la révélation de son ambition.
A trente-neuf ans, elle était encore belle, d'une beauté grecque, immuable et majestueuse, et sa fille n'était que jolie.
Son père, un bouquiniste du quai Malaquais, d'origine normande, Ortaire Cirou, avait épousé, déjà vieux, une superbe Juive qui avait grandi dans la boutique sale de Jacob Lévy, plus connu du quartier Latin sous le nom du père l'Émeraude, brocanteur et usurier. Elle avait douze ans quand le bouquiniste normand et le brocanteur juif moururent à un mois de distance. Madame Cirou recueillit les deux fonds, les fit prospérer comme par le passé, et, quatre ans après, mariait sa fille à
Jean-Pierre Auvray, libraire-commissionnaire, riche, et Normand, comme son mari.
En cinq ans, ils eurent trois enfants; le dernier fut mal reçu. A la suite d'une mauvaise affaire, des querelles d'urf autre ordre étaient survenues. Auvray aimait un commerce tranquille, sans risques; sa femme l'éperonnait aux grandes entreprises. Après y avoir laissé une partie de sa fortune personnelle, il se fâcha, essaya de faire entendre raison à sa femme, qui le prit de si haut, qu'une séparation s'ensuivit. Elle se régla d autant plus facilement, que la plus jeune des filles mourut pendant le procès. Auvray garda avec lui son fils, madame alla demeurer à Auteuil avec sa fille, en s'emparant, par surcroît, de Bellevue, alors en construction, qu'elle acheva et aménagea selon ses goûts, fermant ainsi à son mari jusqu'à son pays natal. La désunion fut complète pour les enfants comme pour les parents, si absolue, que ce fut un grand étonnement à Champrepus, lorsqu'on apprit qu'Auvray venait de mourir; on avait oublié son existence. Le fils, de deux ans plus
âgé que Bette, avait été établir à New- York une succursale de la maison Auvray; il revint en France, le temps de liquider la succession, repartit, fit de la succursale la maison principale, épousa une Américaine et ne reparut plus. On donnait à madame Auvray quarante mille livres de rente, mais elle aurait pu dire qu'on était un peu au-dessous de la vérité.
Bette entra souriante, cueillit un camélia blanc et le piqua dans ses cheveux blonds. Elle avait fait une toilette d'excursionniste; robe courte de cheviotte légère, couleur carmélite, serrée à la taille par une ceinture de cuir à boucle d'acier,
— Te voilà en tenue de campagne, lui dit gaiement sa mère, en montrant qu'elle savait dominer ses impressions et prendre le visage dont il convient d'accompagner ses paroles. Ton plan est fait? Tu as choisi?
— Pas encore, je me déciderai sur le terrain, répondit-elle en rougissant.
— Ma chère Bebette, reprit madame Auvray, qui appelait sa fille de tous les diminutifs pos-
sibles, ceci est sérieux. Parlons-en encore un peu, veux-tu? pour qu'il n'y ait point de malentendu.
— Soit, ma petite maman, j'écoute.
Et elle prit une pose attentive, qui aurait même pu passer pour grave, si elle n'en eût détruit tout l'effet, en croquant, avec un geste distrait, des cerises pas trop mûres encore, blanches d'un côté, dont elle avait eu soin d'approcher l'assiette à portée de sa main.
Madame Auvray commença :
— Tu as envie de te marier...
— C'est-à-dire...
— Tu as envie de te marier...
— Permets.
— Si tu m'interromps à chaque moment, nous manquerons l'heure du rendez-vous.
— Je ne puis pourtant pas laisser passer...
— Mais, ma chère Bette, tout le monde a, aura, ou a eu envie de se marier. C'est dans l'ordre des choses. Il n'y a pas à rougir pour cela. Tu m'écoutes, et tu me laisses parler, n'est-ce pas? Je ne te ferai pas de mauvais compliments, sois-en sûre.
Rassurée, Bette fixa ses grands yeux sur si mère.
— Tu as envie de te marier... Si tu m'avais laissée dire, j'ajoutais immédiatement : c'est tout naturel. Tu n'es pas laide, tu as même quelque chose qui... Ta modestie achèvera ma phrase. Tu es riche : là-dessus, il n'y a pas de doute, non plus. Donc, tu peux choisir. Mais, comme tu es fort jeune et que nous vivons assez retirées, il ne s'est encore guère présenté que deux beaux partis, de beautés diverses, si diverses, qu'il est malaisé de choisir, les avantages offerts par le premier étant absolument contradictoires avec ceux que présente le second. Est-ce juste?
— Peut-être.
— M. de Montlouvel ne s'est pas encore déclaré, tandis que M. Roger-Dary a demandé ta main, il y aura bientôt un mois. Je le connais depuis longtemps. C'est lui qui a plaidé pour moi, tout jeune encore. Je lui ai de la reconnaissance et je lui dois au moins une réponse polie et motivée. M. Roger-Dary a de
la fortune, un avenir politique certain, de bonnes manières, de l'esprit
— Mais sera-t-il nommé député, n'est-ce pas? demanda Bette. Cela ne m'intéresse plus, ajouta-t-elle tout basr
— Alors, c'est inutile de continuer, reprit sa mère d'une voix brève.
— J'aimerais peut-être encore mieux, dit Bette, avec un accent compatissant, gâté par un geste moqueur, le refuser député, que d'ajouter mon refus au refus populaire.
— C'est fort bien dit, quoique avec de grands mots, répondit la belle demi-Juive, pour qui le refus populaire était chose sérieuse, mais nous n'en sommes pas encore à la question de sentiment. Les intérêts, d'abord.
— Pourvu que le sentiment ait sa place! réclama Bette avec inquiétude,
— Mais, ma chère petite, cela va ensemble. Je pense à tout. Yeux-tu que nous passions à M. de Montlouvel? continua madame Auvray. Toi, tu penses surtout à son nom, qui sonne, au titre auquel il aura droit après son père, à
son prénom, d'une distinction aristocratique, et lu entends déjà annoncer : la comtesse Hilaire de Montlouvel.
— Mais non, je t'assure, interrompit Bette, tout ça...
— Tout ça, tu en fais fi ? Vraiment ? Eh bien, ta as raison. Écoute, vois-tu, je ne crois pas qu'il ait de valeur personnelle, ni d'avenir, en aucun des sens du mot. Je ne lui trouve que les qualités de la jeunesse, gâtées encore par une sorte d'inquiétude, d'ennui précoce. Peutêtre a-t-il cette mélancolie qui envahit les derniers des vieilles races, et les jette, selon les tempéraments, dans les rêves inoffensifs, dans les plaisirs ou dans les aventures. En ce cas, il ne sera jamais qu'un rêveur, un amateur d'art et de poésie, d'un esprit assez fin, ou affiné, mais inconsistant. Son cœur est bon, mais singulièrement fragile; une grande douleur le briserait à jamais, et ce serait un malade incurable à soigner et à dorloter comme un grand enfant...
— Je l'aimerais ainsi, se disait Bette, je le consolerais, moi.
— Qu'il soit capable de plusieurs amours, je ne le pense pas...
— Oh! non, pas plusieurs amours, ce serait vilain.
— Avec son hésitation à l'action, il a le sentiment prime-sautier. Un premier amour prendrait si bien possession de lui, qu'il en aurait pour la vie, car il ne faut attendre de lui aucun raisonnement en ce qui touche aux choses du cœur...
— Un seul amour! Pour la vie! C'est bien cela.
— Sa femme l'aura tout entier...
— Sa femme l'aura tout entier. Bette se répéta plusieurs fois ces mots charmants, et n'entendit du reste qu'un bruit confus et le dernier mot.
— Mais s'il n'a pas sa femme tout entière, il peut la prendre en haine, sans même essayer de conquérir ce qui lui en aurait échappé. On dirait que la nature l'a jeté dans le moule des dix lettres de la devise des Montlouvel : Tout ou rien. Seulement il ne fera pas un pas pour
avoir tout, et pleurera en secret s'il n'a rien. Le fond de son caractère, c'est l'orgueil, et on lit dans son regard doux l'ironie singulière d'un orgueilleux qui se fait timide par bonté; car il est bon.
— Tout ceci est bien compliqué, fit Bette, qui sentait que sa mère avait dû dire beaucoup de choses.
— Tu n'as pas compris ?
— Si, très-bien.
— Alors?
Bette regarda sa mère d'un air effarouché, comme ayant peur d'une insistance, et, faisant un petit geste de doute, elle se mit, pour toute réponse, à croquer les trois dernières cerises. Madame Auvray ajouta d'un ton détaché :
— Tu peux réfléchir et tu peux choisir, mais n'oublie pas quelle est notre position. Nous sommes deux femmes seules, et nous avons besoin moins d'une nouvelle famille (on ne s'en fait jamais) que d'un appui dans la vie, d'un homme d'autorité et de réputation qui nous serve de coin pour nous enfoncer solide-
ment dans la société. Je dis nous, pour ne point me séparer de toi, n'est-ce pas ? Tu comprends que ce qui m'intéresse, c'est l'avenir de ma fille. Je ne te donne pas de conseil, conclutelle adroitement, car je sais que ton cœur sera toujours d'accord avec ta raison.
Madame Auvray, persuadée que ses discours avaient fait grande impression sur sa fille, alla s'habiller, en se disant qu'elle était maîtresse de la situation, qu'elle tenait dans sa main les deux prétendants.
Bette savait depuis longtemps quelles étaient les préférences de sa mère, bien que madame Auvray se fût gardée, par habileté, de les exprimer nettement. Aussi venait-elle de comprendre qu'il y aurait à lutter, et elle se sentait toute troublée, fatiguée d'avance. Roger- Dary lui déplaisait, mais était-elle bien sûre d'aimer Hilaire ? Si seulement il avait parlé 1 Pensait-il à elle?
Elle s'enfonça dans les réflexions, ou plutôt dans les rêveries. Elle se disait que les hommes sont bien heureux de pouvoir choisir leur
femme entre toutes les femmes, tandis que les jeunes filles sont forcées de prendre un de ceux qui se présentent.
— Celui que j'aimerais, murmura-t-elle, ne viendra pas. Je saurais pourtant le reconnaître, il arriverait subitement, comme dans un songe, et s'emparerait de moi, sans que j'aie la force ou la volonté de résister. Je ne le choisirais pas, il me saisirait et m'emporterait, et je serais heureuse.
Elle répéta plusieurs fois :
— Choisir ? choisir? A quoi bon ? Non, décidément, je me garde.
Mais, sans qu'elle s'en doutât, ou sans qu'elle voulût se l'avouer, son choix était fait.
Pendant que Ton parlait de lui, Roger-Dary, à quelques pas de Bellevue, dans le cabaret du Soleil levant y préparait sa candidature. II était arrivé de grand matin, piloté dans les campagnes par un ancien clerc d'huissier de la Haye-Pesnel, du nom de Pignard, borgne, l'air vicieux et futé, qui s'était fait courtier électoral, au plus offrant.
Sa première visite avait été pour le maire, puis on avait été boire un verre de cidre chez l'adjoint et chez les huit conseillers municipaux, que Pignard lui avait signalés comme favorables à son élection. Aux autres, il n'y fallait point songer; c'étaient des réactionnaires endurcis, gagnés à Deslongchamps, qui , par d'adroits compromis, s'était assuré le concours des trois groupes monarchiques. La partie était donc sérieuse.
Roger-Dary, debout devant une table, parlait. Pignard, assis, écrivait sur un grand calepin. A tous les nouveaux venus on servait, à leur choix, une pinte de cidre ou une demitasse. Le cabaret plein, on avait posé dehors des planches sur des tréteaux, et là encore on buvait.
Des femmes voulurent entrer, prendre leur part de la fête : les électeurs les mirent à la porte.
— Pas de créatures ici !
— Monsieur Roger-Dary, disait un vieux paysan à l'œil trouble, qui traînait après lui un jeune gars de vingt ans, bien découplé, aux joues rouges, v'ià mon fils, qu a amené un mauvais numéro, i' va partir, je n'ai que li, la mère est défunte, un mot de vous, et i' me resterait. Ça n'est pas fort non plus, et d'êt' soldat, voyezvous, monsieur Roger-Dary, ça le tuerait.
— Votre nom, mon brave homme?
— Grangaud, Ernest, cultivateur, père de Grangaud, Jules, pour vous servir.
— Écrivez, Pignard, prenez note de tout ce
qu'a dit le père Grangaud. C'est une affaire faite, Grangaud, comptez sur moi. Et Pignard écrivait.
— Écrivez, Pignard, disait continuellement Roger-Dary : un secours à Honoré Philippe, qui a perdu deux moutons; un secours à Jean- Jean Charles, pour un cheval qui s'est abîmé les genoux ; une indemnité à Letourneur, Auguste, pour un arbre qu'on lui a abattu en réparant le chemin vicinal. Ce sont là des abus administratifs qu'on ne reverra plus quand je serai député, mes amis.
— Merci, monsieur Roger-Dary, dit l'homme, d'un ton dolent que démentait la moquerie de sa bouche pincée. Si vous l'aviez vu, un superbe chêne, qui me servait à suspendre la barrière de mon pré 1
— A la vôtre !
— A la vôtre, monsieur Roger-Dary ! crièrent toutes les voix.
Et le candidat vida sa moque de cidre, avec une grimace de dégoût et un peu de honte.
— Si Bette me voyait! murmura-t-il.
— Monsieur Roger-Dary?
— Un mot, monsieur Roger-Dary.
— Si c'était de votre bonté, je vous ferais une petite requête.
— Permettez-moi, si ce n'est pas abuser... On l'interpellait de tous les côtés.
— Procédons par ordre. Voyons, vous, de quoi s'agit-il?
— C'est-i' sûr que j'aurai le bureau de tabac ?
— Le bureau? interrompit le second, un petit rougeaud, i' m'est promis, à moi Pierre Legalais.
— Eh benî Et à mé? crièrent deux voix rauques et menaçantes.
Roger-Dary poussa Pignard du coude.
Pignard n'était jamais à court.
— Il y a un décret qui vient d'être passé, dit Pignard, que, vu la consommation croissante du tabac sous toutes ses formes, chaque commune aura désormais quatre bureaux de tabac. Ainsi, écrivons...
— Ça, c'est de la frime. Y a un bureau, qui qui l'aura? Je ne connais que ça! cria le
petit rougeaud en allongeant le menton, d'un coup sec.
— Pignard a raison, mes amis, vous en aurez chacun un.
— Monsieur Roger-Dary, faut s'entendre, qui qu'aura le bureau ?
— Me, parbleu!
— C'est-i' à mé, ou non, qu'i' l'a promis?
— C'est à mé, nom de Dieu! hurla une des voix rauques.
— J' te dis que c'est à mé.
— J' Tairai, reprit le premier, j' Tairai, ou on verra.
— Mes amis, mes amis! s'écria Roger-Dary, inquiet.
Des coups s'échangeaient déjà. Pignard, qui voulut s'interposer, reçut un coup de poing dans le dos. La table fut renversée avec les demi-tasses et les pots de cidre. Les cris, les jurons, les hoquets se mêlaient aux rires et aux trépignements. Les femmes commencèrent à s'attroupera la porte. Quelques-unes entrèrent, essayèrent d'emmener leurs hommes, puis, en criant
comme les autres, s'installèrent à boire; on avait relevé la table. Saisissant Pignard par le bras, Roger-Dary put enfin sortir, ayant perdu son chapeau dans la bagarre, suivi du cabaretier, qui réclamait la casse.
— Faites le compte, disait Pignard, vous serez payé.
— Vous serez payé, mon ami, reprenait Roger-Dary, qui répétait tout bas : Mon Dieu 1 si elle me voyait !
— Quel est donc ce monsieur nu-tête, qui nous tourne le dos? demandait au même moment Bette à sa mère. On dirait qu'il s'est roulé dans le ruisseau.
Elles allaient à Bois-Yvon, et c'était le plus court de passer par le village. En approchant, madame Auvray le reconnut.
— Mais c'est M. Roger-Dary, dit-elle assez haut pour être entendue du groupe.
Roger-Dary se retourna, puis s'avança tout penaud.
Madame Auvray éclata de rire devant la figure déconfite du candidat, et Betle, qui vou-
lait se montrer moins familière, se mordit les lèvres, en inclinant légèrement la tête.
— Mais quel métier faites- vous donc là, cher monsieur ? Vous vous êtes battu ? Avez-vous déjà mordu la poussière ?
— Déjà n'est pas encourageant, madame.
Diriez-vous aussi déjà, mademoiselle ?
— Ma fille ne dit rien, répliqua madame Auvray, parce que, si elle ouvrait la bouche, elle éclaterait de rire.
— Ne vous gênez pas, mademoiselle.
Bette profita de la permission.
— Rappelez-vous cependant, reprit Roger- Dary, que je travaille pour vous. Ainsi les anciens chevaHers... Mais Jérusalem était moins difificile à conquérir qu'un siège de député.
— Je n'ai pu m'empêcher de sourire, dit madame Auvray, mais je vous en demande pardon. Si la lutte est ridicule, le résultat ne le sera pas. Ces gens-là crient bien fort, mais ils jouissent de leur reste. Après les saturnales, le maître reprend ses droits. Gela marche-t-il?
— Oh! répondit Roger-Dary, je suis sûr de
mon affaire; sans cela, j'abandonnerais la parlie. Il est vrai, ajouta-t-il, qu'avec ces Normands on ne sait jamais à quoi s'en tenir.
— Merci, s'écria Bette, riant toujours, je suis Normande aussi, moi !
(( Justement », fut-il sur le point de répondre; mais il n'osa pas et répliqua niaisement :
— Normande ? Si peu !
Il eut tort, le mot eût amusé Bette, et elle l'attendait.
— N'importe, ma fille compte sur vous, dit madame Auvray.
Bette rougit. Roger-Dary allait répondre par quelque phrase bien tournée, lorsque Pignard le tira par le bras.
— Nous avons encore deux communes à faire avant ce soir, la Mouche et le Mesnil-Ozenne. Je vous préviens seulement. Café, cidre, plus les pots cassés : soixante-cinq francs.
— Nous ferons la Mouche demain, ou pas du tout, répondit Roger-Dary à Pignard stupéfait. Madame, j'espérais pouvoir me présenter
à Bellevue, et quand vous serez rentrée de votre promenade...
— Trop tard, monsieur, dit Bette, nous ne savons à quelle heure nous reviendrons.
Madame Auvray exprima ses regrets, et Roger-Dary s'en alla, entraîné par Pignard, à la recherche de son chapeau. Un quart d'heure après, Bette riait encore, et sa mère la grondait.
vin
De Belle vue au moulin, la distance, par les petits chemins, était d'une heure de promenade. On suit la grande route pendant quelques pas, puis on s'engage, à gauche, dans un sentier qui longe la rivière, la franchit sur trois planches juxtaposées, et gravit jusqu'au sommet du Bois-Yvon, d'où l'on dévale au moulin.
Madame Auvray allait nonchalante, pensive, son ombrelle inclinée sur l'épaule, sans souci du soleil, qui n'avait jamais pu mordre sa peau toujours blanche. Bette regardait couler l'eau miroitante, mousseuse sur les cailloux, puis calme et claire, majestueuse entre les deux rives bordées de roseaux,
— Où commence la propriété des Montlouvel? demanda-t-elle à sa mère, comme elles arrivaient à la passerelle.
— Mais ici même, je crois : la rivière, les bois d'un côté, les prairies de l'autre leur appartiennent jusque là-bas, très-loin, je ne sais. Il paraît que cela ne rapporte à peu près rien.
Bette répondit que c'était déjà bien beau de pouvoir faire des lieues et des lieues sur un terrain dont on est le maître absolu; de posséder des chênes, des hêtres, des frênes, des ormes centenaires, des étendues de verdure, de fleurs sauvages , des tapis de mousse , des feuilles vertes et des feuilles sèches. Elle rêvait d'avoir une rivière fraîche et vive, toute pleine de mouvement, toute pleine de bêtes, bordée de vieux saules et de jeunes peupliers, dont les troncs sortent d'un fouillis de ronces et de roseaux.
Sous le bois, qu'elles gravirent obliquement en s'arrêtant à chaque pas pour reprendre haleine, madame Auvray fit remarquer à Bette que les arbres étaient bien vieux. Il était grand temps de les abattre et de les remplacer. Mais Bette affirma qu'il faut laisser mourir les arbres de vieillesse, que les jeunes poussent naturellement, à l'abri des vieux, et que les vides faits
par la nature, la nature les comble elle-même par l'activité incessante de la vie.
C'était une opinion poétique que madame Auvray ne daigna point relever. Elles étaient arrivées au sommet de la montée : à travers une éclaircie on apercevait le moulin, à demi caché par son voile de peupliers. Bette, à moitié chemin de la descente, dit tout à coup à sa mère :
— Je ne puis pas marcher si lentement. Il faut que je coure, et pour courir je n'ai qu'à me laisser aller.
Et elle glissa, en trottinant, jusqu'au bas du sentier caillouteux, qui venait mourir, sans issue, à une sorte de lavoir rustique, agencé par les sabotiers du bois, dont les ménagères viennent y aiguayer leurs chiffons.
Elle regarda autour d'elle, hésitant à suivre le sentier obstrué par les ronces qui longeait la rivière et devait pourtant mener au moulin. En face d'elle, une baie s ouvrait sur la vallée, entre deux saules aux branchages maigres; elle vit qu'un chemin côtoyait la rive opposée.
— Je vais attendre, se dit-elle, ma mère se
trouverait encore plus embarrassée que moi si je m'engageais dans ce fouillis. Quelqu'un passera peut-être.
Assise sur la berge, penchée sur Teau bleue qu'un rayon de soleil pénétrait et faisait vivre, elle s'amusait à regarder les bestioles de proie qui voyagent sans cesse du fond à la surface, plongent, frappent un plus petit qu'elles, reviennent montrer au soleil leur cuirasse étincelante; puis à inquiéter avec le bout de son ombrelle une bande de ces araignées d'eau dont il semble que l'unique occupation soit de remonter le courant des rivières. Elles font un bond, gagnant un pouce sur le courant qui les ramène en arrière, avant qu'elles aient pu donner un second élan. Bette réfléchissait que les araignées d'eau sont des petites bêtes fort courageuses, et qu'il serait souvent bon de lutter comme elles contre le courant des choses, tout en s'avouant que cela deviendrait monotone et fatigant, et qu'il était beaucoup plus simple de s'abandonner au cours inconnu, rapide et pittoresque de la vie.
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Un murmure de voix vint à elle, par-dessus la rivière. Elle se redressa, lebruit approchait. Quelqu'un allait passer, comme elle l'avait espéré.
Un homme et une femme, se donnant le bras, apparurent dans la baie lumineuse, continuant leur conversation. Ils s'arrêtèrent. Bette les reconnut, ou les devina, car un jeu de lumière empêchait qu'elle les vît distinctement du premier coup. Elle voulut appeler, mais se trouva fort étonnée de sentir une émotion soudaine lui étreindre la gorge.
« C'est elle! c'est lui! »
— Alors, embrasse-moi! dit une voix claire comme pour répondre à la pensée de Bette, par moquerie. Si tu m'aimes toujours autant, embrasse-moi.
Bette entendit le bruit de deux lèvres appuyées, auquel deux lèvres répondirent.
— Monsieur Hilaire! cria Bette, avec effort et par deux fois, car une émotion singulière l'avait tout à coup suffoquée.
Hilaire s'avança au bord de l'eau et plongea les yeux dans l'obscurité du taillis.
— Monsieur Hilaire, reprit-elle, d'une voix qu'elle eut l'ironie de rendre joyeuse, vous ne me voyez pas, mais moi je vous vois.
— Comment! vous, mademoiselle?
— Ah! vous me reconnaissez. Eh bien, je me suis perdue dans votre bois. J'arrive ici, je manque de tomber dans la rivière, je me retiens, je regarde, pas d'issue. J'ai attendu qu'on vînt me délivrer. J'espérais en vous, et vous voilà. Maintenant, venez à mon secours.
Hilaire, sans prendre le temps de répondre, courut quelques pas plus haut, le long de la berge, se glissa entre les saules, et par un gué qu'il connaissait, sautant de pierre en pierre, glissant, s'éclaboussant et se mouillant le bout des pieds, passa la rivière.
Bette et Merlette, après s'être cherchées des yeux, pareilles à deux dryades jalouses, se regardaient.
Lorsque Hilaire fut arrivé près d'elle. Bette, détournant la tête par un mouvement d'impertinence à l'adresse de sa rivale, ouvrit son ombrelle d'un coup sec, puis la tendit sur son
épaule de façon à cacher complètement la tête d'Hilaire et la sienne. Madame Auvray, descendant avec précaution le sentier rocailleux, les rejoignait au même moment, et tous les trois, guidés par Hilaire qui frayait la marche, disparurent sous les branches.
Merlette frappa nerveusement du pied contre le sol.
— Il ne s'est pas seulement retourné vers moi. Oh! ces Parisiennes, comme je les hais! Je ne veux pas me trouver avec elles. J'aime mieux tout que la vue de cette ombrelle rouge.
Et elle s'éloigna presque en courant, regardant derrière elle à chaque pas. Un peu avant la première vanne, le bois, empiétant sur la prairie par-dessus la rivière, formait un taillis buissonneux où s'entremêlaient les scions de chêne, les coudriers, les saules, les osiers, les ronces. Elle alla s'y blottir, et, se laissant tomber sur la mousse, sans force contre un péril nouveau pour elle, la pauvre petite Merlette, pour la seconde fois depuis une semaine, pleura et sanglota.
Madame Auvray dut visiter le moulin du haut en bas, monter jusqu'aux meules, descendre jusque sous les roues. L'eau baissait, la rivière montrait déjà les pointes grises de ses cailloux vaseux, çà et là un banc de sable fia apparaissait, aussitôt séché par le soleil : les engrenages se reposaient de leur labeur nourricier. Le silence succédait à la trépidation étourdissante qui, d'un bout à l'autre de l'année, hormis quelques jours de chômage, secouait la vieille carcasse solide, jusque dans ses fondations.
A la bluterie, Jacques, prévenu, attendait. 11 avait nettoyé de son mieux les plateaux de bois de la lourde balance suspendue au plafond par des chaînes, rangé à portée de la main les poids de granit et les poids de fer, disposé en manière de sièges deux sacs de grain pansus, couchés
l'un au bout de l'autre : son bonnet de laine enfariné sur l'oreille, debout au seuil de la porte, les mains dans les poches de son pantalon de treillis, Jacques attendait.
Tout le monde y passa successivement, mais il y eut un débat : personne ne voulait commencer. M. de Montlouvel se dévoua, et Jacques déclara, avec satisfaction, que monsieur avait gagné depuis la dernière fois. Ce fut madame Auvray qui se décida ensuite. Le plateau chavirait sous son poids, elle s'accrochait avec frayeur aux chaînes rouillées oii elle écorchait ses gants; enfin l'équilibre se fit, et Jacques hésita :
— Monsieur est dépassé ; je ne laurais pas cru . Et, en émettant cette opinion, il recomptait
les petits poids qui faisaient l'appoint.
— De trois livres. Cent trente-neuf , quelque chose de plus.
Madame Auvray se récria, mais Jacques était sûr de son affaire; il ne se trompait pas d'une once.
Bette, cependant, vidait ses poches et otait son chapeau.
Madame de Montlouvel n'avait pas varié d'un grain depuis dix ans. Jacques le déclara, non sans mélancolie. C'était quatre-vingt-dixneuf. Il l'aurait parié. Madame décidément n'arriverait jamais à la centaine. Madame Auvray ne put s'empêcher de sourire un peu de cette petite femme inconsistante.
Avec Hilaire il fallut recharger le plateau jusqu'au poids de cent quinze livres, qu'il emporta et maintint en équilibre.
— Monsieur Hilaire, dit Jacques, vous avez maigri. Y a des années que les jeunes gens perdent, mais ça revient vite, que trop vite. Cent quinze, le poids de M. de Montlouvel, Tannée de son mariage. Deux ou trois mois auparavant, dans la même saison, i' vint ici, c'était juste ce que je dis. L'année d'après, c'avait déjà monté; monsieur s'en souvient-i'?
M. de Montlouvel s'en souvenait. Il le déclara en ajoutant :
— Hilaire fera comme moi.
Ce mot lui attira un certain regard de madame Auvray, qui, remise de son émotion,
s'était assise sur un des sacs de grain, le chapeau de Bette et toute sorte de menus objets sur les genoux, comme un mouchoir de batiste, un flacon de sels, un petit couteau à manche de nacre, un miroir large comme le doigt dans un étui de cuir de Russie.
— C'était le tour de Bette. Elle sauta légèrement dans le plateau, qui ne bougea plus.
— Cent quinze! comme M. Hilaire, un rien en moins, constata Jacques. Mais mademoiselle a bien triché un peu; si mademoiselle avait seulement gardé son chapeau, ça ferait poids pour poids. Monsieur Hilaire, meltez-vous donc de l'autre côté. Tenez-vous bien, mademoiselle.
Il débarrassa l'autre plateau. Hilaire y monta. Les deux jeunes gens se balançaient comme au jeu de la bascule, puis lentement, grâce à un petit poids glissé sournoisement du côtédeBette, l'équilibre parfait s'établit. Jacques parut satisfait.
— r serait malin d'en trouver deux pour aller mieux ensemble.
Bette rougissait, Hilaire souriait. Quand ils descendirent, Jacques, mis de belle humeur, murmura mystérieusement un petit mensonge à l'oreille d'Hilaire.
— S'i' y en avait un à l'emporter, ça serait elle, méfiez-vous. Y a des choses qui se rapportent, vous savez. Dans le ménage...
Mais Hilaire le regarda d'une certaine façon, et le bonhomme, tout en clignant de l'œil, ajouta :
— Excusez-moi.
Pierre Lejeune, le meunier, venait d'entrer, habillé d'une mauvaise vareuse déteinte et d'un pantalon de molleton, chaussé de vieilles bottes graissées à la chandelle, comme on le voyait suffisamment à un morceau de suif resté engagé dans la semelle entre-bâillée.
— Salut à la compagnie! La rivière est basse, autant qu'elle le sera. Il est temps. Me v'ià prêt. Les trois autres viennent d'arriver; Lefaloux en est, qui s'y connaît. A nous quat', y a peu de pouesson qu'échappera.
On suivit les hommes qui se mettaient à l'eau.
Ils en avaient jusqu'à la ceinture, parfois, en certains endroits, jusque sous les bras. En d'autres places, le lit était à peu près sec, pareil à un vieux chemin défoncé.
Lejeune battait les creux, fouillant avec le rabot dans les herbiers, dans les subrives; les deux autres poussaient le tramail qui barrait la rivière, contre le courant. De temps en temps, ils jetaient par-dessus les grandes herbes du bord une truite dorée, qui d'un coup de queue se fourrait dans l'herbe et ne bougeait plus; une chevaine blanc d'argent, molle et paresseuse. Médéric les ramassait à mesure et les couchait déhcatement dans une grande bourriche, sur un lit d'orties. Quand c'était une anguille, Lejeune appelait Médéric, et la bête, en se tordant, entrait dans un sac à coulisse que le gars portait en bandoulière, pendu à un bandereau.
Au bout d'une heure, madame Auvray déclara qu'elle s'amusait beaucoup, mais elle se sentait un peu fatiguée. Charles, le domestique des Montlouvel, arrivait au même moment
avec le panier de provisions. On chercha un endroit propice, au bord de la rivière, où se reposer, en attendant le goûter. L'ombre d'un vieux saule décida M. de Montlouvel; il mit les bouteilles au frais, et les trois personnes les plus respectables de la bande s'installèrent de leur mieux pour deviser des plaisirs de la campagne, en regardant couler l'eau, occupation plus divertissante que ne s'imagine le vulgaire.
Les deux jeunes gens coatinuèrent à suivre la pêche. Lefaloux les amusait particulièrement. Debout sur un quartier de roc qui surplombait le courant, il lançait au loin son épervier, d'un tour de bras superbe; les mailles enchevêtrées se déroulaient, emportées par la plombée qui garnissait la gueule du piège, puis claquaient en touchant l'eau, entraînant rapidement au fond l'engin auquel rien n'échappe.
La rivière faisait à cet endroit un coude brusque, et ses remous violents y avaient creusé un trou de dix à quinze pieds que l'assèchement ne diminuait guère, car partout ailleurs le lit était peu profond. Les riverains rap[;e-
îaient la fosse et le soupçonnait de cacher dans ses fonds, à lui seul, plus de poisson que tout le reste de la Diélette ; mais la Diélette n'était pas trop poissonneuse.
— Y en a une fameuse fosse, là, allez! mam'zelle, et une hauteur à n'yer un homme debout sur son ch'va'. J'ai yu un temps qu'avec mon oiseau, j'en prenais tant et tant. A c't' heure, y a plus de peine que de plaisir.
Bette demanda des explications sur l'oiseau, l'épervier qu'il manœuvrait si dextrement, et Lefaloux les donna dans son langage pittoresque. A dix lieues à la ronde, on n'en connaissait pas un autre pour être aussi adroit, mais son bras se rouillait, et les mâtines de truites lui faisaient la nique.
— Ne vous approchez pas tant du bord, ajouta-t-il en s'adressant toujours à Bette; qui qui vous repêcherait? La fosse ne rend que le cadavre, mais è' rend le cadavre.
— C'est toujours ça, fit Hilaire.
— Ah ! vous seriez bien capable de vous y jeter, vous, monsieur Hilaire, si elle y tombait.
Ça en ferait deux pour un, mais ça serait dommage, foi de Faloux, si bien appariés que vous êtes. Un gentil couple! continua-t-il, sans prendre garde à la rougeur de Bette, et comme se parlant à lui-même.
Mais quand il la vit s'éloigner confuse, il eut un remords.
— Faut pas que ça vous chagrine, mam'zelle; n'y a pas de honte.
Déjà Bette n'entendait plus. Hilairela suivait. Elle commençait à trouver que tous ces paysans avaient des plaisanteries de bien mauvais goût, dans leur persistance à les considérer, elle et Hilaire, comme deux fragments indissolubles d'une unité future.
— Pas encore ! se prit-elle à penser tout haut.
Et en rencontrant le regard d'Hilaire qui semblait lui demander l'explication de cette exclamation soudaine, elle ne put s'empêcher de rire. La confusion passa du front de la jeune fille, rôles renversés, au front du jeune homme. Hilaire crut comprendre vaguement qu'elle se
moquait de lui. Celte idée lui fut insupportable. Il n'osait pas lever les yeux.
— Je suis sur, coramença-t-il en s'approchant de la berge, qu*il y a des écrevisses sous ces grosses pierres moussues; n'esl-ce pas?
11 descendit dans la rivière, qui n'était plus à cet endroit qu'un lit de cailloux de toutes formes et de toutes couleurs; quelques flaques bleues dormaient çà et là, où s'étaient réfugiées, en suivant le reirait de l'eau, maintes sortes de beslioles inquièles, fort à l'étroit pour leur industrie.
Tout en remuant les pierres, il s'était un peu éloigné, et une touffe d'aunes gris le cachait entièrement à Bette. Elle fit quelques pas vers le bord et se pencha en s'appuyant à une vieille branche de saule, qui craqua sous son poids. Un brusque effort en arrière la remit en équilibre, mais son pied glissa sur le gazon, et elle fut obligée de se rejeler en arrière pourne point aller rouler sur les cailloux qui dressaient en bas leurs pointes aiguës. La chute aurait été désagréable, la rivière haute et
dangereuse, le lit à sec. Elle se rattrapa avec beaucoup de peine, et, quand elle eut réussi à se remettre sur ses jambes, tremblante encore de peur, toute pâle, Merlette était debout devant elle, qui devait avoir vu (oute la scène et qui regardait, un mauvais sourire aux lèvres, sans bouger.
— Dieu! quelle est cette sauvage? s'écria Bette.
Merlette, que la curiosité avait enfin poussée hors de sa tanière, car la curiosité fait aux femmes le même effet que la faim aux loups, en apercevant le danger qui menaçait la Parisienne, s'était tout à coup arrêtée de pleurer. Depuis qu'elle s'était enfuie et cachée dans le petit bois, elle n'avait fait autre chose que sangloter, et ses yeux rouges et cernés, l'aspect de ses traits bouffis par les larmes, offraient un singulier contraste avec le sourire qui plissait sa bouche et mettait dans son regard une lueur d'incendie. Il y avait sur sa figure un mélange effrayant de douleur et de méchanceté, d'ennui et de contentement, de
rage et de résignation, qui justifiait l'exclamation de Bette. C'est qu'elle ne se préoccupait de cacher aucun des sentiments confus et contradictoires qui l'agitaient : son visage reflétait naïvement son âme, sans qu'elle s'en doutât le moins du monde.
Elle était vêtue à la façon des paysannes, d'un corsage de droguet vert sombre, lacé par devant, et dont l'écbancrure était cachée par un fichu de soie noire maintenu avec des épingles, les manches courtes laissant à nu les poignets; d'un jupon rayé, de haut en bas, par larges bandes rouges et noires, plus long que d'usage, tombant aux chevilles sur des bas de laine bruns. Ses souliers étaient un peu larges et ses talons un peu bas, les cordons qui les attachaient un peu tordus, mais l'examen de Bette ne descendit pas aux détails. Elle constata que Merlette était nu-tête, et sans doute par habitude, car le soleil avait baisé uniformément sa peau, dorée sur le front comme sur les joues. Des freluches bouclées s'échappaient sur son cou de la superbe chevelure
noire qui avait poussé à Tair et à la lumière^ drue comme Therbe des champs.
Les deux jeunes filles se dévisageaient^ immobiles l'une devant l'autre, lorsque Hilaire apparut tout à coup, émergeant au-dessus des roseaux, et manifesta par une exclamation son étonnement devant la scène muette qui s'offrait à lui.
— Qa'est-ce que vous faites donc 15, toutes les deux ?
Merlette ne se souciait pas de répondre. Sans avoir ouvert la bouche, elle tourna brusquement sur elle-même et s'éloigna.
— Elie m'a fait peur, dit simplement Bette, quand Hilaire fut près d'elle.
— Cette petite est très-singulière, mais elle aura eu encore bien plus peur que vous. Je n'ai rien trouvé sous les cinquante pierres que j'ai soulevées, que ces diminutifs d'écrevisse qu'on appelle des écrelles, et qui ressemblent surtout à d'énormes bêtes à mille pattes. Vous avez l'air tout préoccupé.
— Moi ?
lîG MERLETTE.
— Vous-même.
— Non, je suis contente que vous soyez revenu. J'étais mal à l'aise.
— Merletle est dans ses accès d'enfantillage. Je m'en suis aperçu en arrivant. Depuis quelque temps, du reste, elle est si drôle, si fantasque, qu'on dirait qu'elle redevient ce qu'elle était jadis, un enfant gâté. Connaissez-vous son histoire ? ajouta Hilaire, qui ne soupçonnait pas que la curiosité pût être bien excitée par cette simple question.
— Non, reprit vivement Bette; contez-moi donc cela, je vous en prie.
— Cela peut-il vraiment vous intéresser?
— Plus que vous ne le croyez. J'écoute. Mais au récit que fit Hilaire de son enfance
et de celle de Merlette, Bette ne prêta qu'une médiocre attention. Quand les deux héros de cette narration familière eurent seulement atteint l'âge de quinze ans, elle fit pourtant son possible pour ne point perdre une seule des paroles qu'elle entendait. Cet effort lui coûtait, car le présent l'intéressait, comme femme, beau-
coup plus que le passé. Merletle aimait Hilaire, cela ne faisait plus aucun doute pour elle, et elle savait, d'ailleurs, que si Merlette était payée de retour, ce serait dans les actes d'Hilaire, bien plus que dans ses paroles, qu'elle pouvait espérer de découvrir la vérité.
— Eh bien ! non, dit-elle, lorsque Hilaire eut fini, ce n'est pas aussi curieux que je l'aurais cru.
— Ce n'est pas curieux, en effet, c'est trèssimple. Mais voulez-vous que je vous raconte encore une histoire à deux personnages ? Cette fois je les prendrai moins jeunes, beaucoup moins jeunes. Je ne remonterai ni au déluge, ni à leur berceau. Essayons. Ils ont douze ans, qu'ils ne se connaissent pas encore, mais ils se rencontrent précisément pour la première fois à cette époque intéressante de leur existence. L'impression qu'ils produisirent l'un sur l'autre ne fut pas très-vive. Ils se trouvèrent réciproquement fort désagréables, et, sans l'intervention des mamans, certaine discussion, à propos d'un ânon de mauvais caractère, il est vrai, se
serait envenimée jusqu'à rendre impossible toute réconciliation future. L'un d'eux aurait eu à s'en repentir...
— L'un d'eux seulement?
Cette simple question jeta Hilaire dans un grand embarras. Il se tourna vers Bette, qui souriait, et devant le regard moqueur qu'il rencontra, les éléments de la réponse qu'il préparait laborieusement s'évanouirent comme une fumée.
— Ni l'un ni l'autre, peut-être, reprit-il mélancoliquement.
Et il n'en dit pas davantage. Ils marchaient en silence. Bette songeait à son aventure, se demandant si elle ne faisait point fausse route, si elle ne venait point de se jeter au travers de vieilles amours, si Merlette n'avait point de bonnes raisons pour justifier sa conduite, si Hilaire était sincère ; mais elle oubliait de s'interroger elle-même, aussi n'arriva-t-elle à aucun résultat.
— Il me semble que nos jeunes gens ne s'ennuient pas ici, disait M. de Monllouvel, au
]\:erlette. Itî)
moment même où un silence gênant commençait entre eux. J'ai eu une bonne idée, ajouta l'excellent homme, content de tout plaisir qui arrivait aux autres.
C'était la suite d'un entretien où il avait été beaucoup question de Bette et d'Hilaire, car, dès que deux mères sont ensemble, elles commencent à discourir sur leurs enfants. On n'avait entendu que u mon fils », « ma fille »; mais tandis que madame Auvray avait élé, comme toujours, fort réservée, parlant plus des toilettes de Bette que de son caractère, madame de Montlouvel, une fois partie, avait conté à propos d'Hilaire mille choses bonnes à dire, mille bonnes à garder. Madame Auvray savait maintenant toute l'histoire de Merlette, et, bien qu'elle ne renfermât rien de damnable, elle se promit d'en tirer parti, à l'occasion, contre l'entêtement de sa fille. Se promenant çà et là, considérant l'herbe de ses prés, M. de Montlouvel avait à peine dit son mot. Il est vrai qu'il avait renoncé depuis longtemps à couper la parole à sa femme. Il était aussi dangereux
avec elle de changer de conversation que de la laisser aller, car sur tout sujet elle était intarissable.
M. de Montlouvel n'avait pas achevé, qu'elle commençait, mise en verve :
— Peu s'en est fallu que cette partie n'ait été gâtée. Figurez-vous, madame, que les La Hêlraie sont arrivés hier aux Roqueries juste à l'heure à laquelle nous sommes partis aujourd'hui. Ils sont restés une partie de l'après-midi, et je me disais: S'ils étaient venus demain, je n'aurais pourtant pas pu les mettre à la porte. C'est une très-ancienne famille que les La Hêtraie, de la grande noblesse; nous sommes apparentés, quoique d'assez loin. Yvonne, leur fille, est bien la plus charmante enfant que je connaisse, pas si jolie que Bette, mais si distinguée !
Madame de Montlouvel ne perdait jamais l'occasion de chercher à piquer madame Auvray, qui, nullement vaniteuse, n'y prenait garde, et ne répondait que par son air dédaigneux. Cela suffisait cependant pour que les bonnes
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relations de voisinage ne fussent jamais devenues de rintimité entre les deux femmes.
— Ils ont une belle fortune, continua madame de Montlouvel, et Yvonne est assurément un des partis les plus avantageux de tout le pays.
— Bon, se disait madame Auvray, voilà quelque chose que notre jeune Hilaire doit savoir aussi bien que sa mère. Bette le saura aussi. Est-ce que ça la rendrait jalouse? Non, j'espère qu'elle se découragerait.
Madame de Montlouvel parla encore longtemps, et madame Auvray réfléchissait.
— Que m'importe, pensait-elle, qu'Hilaire fasse un beau mariage! Au contraire, si je pouvais pousser à la roue, j'en serais débarrassée.
Mais la logique de son caractère ambitieux finit par lui faire trouver déplaisante une telle compensation pour celui qu'elle mettait à l'écart. Un jeu oii les deux partenaires gagnent, ce n'est plus un jeu, cela devient uneamusette.
Madame de Montlouvel ayant été amenée, au cours de son flux de paroles, mais on ne sait trop comment, à prononcer le mot élection, elle
en profita pour l'interrompre bravenaenl; une idée nouvelle lui était venue.
— Comment se fait-il, monsieur de 3Iontlouvel, que vous, qui êtes si populaire dans cet arrondissement, n'ayez jamais songé à la députation? Vous n'auriez qu'à le vouloir.
— Moi? Oh! j'aime trop mes labours et mes prés. Ce sera pour mon fils,
— Tiens! se dit madame Auvray, voilà précisément ce que je tenais à savoir. Si mon premier candidat reste sur le champ de bataille, j'en aurais un second à mettre en ligne. J'attendrai? bien trois ans.
Ce dernier mot, qu'elle prononça des lèvres, peignait au vif l'intensité de son ambition.
Quant à 31. de Montlouvel, qui devinait beaucoup de choses sous son air bonasse et distrait, il s'applaudissait si fort du coup qu'il venait de faire, que, ne pouvant tenir en place, il s'éloigna en sifflotant,
— Je ne serais pas étonné, pensait-il, ([uand elle voudrait un député pour gendre. On m'a dit qu'elle est du dernier bien avec Roger-Dary.
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Je n'y voyais pas d'inconvénient, mais je me suis aperçu que les yeux d'Hilaire ne sont pas du même avis. Cette petite Bette est très-gentille, Roger-Dary ne sera pas nommé, ma femme criera si elle veut, pourquoi pas? Les voilà! ajouta-(-il tout haut, en revenant.
Ils arrivaient, en effet, toujours silencieux^ assez satisfaits de ne plus se trouver seuls.
— Venez donc ! leur cria madame de Montlouvel, du plus loin qu'elle les aperçut. On vous attend.
Madame de Montlouvel, qui n'avait guère que la qualité d'être bonne maîtresse de maison, même en campagne, n'aimait pas qu'on fît attendre, et elle les gronda, en les appelant « mes enfants », ce qui déplut à Bette, décidément plus nerveuse qu'il n'est permis pour une partie de plaisir.
Cependant madame Auvray déclara que la fête champêtre était charmante.
— Je me sens réellement devenir campagnarde ; pour Bebette, c'est déjà fait, n'est-ce pas?
Bebette répondit par un petit murmure qui fut interprété comme une franche approbation des paroles de sa mère, mais Hilaire ne fut pas aussi convaincu qu'il voulut bien le paraître de la sincérité de ses sentiments rustiques. Il avait beaucoup compté sur cette journée qui, déjà sur son déclin, lui échappait, inutile, et, dans son trouble, peut-être aussi pour se donner du courago, il fit grandement iionneur au bordeaux que M. de Montlouvel versait par rasades.
L'entrain, qui manquait un peu tout d'abord, monta tout à coup du fond des bouteilles vides, éclata comme une fusée. Bette elle-même n'y résista pas, et elle choqua joyeusement son verre contre celui d'Hilaire, ce qui pouvait passer pour un honnête encouragement ou une de ces petites avances cordiales que les jeunes filles savent ménager et accorder au bon moment.
Les pêcheurs, qui arrivaient, s'avancèrent sur un signe de M. de Montlouvel ; on jeta un coup d'œil sur les paniers. Les plus belles
truites et les anguilles les plus dodues furent mises à part pour être emportées aux Roqueries; le frelin restait au moulin, où il n'allait pas tarder à sauter dans la poêle. En attendant le festin, une bouteille d'eau-de-vie qu'ils burent à la ronde les réchaulTa et les mit en gaieté.
Lefaloux fit claquer sa langue :
— S'i's en vendaient de la même au cabaret du Mesnil-Bœufs, i's auraient de la pratique, que je crois.
Et les trois autres poussèrent ensemble un gros rire enroué, par manière d'approbation, puis saluèrent la compagnie, non sans jeter un dernier coup d'œil oblique sur les victuailles ravagées qui couvraient encore la nappe. Lefaloux regarda aussi, avec sa figure de satyre bon enfant, mais en louchant du côté d'Hilaire et de Bette, qui causaient, maintenant, joyeusement, assis l'un près de l'autre, puis il cligna de l'œil en tortillant la barbiche grise qui lui pendait au menton, comme à un bouc. Mais, sa pantomime ne faisant aucun effet, il poussa Lejeune du coude, et recommença.
Lejeune haussa les épaules.
— Vieux malin! marmotta Lefaloux.
— Que que ça me fait? répondit Lejeune.
— Vieux malin!
Ils s'éloignèrent, emportant les paniers.
Madame Auvray ne se fit pas prier pour revenir par les Roqueries. Une lieue à pied lui suffisait pour sa journée, et après quelques mines, Hilaire joignant ses insistances à celles de sa mère, elle accepta même d'y rester à dîner.
— J'irai vous reconduire moi-même, dit Hilaire.
Cela fut convenu ainsi.
Un embarras surgit, cependant, au dernier moment. Le break s'étant trouvé endommagé, les Montlouvel avaient pris leur petite Victoria, où il n'y avait que quatre places, en comptant celle du cocher.
M. de Montlouvel déclara qu'il avait à s'arrêter en chemin, pour parler à son menuisier, et qu'il irait à pied. Hilaire hésitait à prendre la
parole. Belte le tira d'embarras, en s'écriant :
— Monsieur de Montlouvel ! J'aimerais tant à aller avec vous par les petits chemins!
— Y penses-tu. Bette? dit sévèrement madame Auvray. N'es-tu pas déjà assez fatiguée?
— Mais je ne suis pas du tout fatiguée, et je trouve que c'est dommage d'aller en voiture quand on a l'occasion de faire une si belle promenade à pied.
Hilaire ne disait rien, bien décidé à suivre Bette, et persuadé d'ailleurs qu'elle irait à pied, lorsqu'il se sentit frapper un petit coup dans le dos. Il se retourna, c'était Merlette.
Madame Auvray se résigna à la fantaisie de sa fille, en disant :
— Enfin!
— Allez-vous-en tous à pied! cria madame de Montlouvel. Montez, chère madame. Je m'installe à côté de vous, et nous partons. C'est cela. Vous y êtes? En route, Charles.
Mais le cheval dressait les oreilles.
Un gros chien de berger, brun, à la laine frisée, l'œil rouge, se jeta dans ses jambes, en
MERLETTE. î 29
aboyant. Charles sauta à terre et prit Gédéon par la bride, pendant que trois hommes se présentaient, sortant du taillis. L'un d'eux, un paysan en manches de chemise, fit taire le chien, en demandant excuse à madame de Montlouvel. Des deux autres, vêtus de redingotes fripées, tachées, et, malgré la sécheresse, crottés jusqu'aux reins, le premier salua légèrement, le second se découvrit et s'inclina. Il tenait à la main un chapeau de paille à larges bords et à ruban jaune qui ne semblait pas le complément logique de son costume.
— Tiens, monsieur Dary! cria M. de MontlouveL Est-ce que vous venez corrompre mes fermiers, monsieur?
— Vous avez donc retrouvé votre chapeau? demanda en riant madame Auvray.
— Nous avons déjà rencontré M. Roger- Dary dans le bourg de Ghamprepus, expUqua tout haut Bette à Hilaire, et nous avons eu un petit bout de représentation des luttes électorales.
Madame Auvray se pencha hors de la voiture
pour regarder sévèrement sa fille. De railler un peu Roger-Dary, elle croyait pouvoir se le permettre, mais Bette devait se montrer plus respectueuse. C'était une question de prudence. Ce candidat, il est vrai, supportait tout sans se plaindre, bousculades et rebuffades; ce serait un gendre bien commode, mais il était malséant d'en abuser d'avance.
— 11 faut que la vérité pénètre partout, répondit Roger-Dary à M. de Montlouvel, tout en regardant avec inquiétude Bette et Hilaire, qui lui semblaient trop bien ensemble, pour sa sécurité personnelle.
— C'est le mensonge, monsieur, le mensonge! cria madame de Montlouvel.
— Mensonge pour les uns, madame, vérité pour les autres. Il en est ainsi en tout, à peu près.
Pendant que madame de Montlouvel répliquait des choses si énormes, que son mari dut l'interrompre, Roger-Daryfitunsigneà Pignard, ^n montrant Bette; Pignard se rapprocha de l'homme au chien et répéta la même panto-
mime; après quoi, ayant reçu quelques mots de confidence, il revint vers Roger-Dary, et lui dit à l'oreille :
— C'est le fils. Des bruits de mariage.
— Il n'y a rien à faire sur mes terres, et peu de chose dans le canton, monsieur Dary, reprit M. de Monllouvel, mais...
— Ah! pour ce qui est de moi, ma voix est promise, et bien promise, interrompit Lejeune.
— Mais, continua M. de Montlouvel, promenez-vous, vous verrez le pays.
— Je puis supporter tout, monsieur, répliqua Koger-Dary, même vos railleries, car je ne travaille pas pour moi. J'ai promis de mettre un siège de député dans une corbeille de mariage, et plus j'aurai de mal à remplir ma promesse, plus j'aurai de mérites et mieux mes mérites seront récompensés.
— Du courage, alors, monsieur, dit M. de Montlouvel; il vous en faut.
Roger-Dary regardait Bette, qui rougissait.
— Et il vous en faudra, monsieur, fit Hilaire, en achevant la phrase de son père.
Le candidat fronça les sourcils, puis implora des yeux le secours de madame Auvray; mais madame Auvray, ([ui n'était pas femme à se compromettre, surtout sans profit, garda le silence. Hilaire avait depuis peu pris pour elle l'intérêt d'une réserve à ménager. Elle appela pourtant sa fille, qu'elle voulut faire monter à côté d'elle.
— Non, non, répondit Bette. Je vais à pied, comme c'est convenu.
— Allez, Charles, dit madame de Montlouvel. Merlette, qui pendant toute la conversation
était restée un peu à l'écart, se rapprocha vivement d'Hilaire.
— Tu reviendras bientôt, n'est-ce pas? fitelle d'un ton suppliant. Je t'attendrai tous les jours. Oh! je veux que tu viennes.
— Mais oui, répondit Hilaire avec un ton d'ennui qui amena les larmes dans les yeux de la jeune fille, et il ajouta au hasard : Jeudi, d'aujourd'hui en huit.
— Tu me le promets? Jeudi?
— Oui, je te le promets. Jeudi.
Elle s'éloignait, en même temps que Bette,
la voiture partie, se retournait, cherchant Hilaire du regard.
— Tiens, on dirait qu'elle pleure, murmurat-elle en voyant Merlette rentrer à la maison, la figure dans ses mains. Pauvre petite!
— Si vous voulez voir le maire du Mesnil- Ozenne, disait à Roger-Dary l'homme au chien, i' n'est que temps. Faut trois petits quarts d'heure pour trouver le pont de l'Orme, et nous venons d'en perdre un bon.
— Mademoiselle, fit Roger-Dary, en s'inclinant devant Bette, votre présence inespérée, ces deux rencontres dans une même journée...
— Bonsoir, monsieur Dary, interrompit sèchement M. de Montlouvel.
Il poussa Bette et Hilaire devant lui, et tous trois disparurent.
Pignard ne put s'empêcher de sourire de l'air déconfit de son patron, mais Lejeune s'approcha d'eux. Médéric accourait avec un pot de cidre et des verres.
— A la vôtre , monsieur Roger-Dary, vous avez ma voix.
La petite Victoria gravissait lentement le chemin abrupt qui s'accrochait au penchant du bois, contournant son tracé selon les accidents du terrain, revenant sur lui-même en pente adoucie, reprenant droit comme une flèche l'inclinaison plus douce de la montée. Charles marchait devant son cheval, l'encourageant dans sa laborieuse besogne par une de ces bonnes paroles que comprennent les bêtes et auxquelles elles sont loin d'être insensibles. Gédéon, satisfait de voir Charles marcher à pied comme lui dans ce moment difficile, montrait sa reconnaissance par de soUdes coups de collier et frappait fermement du sabot le sol rocailleux.
— Croyez-vous qu'ils nous suivent? demanda tout à coup madame Auvray.
— Il n'y a pas d'autre chemin, d'ici le haut du bois, à moins qu'ils n'aient pris à travers le taillis, ce qui est peu probable, à cause de votre fille. Il est vrai qu'ils auraient encore pu...
Mais madame Auvray se pencha hors de la voiture, et, voyant cela, madame de Montlouvel en fit autant de son côté.
— Oui, je les vois î Bette a l'air fatigué. Je le lui avais bien dit, soupira madame Auvray.
Elle fit à sa fille plusieurs gestes de la main qui ne parurent pas avoir été compris, puis, désespérée, prenant son mouchoir, elle le secoua plusieurs fois en signe d'adieu.
Il était temps, car Gédéon tourna au même instant, et la dernière ondulation du mouchoir de madame Auvray parut s'adresser ou bien aux grands arbres mélancoliques du bois, ou bien aux bouvreuils, fauvettes, verdiers, pies, merles et geais, qui pépiaient, chantaient, sifflaient ou criaillaient de branche en branche.
Peut-être que madame Auvray avait des motifs secrets et instinctifs d'envoyer à sa fille, pour une séparation de trois quarts d'heure,
un adieu aussi sentimental. Madame de Montlouvel ne les devina pas et trouva ce manège fort ridicule. Mais les mères ont des pensées soudaines que personne au monde ne sait pénétrer, pas même les autres mères.
Madame Auvray s'était donc figuré tout à coup , comme si quelque vision lui en était apparue, que sa fille s'éloignait d'elle pas à pas, souriante, sans tourner la tète, la main dans une autre main, et pour ne plus revenir. Il y avait là une inquiétude d'amour maternel, mêlée à un sentiment tout différent. Elle se disait qu'il est bien dangereux de remettre entre les mains d'une jeune fille le soin de son propre avenir et celui de l'ambition d'une mère. Ces deux soucis devraient marcher de pair, comme deux bons compagnons de route; mais il faut si peu de temps pour que l'un prenne le pas sur l'autre! Il est probable qu'elle employa le restant de la route à chercher le moyen de regagner le terrain que Bette allait lui faire perdre, car elle ne prononça plus deux paroles de suite et ne
répondit aux discours de madame de jMonllouvel que par des monosyllabes marmottés entre les dents.
Arrivés au tournant où la voiture avait disparu, les promeneurs continuèrent tout droit, par un sentier ombreux, si embarrassé par les frondaisons qui pendaient, s'avançaient brutalement comme pour barrer le passage, que Bette crut prudent de prendre son chapeau à la main jusqu'au sortir de l'embroussaillis. Mais, comme elle ne tenait pas à livrer aux buissons même un seul de ses cheveux, à la manière des brebis qui se laissent dépouiller par les ronces et les épines dans le but charitable de contribuer à duveter mollement les nids des petits oiseaux, elle remplaça son chapeau par un mouchoir dont elle maintenait les deux bouts entre ses dents. C'était Hilaire qui marchait devant, frayant la voie, prenant mille précautions, tâchant qu'un scion trop flexible n'allât pas fouetter la figure de la jeune fille.
— Attention, prenez un peu à droite.
Et Bette obéissait, en répondant par une sorte
de bourdonnement qui intriguait fort Hilaire. Le sentier s'élargit bientôt. Hilaire, en se retournant, ne put s'empêcher d'éclater de rire en voyant l'accoutrement de Bette, et il s'expliqua que, ne pouvant desserrer les dents au risque de sa chevelure, elle n'eût pas répondu à ses avertissements d'une façon plus claire et plus intelligible. Elle rajusta son chapeau et, sur un mouvement d'Hilaire deviné plutôt que compris, elle passa sa main sous le bras, qui avait eu sans doute un tressaillement nerveux, et qui se referma aussitôt comme sur une proie enfin conquise.
Le chemin descendait maintenant, et M. de Montlouvel, que le couple semblait avoir complètement oublié, regardait avec étonnement Bette, qui s'abandonnait au bras de son fils, et semblait par moments, pour peu qu'un caillou roulant se trouvât sous son pied et compromît son équilibre, s'y appuyer de toutes ses forces. En quittant le moulin, M. de Montlouvel, en vieux gentilhomme correct, avait offert son bras à Bette, et Bette s'était écriée en riant : « Nous
ne sommes pas dans une allée de jardin, permettez-moi d'aller seule, c'est plus commode. » Il est vrai, se disait M. de Montlouvel, qu'à partir du moulin le chemin monte et que maintenant le chemin descend. Cette explication le satisfaisait par son innocente simplicité, et pourtant quelques réflexions la réduisirent promptement à néant. Il ne tarda pas à être persuadé que ce n'était pas une question de terrain, et que Bette semblait faire assez peu d'attention aux pentes et aux montées, pas plus d'ailleurs qu'au reste du paysage.
— Ils sont d'accord, ma parole ! Eh bien, tant mieux! Je laisse faire.
Il n'aurait pas été fâché de marier son fils, et, bien qu'il ne se sentît qu'une médiocre sympathie pour madame Auvray, il aimait assez Bette, à cause de ses grands yeux transparents. Franc, il lui fallait la franchise. Peu à peu, et sans s'en douter, il prenait plaisir à les voir descendre, serrés l'un contre l'autre, le sentier abrupt, Bette levant de temps en temps la tête vers Hilaire, Hiiaire lui parlant avec un petit
air de conquérant qui semblait faire ladmiration de la jeune fille.
— Que peuvent-ils bien se dire?
Il ne se souvenait pas d'avoir été amoureux. C'était si loin, et tant de soucis avaient passé par là-dessus! M. de Montlouvel n'était pas homme à pousser bien avant une rêverie, et, préparant la semonce qu'il allait faire à son paresseux de menuisier, il cria aux deux jeunes gens qui marchaient à bonne distance :
— Altendez-moi dix minutes, mes enfants; c'est là que j'ai affaire.
Il montrait du doigt une maisonnette neuve, qui semblait avoir poussé toute seule au milieu d'un champ labouré. Il était évident que le sarrasin qu'on y avait semé ne montrerait jamais le bout de ses feuilles, et la terre était à peu près nue, hormis quelques pissenlits qui jaunissaient au soleil. Il n'y avait autour de la bâtisse blanche ni un pied de salade, ni un plant de ravenelle; c'était un coin de désolation barbare, sans ombre, un bout de jannière nouvellement défrichée, d'une stérilité navrante. Avec
quelques brouettées de terres jectisses, les habitants de ce désert auraient pu, à peu de frais, agencer un jardinet; mais c'étaient sans doute des insouciants ou des stoïques, qui n'avaient cure des agréments de la nature.
— Aimez-vous mieux entrer avec moi ?
ajouta M. de Montlouvel en les rejoignant. Je ne vous le conseille pas. Nous ne serons pas plutôt entrés que le pichet de grès sera décroché, empli de mauvais cidre, et posé sur la table au milieu de verres rincés à la hâte. Et vous savez qu'il faut boire; refuser passerait pour une injure grave et préméditée. Ce n'est pas de la générosité, c'est un usage. Dans sa campagne électorale, Roger-Dary en aura bu, des pots de cidre, allez ! Il paraît que l'autre jour, à la Haye-Pesnel, le jour du marché, le malheureux...
M. de Montlouvel s^interrompit pour rire à son aise.
— Eh bien, il a fallu deux hommes pour le monter dans sa voiture !
— Est-ce possible ? cria Bette.
— Si c'est possible ? Mais Charles y était. Je crois en vérité qu'il a donné un coup de main. Je ne dis pas qu'il fût gris, non, ce n'est pas lemot...
— Et quel est le mot? demanda sérieusement Bette.
— C'est inutile, il n'y avait pas de sa faute. Quand on est candidat, il faut en subir les conséquences. Il paraît du reste que ce matin il vous a donné un spectacle curieux. Et après tout cela n'être seulement pas nommé !
— Il ne sera pas nommé ?
Bette avait tout à coup souri. Elle reprit le bras d'Hilaire qu'elle avait quitté lorsqu'ils s'étaient arrêtés.
— Nous le saurons bientôt, mais je ne suis pas inquiet. Alors vous m'attendez ?
M. de Montlouvel fit un pas vers la bâtisse blanche, puis, ayant tourné la tête dans la direction du chemin des Roqueries, se mit à faire plusieurs de ces signes télégraphiques qui signifient : « Dépêchez-vous ! »
— Puisque cela vous intéresse, nous allons savoir ce qu'on en pense à la Haye-Pesnel.
Le piéton arrivait chaussé de grandes bottes, vêtu d'une blouse bleue, son sac en bandoulière, un chapeau de paille où brillait en lettres d'or, imprimé sur le ruban, ce seul mot : Postes, 11 marchait cahin-caha, les jambes ployées, s'appuyant sur un bâton dont la ganse de cuir s'enroulait à son poignet, l'air éreinté, ahuri, et de plus parfaitement gris, comme c'était son habitude et son droit, sa tournée étant finie.
— Les élections, demanda M. de Montlouvel, qu'est-ce qu'on en dit?
— C'est m'sieurYon... on... on... je ne sais plus, qui paraît qu'a le plus de chances.
EtRoger-Dary?
— Pour lui, ça ne va pas, là, qu'i' paraît.
— Alors on croit que c'est M. Deslongchamps qui sera nommé?
— Oui, oh ! pour ça oui, Yonchamps, c'est ça. Vous ne savez pas ? Mais que je soye à la maison, j'aurai fait mon troisième tour du monde. Ça en fait des lieues. C'est le maît'e d'école qui m'a dit ça, en passant. V me l'a mis sur un
papier... que v'ià, ajouta-t-il en déployant une grande feuille blanche pleine de chiffres. Ça en fait, des lieues, qu'i' paraît. Bonsoir, messieurs et demoiselle.
— Pauvre homme! dit Bette.
ïl n'y avait pas un mot plus juste; aussi ne fut-il rien dit autre chose. M. de Montlouvel entra dans le champ labouré, et les jeunes gens, s'étant assis sur un revers de fossé, se disposèrent à attendre son retour, sans impatience.
Bette s'amusait à cueillir autour d'elle toutes sortes de fleurettes blanches, bleues et jaunes qui se cachaient dans les herbes, et distraitement les effeuillait. Puis elle relevait la tête et regardait au loin tomber les ombres paisibles du soir. L'air se faisait tiède et doux, et pourtant une rêverie si pleine d'inquiétudes traversait son esprit, qu'à peine écoutait-elle Hilaire qui lui contait des choses sans suite, d'une voix émue.
Les paroles singulières et l'attitude deRoger- Dary au moulin avaient intrigué plutôt que troublé Hilaire. Il se doutait de la vérité.
Il MERLETTE. 145
Madame Auvray avait dû laisser entendre à son rival que, s'il était nommé député, il pourrait prétendre à la main de Bette. Mais la jeune fille se tenait, avec ce candidat prétendant, sur une réserve rassurante; elle s'était même assez joliment moquée de lui. Ne valait-il pas mieux d'ailleurs avoir à surmonter un obstacle connu et bien déterminé? Ce serait une partie à jouer qui semblait non pas gagnée pour lui, sans doute, mais plus qu'à moitié perdue pour Roger-Dary.
Il n avait guère qu'une inquiétude, aujourd'hui comme hier : allait -il pouvoir se faire aimer? Ou bien, si Bette l'aimait déjà un peu, comment l'amener toute à lui, s'emparer violemment de son cœur et l'unir au sien pour toujours ?
Ces rêveries douces ne pénétraient dans ses paroles que pour les amollir et les tremper de tendresses. Son esprit se tournait aux choses simples et naturelles, il parlait à Bette des merveilles qui s'étendaient de leurs pieds à l'horizon, croyant intéresser la jeune fille à la
poésie obscure qui murmurait en lui, trouvant à peine des mots pour lui exprimer la confusion de sa pensée. Ses paroles tombaient lentes comme la source, qui, goutte à goutte, s'échappe par la fente d'un rocher, et, sans laisser de trace, elles disparaissaient, se dissipant dans l'espace, comme dans le sol, à jamais confondues, filtrent les larmes d'eau claire. Bette ne répondait mot, semblait de moins en moins entendre; il se tut.
Le silence planait, endormant, rendu sensible par le vague et continu bourdonnement des insectes qui voletaient, des herbes qui se relevaient après s'être inclinées sous la chaleur, des fleurs qui lentement tournaient vers le soleil couchant leurs pétales avides de lumière. Puis le bruissement des feuilles commença avec la brise légère qui s'élève peu à peu à mesure que le soleil tombe, et semble donner un grand coup d'aile à l'instant qu'il disparaît. Les oiseaux se montrèrent, traversant l'air lentement : un merle , en face d'eux sur la branche élevée d'un frêne, poussa un cri, suivi d'un refrain
dont l'appel ne fut pas entendu, et le silence continua, bourdonnant.
— Si nous allions tout doucement notre chemin, dit ïlilaire, mon père, qui ne peut tarder, nous rattraperait bientôt. L'air commence à fraîchir...
— On est si bien ici! répondit Bette.
Mais avant qu'Hilaire eût eu le temps de répondre, elle était sur pied, car elle avait senti un petit frissonnement courir sur ses épaules.
Après être demeurés un instant debout, Hilaire, les yeux éblouis, fixés sur la chevelure blonde de la jeune fille qu'un rayon horizontal nimbait d'or. Bette rajustant les plis de sa robe et secouant les brindilles de verdure dont elle était semée, ils commencèrent à marcher bon pas, pour se dégourdir. Mais les incidents de route modifièrent bientôt leur allure. Ce fut d'abord une fraisière que découvrit Hilaire à l'entrée d'un petit bois, au bas d'une colline exposée au midi. Sur leurs longues queues, les fraises roses et rouges, quelques-unes noires et
trop mûres, se penchaient et retombaient sur les feuilles vertes.
Hilaire les cueillaitavec toute leur tige, comme des fleurs charnues, et Bette les croquait en riant l'une après l'autre, comme becquèle un oiseau. Il y en avait beaucoup, cependant, et il fallut abandonner cette manière pittoresque, mais un peu lente : ce fut alors à pleines mains que Bette mangea les fraises. Il n'en resta guère pour les limaces et pour les fourmis.
— J'ai bien fait souvent ce même chemin du moulin aux Roqueries, dit Hilaire distraitement, mais jamais je ne Tai trouvé charmant comme aujourd'hui.
Bette, qui n'aimait pas les compliments, ne répondit pas. Hilaire disait pourtant sa pensée avec une cordiale naïveté, mais il s'aperçut presque aussitôt, devant le silence de Bette, qu'il pouvait tirer habilement parti de sa franchise même, et il continua :
— Quand je me suis promené par ici, j'étais le plus souvent seul, et je ne me souviens pas
que jamais les choses aient eu l'aspect particulier qu'elles ont aujourd'hui...
— Vraiment! dit Bette, qui réprima un sourire.
— C'est que, continua Hilaire, précisément j'étais seul.
— Et qu'aujourd'hui vous n'êtes pas seul.
Bette, sentant approcher quelque chose d'indéfinissable pour elle, peut-être un danger, s'efforçait de désarçonner Hilaire, en tournant
ses paroles en moquerie. Mais Hilaire suivait le fil de ses idées.
— Aujourd'hui, je suis avec vous, et cela suffit pour que tout le reste soit différent ou indifférent à mes yeux, ajouta-t-il, sans sourire de son jeu de mots.
— Rappelez-vous, en effet, que nous sommes seuls, dit Bette sérieuse, et la voix un peu émue.
— Seuls... Il faut que nous soyons seuls, et que nous demeurions seuls.
Bette le regarda avec effroi.
— Il y a longtemps, Bette, longtemps, long-
temps, que ce mot est sur mes lèvres... Non pas d'aujourd'hui, ni d'hier... Il y a des années... Depuis toujours... Pourquoi ne Taije pas prononce ? L'occasion m'a-t-elle manqué, ou la hardiesse ? Je ne sais.
— Quoi donc? dit Bette.
Elle s'était mise à rire, comme un enfant peureux qui fait le brave.
— Si vous riez... dit mélancoliquement Hilaire.
— Vous ne direz rien? Mais cela vaudrait peut-être mieux, reprit-elle, redevenant grave.
— Ne me découragez pasl supplia Hilaire. Bette eut un moment d'impatience.
— Mais de quoi parlons-nous, au fait?
— De mon amour pour vous, Bette. Je vous aime.
M. de Montlouvel ne venait pas encore. La situation était embarrassante pour Hilaire peutêtre autant que pour Bette. Ils marchaient sans plus mot dire, les yeux baissés, côte à côte, s'étant quitté le bras, également troublés.
Hilaire se demandait s'il avait bien pris son
temps, et il souhaita un moment de pouvoir rattraper ses paroles.
Bette, après un étonneraent rapide qui la secoua, s'aperçut que deux choses venaient de lui être révélées du même coup : qu'Hilaire l'aimait et qu'elle aimait Hilaire. Elle se sentait un désir immodéré de répondre : « Hilaire, je vous aime, moi aussi. Prenez ma main, nous sommes l'un à l'autre. » IMais comme elle ne céda pas à celte première impulsion, d'autres pensées lui vinrent où Merlette tenait une grande place. Elle fut cruelle pour Hilaire et pour elle-même.
— Savez-vous que Merlette vous aime ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Hilaire, je m'en suis aperçu aujourd'hui. On me l'avait déjà dit, mais je n'avais pas voulu le croire. Pauvre petite folle !
— Pauvre petite folle? reprit Bette. C'est tout ce que vous en pensez ?
— Je ne dis point cela par moquerie, répondit Hilaire, oh! non, et je la plains, si ce que nous disons est vrai. Mais ce n'est qu'un caprice, un
mouvement de jalousie enfantine, car elle est restée enfant presque en tout. Je ne suis pas coupable, continua-t-il pour répondre à une secrète question de Bette, je n'ai jamais rien fait qui puisse même expliquer... Enfin, je l'ai toujours traitée comme une sœur, plus que comme une amie; et elle est ma sœur, en effet, je l'aime fraternellement.
Le ton détaché, nuancé d'égoïsme, sur lequel Hilaire venait de parler, mieux que ses paroles mêmes, convainquit Bette que Merlette n'était pas une rivale pour elle, et ne l'avait jamais été. En réfléchissant, elle se disait encore qu'il n'y avait pas apparence qu'un gentilhomme comme Hilaire, tout campagnard qu'il fût, aimât jamais une paysanne comme Merlette , malgré sa beauté. Mais alors, par un revirement étrange, l'amour d'Hilaire, qui venait à elle sans lutte, sans comparaison, lui parut tout à coup moins intéressant. Un élément manquait au plaisir d'être aimée : la vanité. Elle eût été satisfaite de le conquérir, de se l'attacher par un triomphe, d'avoir à vaincre et à terrasser au moins
une ombre. Merletle n'était qu'une paysanne, mais si jolie ! Elle se l'avouait, sachant bien qu'il n'y a pas de rang entre les femmes, et que c'est le seul corps où soit parfaite l'égalité devant la beauté. Puis un orgueil lui venait: « C'est moi, moi seule qu'il a regardée, moi seule qui existe pour lui. »
Hilaire, qui ne savait comment interpréter ce silence, se hasarda à le rompre, en ajoutant :
— C'est vous que j'aime et que j'ai toujours aimée, dont j'ai rêvé, vous seule, ni Merlette ni une autre, mais vous, Bette, et je n'aimerai jamais que vous.
La jeune fille fit un effort pour demeurer maîtresse d'elle-même, et rester muette. Elle baissa la tête, pâlit.
Hilaire se rappela tout à coup que, s'ils étaient seuls, il y avait peut-être, pourtant, entre eux un tiers invisible, et un mouvement de jalousie soudaine le remua. On ne savait jamais au juste à quoi s'en tenir avec les jeunes filles, elles laissent dire, se taisent, et gardent jusqu'au dernier moment, quelquefois toujours,
Je secret de leurs préférences. Il faut les piquer pour les faire sortir de leur réserve instinctive. 31 dit lentement :
— Est-ce que vous en aimez un autre, Bette ?
— Un autre ?
Elle fixa sur lui un regard où il lut d'abord une simple interrogation, puis un reproche, mais elle n'ajouta pas une parole.
— Oui, un autre, reprit Hilaire. Dites-le-moi seulement. Dites-moi qui! Dites-moi quelque chose. Si vous ne répondez pas, c'est que j'aurai deviné, et ce sera bien dur pour moi. Non! pas cela, non, Bette, si vous ne répondez pas, c'est que vous m'aimez. Non, je ne sais plus, je voudrais entendre votre voix. Oh! un mot, rien qu'une parole qui réponde à mes paroles!
Après s'être laissé emporter à hausser le ton par un soubresaut de jalousie, il se fit insinuant et câlin. Il dit de ces choses douces qui vont au cœur et donnent des envies de baisers, attachent des ailes au corps, et appesantissent les paupières, qui se ferment. Bette écoutait, toujours muette, un peu tremblante, un peu hon-
teuse de son rôle, mais d'apparence calme. Il finit par dire :
— Si vous ne parlez pas, c'est donc que vous avez peur? Qu'y a-t-il?A-t-on disposé de vous?
— Je suis maîtresse de moi.
Elle avait répondu d'une voix un peu brève, comme pour couper court à des questions indiscrètes. Hilaire devinait si juste, qu'elle ne put s'empêcher de lever en même temps vers lui de grands yeux étonnés.
v( Gomment lit-il si bien dans ma pensée ? » se demandait-elle. Elle réfléchissait : « Pourquoi ne lui répondrais-je pas franchement? Il va croire que ce Roger-Dary a vraiment sur moi les droits dont il s'est si impudemment vanté. Mais que ferait ma mère, si je disposais de moi? Elle m'a dit : « Choisis », croyant que mes préférences s'accorderaient avec les siennes. Il a raison, je n'ose pas. »
Elle leva encore une fois les yeux sur Hilaire, puis les détourna aussitôt, troublée. Il avait l'air si suppliant, tous ses mouvements marquaient une inquiétude si douloureuse, qu'elle
entr' ouvrait la bouche pour dire le mot qui allait le réjouir et changer ses tristesses en sourires partagés, car décidément sa prudence travaillait en vain contre son cœur. Elle baissait un peu la tête, elle se rapprochait de lui pour que le murmure de sa voix émue fût entendu, mais, sans s'en apercevoir, ils étaient arrivés à la route. Presque en face, à la barrière de l'avenue, madame de Montlouvel et madame Auvray les attendaient.
— Nous aurions eu le temps de retourner au moulin depuis notre arrivée, dit madame de Montlouvel. Comment! vous êtes seuls?
— Mon père est peut-être encore chez son menuisier, répondit Hilaire.
Madame Auvray regarda sa fille d'un air interrogateur qui la fit rougir, et elle s'apprêtait sans doute à la prendre à l'écart pour lui demander quelques explications, lorsque M. de Montlouvel, le gilet déboutonné, son chapeau à la main, s'épongeant le front, apparut enfin.
Il fit ses excuses à Bette, et Bette rougit une igeconde fois.
Hilaire, selon sa promesse, avait tenu à reconduire lui-même chez elles madame Auvray et sa fille. N'était-ce pas aussi l'occasion de rester avec Bette quelques instants de plus, d'échanger encore un regard avec elle?
Étendues dans la petite Victoria, elles ne parlaient guère et paraissaient rêver, chacune de son côté, aux incidents de la journée. Sur son siège un peu haut, occupé de son cheval jeune et vif, Hilaire était comme seul. A peine quelques phrases furent-elles échangées entre ces trois personnes, qui en auraient eu long à se dire si on les avait prises deux à deux. Bette avec sa mère, Hilaire avec Bette.
A la grille du jardin de Bellevue, madame Auvray descendit la première, pendant qu'un domestique mettait la main à la bride du che-
val. Hilaire, sautant du siège à son tour, aida Bette à mettre pied à terre, car elle avait attendu patiemment qu'il vînt lui rendre ce bon office.
— Dites-nous bonsoir, à moi et à Babette, et allez-vous-en vite, nous sommes mortellement fatiguées. Je crois, d'ailleurs, monsieur Hilaire, que vous avez eu tout le temps d'entretenir mia tille aujourd'hui. N'abusez pas.
IMadame Auvray était tout à coup devenue nerveuse. Elle entra précipitamment, oubliant qu'elle ménageait encore aux jeunes gens une de ces minutes suprêmes de tête-à-tête, si bonnes pour les adieux, si bien faites pour échanger les mots qu'on n'ose dire qu'en fuyant.
Bette prit la main qu'Hilaire lui tendait et la serra dans les siennes avec force, en murmurant:
— C'est ma réponse.
Hilaire au même instant se trouva seul, la porte se referma avant qu'il eut trouvé une parole. Il donna au domestique stupéfait quelque chose qui fit dans l'ombre une grande tache blanche, et, prenant les rênes en main, partit au grand trot de son cheval.
Le domestique secoua la tête ea exprimant tout haut l'opinion queM.Hilaire avait quelque chose ce soir, oui, quelque chose. ïl n'en dit pas davantage et se dirigea vers un petit cabaret borgne dont il apercevait la fenêtre encore éclairée, seulement pour voir si la pièce était bonne et de celles qui se monnayent en petits verres.
Quand elle sonna sur le comptoir, une vieille qui dormait sur un escabeau releva la tête.
— N'avez pas eu grand ma' à la gagner, celle-là, grogna-t-elle.
— Qu'est-ce que vous en savez, la mère? Tenez, voulez-vous en goûter? Un peu de quoi?
— Le mêlé-cassis est co' ce qui me réussit le mieux, mon fils. Je vous connais. V's êtes Jules, aux gens de Bellevue. Et je les connais aussi. V's allez ave une noce, d'ici peu, qu'on dit.
— Lalie sait tout, d'abord, dit le cabaretier.
— Ça se pourrait bien, répondit le domestique, quand les pièces de cent sous sortent comme ça des poches, c'est qu'y a que'que chose.
— Je le disais-ti pas?
La vieille tendait son verre vide, le cabarelier interrogea du regard Jules, qui répondit avec un geste canaille :
— Suffit comme ça, faut pas lui rompre les jambes.
— Si tu ne crains pas aut'e chose, reprit la vieille qui s'enhardissait, j' te dirai que je couche ici, à récurie. Mon gendre m'a jetée dehors. Allons!
Mais Jules, ramassant la monnaie, s'en allasans répondre. Après avoir mis le cadenas à la grille, il fit comme tous les soirs la ronde du rez-dechaussée, poussant les verrous, donnant un tour de clef aux serrures. Comme il fermait la porte de l'escalier, un bruit de voix vint à son oreille.
— C'est madame, ça ne m'étonne pas; pas tous les jours commode, madame.
Madame Auvray grondait sa fille.
— Comment, tu as osé t'engager, sans me prévenir, à ce jeune sournois de hobereau, à ce gentillâtre sans sou ni maille qui court la prétantaine avec les jolies meunières?
— Mère, répondit doucement Belle, vous avez été assez dure pour lui, il y a un instant; ménagez-le un peu, maintenant qu'il n'est plus là.
— Qui t'a permis d'agir ainsi?
— Mais vous, je pense.
— Je t'ai dit de choisir, mais non d'aller te jeter à la tête de celui que tu aurais choisi.
— Ma mère, c'est moi qu'il faut respecter, au moins.
— Nous aurions discuté ton choix, pesé le pour et le contre, et, si j'avais vu que la raison était de ton côté, je t'aurais laissée libre.
— Eh bien, mère, répondit doucement Bette, c'est tout discuté, j'ai raison, puisque je l'aime !
Cet aveu, fait d'une voix émue, apaisa un peu madame Auvray.
— Tu l'aimes, ma pauvre Bebette, mais lui? Et crois-tu être seule à l'aimerîÉcoute. Madame de Montlouvel, bavarde comme toujours, m'a raconté l'histoire de Merlette, pendant que nous étions toutes deux seules, en jurant d'avance que tout ce que je pourrais entendre dire par une autre bouche à ce sujet serait inévitable-
ment faux. Il y a donc quelque chose de louche, que je n'ai pas à t'expliquer; en somme un danger, contre lequel je te mets en garde. Tu comprendras plus tard et tu me remercieras.
— Je ne veux comprendre que ceci, fit en rougissant la jeune fille, qui en savait plus long que madame Auvray, et à toi, mère, je puis bien le répéter : Hilaire m'aime, et je l'aime.
Lorsque Bette voulait attendrir sa mère, elle la tutoyait, par une suprême câlinerie.
— Il m'aime, continua-t-elle, je suis coupable d'avoir permis qu'il me l'ait avoué, mais tu me le pardonneras, parce que nos cœurs s'accordent, parce que le silence nous aurait laissés malheureux tous les deux. Il m'avait raconté lui-même, un peu avant, l'histoire de cette pauvre petite, et maintenant que j'y reporte ma pensée, j'en suis tout attristée, car je crois qu'il y aura, dans tout ceci, bien des larmes pour elle. Hilaire a eu le tort d'être trop faible, de s'être prêté avec trop de bon cœur aux fantaisies d'une jeune fille gâtée d'abord, puis maltraitée par la vie. Peut-être sera-t-elle
malheureuse, mais non pas moi, car j'ai toute l'affection d'Hilaire, je le sais et je le sens.
— Ma fille ne m'appartient plus, dit madame Auvray; la voilà qui s'en va sans même tourner la tête vers moi. Mais je ne céderai pas ainsi. Non, Belte, avant de me soumettre à ton caprice, je m'assurerai au moins qu'il n'est pas dangereux pour toi. Je me renseignerai, je veux savoir à quoi m'en tenir. Souviens-toi encore que je n'ai pas renoncé à M. Roger-Dary. J'avouerai même que c'est toujours lui qui a mes préférences.
Bette ne répondit pas. Elle se retira dans sa chambre et elle pleura.
Quelques jours plus tard, n^^dame Auvray reçut un télégramme d'Avranches, par lequel Roger-Dary lui faisait savoir qu'il était mis en ballottage, mais dans des conditions telles que le succès ne faisait aucun doute pour le second tour. Le lendemain, le Courrier de VAvranchin confirmait la nouvelle, mais les chiffres étaient loin d'autoriser la confiance de Roger-Dary. On annonçait de plus que deux autres candi-
dats, l'un bonapartiste, l'autre clievau-léger, se désistaient en faveur de M. Deslongcbamps : cela formait un total de quinze cents yoix dont l'appoint donnerait la victoire au candidat royaliste. Après avoir lu et relu la chronique électorale, fait des additions et des soustractions, madame Auvray sentit ses préférences diminuer pour Roger-Dary.
Elle ne désespérait pas encore, ne pouvant admettre qu'arrivée à toucher le but, après tant de luttes, de longues et sourdes préparations, sa victoire lui échappât, s'évanouît en une fumée. Roger-Dary faisait partie de ses plans, non qu'il fût indispensable, tout autre, en somme, eût rempli le même office, mais elle l'avait sous la main, et elle attendait, pour jeter dédaigneusement l'instrument de son ambition, que son absolue inutilité fût prouvée. Elle avait eu trop de confiance en lui pour l'abandonner du premier coup, mais, s'il finissait par tromper ses espérances, par laisser en elle perpétuellement à l'état de rêve ce salon unique où elle régnait déjà, elle était femme à ne jamais lui
pardonner, à s'unir à ses ennemis, à se ruer à sa ruine. Elle y songeait déjà, en dedans, et le malheureux candidat ne se doutait pas que son insuccès pourrait devenir pour lui le premier pas d'un désastre.
Roger-Dary avait fondé, sous le nom de Crédit normand, une banque qui prospérait du moins d'apparence, et faisait des affaires en Normandie. Madame Auvray avait pris une centaine d'actions. Achetées au pair, elles avaient monté si bien qu'en en revendant la moitié, elle était à peu près rentrée dans son capital. Elle se demandait maintenant si, en offrant sur le marché celles qui lui restaient, à un prix dérisoire, ce ne serait pas le signal d'une dégringolade générale. Elle trouva l'idée bonne, car le crédit d'une banque nouvelle tient à peu de chose; la vengeance ne serait point vulgaire. Son projet élaboré, elle se sentit plus tranquille et regarda du côté d'Hilaire avec moins de défiance, bien décidée, du reste, à ne céder qu'au dernier moment et à ne point lâcher la proie pour l'ombre.
Elles finissaient de déjeuner. Madame Aiivray tendit loyalement le journal à sa fille en murmurant :
— Le dernier mot n'est pas dit.
Bette comprit mieux les paroles de sa mère que la prose du Courrier de V Avranchin, qu'elle lut pourtant fort attentivement.
— Alors, c'est à recommencer? demandât-elle. Et si, la prochaine fois, c'est encore la même chose?
— La prochaine fois, dit madame Auvray, celui qui aura une seule voix de plus que son concurrent sera élu.
La conversation en resta là. Elles allèrent se promener le long d'un petit chemin creux plein d'ombre, qui passait au bout du jardin et allait se perdre dans les champs, des deux côtés.
A peine avaient-elles fait quelques pas, que des gémissements coupés et comme scandés par une toux sèche et sonore leur firent tourner la tête.
Une vieille marchait courbée sur un bâton, la main gauche serrée contre sa poitrine. Tout
à coup elle se laissa tomber sur le rebord du chemin, à un endroit qu'on aurait dit choisi exprès, tant il était commode pour s'y asseoir; ce furent des lamentations.
Bette accourut, suivie de sa mère. Elles apprirent comment la vieille, après avoir perdu sa fille chérie, morte en couches, avait été mise à la porte de chez elle par son gendre, un ivrogne fini. Sans asile, sans pain, c'était une pitié que le bon Dieu ne l'eût pas encore appelée à lui.
— F m'a oubliée, vèyez-vous, mes bonnes dames. On dit pourtant qu'i' s'occupe des pauv'es gens, tout comme des autres.
— Oi^i demeuriez-vous? demanda madame Auvray.
— Au Bois-Yvon, ma bonne dame.
— Comment peut-on demeurer au Bois-Yvon!
— Dans des manières de huttes, comme tous les sabotiers, pour être plus près d's arbres qu'on travaille, ma bonne dame. Un bois qu'appartient à un parfait honnête homme, et une famille, donc, qu'on chercherait loin, premier que d'en
168 ERLETTE.
trouver une pareille, vèyez-vous, mes bonnes dames, à moins que d' veni' ici, tout dret.
— Ils sont bons pour vous, n'est-ce pas? fit Bette, et vous les aimez bien?
— Ne pas les aimer. Seigneur mon Dieu, mais ça serait un péché qu'on s'en ferait refuser l'absolution. Ts sont bons tous, et m'sieu Hiiaire tout le premier, un gentil jeune homme, et pas fier, et un cœurl V venait, il entrait cheuz nous, et on s'en ressentait. On ne le vèyait que trop peu.
— Je croyais au contraire qu'il aimait beaucoup à aller au moulin, dit madame Auvray.
— Des fois. Rapport à la petite, que vous v'iez p't-êt' dire? l's s'aiment bè et de bonne amitié. C'a été élevé ensemble, vous le savez. E' va se marier, la Merlesse, qu'on dit.
— Et avec qui? demanda vivement Bette.
— Est-i' donc possible, mamzelle, que des misères comme ça intéressent du monde comme vous?
— Dites toujours, fit madame Auvray.
— Avec le nouvel instituteur du Mesnil-
Bœufs, qu'en dessèche pour elle. L'aut'e jou', su' la route, vot'e voiture venait de passer, et je passais itou, tirant les jambes, i's étaient là tous deux, qui se parlaient, on peut dire, de près. Je dis bonsoir, è' rougit, et je m'en allis. C'est vilain de déteurber les amoureux, ajouta la vieille en fixant sur Bette ses petits yeux rouges.
— Est-elle contente de se marier? demanda la jeune fille, qui baissa les yeux devant le regard aigu de la mendiante.
— Faut croire qu'oui, mamzelle, puisqu'è' l'écoute. Elle en a l'air.
Madame Auvray donna une pièce de monnaie à la vieille, en disant à sa fille, car elle était parfois compatissante, surtout devant Bette :
— Va donc prévenir à la maison qu'on lui donne à manger, qu'on la traite bien.
— Ah! merci, ma bonne dame. C'est le bon Dieu qui m'a mise su' vot'e chemin. Qu'i' vous accorde vie et santé I
EtLahe, faisant des révérences, la tête de côté, louchant, suivit la jeune fille.
Il fallait quelques minutes pour aller à Bellevue et revenir. Madame Auvray trouva que sa fille tardait un peu : « Babette est si contente, se disait-elle, de voir s'envoler une de mes objections, qu'elle est capable de s'amuser encore à faire parler la vieille. Elle finira par n'agir qu'à sa volonté, ma fille. Nous verrons. »
Après avoir recommandé Lalie à la cuisinière, Bette était montée à sa chambre. Dans sa joie, elle voulait aider au hasard qui venait de la si bien servir, et mettre une nouvelle chance de son côté. La vieille allait encore venir à son secours.
Elle prit une feuille de papier à lettre grande comme la main, où son chiffre tenait la moitié de la page, et elle écrivit :
« Monsieur HilairEj
« Il faut que je vous dise certaines choses, parce que vous ne pouvez pas les deviner. Ma mère pense plus que je ne le voudrais à ce monsieur R. D. que vous avez vu l'autre jour, vous me comprenez? Heureusement qu'il n'a pas été
élu, car nous aurions eu bien h lutter; maintenant, comme lui, nous sommes en ballottage. Il n'y a qu'un électeur à corrompre, mais je n'y suffis pas. Un autre obstacle vient d'être levé, le moment serait donc bien choisi. Venez. Non, ne venez pas. Peut-être qu'une démarche décisive mettrait fin à tout...
« Je ne sais comment j'ai osé écrire tout cela, et je me sens rougir un peu, mais tant pis, c'est fait.
« P. S. — Si vous étiez venu, et je vous attendais, je vous en aurais dit bien plus long. N'importe, obéissez-moi. »
La signature était remplacée par un petit gribouillis. Bette aurait voulu que toute la lettre fût illisible.
Elle entra dans la cuisine et réussit à parler à la vieille sans être vue. C'était à remettre à .M. Hilaire en personne, ou du moins à Charles. Charles avait une bonne figure, et Bette avait confiance en lui.
Elle courut rejoindre sa mère. Elle fut trèsgaie tout le reste de la journée, riant nerveusement à tout propos; mais elle dormit mal, et le lendemain elle ne put déjeuner, car elle se disait : « Ce sera peut-être pour cette aprèsmidi. »
Le matin, Hilaire entra dans la chambre de son père. Il venait de relire la lettre qui lui avait été remise la veille, le soir même de son envoi, par Charles, en grand mystère.
M. de Montlouvel étudiait les considérations des journaux sur les élections.
— Je vois qu'il faut attendre le scrutin de ballottage, avant de crier que nous sommes écrasés. A Avranches, par exemple... qu'en penses-tu? demanda-t-il à son fils.
Hilaire répondit dédaigneusement :
— Que Roger-Dary soit battu, j'y compte bien ; battu à Avranches, battu partout.
Il sonna :
— Priez ma mère de venir.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda M. de
Montlouvel, fort intrigué de ces manières mystérieuses.
— Laissez-moi faire, répondit Hilaire. Gela signifie des ciioses graves.
Quand sa mère entra, Hilaire lui avança un fauteuil, puis il prit la parole :
— Je désire épouser mademoiselle Auvray. Madame de Montlouvel se dressa d'un bond,
en étendant les bras d'un geste tragique, l'émotion l'étranglait; elle se laissa retomber, accablée.
— Il y a à cela deux motifs, continua Hilaire : le premier, c'est que je l'aime; le second, c'est qu'elle m'aime.
— Une Juive! cria enfin madame de Montlouvel.
— Une républicaine! ajouta son mari.
— Qui ça? demanda Hilaire. Bette?
— Mais non, dit madame de Montlouvel, sa mère.
— Je parle de Bette, reprit Hilaire.
Madame de IMontlouvel ne fit pas du reste
difficulté de reconnaître que ces dames allaient
à la messe, et son mari finit par admettre que l'opinion politique d'une femme rentrait dans le domaine des fantaisies. La discussion fut longue et porta un peu sur tout : fortune, naissance, nom, rang, relations. Hilaire répondait de son mieux, devenait parfois éloquent, gagnait du terrain, le reperdait pour le reprendre. A un certain moment, on ne disait pas encore oui, mais on ne disait plus non. JMadame de Montlouvel paraissait plus accablée que résignée, son mari souriait en dedans, s'amusait à provoquer son fils pour entendre son beau plaidoyer.
— Si je ne l'épouse pas, dit enfin Hilaire, ce sera pour Roger-Dary.
— As-tu pensé à cela, madame? demanda, un peu narquois, M. de Montlouvel.
— Eh bien, répondit-elle, ils se conviennent.
— Vous aurez un charmant voisin de campagne, reprit Hilaire, et moi, je m'en irai.
— Mais c'est une folie! cria madame de Montlouvel.
— Je n'ai plus rien à dire, reprit Hilaire, et maintenant, ajouta-t-il, enhardi par l'attitude
de son père dont il devinait enfin l'ironie, voici le plan à suivre si vous ne voulez pas me désespérer : après déjeuner, mon père fera atteler. H ira à Bellevue, et je puis affirmer qu'il trouvera madame Auvray; Bette aura bien su la retenir. Un quart d'heure après, je partirai à pied, je rencontrerai M. deMontlouvel, qui s'en reviendra avec un oui en bonne forme; je l'embrasserai pour le remercier, et je continuerai mon chemin jusqu'à Bellevue, où l'on me permettra d'embrasser encore une autre personne, c'est-à-dire ma fiancée.
— C'est parfait, fit M. de Montlouvel, trèsbien imaginé. Allons, c'est convenu!
— Qu'est-ce que diront les La Hêtraie? gémit madame de Montlouvel.
— Ah! par exemple, cela m'est fort indiÊFérent. Voyons, madame, ne sois pas ridicule plus longtemps; embrasse ton fils qui est heureux, qui le sera encore davantage ce soir, je l'espère, et allons déjeuner.
Il fut fait de point en point selon le programme d'Hilaire.
Madame Auvray fut surprise. Elle réfléchissait, tout en répondant à M. de Montlouvel, prise au dépourvu, bâtissant à la hâte de nouveaux projets. Roger-Dary resterait probablement sur le champ de bataille, et elle ne tenait plus que par entêtement. Elle aurait bien voulu remettre sa réponse à quinze jours, et elle y pensa un instant : Quel prétexte donner? On pouvait berner un Roger-Dary, mais ce vieux gentilhomme était capable de considérer comme une insulte un oui conditionnel. Pourquoi étaitil venu? « C'est le résultat de cette journée passée au moulin; ma fille m'a jouée, ils se sont entendus. Eh bien, qu'elle gagne! » Elle était vaincue. Roger-Dary disparaissait, Hilaire entrait en triomphe. Elle donna donc son consentement, en ajoutant :
— Le dernier mot est aux deux jeunes gens.
— Hilaire va venir le chercher, madame.
— Eh bien, reprit madame Auvray, si vous ne le voyez pas rentrer pour dîner, c'est que leur dernier mot aura été le nôtre. Ce n'est peutêtre pas conforme au code du cérémonial,
ajouta-t-elle en souriant, mais vous savez bien que ces règles ne sont faites que pour ceux qui ne savent pas se conduire, comme les lisières pour les petits enfants.
M. de Montlouvel venait de partir, Hilaire arriva, et l'après-midi se passa en causeries douces, en sourires, en regards profonds échangés, en silences pleins de rêves et de projets, plus troublants encore que les paroles les plus passionnées. Madame Auvray se sentait heureuse, malgré elle, du bonheur de sa
mie.
Aux Roqueries, on attendit Hilaire pendant une heure au delà du moment où la cloche avait sonné le dîner. M. de Montlouvel le voulut ainsi, afin de pouvoir se mettre à table sans inquiétude. Sa femme prenait son parti de ce mariage roturier; elle commençait à s'embarrasser moins de l'opinion des La Hêtraie, des La Rochetaillée et des Falhouët, car, après tout, la petite apportait assez d'écus dans son tablier pour effacer son origine; mais elle se demandait maintenant ce que dirait son frère, Fonde
Pressalins, Toncle à héritage : s'il allait désliériter Hilaire?
M. de Montlouvel haussait les épaules, Bette ferait sa conquête. Il voyait, au contraire, et en tout, un avenir superbe pour son fils. Aux prochaines élections, Hilaire se présenterait.
— Tout le pays sera pour lui, car Deslongchamps n'est qu'un pis aller. Je pose sa candidature à la première occasion. Nous aurons enfin le député des intérêts agricoles. L'agriculture, madame, retiens bien ceci, c'est le terrain sur lequel se fera l'union conservatrice. Il y a en France plus de quinze millions de paysans : faisons-en la conquête.
Il continua ainsi l'exposition de ses théories jusqu'au moment où, la table desservie, il put étendre autour de lui ses journaux. C'était précisément le jour où arrivait la Gazette agricole; les heures de l'attente lui parurent moins longues. Madame de Montlouvel pensait toujours à son frère; elle lui écrirait demain pour le sonder.
Hilaire ne songeait ni à l'opinion de l'aristo-
craiie bas normande, ni à son oncle, ni beaucoup à ceux qui l'attendaient aux Roqueries, ni guère à lui-même. Bette était près de lui et suffisait à remplir sa pensée. La jeune fille, moins exclusive dans sa joie, avait une préoccupation.
Elle s'était parfaitement rendu compte, car il y a peu de sentiments cachés de femme à femme, que Merlette aimait Hilaire, mais, se disait-elle maintenant en toute naïveté, qui ne l'aimerait pas? Et elle voulait savoir comment l'instituteur avait réussi à se faire accepter. Et même ce bruit de mariage était-il fondé?
— Mais oui, dit Hilaire, comme j'arrivais ici, j'ai rencontré le curé du Mesnil-Bœufs, qui me l'a annoncé comme chose faite. Il était allé au moulin le matin, une affaire l'avait appelé chez son confrère de Champrepus, et il courait annoncer la nouvelle à l'instituteur. C'est lui qui aura ainsi réparé une faute que nous avons commise tous, mais dont je suis particulièrement coupable. Je lui devrais de la reconnaissance si je n'avais pour lui une amitié qui ne
compte plus les services reçus. C'est lui qui nous mariera, Bette, si yous le permettez.
Cela fut convenu.
— Il faudrait aller vous-même au moulin, Hilaire, ajouta-t-elle. Merlette sera heureuse de votre bonheur, vous lui parlerez de moi, je veux qu'elle m'aime. Elle a été méchante, le jour de notre partie au moulin, mais je lui pardonne, puisqu'elle est devenue raisonnable. Je lui pardonne surtout parce que sans elle...
Elle hésita.
— Faut-il le dire? Parce que sans elle je n'aurais pas été votre femme, Hilaire, je vous ai aimé par jalousie. C'est bien mal, mais c'est vrai.
— Si vous avez été jalouse, répondit Hilaire, c'est que vous m'aimiez déjà.
— Peut-être bien, fit Bette, après avoir réfléchi un instant.
Ils revirent ainsi peu à peu leur passé; ils s'enfonçaient en se tenant par la main, ravis à chaque pas en arrière, dans les profondeurs souriantes du souvenir.
En hâte d'arriver à Bellevue, anxieux de connaître son sort, Hilaire avait fait seller Gédéon, dont M. de Montlouvel ne se servait jamais personnellement, craignant sa vivacité. Il s*en revenait maintenant au trot capricieux de sa bête, l'éperonnant ou la retenant, selon le mouvement de ses pensées.
A moitié chemin des Roqueries, à peu près, devant une petite auberge oii pendait pour enseigne une touffe de gui, Gédéon s'arrêta.
Hilaire venait de se souvenir que c'était jeudi, et qu'il avait promis à Merlette d'aller la voir ce jour-là : « Il le faut, c'est Bette qui m'envoie. Elle va m'attendre, se disait-il encore, et je ne voudrais pas l'avoir trompée. »
Après avoir recommandé qu'on veillât à
Gédéon, il descendit par les bois. En dix minutes, il fut devant le moulin.
La nuit était venue, il écouta, et n'entendit d'autre bruit que le tic tac perpétuel. Les gens soupaient. il allait entrer, bien qu'il ne se souciât point de rencontrer les Lejeune, quand la fantaisie le prit d'appeler Merlette par un signal convenu jadis entre eux, quand ils étaient encore enfants.
Un cri de chouette sonore, sinistre comme un appel infernal, sortit de ses lèvres et emplit la vallée, (c Comprendra-t-elle ? » se demanda-t-il, en souriant de la simplicité de son idée.
Merlette parut.
— Comme autrefois, donc? fit-elle, mais pourquoi si tard? Je ne comptais plus sur toi. Gela t'est devenu bien difficile de penser un peu à ta petite Merlette. J'ai pourtant été bien malheureuse, cette semaine.
Ils remontaient le sentier qui longeait la rivière jusqu'aux vannes du bief.
— J'avais cru, au contraire, répondit Hilaire,
trouver ma petite Merlette toute contente, aussi contente que moi.
— Pourquoi ?demanda-t-elle étonnée.
— Pourquoi ne pas me dire la vérité ? reprit Hilaire sévèrement. J'ai rencontré ce matin le curé deMesnil-Bœufs.
— Oui, il veut me marier. C'est ça ?
— Et il paraît que M. Renaud va m'enlever ma petite sœur, au premier jour.
— Déjà?
— Voyons, il faut me conter tout.
— Tout? Ce ne sera pas long. M. le curé est venu , il m'a parlé longtemps de l'instituteur de Mesnil-Bœufs. J'ai ri un peu, puis pour m'en débarrasser j'ai dit : « Nous verrons. )) Et il est parti en répétant d'un petit air malin : « Eh bien, oui, nous verrons. » Voilà.
— Mais tu l'as trompé, alors, et tu as trompé un brave garçon qui t'aime; c'est mal.
— Qui m'aime? reprit iMerlette. Personne ne m'aime. Je ne veux pas qu'on m'aime.
— Et moi?
— Toi! répondit Merlelte, se tordant nerveusement les mains, toi? Te souviens-tu de l'autre jour? Toi? Mais tu m'as fait souffrir comme une misérable, toi !
— Écoute, ma petite sœur...
— Ne m'appelle pas ainsi. Je ne veux plus être ta sœur.
— Si, si, crois-moi, je t'aime bien, moi.
— Tu mens!
— Mais, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? Qu'as-tu? Que t'ai-je fait?
— Beaucoup de peine, Hilaire, répondit-elle en s'apaisant un peu. J'ai senti que tu t'éloignais de moi, qu'une autre t'attirait, que tu avais comme honte de seulement me regarder devant elle. Elle t'a pris, tu ne m'appartiens plus; va la retrouver !
Hilaire, tout désorienté, ne savait plus que dire. Il était venu pour parler gentiment de ses amours avec Merlelte, et voilà qu'il entendait des phrases passionnées. C'était donc vrai, ce qu'avaient dit le curé de Mesnil-Bœufs et les autres : Merlette ne voyait plus un frère en lui ;
Merlelte était maintenant une jeune fille jalouse. C'était donc vrai ? Il doutait encore.
— C'est toi, Merlette, qui me fais de la peine, en repoussant mon affection ; mais je t'aime et je t'aimerai quand même, parce que je me regarde comme ton frère; ne l'oublie pas.
— Je ne veux pas que tu sois mon frère.
— Mais quoi donc, alors? demanda Hilaire, un peu naïvement.
Mariette leva les yeux sur lui ; un frisson la secoua, elle ne répondit que par ces mots, murmurés à voix basse :
— Je la hais, parce que tu l'aimes. Tu ne comprends pas?
Hilaire se troubla devant cet aveu de haine et d'amour. Il aurait voulu lui fermer la bouche, fuir. Il se sentait coupable, et il tremblait de le devenir davantage.
— Je la hais, continuait Merlette, et je la haïssais avant de la connaître, sans savoir qui elle était, car j'avais deviné son existence. Et quand je l'ai vue, si j'avais osé!
Elle avait des gestes tragiques. Hilaire voulut
lui prendre la main pour la calmer, elle se recula brusquement, mais sa voix se faisait émue et tremblait un peu :
— Pourquoi m'a-t-elle pris ma place, la seule 011 j'étais bien, où j'étais à l'aise, comme étendue au soleil, ma place près de toi ? J'avais déjà senti, quand tu es venu un soir, avec la nière, que tu n'étais plus le même. Ton bras sous le mien, tu pensaisà elle, tu la voyais, et moi, j'étais là comme rien. Ce soir-là, tu m'as fait pleurer pour la première fois, et je t'en ai aimé davantage; car je suis bête, tu me frappes, comme un chien, et je te lèche les mains, comme un chien...
Merlette, la poitrine gonflée, éclata tout à coup en sanglots, et se laissa tomber dans les bras d'Hilaire, qui ne disait mot, accablé.
— Je t'aime! cria-t-elle, en l'enveloppant de ses bras, en se pendant à son cou, secouée par le frémissement de tous ses nerfs.
Hilaire se pencha vers elle et l'embrassa sur le front, près des cheveux, en disant si bas que Merlette n'entendit que le murmure de la voix, et non les paroles :
— Chère petite malheureuse!
— Parle-moi, repritMerlette apaisée, répondsmoi!
Mais Hilaire n'osait pas dire sa pensée, et il n'osait pas mentir. Il la serra un peu contre lui, elle s'abandonnait à son étreinte, souriant maintenant à travers ses larmes, la tête sur sa poitrine, toujours pendue à son cou, dans raltftude d'une crucifiée qui entrevoit le bonheur au bout de son martyre.
Ils restèrent ainsi quelques instants, puis Merlette releva la tête et le regarda. Il avait l'air ennuyé, plutôt qu'ému, il souffrait d'une chose triste. Il se demandait comment la scène allait finir, si m>ême elle avait une fin possible, s'ils ne resteraient point là éternellement, serrés l'un contre l'autre, elle pleurante et suppliante, lui muet et indécis.
Par un mouvement de câlinerie chaste et tendre, elle se haussa lentement jusqu'à lui, effleura de ses lèvres le bas de sa joue, et laissant retomber sa lête, ses yeux levés vers les siens, elleparla doucement, sans plus d'amertume dans la voix.
— Garde-moi toujours ainsi, Hilaire, que je te sente près de moi, à moi; soutiens-moi de ta force et de ton amour, si tu ne veux pas que je tombe et que je m'évanouisse comme une figure de brouillard qui rentre dans la rivière d'où elle était sortie. Serre-moi bien fort, que je sente que tu m'aimes. Je t'appartiens, je suis ton bien, ne me laisse pas, ne me perds pas. Si tu me perdais, qui me chercherait, qui me retrouverait, qui voudrait de moi, qui ne suis rien, sans toi, qu'un pauvre corps sans âme? C'est toi qui m'as fait vivre, qui m'as appris à me connaître, à penser à des choses nouvelles, bonnes et douces, et si tu m'abandonnais, je les oublierais, et je deviendrais pareille à ces femmes qui sont là, des bêtes qui vivent des vies de bêtes.
Merlette, d'un geste, montrait l'ombre d'une hutte de sabotiers qu'on voyait dans une clairière, au penchant du bois. Et ce que disait Merlette était vrai ; Hilaire, sans s'en douter peut-être, l'avait cultivée comme une plante sauvage ; à la fleur simple et pâle il avait donné des couleurs, une forme et un parfum.
— Non, jamais lu ne seras ainsi, répondit Hilaire, et je ne t'abandonnerai pas; nous...
— Jamais, n'est-ce pas? reprit vivement Merlette, sans attendre la fin de la phrase, s'accrochant au premier mot qui l'avait frappée. Je savais bien que lu ne resterais pas insensible, et qu'au fond de ton cœur tu m'aimais toujours.
Heureux de cette conclusion inattendue, Hilaire, pour toute réponse, embrassa la jeune fille, et, détachant ses mains toujours nouées à son cou, il passa son bras sous le sien :
— Je vais le reconduire au moulin; il est tard et temps de nous quitter.
— Tu reviendras bientôt?
— Oui.
— Bientôt? insista- t-elle.
— Oui, bientôt.
— Tu me le promets?
— Je le le promets.
Merlette réfléchit un instant.
— Tu me le jures?
Hilaire, à son tour, hésita avant de répondre,
puis il répéta d'une voix ferme, mais comme à regret :
— Je te le jure, Merlette.
Confiante, elle sourit et porta à ses lèvres la main d'Hilaire, qu'elle saisit par un geste d'amour enfantin et charmant.
Ils firent quelques pas en silence, les yeux baissés. Nulle trace ne restait plus de la scène douloureuse qui avait commencé leur entrevue, si ce n'est dans les yeux de Merlette, encore rouges et encore humides, mais l'obscurité empêchait d'en rien voir. Ils avaient l'air de deux amoureux paisibles, qui se comprenaient sans moi dire, par le seul contact de leurs épaules. Du moins c'est ainsi qu'en jugèrent deux ^hommes qui s'étaient arrêtés en les voyant venir.
Merlette ouvrait la bouche pour dire quelque chose de fort important, mais elle hésitait. A sa première promesse elle eût voulu qu'Hilaire en ajoutât une autre. Il n'avait pas été question de cette femme dans le serment qu'il avait fait de revenir prochainement au moulin, et Merlette
n'était pas tranquille. Prenant tout son courage, elle allait demander à Hilaire : « Et cette femme, tu ne la reverras plus, n'est-ce pas? » Dans sa naïve confiance, la chose lui paraissait toute naturelle, de celles qu'Hilaire ne pouvait refuser. Et pourtant, elle se répétait la phrase, à ellemême, sans oser la prononcer tout haut.
Une voix, qu'elle reconnut pour celle de^ son père et qui la fit tressaillir, coupa court à ses hésitations.
— Bonsoir, monsieur Hilaire, disait Lejeune d'un ton goguenard, on fait une petite promenade à la fraîche. C'est comme moi. Il y fait bon. Ah! pardon! y a de la compagnie. Tiens! mais, c'est la Merlesse. Au lieu de dormir, voyez-vous ça! Mais on ne peut pas la tenir. Enfermez-la, è* sortirait par la cheminée. Vous l'aurez rencontrée aux vannes, je suppose, monsieur Hilaire; elle y est de nuit comme de jour, une mauvaise manie, quoi! Et vous la ramenez à la maison? E' ne craint pas seule, c'est une hardie. Laissez-la revenir. V'ià Jacques qui s'en retourne, aussi bien, i' va la ren-
trer. L'eau a été forte, y a des dommages à la levée, il lui aidera à passer, je serai plus tranquille.
Merlette avait quitté le bras d'Hilaire. Soucieuse, mais surtout vexée de cette intervention inattendue, elle suivit Jacques sans prononcer une parole, le dépassa bientôt, et se mit à courir.
Jacques la laissa aller et continua tranquillement son cliemin, pendant que derrière lui la voix de Lejeune se faisait toujours entendre.
— Une jolie fille, et obéissante, vous voyez. Y a du plaisir à être le père d'une enfant comme elle. Jamais un mot plus liaut l'un que l'autre. Ça tourne au doigt et à l'œil, c'est sage comme à six ans, et aimant, et caressant! Dommage vraiment que nous n'en ayons qu'une. Mais il faut prendre ce que le bon Dieu nous envoie, n'est-ce pas vrai, monsieur Hilaire? On ne peut pas faire autrement. Je l'aime, c't enfant, comme je n'en aimerais pas dix, si je les avais.
— Et vous avez raison, dit Hilaire impatienté; vous en auriez dix, qu'à eux tous ils ne vaudraient pas Merlette. Bonsoir, Lejeune.
— Bien pardon, monsieur Hilaire, un mot avec votre permission.
Hilaire, sans répondre, le regarda comme ' quelqu'un qui se dispose à écouler, et Lejeune, se rapprochant de lui, continua :
— Nous autres paysans, monsieur Hilaire, nous sommes honorés... C'est bien de l'honneur que vous nous faites, je dis, de nous donner votre amitié, sur ma foi, j'en fais état, mais y a des choses, voyez-vous, que nous ne comprenons point comme vous. Avec votre permission, d'aucunes fois, si chacun se tenait à sa place, ça n'en ferait peut-êlre que de mieux.
— Ah çà, qu'est-ce que vous voulez dire? interrompit Hilaire, que ces finauderies agaçaient.
— Bon, voilà, c'est rapport à la Merlesse. C'est vot' sœur, comme vous l'appelez, oui, je ne dis pas, mais c'est aussi ma fille, et j'ai l'œil sur elle. Y a de l'amitié entre vous deux qui ne date pas d'hier, je le sais bien; la petite ne s'en cache pas, ni vous, monsieur Hilaire, les gens le voient bien, et moi tout le premier. Moi,
Lejeune, je vous connais, je sais ce que c'est, je ne dis rien, mais, je vous le demande, monsieur Hilaire, vous qui connaissez le fin du fin, là, voyons, en conscience, peut-on empêcher les gens de causer?
Hilaire, stupéfait, écoutait sans mot dire; il attendait la fin.
— Chez nous, je ne dis pas, continua Lejeune, nous sommes là, il n'y a rien à dire; chez vous de même, tant que vous voudrez. Mais dehors, voyez-vous, et la nuit, et seuls, ça ne me va pas. Je peux bien vous demander ça, n'est-ce pas, sans offense? La petite vous aime bien, y a apparence que c'en est de même de votre part; alors... vous comprenez, y a un moyen d'arranger tout.
Hilaire n'avait pas l'air de comprendre et ne voulait pas en avoir l'air, mais le meunier interpréta son silence en faveur de son insinuation.
— Je vois que nous nous entendrons, reprit-il en clignant de l'œil.
— Mais oui, à merveille, répondit froidement Hilaire, je réfléchirai là-dessus.
— Bien des excuses, monsieur Hiiaire, d'avoir osé...
— Cela suffit. Bonsoir.
Et il s'éloigna rapidement, laissant son meunier dans la pénible situation de celui qui s'est donné grand mal pour n'arriver qu'à un résultat douteux.
De fait, les paroles hésitantes et les phrases enchevêtrées du paysan, pareilles à une réponse d'oracle, pouvaient prendre les sens les plus divers, et un devin seul eût pu les expliquer à la lettre. Hilaire, cependant, après avoir essayé plusieurs interprétations, en reprit deux et les examina de plus près. Il n'y avait aucun doute sur ce premier point que le meunier offrait sa fille à certaines conditions. Mais quelles conditions, le mariage ou l'argent? L'une était absurde, l'autre odieuse. L'individu était avare ou ambitieux; quant à l'honnêteté foncière de son caractère, Hilaire l'estimait assez peu pour admettre la supposition la plus injurieuse. Il se repentit un moment de ne pas lui avoir poussé quelques questions insidieuses où sa grosse finesse
se serait prise au piège, mais un dégoût le saisit à l'idée qu'il eût pu descendre à discuter hypocritement avec le misérable.
Quand il rentra aux Roqueries, la maison dormait, et toutes les fenêtres étaient éteintes, excepté celles de l'écurie où Charles attendait. Cet excellent domestique essaya d'apprendre ce qui avait mis si tard M. Hilaire sur les routes; mais, devant le mutisme de son maître; il se borna à fredonner certaine romance où le mot amoureux revenait au refrain avec persistance, et Gédéon pansé, il se coucha et dormit. Hilaire, la grande nouvelle annoncée à ses parents, qu'il fallut réveiller, se coucha à peu près à la même heure; mais bien que son lit fût meilleur que la couchette de l'écurie, il ne ferma l'œil qu'au matin, à l'heure où Charles, venant de se lever, donnait à Gédéon un coup de pied amical en manière de bonjour. Gédéon ne se fâchait pas, comprenantqu'il s'agissait seulement de changer sa litière, et qu'une botte de foin frais serait la récompense de sa résignation.
Gédéon mangeait son foin, Charles astiquait
le harnais en chantant à mi-voix la chanson où les amoureux s'en vont deux par deux, sous l'œil des cieux, et cet œil gigantesque se levait au même instant, sanglant et plein de menaces comme un regard de cyclope. Hilaire rêvait, et la dernière scène de la veille revenait seule à son esprit : « Allons! soyez raisonnable, monsieur Hilaire, disait le meunier avec un ricanement, mettez-y le prix, que diable! »
— Vraiment, ma chère Yseult, disait d'un ton navré M. de Pressalins à madame de Montlouvel, sa sœur, vraiment le mariage de notre pauvre Hilaire manque de noblesse. J'aurais voulu voir réunie la fine fleur aristocratique du pays, et vous auriez dû tenir la main à cela.
— Mais, mon frère, ils n'ont pu avoir que très-peu de monde de leur côté, et je n'ai pas voulu les noyer dans notre parentage. Vous connaissez la situation, la famille dans laquelle entre Hilaire est très-divisée. Le fils aîné, bien qu'à l'étranger, est resté brouillé avec madame Auvray, lui et d'autres.
— Oui, les autres, ceux qu'on ne montre pas. Si vous vous laissez déjà mener par ces gens-là! Du reste, j'y comptais; je me le disais encore ce matin avant de partir : nous ne trou-
verons ni les Rochetaillée, ni les Falhouët, ni les La Hêtraie. Dois-je vous réciter l'armoriai de Normandie?
— C'est inutile, je le sais par cœur.
Devant la mauvaise humeur de sa sœur,
M. de Pressalins n'insista pas, mais il reprit en clignant de l'œil sous son monocle :
— Dites-moi, Yseult, ce monsieur à favoris blancs, c'est le père?
— Vous savez bien que le père est mort. Surveillez-vous.
— C'est juste, il est mort. Alors c'est le tuteur, son oncle, n'est-ce pas? Je n'ai plus de mémoire. Et il se nomme Durandel? Et, dites-moi, c'est un agent de change?
— Mais oui, répondit madame de Montlouvel, impatientée.
— Bien. Durandel, un drôle de nom, hein?
— Vous êtes maintenant de la famille, comme nous. N'avez-vous pas donné votre plein consentement, Raoul? Ne vous ai-je pas consulté?
— Mais je suis enchanté, enchanté. Tout le monde n'est pas tenu à avoir un nom ; et puis.
je vous dirai que j'ai trouvé ma nièce charmante, dès le premier jour, et aujourd'hui, ravissante, adorable.
Et Pressalins avait des gestes si expressifs, que sa sœur le rappela à l'ordre.
— Mon frère, observez- vous!
— Si je ne puis pas dire ce que je pense de ma nièce, maintenant, c'est un peu fort.
Mais madame de Montlouvel, se retournant vivement, était allée à la porte de la sacristie, jeter un coup d'œil dans l'église.
Elle n'aperçut que les pauvres, qui, enhardis, s'étaient avancés le long de la nef, guettant la sortie pour se faire voir. En tête du groupe déguenillé, Lalie, accotée contre un banc, tournant entre ses doigts maigres un rosaire à gros grains, fléchissant les genoux dévotement à chaque dizaine, marmottant des mots qui n'étaient pas des prières :
— J' n'y ai pas nui, j' puis me le dire, mais j'y airaim' n'intérèt, ou ça serait bè du malheur. Toute Lalie que j' sis, j'ai 'co' de l'œil.
La foule des paysans qui avait envahi la petite
église de Champrepus venait de sortir, et se tassait maintenant dehors, autour du porche. Les hommes, sortis par leur petite porte, se tenaient un peu en arrière. Au premier rang, les filles aux grosses joues, des fillettes curieuses accrochées à leurs jupons, se bousculaient avec des rires. Il y avait pourtant plus d'une paire d'yeux mélancoliques sous les bonnets blancs, et dans les corsages de gros droguet noir, plus d'un cœur qui battait fort, les jeunes d'espérance, les vieux de souvenir. Les pauvres étaient silencieux : leur attitude n'exprimait que la fatigue, et leurs yeux creux, que le désir d'un pain de quatre livres ou d'une pièce blanche, qu'un domestique de Bellevue allait distribuer, probablement Jules, surnommé l'intendant. D'aucuns, pour s'être approchés trop près de la sacristie, s'étaient fait rabrouer par le bedeau, solennel plus qu'aux grandes fêtes, en pantalon noir sous sa soutane courte, et en bottes neuves dont les clous sonnaient sur les dalles.
Madame de Montlouvel eut beau fouiller du
regard tous les coins du cbœnr, de la nef et des chapelles, elle ne vit rien, mais la troupe mendiante Toffiisqua.
Elle s'avança de quelques pas, et d'un geste qui l'emporta et la souleva sur la pointe des pieds, elle leur montra la porte. Lalie comprit et poussa les autres devant elle.
La place nette, la petite madame de Montlouvel secoua vivement la tête, ce qui fit trembler les fleurs de son chapeau comme sous un coup de vent. Elle avait l'air de se dire : « Comme tout ce vilain monde-là m'obéit! »
Elle était bien heureuse, puisque son fils était heureux, et pourtant jamais on ne vit mère de marié si impérieuse ni si impatiente. Depuis (juinze jours, rien n'avait pu la calmer, et l'on eut dit qu'elle guerroyait sans cesse contre un ennemi imaginaire.
Elle rentra en grondant :
— Dieu merci! elle n'est pas venue, ou elle s'est bien cachée. J'ai eu une peur! j'en suis encore bouleversée. C'est terrible! Être persécutée ainsi!
Pendant que Ton signait au registre paroissial, le curé échangeait quelques paroles avec l'instituteur. Renaud était chantre au lutrin, ce qui arrondissait singulièrement son petit traitement. Il portaitunsurplissans manches, empesé, roide, passé par-dessus une soutane trop longue, et qui ressemblait plutôt à une robe de chambre qu'à un vêtement ecclésiastique. Il se penchait à l'oreille du prêtre.
— Croyez-vous, monsieur le curé, que mon tour viendra jamais?
— Et pourquoi pas, mon ami ? Voilà M . Hilaire marié, un mariage ne vient jamais seul. M. de Montlouvel décidera les parents, et à nous deux nous aurons bien raison de la fille.
— Les Lejeune m'ont si mal reçu, voyezvous, monsieur le curé, que je n'ose plus guère espérer. Quant à elle, je n'ai pas pu la revoir depuis la rencontre dont je vous ai parlé. Mais ça ne fait rien, vous avez raison, faudra s'y mettre.
— Eh! oui, comptez toujours sur moi.
\ L'instituteur ne paraissait pas rassuré, mais
il ne répliqua point. Il fallait, d'ailleurs, surveiller les signatures, indiquer du doigt la place où les parafes devaient être apposés.
Le curé, plein du bonheur de son cher Hilaire, félicitait tout le monde. L'émotion l'empêchait parfois de trouver le mot convenable, mais tant pis, on le comprenait. N'avait-on point d'ailleurs entendu son allocution? n'avait-elle point fait pleurer les parents, un peu la mariée, et le marié lui-même, et remué les plus endurcis de l'assistance ?
M. de Montlouvel vint jeter un coup d'oeil sur le registre.
L'instituteur s'inclina devant lui, ce qui fit bomber dans le dos, comme une cloche, son surplis bouffant, et demanda si tout le monde avait signé.
A cette question, M. de Pressalins, qui louvoyait pour aborder M. Durandel, agent de change, s'approcha vite du registre, en s'excuisant :
— J'étais perdu dans la contemplation, monsieur le curé...
— Du bonheur..., lui souffla le prêtre, en souriant.
— Oui, de ces chers enfants, ajouta-t-il avec un soupir.
Le curé soupira à son tour et prononça, pour la dixième fois depuis un quart d'heure, ces paroles, d'une voix émue :
— C'est un beau mariage, monsieur de Pressalins.
— M. Durandel est agent de change, vous savez?
— Vraiment? fit le curé, sans comprendre. Et M. de Pressalins cligna de l'œil si fort que
son monocle se détacha et voltigea un instant au bout de son cordon.
Au même instant, voyant M. Durandel, luimême, venir saluer le curé, il l'arrêta au passage, pour lui glisser rapidement à l'oreille ;
— Pressalins, oncle du petit Montlouvel. L'autre s'inclina.
— J'aurai un conseil à vous demander sur le quatre et demi, tantôt, oh! tantôt, après déjeuner. Merci.
Et pendant que Tagent de change le regardait, stupéfait, M. de Pressalins s'esquiva radieux. Il se montra plus aimable et moins distrait qu'à l'ordinaire, ne questionna plus personne et attendit sans inquiétude l'heure de la consultation. M. de Pressalins avait, du reste, un caractère heureux. Il ne s'ennuyait jamais, en pensant qu'il était gentilhomme. Cette conviction, qui eût peut-être été discutable, suffisait à lui adoucir le chemin de la vie, à illuminer son existence, à le mettre au-dessus des épreuves de ce monde. Sa philosophie se résumait en un mot plein de' sous-entendus : « Quand on est gentilhomme! » Il est vrai que, veuf d'une femme qui l'avait passionnément aimé, au point de lui laisser toute sa fortune, et sans enfants, il avait les loisirs et les moyens de philosopher. D'habiles opérations financières augmentaient encore son revenu; il correspondait avec plusieurs banquiers et quêtait partout des nouvelles; c'était un maniaque, et un finaud sans le savoir.
Madame de Montlouvel, en s'installant dans sa voiture, scruta une dernière fois les environs
de l'église, embrassa l'horizon d'un regard, et murmura encore :
— Décidément je suis à peu près sûre qu'elle n'est pas venue; elle aura compris l'indécence de sa conduite. Elle a honte, elle se cache. J'ai défendu aux Lejeune de venir; à elle, qui peut lui défendre quelque chose? Je crois pourtant que tout est heureusement fini. Je prierai Charles de surveiller les alentours de Bellevue jusqu'au moment du départ. Oh ! elle n'oserait pas.
— Vous dites, ma chère Yseult? s'informa son frère, qui montait dans la même voiture, probablement par distraction.
— Rien... Au fait, je vais vous le dire. Fermez la portière, que nous soyons seuls; j'aurai le temps, d'ici Bellevue.
Elle attendit que la voiture se mît en marche, puis elle commença :
— Avez-vous parfois aperçu aux Roqueries la sœur de lait d'Hilaire, une demi paysanne qui se nomme Marie, et que tout le monde appelle Merlette?
— Une brunette sauvage et jolie comme un démon?
— Oh! jolie!
— Jolie à tenter un gentilhomme, ma sœur, je me souviens parfaitement.
— Eh bien, elle a été élevée avec Hilaire. C'était la fille des jardiniers, et, quand elle a quitté la maison avec ses parents qui prenaient le moulin, mon fils lui a conservé son affection. Il allait la voir, elle venait aux Roqueries, et comme elle n'était point sotte et que ses manières étaient convenables, nous l'aimions tous. Je m'occupais de la marier, on avait parlé de l'instituteur, mais je le trouvais un peu garçonnet, et de mon côté, sans rien dire, j'avais pensé à Charles, un brave homme dont je suis contente; nous les dotions, et je leur réservais cette surprise pour le jour même du mariage de mon fils. Nous les établissions, pour commencer, dans notre petite ferme du Vieux- Frêne; c'était le bonheur.
— Pour Charles, je n'en doute pas. Vous les gâtez, vos domestiques, ma chère Yseult.
— Vous savez bien, mon frère, que c'est de tradition dans la famille. Or, devinez un peu comment nous avons été récompensés.
— De toutes ces bonnes intentions?
— Oui, devinez.
— Ils ont — comment dirais-je? — les coquins! Hum!
Et Pressaiins allait tout bonnement éclater de rire, lorsque madame deMontlouvel arrêta d un regard sa gaieté près d'éclore.
— Vos plaisanteries sont fort déplacées, Raoul. H s'agit de choses sérieuses. Je devrais me taire, mais, puisque j'ai commencé, je continue. C'est une confidence, souvenez-vous-en. En deux mots, voici ; celte péronnelle, continua-t-elle en baissant mystérieusement la voix, ne s'est-elle pas avisée de devenir amoureuse de mon fils!
— Oh!
— Comme je vous le dis. C'est à peine croyable. Rien ne l'a arrêtée, ni la reconnaissance, ni le sentiment des convenances, ni l'absurdité d'une pareille prétention. Ce pauvre
Hilaire a été persécuté par elle, prié, supplié, poursuivi de la manière la plus indécente. J'ai vu le mariage rompu...
— Est-ce que mon gaillard de neveu...?
Et Pressalins acheva sa question par un clin d'œil si significatif, que madame de Montlouvel leva en l'air ses mains croisées, avec un geste désespéré.
— Vraiment, mon frère, je ne vous reconnais pas. Dans un jour comme celui-ci!
— Alors, c'est le contraire? Je comprends maintenant votre expression : ce pauvre Hilaire!
Madame de Montlouvel prit le parti de ne plus relever les impertinences de son frère.
— Vous ne voyez donc pas, continua-t-elle, en s'écbauffant peu à peu, que l'intrigante avait dessein de se faire épouser? Une fille que nous avons admise à notre table, par pitié, pendant que ses parents mangeaient à la cuisine! une paysanne en jupon de droguet! une rôdeuse qu'on rencontre la nuit dans les bois! la nièce d'une mendiante qui va aux portes! une...
— Là! reprit M. de Pressalins, ne vous
emportez pas! Dites-moi plutôt ce que pensait Hilaire de cette prétention.
— Hilaire était furieux! Hilaire était dégoûté! Le père de la gueuse lui a fait des propositions malhonnêtes. Oui, Lejeune lui a offert sa fille; dans quels termes? c'est ce qu'il est facile de s'imaginer, mais Hilaire a été très-réservé. 11 n'en veut pas à l'intrigante, il la plaint; mon fils est trop bon. Il aurait probablement voulu qu'on se contentât de réprimander sévèrement les meuniers et qu'on épargnât Merlette, mais je vais donner congé à tout ce joli monde, et, quand les nouveaux mariés reviendront, ils trouveront place nette. Je devais bien cela à ma bru, n'est-ce pas? Convenez-en.
Ils étaient arrivés à la grille du jardin de Bellevue. Gomme la portière s'ouvrait, M. de Pressalins murmura à l'oreille de sa sœur, en manière de réponse générale à toutes ses doléances :
— Ma chère Yseult, le grand-père de votre bru était un paysan, nous l'avons connu.
Madame de Montlouvel, pour toute réplique,
haussa les épaules. Jamais aux Roqueries allusion n'avait été faite au père Cirou, cela eût sonné mal à toutes oreilles ; aussi fut-elle fort vexée de la malicieuse allusion de son frère.
Son mariage décidé, Hilaire avait cru devoir dire la vérité sur ses relations avec Merlette. Il s'accusa de n'avoir pas ouvert les yeux plus tôt, affirma qu'il ne mettait pas en doute la sincérité des sentiments de la jeune fille, les déplora de tout son cœur, dit un mot de la conduite ambiguë de Lejeune, puis, tout entier à Bette, refusa de jamais plus revenir sur un sujet qu'il jugeait absolument épuisé pour lui. Que le curé la mariât, tant mieux, mais il ne voulait plus s'en mêler. Il avait peur que son intervention n'ouvrit les yeux à Merlette, et que son mariage en fût troublé ou retardé. La sollicitude de sa mère l'aurait fait sourire s'il avait seulement pu la soupçonner, mais, dans la vie nouvelle qui commençait pour lui, le passé n'existait plus, et tout ce qui s'y rattachait ou en découlait lui semblait de médiocre intérêt. L'égoïsme com-
mence avec le bonheur; c'est le parasite qui naît et grandit avec lui.
Une seule fois, il était allé revoir Merlette, qui, dans le silence des bois, reprenait confiance. Elle s'était montrée tendre et souriante, comme aux anciensjours, mais une peur instinctive de voir son amour à tout jamais repoussé avait alourdi ses ailes. Elle sentait encore la présence de l'ennemie, et voulait prendre le temps de laisser passer l'orage ; elle se faisait petite, et cachait sa tendresse sous les gestes enfantins et le babil qui amusaient Hilaire. Lui, heureux de la trouver sortie de ce qu'il appelait une crise, avait laissé libre cours à sa sincère affection, et Merlette, radieuse, lui avait jeté à la dérobée un de ces regards qui prennent possession d'un être à son insu. Leur causerie avait été courte, mais elle n'avait pas cherché à le retenir. Elle se croyait si sûre de lui maintenant, qu'elle omit de le prier de revenir, se fiant à son cœur pour ne pas l'oublier. Hilaire parti, elle avait pleuré de joie; sans trop savoir quels étaient ses désirs, elle les voyait réalisés. Du mariage, dont la nou-
velle n'avait été ébruitée qu'au dernier moment, elle n'avait jamais rien su.
Deux jours plus tard, la date était arrêtée. Au mois d'août, vers le 1 5, Bette serait la femme d'Hilaire. Et le jour si attendu était arrivé. Ils étaient mariés. Après les compliments, les adieux venaient d'être échangés.
Ils montrèrent en voiture, le cocher, selon qu'il avait été convenu, partit au galop. Aussitôt la portière fermée, Hilaire donna le premier baiser d'amour à sa femme, qui le lui rendit naïvement, parce qu'elle l'aimait.
Les colères de madame de Montloiivel, ses peurs, ses précautions, sa surveillance de chien de garde étaient inutiles; Merlette, depuis quinze jours, avait à peine quitté le lit.
Peu de temps après sa dernière et joyeuse entrevue avec Hilaire, comme elle rôdait dans le bois, sans pensera rien qu'au plaisir d'être seule sous les grands arbres, d'effaroucher les couleuvres, de s'asseoir sur la mousse épaisse qui cède comme un oreiller, d'écouter le bourdonnement des mouches autour du tronc blanc des hêtres qui les attire, de se perdre dans les frondaisons touffues des coudres entrelacées, — s'étant posée, lasse, sur le bord du chemin en contre-bas, les jambes pendantes au milieu des lierres, elle avait entendu un pas lourd et un bâton taper
comme en mesure sur les cailloux : c'était Lalie. Son bissac plein à crever, ses deux poches gonflées sous sa jupe, une moitié de miche sous le bras, la vieille revenait de sa journée.
— V'ià la petite feignante!
Merlette ne répondit pas.
— Ça ne me regarderait seulement point, continua Lalie, qui s'était arrêtée, son bâton en avant, comme un étai. A hanter les riches on apprend à mépriser F pauv' monde. J'ai pourtant de que U dire, à la petite.
— De la part de qui, Lalie? demanda Merlette, en pensant à Hilaire.
— C'est par là qu'i' faut la prendre. Elle est curieuse. Elles le sont toutes.
— De la part de qui? Dites-moi, Lahe.
— Ah! voilà! De la mienne, donc.
Merlette haussa les épaules.
— Est-ce que je n'en vaux pas bien une autre? demanda aigrement la pauvresse, en se redressant.
Merlette éclata de rire, sans pitié pour cette vanité hideuse.
— Tu ne le sauras pas, grommela la vieille, qui fil un pas pour s'éloigner.
— Eh bien, dites-le-moi, reprit Merlette, je vous porterai votre miche jusqu'en bas. Êtesvous contente?
Elles descendirent, et la vieille jetait des regards obhques sur le pain que la jeune fille avait pris sous son bras.
— r vient des Roqueries,i' ne m'a coûté qu'un grand merci, mais qui m'a écorché le gosier. Le plus du', vès-tu, p tile, c'est pas de d'mander, c'est de dire merci. Pour un chanteau qu'i' nous partagent avec leux chiens : merci, ma bonne dame! et faire révérence et baisser l'syeux, faut du courage. S'i' vous donnent, c'est par peur, vès-tu, crainte qu'on ne les morde.
— Allons, c'est mal, dit doucement Merlette, de parler ainsi de gens qui vous nourrissent.
— De leur vieux pain et des baliures de leur table ! reprit la pauvresse en grognant. Tu les aimes, té, ces gens-là. Je comprend ça. l's te font du bien, n'est-ce pas, petite?
La vieille s'arrêta. Elle prenait le sentier qui dévalait tout droit à sa hutte.
— Donne-moi ma miche. Merci! Dis-moi, t'ont-i's invitée?
— Invitée? répéta Merlette, sans comprendre.
— Oui donc, au mariage de M. Hilaire.
Les bans sont affichés. Le mai t' d'école me lésa lus. C'est tout ce qu'i' m'a donné, mais ça m'a fait plaisi'. J' te dirai pourquoi, plus tard. J airai p't-êt' mon tour.
La vieille marmonnait sa menace, enfilant déjà le sentier sans se retourner. Merlette, pressant sa main contre son cœur, fit un effort pour courir après elle, voulut crier, et s'affaissa sur elle-même en une masse inerte.
Une demi-heure plus tard, Lejeune rentrait au moulin, ayant fait sa tournée chez ses pratiques, avec ses trois mulets chargés de farine à l'aller, de grain au retour. Il montait le dernier, assis sur une pouche, sifflant au vent, manœuvrant les autres de son fouet à manche court, dont il leur cinglait la croupe. La nuit était tombée tout d'un coup, des nuages emplis-
saient le ciel, noirs avec des franges grises, comme une mer d'orage qui moutonne; des gouttes d'eau glissaient le long des feuilles, en s'écrasant.
Le mulet qui marchait le premier, les reins roidis sous sa charge, s'arrêta court, baissant la tête comme pour flairer. Un coup de fouet le fit bondir de côté, les pouches tournèrent sous leurs sangles, et la bête tomba, entraînée par le poids, les quatre fers en l'air.
La feuillée bruissait sous la pluie croissante. Lejeune lança une bordée de jurons, sauta à terre, et, deux pas plus bas, donna du pied contre sa fille. La fraîcheur de l'eau qui lui mouillait la poitrine l'avait peu à peu ramenée à elle ; le bruit, les jurons, et le coup de pied qui la bousculait, lui firent ouvrir les yeux. Sans force pour crier, prise de peur, ne pouvant comprendre pourquoi elle se trouvait là, couchée sur des pierres, dans la nuit et sous l'eau, l'haleine chaude des bêtes tombant sur elle, un homme la prenant dans ses bras, elle éclata en sanglots ; puis, après un soupir profond
qui la déchira, elle s'évanouissait à nouveau.
Lejeune la reposa sur le sol, la tête contre le talus, alla dessangler son mulet, qui se releva d'un bond, reprit sa fille dans ses bras, siffla ses bêtes, et toujours jurant, descendit rapidement au moulin.
Merlette, changée et couchée dans son lit chaufl*é, reprit connaissance, et s'endormit; mais la fièvre la saisit à son réveil, et pendant huit jours, elle déhra, disant des mots sans suite, 011 revenaient le nom d'Hilaire et celui de Lalie.
Elle se releva pour la première fois la veille du mariage, se sentit bien, et, dès le lendemain, affirmant qu'il n'y paraissait plus, encore pâle, et la tête lourde, pourtant, et bourdonnante encore, elle sortit avec sa mère et fit cent pas le long de la rivière.
En rentrant, elle se plaignit d'avoir froid, bien que l'air fût tiédi et épaissi par l'orage; on activa le feu, et, près de l'âtre, les pieds dans les cendres, pendant que sa mère faisait la soupe, elle s'endormit.
— Eh bien, ça y est, dit Lejeune en venant
allumer sa pipe avec un tison. J'ai entendu les cloches.
— Chut ! è' dort.
— Qu'è' crève si è' veut.
Il eut un moment de honte, après avoir lâché ce mot, qui vibra dans sa gorge, en entendant sa femme crier :
— Tais-té 1 tais- té!
Mais il continua, accroupi, tirant des bouffées de sa pipe noire :
— C'est un vrai porte -malheur. Nous v'ià prop'es. r faut décamper, quitter un moulin qui vaut de l'or, je puis le dire à c't' heure, et tomber p't-êt' su' quéque attrape. Ça se voit. En fait de moulins, on n'y connaît qu'à l'usage.
— C'est vrai qu'è' n'a pas été rusée, reprit sa femme, en jetant une poignée de sel dans la marmite.
— E' savait pourtant bien ce qu'elle avait à faire. Dans le bois, vaguer dans le bois, et le long de l'iau, de jour comme de nuit, seule à seule, et n'arriver à ren, nom de nom!
— E' ne pouvait pourtant pas... hasarda la mère.
— E' pouvait tout. Échauffé comme je Tai vu à l'entour d'elle, è' pouvait tout, è' le tenait. Ah ! la mauvaise Merlesse !
Merlette s'était réveillée au bruit des voix. Entendant son nom, vaguement, comme en songe, elle garda les yeux fermés, sans bouger.
— Je la crèyais plus fine tapinoise, reprit Lejeune, car i' y allait de son intérêt, tout comme du nôtre.
— M. Hilaire avait ses plans, interrompit sa femme.
Merlette eut un frémissement. Hilaire! elle venait d'entendre son nom! Elle croyait tout cela fini à jamais, enterré dans son cœur, à l'abri des hommes, comme dans un triple cercueil, et voilà que ses parents discutaient ces choses passées, vieilles et mortes. Après avoir été sur le point de se lever et de s'enfuir, elle se sentit saisie d'une curiosité morbide, et tendit les oreilles.
— Ses plans? avait repris Lejeune, au bout
d'un silence. Si elle avait été maligne, tu me comprends, les cloches airaient sonné pour elle.
Était-ce posssible? Elle aurait pu l'avoir à elle, toujours à elle, être sa femme! Elle eut un cri intérieur, et une ondulation nerveuse courut le long de ses membres. Sa femme! D'autres y avaient donc pensé, son père? Elle eut la volonté de se jeter à son cou et de pleurer, sa joue contre sa joue ; mais une pensée s'appesantit sur elle; si elle avait été maligne, qu'aurait-il donc fallu faire? L'aimer davantage? Elle sentait la chose impossible, et elle s'enfonça dans ce problème d'amour pendant que Lejeune continuait.
— Au pis, airait fallu mettre la main au coffre, crainte du bruit.
— Ah! oui, c'est bè malheureux, soupira la mère, mais y a de ta faute. T' es allé trop vite. T' as cru l'exciter, tu l'as rebuté.
— Mais, sacré tonnerre! je crèyais-ti pas la chose faite et que je n'avais plus qu'à pousser à la roue ! On les voyait si bien ensemble, les deux
maudits tourtereaux! y avait-i* point de quoi le jurer ? Aussi vrai qu'elle est là, comme une inutile, je le crèyais. Qu'est-ce que je vas en faire? Avec l'argent tout le monde en airait voulu. On peut dire qu'elle a perdu sa dot, ou qu'è' la tenait dans ses deux mains et qu'è' l'a jetée à riau. Dix mille écusl Ma parole, j'ai cru les teni\
Mais à ce chiffre, qui pesait leur honte et précisait le prix de la beauté et de l'innocence de sa fille, la mère eut un haut-le-cœur.
— Tiens! tu me dégoûtes, à la fin, é' va se réveiller, va- t'en!
Et elle le poussa dehors.
Merlette avait, en effet, senti un frisson la secouer de la nuque aux entrailles, tordant ses nerfs, écrasant ses muscles, et, malgré sa volonté de ne pas faire pâlir de honte ses parents, elle se dressait sur son fauteuil, comme en délire, lorsque Lejeune sortit.
Elle ouvrit les yeux, puis se leva, sans mot dire, un sanglot comprimé dans la gorge, approcha du feu ses mains fiévreuses, par con-
tenance, et n'osant lever les yeux sur sa mère, se mit à la fenêtre et regarda.
La nuit descendait déjà dans l'étroite vallée : pour ceux d'en haut, le soleil flambait encore .doucement à l'horizon, aux dernières heures de son déclin; pour eux, perdus au fond de leur trou, l'ombre, tout d'un coup, mangeait la lumière. Elle s'attrista, ses yeux se mouillèrent, la sensation de l'isolement lui vint poignante; ces collines boisées étaient les murs de sa prison, et le ciel s'assombrissant semblait une trappe qu'on ferme, épaisse et lourde.
— Comment te trouves-tu? lui demanda sa mère, en taillant le pain à même un chanteau, par tranches minces, dans les écuelles.
Merlette se tourna vers elle, rencontra ses regards, et s'affaissa sur le banc, en pleurant silencieusement, les mains à son visage.
Un soupçon traversa l'esprit de la meunière : avait-elle entendu? Elle voulut s'en assurer.
— As-tu bien dormi?
— Non.
— Tu n'as pas dormi? reprit sa mère
effrayée, pâlissant tout à coup, s'arrêtant dans sa besogne, l'œil inquiet.
— J'ai rêvé des choses horribles, reprit Merlette. Je remuais beaucoup, n'est-ce pas? J'ai dû me retourner plus d'une fois sur ma chaise. J'étais bien loin, dans un pays sombre, au fond d'une gorge sauvage, dont les murailles se rétrécissaient sur moi. Je levais les yeux, et c'était noir en haut comme partout. J'étais seule, perdue, sans secours, j'ai pleuré, puis je ne sais plus. Il me semble pourtant que mon rêve se continue et que je vais mourir écrasée. Tant mieux !
Ce n'était pas son rêve qui se continuait, mais la réalité. Elle n'avait pas rêvé, et elle mentait à sa mère comme elle eût voulu se mentir à elle-même.
Des questions ironiques et cruelles montaient maintenant à ses lèvres : « A-t-il donc marchandé? Quel est au juste mon prix?» Puis elle se calma, embrassa sa mère en murmurant :
— Je vais me coucher. Ne viens pas dans ma
chambre, j'ai besoin d*être seule. Le moindre bruit me donne la fièvre.
— Veux-tu qu'on arrête le moulin?
Au contraire, ce bourdonnement monotone la berçait. C'est le silence qui aurait été un bruit pour ses oreilles.
XVIT
Elle se déshabilla et se coucha. Alourdie par la fièvre, sans dormir, elle s'enfonça peu à peu dans un engourdissement où se paralysait sa pensée. Les choses lui revenaient par morceaux qu elle ne pouvait coudre logiquement les uns au bout des autres; le moindre effort de raisonnement faisait perler à son front, près des cheveux, des gouttes de sueur chaude. Un assoupissement fiévreux Tenvahit enfin, et elle ne s'aperçut pas de la venue de sa mère, qui, inquiète, était entrée quelques instants dans sa chambre.
Trois heures se passèrent ainsi. Tous les bruits étaient morts; le moulin seul tic-taquait sans relâche, et Teau bruissait sous les roues, sourdement. Un clair rayon de lune vint baigner ses yeux, elle les entr' ouvrit. Sa tête lui faisait mal.
elle se souleva à demi; dix heures sonnèrent au même moment à l'horloge de la cuisine. Elle étouffait, elle ouvrit la fenêtre étroite qui donnait sur la vallée; une fumée rasait la terre, moutonnant déjà dans les haies, par places s'enroulant autour des troncs de pommiers; la pensée lui vint qu'il ferait bon au milieu de cette fraîcheur. Elle se vêtit lentement, avec une hésitation à chaque cordon et à chaque agrafe, et, quand elle eut lacé ses souliers et mis une capeline sur sa tête, elle eut peur de ne pas revenir si elle sortait, et, la main sur le bouton de la porte, elle attendit.
Ses yeux se portèrent sur son lit défait, sur les chaises qui lui venaient des Roqueries, sur tous les riens familiers avec lesquels elle avait vécu joyeuse, riant à la vie; mais elle ne leur retrouvait pas la forme accoutumée : tout était laid et déplaisant.
Elle sortit, traversa le couloir avec des précautions de voleuse, descendit l'escalier de pierre et se trouva dehors. Le bruit des roues l'attira, mais elle se recula tremblante, comme
le premier soir oii elle avait pleuré d'amour. Elle s'en souvint et se mit à rêver aux jours (jui n'étaient plus, jours de deuils, jours de joies.
Prenant le sentier qui longeait la rivière, elle marcha lentement, à pas de promenade, s'arretant aux endroits qui lui rappelaient un mot, un geste d'Hilaire, une gaminerie partagée, un baiser dont elle entendait encore le bruit sonore vibrant dans la nuit, prolongé par un éclat de rire retentissant. Et elle rêva aux jours qui n'étaient plus, jours de joies.
Au lavoir des sabotiers, dont les pierres blanches faisaient des taches claires de l'autre côté de l'eau, sous la futaie, elle s'arrêta et revit Bette, insolente, ouvrant son ombrelle rouge qui flamboyait. Hilaire s'y cachait la tête contre la sienne, et ils s'embrassaient, rouges du reflet de la soie cramoisie, et rouges d'émotion. Ils disparaissaient ensemble dans le fourré, les ronces craquaient, les branches des coudriers et des bourdaines se redressaient ironiquement, avec un bruit de feuilles froissées. Et elle rêva
aux jours qui n'étaient plus, jours de deuils.
Un jour, après une promenade dans le bois, à la cueillette des premiers muguets, la rivière étant basse, ils l'avaient traversée tous les deux sur des pierres moussues, se tenant par la main, riant à chaque faux pas, tombant dans l'eau jusqu'aux genoux. Mais plus tard, Hilaire, pour courir à Bette qui l'appelait, avait sauté lestement de pierre en pierre, anxieux d'arriver, courant à elle comme à un bonheur. Et elle rêva aux jours qui n'étaient plus, jours de deuils, jours de joies.
C'était là aussi que, par une après-midi de soleil, Hilaire avait crayonné son portrait. Assise, lasse et moite, au pied de ce grand chêne à l'épaisse chevelure, elle était restée sans mouvement, les yeux fixés aux siens, grave et fière, et après le dernier coup de crayon elle l'avait embrassé. Mais c'était là aussi qu'elle s'était réfugiée un jour, dans un coin humide et noir, rageuse, honteuse et pleurante, pour ne pas les voir s'aimer. Et elle rêva encore aux jours qui n'étaient plus, jours de joies, jours de deuils,
Elle allait toujours, et le brouillard l'enveloppait jusqu'aux épaules; les arbres et la crête des buissons la guidaient comme à travers une neige molle etsubtile oùses membres remuaient à l'aise.
Elle reconnut l'endroit où elle était apparue comme un génie sauvage à Bette tremblante, et la mauvaise pensée lui vint que, d'une chiquenaude, elle aurait dû la jeter sur les pierres aiguës et tranchantes de la rivière à sec. Le sang des plaies lui aurait collé sur le front ces cheveux frisottés qui descendaient aux yeux comme une toison provocante. Les pierres tranchantes auraient délacé, d'un coup de couteau, ce corsage oii s'amincissait cette taille fine comme un fuseau. Les pierres aiguës auraient crevé ces yeux impertinents où elle avait lu le mépris et la peur. Mais c'est des yeux d'Hilaire que serait tombé le mépris. Non ! cela aurait été trop dur, plus dur peut-être que ce qui est arrivé.
« S'il ne m'aime pas, au moins je ne lui suis pas odieuse, se disait-elle à mi-voix en gravissant le roc qui surplombe le gouffre; il pense à
moi comme on pense à une sœur, je le reverrai, je sentirai encore la tiédeur de ses lèvres sur ma joue pâle, et je le serrerai dans mes bras, si fort qu'il me regardera étonné et qu'il sourira. »
Et cette vision calmante détendit un peu sa figure contractée. Elle montait pour fuir l'ombre grise qui dépassait sa tête, la glaçait et l'effrayait. Elle ne voyait plus rien que des formes vagues. fuyantes, et la lune n'avait plus qu'une lumière mourante et rougeâtre, comme la flamme d'une lampe qui charbonne sous un globe dépoli. Elle montait, et tout en haut seulement sa tète émergea de la brume. La marée grise et légère gagnait rapidement du côté du bois, oii elle la regardait gravir la pente d'un pas sûr, s'enfonçant dans les creux, se tordant en spirales autour des hêtres, atteignant les premières branches. Un vent léger la chassait à l'ouest, mais un remous soudain la rabattit sur la vallée; elle poussa ses ondes, d'un coup de recul, jusque pardessus les hauts peupliers maigres du bord de l'eau.
Merlette, submergée, n'osant faire un pas.
tâta le sol du pied, et s'assit, les jambes ballantes sur le gouffre, attendant le reflux.
La lune disparut au même moment derrière les collines opposées au bois; la nuit se fit opaque, épaisse, lourde.
Sous elle, l'eau clapotait sourdement, et le courant qui venait se briser là jetait, en tournoyant sur lui-même, une phrase menaçante, toujours la même. Elle écouta : la vague arrivait, s'écrasait contre le roc, revenait sans bruit, frissonnante, puis, gagnant en vitesse, élevait son murmure qui des notes basses montait en plainte aiguë, et plongeait dans l'entonnoir en sifflant. Un gros bruit, comme un glouglou vertigineux, se faisait alors, puis un vomissement jaillissait, mourant à la surface, dans un oTort. Mais tout s'entremêlait parfois, les bruits doublaient en se confondant, des craquements secouaient le rocher, une pierre se détachait et roulait dans l'abîme; parfois c'était une seconde de silence, à croire que tout était fini, que la rivière s'affaissait doucement sur elle-même, le fond ayantmanqué, emportant tout à des profondeurs infinies.
Merlette, comme une hallucinée, murmurait en accompagnement le refrain de la chanson de l'abîme, trois notes prolongées qui montaient d'en bas avec insistance, dominant à intervalles le clapotis sourd et la rumeur des eaux. Le froid humide la pénétrait, s'insinuant jusqu'à ses chairs, et un frisson la secouait, faisant claquer ses genoux et ses talons l'un contre l'autre. Elle avait joint ses mains sur sa poitrine qui se gonflait à chaque prise d'haleine, les battements de son cœur lui faisaient mal, semblables à des coups de marteau qui lui sonnaient par tout le corps. Sa tête s'alourdissait, elle ferma les yeux.
Des visions de soleil traversaient son rêve. Elle se revoyait petite, s'ébattant dans le jardin des Roqueries, clair et chaud sous un midi de printemps. Hilaire courait après elle, et tous deux sautaient dans les carrés fraîchement retournés, s'égratignaient aux rosiers, fauchaient les tulipes chères à M. de Montlouvel. Ils s'arrêtaient alors d'un commun accord pour rattacher sournoisement, avec un tuteur et un
bout de ficelle, la tige coupée en deux. La course reprenait, et au bout de la grande allée, près du ruisseau, comme elle allait se laisser prendre pour avoir un baiser, Bette surgissait, et c'était Bette qu'Hilaire pressait dans ses bras, en riant, disant : Te voilà prise! je ne te lâcherai plus.
Elle se réveilla pleurante, Tœil hagard, menaçant de ses bras tendus l'apparition qui fayait.
— Pas elle, Hilaire! Pas elle! Moi! Hilaireî Moi! moi!
Et se relevant d'un mouvement brusque, elle se jeta en avant. Le pied trouve le vide, elle comprend, relève la tête, cherche un appui : ses mains tordues battent en vain l'espace ; elle pousse un cri qui s'arrête et s'étouffe à demi dans sa gorge étranglée. Elle tombe, il lui semble que ses os se brisent sur une pierre vive, mais c'est le remous qui la mord et la broie.
Les cheveux flottent encore, balayent l'écume ; tout s'enfonce. Le corps entier revient et se berce un instant avec des poses gracieuses et abandonnées : les mains se sont retrouvées et se
croisent sur la nuque; les jambes serrées l'une contre l'autre se moulent dans la robe humide; les pieds pendent un peu, les pointes écartées. Le remous tournoie doucement sous son fardeau, puis s'enfonce avec lui dans l'entonnoir, le dépose brutalement dans un creux, et revient à la surface tournoyer encore, dans l'attente d'une nouvelle proie.
— T' as entendu le bruit. E' s'est fichée à l'iau, la mâtine.
— Satanée fumée I
C'était Lejeune qui avait parlé, et le juron était sorti de la bouche du Faloux. Ils braconnaient ensemble, le fusil sur l'épaule, venaient de poser des pièges, et guettaient une loutre, quand le brouillard les avait surpris. Au flair du chien, la bête suivait la rivière, et si la brume s'était levée tout à coup, comme il arrive, on aurait pu la viser.
Le chien tourna autour du rocher, quêtant , se jeta dans le sentier, suivi des deux maraudeurs, gratta le sol à l'endroit où s'était assise Merlette et se mit à aboyer. Ce n'était pas
une fanfare de chasse, mais une lamentation.
— Castor aboie drôlement, remarqua Lefaloux.
— Castor est un mauvais chien. Quand i' lui prend une fantaisie, i' plante là son affaire.
Et il lui lança un coup de pied. Mais la bête revint, la voix larmoyante, flairant jusqu'au bord du roc, se mettant à plat ventre pour allonger la lête, ayant des envies de sauter, sentant la trace descendre.
— La lout'e s'est jetée de là. Une de moins, faut lui dire adieu , grogna Lejeune.
— Si elle est dans le Irou, é' reviendra tournailler à fleur d'eau, on l'aura avec un croc, je l'ai toujours entendu dire : i' rend le cadavre.
Après une course d'amoureux distraits à travers la Touraine déjà vermeille, qui se dorait pour les vendanges prochaines, Bette avait voulu passer, au retour, par le mont Saint- Michel. L'idée lui en était venue à Plessis-lez- Tours, dans le cachot du cardinal; mais depuis longtemps le désir la hantait de courir pieds nus les grèves mouvantes, où galope la marée qui monte avecla brume en un bruit sourd de cavalerie, de grimper les escaliers de granit dont la dernière marche est dans les nuages, de se perdre dans le dédale sombre des terrasses superposées, coupées par des ruines sculptées et des squelettes de tourelles en poivrière.
Et ils étaient là depuis huit jours, installés dans une chambre donnant sur les remparts, connus de tout le monde, entrant partout à
toute heure, prenant possession delà montagne dans ses recoins les plus oubliés, se hâlant au vent du large, humant Tair enfiévrant des nuits tièdes et salées.
A la voix rauque du guide résigné et somnolent, un Frère en soutanelle, maigre, chauve sous sa calotte noire, ils avaient suivi journellement le troupeau des touristes à travers les salles réservées de l'abbaye, et, maintenant qu'ils se reposaient, ils revoyaient confusément, enchaînée selon un plan fantastique, la suite des merveilles admirées : la salle des gardes du Châtelet, vestibule grandiose où les marchands sont maîtres, en attendant le fouet qui les chassera; une salle haute coupée en deux par un plancher, où travaillaient deux étages de forçats; des enfilades de voûtes badigeonnées lâchement, la guerre sournoise aux chefs-d'œuvre que l'on n'ose pas frapper du pic ; la crypte, où se tord un fouillis de nervures au-dessus d'un fouillis de fûts de granit légers comme des piliers de fonte, dans une obscurité mystérieuse qui est le sublime du sombre; la perspective de
la porte militaire d'où, deux cents mètres plus bas, on voit, en projection parfaite, la tour du Nord qui se détache comme un dessin d'épuré; Tombelaine, au loin, miroitant comme une tache noire dans le sable blond, et les pêcheurs de coques éparpillés sur la grève, insectes qu'on dirait échappés d'une fourmilière immense, aplatie et ravagée; les peupliers et les platanes étiques dont les branches viennent frôler les dernières sculptures de l'église supérieure, rongées par le salin ; en entrant, le réfectoire des moines où grimacent des figures usées aux jointures des voûtes, et en haut d'un escalier noir, l'église, la Merveille, qui stupéfie, vue de la grève, et dont l'intérieur est une déception , parce qu'il ressemble à celuide toutes les cathédrales gothiques. Ils s'aimaient follement dans ce nid de granit dont ils étudiaient Thistoire entre deux baisers. Ils savaient par cœur le boniment du Frère mélancolique, dont ils avaient vérifié la plate exactitude, et Bette, une fois, s'amusa, avec sa crânerie parisienne, à en débiter un fragment dans la salle des Chevaliers. Deux groupes
s'étaient formés parmi les visiteurs; l'un suivait le guide, l'autre s'extasiait devant les cheminées monumentales. Hilaireen prenait le croquis, et Belte commença sérieusement, à mi-voix, montrant les détails du bout de son ombrelle :
(( La salle des Chevaliers était au treizième siècle le dortoir de la garnison. Elle est formée de quatre nefs d'inégales longueurs; les deux premières rangées de colonnes vers le nord reposent sur les piles du celHer, la troisième est fondée sur le rocher. »
Le groupe se retourna, les yeux grands ouverts, se demandant d'un commun accord comment il fallait prendre la plaisanterie, s'il fallait rire ou grogner. C'est à ce dernier parti qu'ils s'arrêtèrent, mais ils le firent si timidement que Bette continua, pendant qu'Hilaire éclatait de rire à Teflet produit :
« Deux grandes cheminées existent sur le mur de la face nord. Les voici! Leurs longs manteaux pyramidaux montent jusqu'à la voûte, où leurs sommets sont très-heureusement mariés... w
— Comme vous, mes amis!
— Plus de chance que moi !
Deux messieurs entraient au même moment, et les deux exclamations étaient parties presque en même temps, mais l'une avait été lancée d'une voix haute, un peu criarde, l'autre murmurée entre les dents Celui qui avait crié s'avança vers Bette et Hilaire, les mains tendues. Les mots : « Nièce, oncle, neveu, quel hasard! Et le voyage? Comment va-t-on aux Roqueries? Avez-vous vu ma mère? » s'échangèrent rapidement, et les réponses furent assez bonnes pour que sur les visages, à la surprise succédât la satisfaction des heureuses nouvelles. L'autre, après avoir salué, s'éloigna, suivant les pas du guide et du premier troupeau.
— Vous le connaissez, mon oncle? demanda Hilaire, pendant que Bette rougissait un peu.
— Qui? répondit Pressalins, ce monsieur? Point. Je l'ai rencontré qui achetait une provision de médailles, de photographies, de petits [ivres, dans la salie des Gardes; nous sommes
entrés ensemble en échangeant quelques mots sur l'architecture.
— C'est Roger-Dary.
— Tiens, mais il est très-aimable et paraît s'y connaître, moins que toi, ma charmante nièce.
— Ohî moi, je n'ai pas seulement le mont Saint-Michel en poche, je l'ai dans ma tête tout entier; de la Barbacane à la Merveille, je le sais par cœur. Écoutez-moi seulement.
La promenade continua, et le rire remplissait les voûtes graves et sombres, coupant de ses éclats les explications qu'elle donnait à Pressalins. Hilaire ne partageait qu'à demi la gaieté de sa femme, regrettant déjà la solitude du tête-à-tète, reporté tout d'un coup aux Roqueries, au moulin, à toutes ces choses qu'il croyait encore lointaines, séparées de lui par un monde. Sa vie avec Bette avait été si douce depuis un mois, si pleine de sourires, de baisers, d'oubli, qu'il s'apeurait à l'idée du retour, et la présence de son oncle était un avertissement. Bette, en revoyant quelqu'un de la famille,
pensait peut-être déjà à sa mère, et demain elle serait songeuse et dirait : ce Je suis fatiguée, rentrons, nous nous aimerons mieux, là-bas, sous les bois, par les chemins creux, que dans le désarroi du voyage. »
Ils étaient arrivés près de la roue gigantesque qui servait jadis à monter les provisions au monastère, et qui n'est plus maintenant qu'une curiosité mécanique : on la fait tourner du doigt. Les trois groupes de touristes se rejoignirent là.
— Mon oncle, fit Hilaire, ce pauvre Roger- Dary, je lui ai pris sa femme, car il croyait tenir ma petite Bette...
— Par exemple I
— Et il promène sans doute sa déception. Je vous conterai cela.
— Eh bien, monsieur, dit tout à coup une voix solennelle jj 'espère que vous allez nous montrer les cachots des martyrs de la démocratie.
— Je le croyais plus intelligent, ce Roger- Dary, fit Hilaire, car c'est bien lui que vous venez d'entendre.
— Oui, monsieur, répondit humblement le Frère en soutanelle, j'ai envoyé chercher les clefs.
Ceux qui ne riaient pas demeuraient terrifiés. Des visions de torture hantaient leurs esprits, et ils regardaient Roger-Dary avec un sentiment de terreur respectueuse.
Une grosse dame blonde demanda si on allait voir les prisonniers, mais la voix solennelle répondit que, depuisque la civilisation avaitremplacé la barbarie, les portes s'étaient ouvertes toutes seules sous les mains de la liberté naissante.
— Ils vont me gâter le mont Saint-Michel, dit Bette, allons-nous-en, Hilaire, nous dînerons sur les remparts, veux-tu? Ce vilain homme qui croit peut-être nous faire peur! Je dirai cela à ma mère.
Et cela fut convenu ainsi, A la Tête d'or, où Hilaire entra en passant pour donner des ordres, on lui remit une lettre. Il reconnut l'écriture de sa mère, l'ouvrit et lut les premières lignes : « Nous allons tous bien, nous deux et madame
Auvray qui a dîné avec nous. » Il n'alla pas plus loin , les quatre pages serrées lui faisaient peur, et, ayant donné les bonnes nouvelles à sa femme, il enfonça la lettre dans sa poche avec un geste d'ennui.
L'air arrivait de la terre, caressant, par bouffées tièdes. L'horizon était pur, et le clocher de Moidrey se distinguait parfaitement, bleu d'ardoise, entre les peupliers gris. La mer montait, le courant bondissait hors du Couësnon, sautant à gauche, précipitant ses vagues, dont le mouvement tournant vers l'est allait isoler le mont. Les deux flux se joignent, l'écume jaillit un instant au-dessus des lames bondissantes, une ligne blanche marque encore le point de raccord, mais bientôt la nappe uniformément clapotante couvre au loin la baie, et va mourir en baignant les monceaux de tangue du rivage.
Bette, qui avait égayé le dîner autant que le cidre mousseux, eut encore une idée. Pourquoi ne ferait-on pas une promenade en barque autour du mont?
Pressalins se chargea de trouver la barque et les rameurs, Bette entra dans sa chambre pour se vêtir un peu chaudement, et Hilaire s'accouda au mur du rempart. On y voyait encore, il prit la lettre de sa mère pour la parcourir ;
a ...Un événement qui nous a bien surpris et même attristés, malgré les ennuis qu'elle nous avait donnés avant ton mariage. ïu comprends qu'il s'agit de Merlette. Je ne sais quel effet cette nouvelle va te faire, mais, comme tu ne nous as pas encore annoncé ton retour, j'aime mieux te dire la vérité maintenant que de te la faire attendre, peut-être des semaines. Si vous vous amusez en voyage, prolongez votre absence tant que vous voudrez ; nous sommes heureux de vous savoir heureux. Je viens de l'apprendre à l'instant par Clémentine elle-même, qui n'avait pas encore eu la force de sortir. Il n'y a, du reste, que deux jours qu'on Ta retrouvée. On la croyait partie par coup de tête, peut-être à Avranches, où Lejeune a une sœur qui avait toujours beaucoup aimésa nièce. Informations prises, personne
250 ERLETTE.
ne l'avait vue; un malheur devenait à peu près certain. Enfin, mon cher Hilaire, tu ne la reverras plus, et chose horrible! elle s'est noyée. Le corps est revenu tourner un matin au-dessus du Trou au Chêne, bouffi, mais pas trop défiguré, à ce qu'on m'a dit, bien qu'il soit resté un mois dans l'eau. Ce serait pendant la nuit de ton mariage que c'est arrivé. Nous n'en savons pas plus long. Voilà où conduit le désespoir de l'ambition déçue. C'est une grave leçon pour les filles qui ne savent pas rester à leur place, car elle connaissait trop bien la rivière pour qu'on puisse croire à un accident. Tout ça nous a un peu révolutionnés, comme tu dois le penser. On l'a enterrée ce matin, à quatre heures, dans le coin du cimetière qui n'est pas bénit, en face de la maison d'école, au pied du tilleul. Je n'ai pas osé prier pour elle, c'est-à-dire que ma conviction est faite. C'est bien malheureux. Nous pensons bien à vous... »
Hilaire détesta sa mère pendant cinq minutes, puis il se dit : « Elle m'aime trop, je lui pardonne sa dureté pour Merlette. » Il avait pro-
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nonce cette phrase à haute voix, et le nom de Merlette sonna à son oreille comme un glas. Morte! Pauvre petite! pauvre chère petite Merlette! Morte! Cela lui parut d'abord plus extraordinaire que douloureux. Il trouvait une absurdité si violente dans la disparition subite de l'amie de son enfance, que les imprécations qui l'assiégeaient étouffèrent un instant les sentiments. Ce fut comme un orage qui monta en lui, gonflant sa poitrine à la crever, contractant ses mâchoires, allumant une flamme dans ses grands yeux ouverts. Après un moment de crispation, il cria rageusement, faisant rugir les syllabes entre ses dents :
Bette revenait encapuchonnée dans un tartan écossais, rose et avenante, l'œil clair, souriant de partout, épanouie. Elle tressaillit, puis s'approcha doucement d'Hilaire, sans rien dire, et s'accouda près de lui. Il tourna la tête, deux grosses larmes coulaient sur ses joues, et, sans les essuyer, il prit sa femme dans ses bras et l'embrassa nerveusement.
— Pardonne-moi, Bette, Merlette est morte, et c'était ma sœur, tu sais.
Bette ne répondit rien, mais, lui essuyant les yeux, elle les baisa doucement, et ils restèrent ainsi serrés Tun contre l'autre, immobiles et muets. Elle avait passé son bras par-dessus son cou, et leurs joues se touchaient. i
Pressalins s'arrêta, une gauloiserie aux lèvres, mais le silence lui en imposa, et il se contenta de crier :
— Il ne manque plus que Vos Seigneuries. L'aviron au poing, les gondoliers chantent un chant d'amour. Sérieusement, Hilaire, la mer n'attend pas. Allons! continua-t-il, en s'approchant, il ne faut pas s'habituer à être toujours seuls. Du courage! D'ailleurs, je vous le promets, je fermerai les yeux. Quant aux gondoliers, ils ne doivent pas être faciles à scandaliser.
— C'est que nous venons de recevoir une mauvaise nouvelle, dit Bette, cette pauvre Merlette est morte.
Et elle mit un doigt sur sa bouche.
— Et la promenade, alors? demanda Pressalins.
— Nous la faisons, répondit Hilaire; c'est une occasion assez rare de se trouver ici en grande marée. Il faut en profiter.
Les marins, prêts à démarrer, chaulaient à pleine voix :
Près d'un moulin à vent, Landéri, landa, dérida!
Près d'un moulin à vent Nous avons fait naufrage.
Un coup d'aviron les poussa au large. La nuit s'était faite subitement, un.grain ayant envahi le couchant. La lune dansait sur les vagues.
— Hop! et de l'avant! Y a le temps juste. Et du nerf! C'est la mé qui commande ici.
Et ils voguèrent autour des remparts. Bette nommant les tours les unes après les autres : la tour Basse, magasin à bois qu'on appelle vulgairement la tour aux Fagots; la tour Boucle, crevassée de lézardes; la tour Claudine, découronnée, dont le crénelage touche à la Merveille et se continue en zigzaguant jusqu'aux tourelles du Châtelet. L'aspect du mont changeait à mesure
qu'ilsavançaient. Les échafaudages gigantesques qui de la terrasse de l'église, tout en haut, descendent jusqu'au pied du rocher, se montrèrent de profil, puis les maisons, qui s'étagent de la tour du Roi à l'enceinte de l'Abbaye, piquées de lueurs blanches. Ensuite ce fut une superposition de toits pointus, de clochers, de fenêtres, de balcons, de colonnes dessinés dans l'obscurité. Tout à coup un mur énorme se dressa, taillé de fenêtres sombres, brodé de sculptureshardies, chevronné de fûts collés au granit, rehéau penchant du rocher par une cascade de contre-forts. C'était une immensité droite qui s'élevait sans fin dans l'ombre, laissant deviner par les hésitations de son vol les trois étages d'églises qui s'enfoncent derrière le granit. Les remparts finissent la, laissant à découvert le tiers du circuit du mont, du côté de la haute mer, des courants qui se croisent, des sables qui enlisent. L'Océan seul défend la Merveille, et les quelques arbres tannés par l'embrun qui cachent les premiers contre-forts de leurs feuillages grêles ont l'aspect d'un bois sacré. Et à mesure qu'ils
avançaient, le sommet du mont restait le même , vaisseau sombre montrant le flanc, la proue ou la poupe, pareil à l'Arche qui s'arrêta sur la montagne pendant que les eaux se reliraient, pareil aussi à un phare gigantesque, découronné, éteint, mort.
Hilaire se disait, bercé par les vagues grises : Je ne la reverrai plus. Il lui semblait qu'un trou noir venait de se creuser dans sa vie, où sa jeunesse avait disparu avec celle qui emportait la moitié de ses souvenirs. Par moments, cette douleur qu'il subissait l'étonnait comme une découverte subite faite au plus profond de son cœur. Il l'avait quittée sans un regret, ennuyé même de l'insistance de ses sentiments, joyeux de se livrer tout entier à Bette, consolant ironiquement la jeune fille trop tendre, et maintenant il aurait donné tout pour la savoir vivante et souriante, tout, même ses quatre semaines d'amour. L'extase insouciante oii il venait de vivre lui pesait comme un remords.
Pendant qu'il emportait sa femme comme
une conquête, au moment peut-être où elle s'endormait la tête sur son épaule, secouée par le roulis du train, Merlette se débattait, dans une lutte suprême, avec un cri d'horreur, un gémissement d'angoisse, contre la mort qui lui fermait la bouche !
Il eut un soupir si profond qu'il en porta la main à sa poitrine près d'éclater sous Tefforl, et son souffle sortit brusquement en sifflant, mais personne ne l'entendit. Les rameurs chantaient :
Nous étions trois marins, Landéri, lanla, dérida!
Nous étions trois marins, Qui partions-t-en voyage.
Le vent nous a poussés, f
Landéri, lanla, dérida!
Le vent nous a poussés Sur les côt's d'Angleterre.
Près d'un moulin à vent, Landéri, lanla, dérida!
Près d'un moulin à' vent Nous avons fait naufrage.
— Nous y sommes, dit BettCj et ce serait de vilain augure si la mer était mauvaise. Ce bastion, etellemonlraitlatour du Nord, était jadis couronné par un moulin à vent.
— Comment sais-tu cela? demanda Pressalins.
— Je le sais comme le reste. Il n'y a pas une pierre ici dont je ne puisse raconter Thistoire. Je l'aime, ce mont Saint-Michel, maintenant que je le connais, et je suis capable de pleurer en le quittant.
— Vous pensez à partir?
— Oui, nous partons.
Ce fut Hilaire qui répondit. Pressalins fut stupéfait d'une si brusque affirmation, après ce que Bette venait de dire, mais il ne souffla mot, gardant ses pensées pour lui.
— Aurait-il donc aimé la petite? Sa mère avait-elle raison? Alors tant mieux, car cela aurait pu être dangereux. Je veux leur bonheur, moi, à ces enfants-là, et le voilà assuré.
— C'est montrer peut-être bien de la méchanceté, se disait Bette, que de se réjouir de la mort d'une pauvre jeune fille, mais c'est plus fort que moi, je n'ai pas de larmes pour elle. C'est mon bonheur! je ne crains plus rien, il est à moi tout entier, dans le passé comme dans le présent
Cependant les rameurs qui recommençaient leur chanson chantaient encore une fois :
Près d'un moulin à vent, Landéri, lanla, dérida !
Près d'un monlin à vent Nous avons fait naufrage.
Le lendemain, vers quatre heures, Hilaire et Bette montaient dans un des breaks à quatre chevaux qui mettent en communication le mont Saint-Micliel et la terre ferme. Pressalins, malgré la perspective d'un jour d'ennui complet, eut la discrétion de remettre son départ au jour suivant. Le cocher venait de grimper sur le siège, la belle hôtelière de la Tête d'or, une brune nerveuse et souriante, disait un dernier adieu à ses voyageurs en leur distribuant ses bénédictions et de petits cartons où l'on voit d'un côté le mont, de l'autre le tarif de la maison, lorsqu'un monsieur, vêtu du plus exquis costume de voyage, jumelles et sacoche en sautoir, ombrelle grise, canne, parapluie à la main, arriva en courant, réclamant sa place.
— Il était temps, attendez, Pierre! cria l'Tiôtelière.
— M. Roger-Dary va être votre compagnon de route, dit Pressalins à sa nièce, qui contemplait les sculptures de la porte du Roi, où les armes royales, grattées par le vent ou par les hommes, ont l'air de voguer sur une bande de mer poissonneuse, taillée à plein granit.
— Oh! quel ennui! fit Bette.
Mais après avoir compté les voyageurs, Thôlelière s'approcha de Roger-Dary et s'excusa avec un sourire qui prévenait toute récrimination :
— On vous a attendu jusqu'au dernier moment, monsieur, mon mari vient de donner votre place. Je suis désolée, ajouta- t-elle, en jetant encore un coup d'œil sur la voiture, mais la place est prise. Trop tard !
— Trop tard! répétait Roger-Dary, comme si ce mot cruel eût été sa destinée. Trop tard!
Et, pendant que la voiture s'éloignait, Bette, malicieuse, envoyait à la belle hôtelière, qui suivait mélancoliquement ses voyageurs du regard, un geste d'amitié et d'adieu pour la remercier d'avoir si bien et si gentiment dit la vérité.
En descendant du train, à Folligny, M. de Pressalins jeta un coup d'œil anxieux sur les quais où se bousculait la foule. Charles était là, qui prit sa valise, et, cinq minutes plus tard, la petite Victoria roulait vers les Roqueries. Il faisait sec et froid, Tair frissonnait dans l'attente des premières gelées. On ne pouvait souhaiter, à la fin de novembre, un meilleur temps pour la chasse. Et M. de Pressalins en fit la remarque pendant qu'ils montaient à pied la côte du Mesnil-Ozenne, bon pas, car Gédéon avait les jambes longues.
— Ah! je crois bien que vous chasserez seul, monsieur.
— Est-ce qu'il n'y a pas de gibier pour deux sur la terre des Roqueries?
— Plus que vous n'en pourriez tuer en dix
ans. C'est bien gardé. Mais... oui, je crois bien que vous chasserez seul.
— Hilaire est donc malade ?
— Malade, répondit Charles, non, on ne peut pas dire qu'il soit malade. Non, M. Hilaire est comme absorbé par des idées. Tl va et vient sans causer, sans faire de bruit, et, quand il vous regarde, c'est à jurer qu'il ne vous voit pas.
— Singulier, singulier.
— C'est ce que nous répétons, nous autres, mais les maîtres n'ont pas tant seulement l'air d'en faire état. Ils croient que c'est à cause do sa femme...
— Comment? demanda M. de Pressalins, stupéfait.
— M. Hilaire et la jeune dame, pour les croire mariés, il faut le savoir. Jamais de mots, mais des grands airs, de la cérémonie, et, ajouta-t-il en baissant la voix, deux chambres, à ce qu'a dit la bonne , qui riait. Oui, monsieur de Pressalins, deux chambres. C'est en partie curieux, tout de même, des nouveaux mariés!
Et Charles se permit de pousser quelques
petits rires luxurieux, pendant que M. de Pressalins demandait :
— Mais depuis quand tout cela? Lorsque je les ai quittés, il y a tout au plus deux mois, c'étaient deux vraies tourterelles.
— Voyez-vous, monsieur, je dis ce que je sais, et je n'en sais pas plus long. Dans mon avis pourtant, la vérité, permettez-moi, monsieur de Pressalins, la vérité, c'est que M. Hilaire est frappé.
M. de Pressalins regarda Charles, mais Charles eut un mouvement du menton qui signifiait : « Voilà, le mot est lâché, il n'y a pas à y revenir. » II continua cependant :
— M. de Montlouvel, le grand-père, fut de même. Mon père, qui eut l'honneur de le servir trop peu de temps, me l'a souvent conté. Il attendait un garçon à la première grossesse de madame la comtesse, il vint une fille. A partir de ce moment-là, il changea d'allures, qu'on ne le reconnaissait plus. De vif qu'il était, il commença à s'alourdir, bien qu'il n'eût que vingtsept ans, ne sortant plus, s' enfermant dans sa
chambre, ne voulant pas voir son enfant. La pauvre mère en eut tant de chagrin, que son lait tourna et la petite mourut. Des mois se passèrent sans qu'il embrassât sa femme, il la fuyait, lui faisait des yeux, qu'elle en pleurait* Ils se rapprochèrent pourtant, mais le coup était porté. Il mourut tout doucement, comme un enfant, la tête sur les genoux de sa femme. Elle était grosse une seconde fois, et il l'interrogeait, les yeux troublés, voulant se rassurer, et tout à coup il poussa un grand souffle, en disant : «c Oui! oui! non! c'est impossible ! Si! non! » Et ce fut fini. M. le comte vint au monde deux mois après. Il était tout le portrait de sa mère, M. Hilaire ressemble à son grand-père; en époussetant le salon, je m'arrête des fois devant le cadre qui est au-dessus du piano : ce sont les mêmes yeux et tout.
— Ne croyez-vous pas, Charles, que si on le ramenait à sa femme, il en reviendrait? Je ne puis pas admettre qu'ils ne s'aiment plus, il y a un malentendu. J'essayerai, moi, et je le sauverai.
— Je le voudrais, monsieur de Pressalins, mais, voyez -vous, il est frappé.
Lorsque M. de Pressalins se présenta dans le salon, après être monté tout droit à sa chambre, selon son habitude, madame de Montlouvel eut une exclamation.
— Mais ce n'est pas un voyageur qui nous arrive, lui dit-elle en l'embrassant, on dirait que vous sortez de votre cabinet de toilelle.
— Et c'est justement la vérité.
— Vous soignez vos entrées, monsieur, dit madame Auray.
— Vous m'avez regardé, madame, je suis satisfait.
— Mon beau-frère a des talons rouges, ajouta M. de Montlouvel, mais on ne les voit pas, c'est son esprit qui les porte.
— Vous savez bien que j'auraiseu le droitd'en avoir à mes souliers, il y a seulement un siècle.
— Si vous continuez sur ce ton-là! interrompit Hilaire.
— Cela nous changerait, répliqua Bette de l'autre bout du salon.
Il y eut un instant de silence. A la surprise, au plaisir de la distraction apportée par l'aimable Pressalins, succéda un mouvement de gêne. Allait-on recommencer? Ne valait-il pas mieux, au contraire, profiter de l'occasion pour faire trêve ? Madame Auvray s'apprêtait à lancer à M. de Pressalins quelque pointe qui méritât réplique, lorsque Bette prit la parole.
— Croiriez-vous, mon oncle, qu'ils ont vendu le moulin? mon moulin?
Et elle appuya sur les derniers mots, comme pour signaler un dol manifeste.
— Parle-t-on ainsi? s'écria madame de Montiouvel. Ils! vraiment, ma fille, vous oubliez que nous avons un nom.
— Bette, ce n'est pas convenable.
A la voix de son mari, la jeune femme haussa les épaules.
— Bette a raison, sinon dans l'expression, du moins au fond, dit madame Auvray. Vous auriez dû nous prévenir. Je l'aurais acheté.
— Et à qui l'a-t-on vendu, mon oncle, reprit Bette, devinez! Non, c'est inutile d'essayer. A
Roger-Dary! C'est trop fort, n'est-ce pas? Voilà le coin le plus pittoresque de tout le pays, le seul endroit, à dix lieues à la ronde, que j'aime, qui m'ait plu du premier coup, le voilà fermé pour nous mieux que si une grille de fer l'entourait.
— Pourquoi donc? demanda M. de Montlouvel. Roger-Dary, avec qui je diffère d'opinions, n'en est pas moins un galant homme. Il sera charmé, au contraire...
— Il n'y a rien à répondre à cela, s'écria madame Auvray . Du moment que vous autorisez Bette à aller se promener sur les propriétés de M. Roger-Dary, c'est bien; mais Hilaire n'est peut-être pas du même avis.
— C'est moi, réponditHilaire, qui ai prié mon père de vendre le moulin, et de le vendre à Roger-Dary. J'ai voulu qu'il fût clos de murailles pour moi, et surtout pour ma femme. Quelles que soient mes raisons, je n'ai pas à les dire maintenant, mais j'espère que Bette respectera, non ma volonté, mais mon désir nettement exprimé. Qu'elle ne pense pas aller à Bois-Y von, je le lui conseille; qu'elle n'en parle jamais, je l'exige.
Personne ne souffla mot. Bette s'essuya les yeux, madame Auvray frappait nerveusement le tapis du bout des pieds, M. et madame de Montlouvel se regardaient, Hilaire s'était approché de la fenêtre et considérait le jardin morne et gris, derrière le rideau soulevé.
— Ma sœur, dit tout à coup M. de Prèssalins, au milieu du silence, et de sa voix la plus aimable, je suis persuadé que le froid a paralysé la cloche, qui sonne ordinairement le dîner à sept heures précises.
— Oh ! nous sommes toujours en retard ici, mais ne parlez pas de l'heure du chemin de fer, M. de Montlouvel ne connaît pas d'autre horloge que le soleil .
— Je connais midi à ma porte, dit M. de Montlouvel en s'eiïorçant de sourire.
— Eh bien! lui dit Pressalins à l'oreille, vous avez un avantage sérieux sur votre fils.
— Vous voulez dire sur ma bru, sur la bellemère. Au reste, je ne sais plus moi-même où j'en suis. Nous sommes tous détraqués, ici. C'est à fuir.
— J'arrangerai cela, dit Pressalins.
M. de Mon tlouvel le regarda, stupéfait, puis répondit :
— Tiens! peut-être.
Et la cloche se faisant entendre, enfin, M. de Pressalins, après un clin d*yeux pleins de promesses, offrit son bras à Bette, et réussit à la faire sourire en lui répétant le couplet du moulin à vent.
— A ce moment-là, j'étais encore heureuse, lui répondit-elle, je souris au passé.
Après dîner, M. de Pressalins entreprit sa nièce, et en tira quelques confidences qui confirmèrent ce que Charles lui avait dit le long de la route. Hilaire s'était détaché de sa femme. Vivant côte à côte, ils étaient comme deux étrangers, parfois comme des ennemis. Tl paraissait à Bette que l'amour de son mari était devenu une indifférence secouée par des accès de haine. Quant à elle-même, le sentiment de son devoir et une vague espérance la soutenaient encore, mais son amour était loin ; l'ennui Pavait mis en fuite. Elle ajouta :
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— Je ne puis même pas être jalouse, puisqu'elle est morte.
— Tu crois donc que c'est la cause?
Mais Betle n'en voulut pas dire plus long; elle avait peur de se trahir et d'avouer la source trouble où elle avait puisé ses renseignements.
Un jour qu'elle se promenait seule dans l'avenue, la veille Lalie l'avait abordée demandant l'aumône, se faisant humble, risquant quelques mots d'admiration. Comme la jeune femme distraite ne la congédia pas, la pauvresse ajouta en manière de réflexion :
— Y a bien des misères d' soulagées, et y en airait co' plus si tout le monde erressemblait aux bonnes dames du chàleau; mais pourtant y en a à qui qu'on ne peut rien. C'est dur de manquer de pain, mais d'être renv'yé de chez se, ça coûte co'plus. J' sais ce que c'est, et si mon gendre ne m'avait pas rouvert ma pauv'e cabane, j'en sVais morte. Et si je n' pouvais point donc aller où que repose ma fille, que que j' deviendrais? Je viens de li porter des fleurs, à ma fille, et aussi à la pauv'e mignonne qu'i's
ont jetée dans un coin comme un chien. Ses parents partis, qu'ont bien pleuré, allez, de laisser à tout jamais leur effant, qui donc qui penserait à elle si je n'étais pas là? Je n'oublie pas, méî
Sous ce langage entortillé, à travers les déductions subtiles et le verbiage hypocrite de la vieille. Bette avait deviné qu'il s'agissait de Merlette. A ses questions, Lalie répondait à peine, en phrases obscures, à double sens. Elle sentait que ses paroles devenaient précieuses, et elle les ménageait adroitement. Elle avait composé, sur les relations d'Hilaire et de Merlette, avec le plus habile esprit de mensonge, un chapelet de détails qu'elle déroula grain à grain jusqu'à ces mots :
— Oui, on peut dire qu'i's s'aimaient bien. Jamais n'y eut frère et sœur les plus tendres pour s'affectionner de même. Ça en faisait plaisi'.
Bette n'osa pas pousser plus loin ses interrogations. Elle se souvenait de ce que la vieille avait raconté un jour à Bellevue, elle craignait
des mensonges et pouitant sentait quelque chose de nouveau à tirer d'elle. Rougissant déjà sous l'œil gris de la mendiante, elle la paya et lui tourna le dos. Une seconde rencontre n'amena aucune révélation nou velle beaucoup plus explicite que les premières; mais, guettant un secret, Bette s'acharna aie dénicher, et la vieille égrena enfin son chapelet jusqu'au bout, après avoir pris ses précautions.
— Alors vous voulez que j' dise tout ce que j' sais? C'est vous qui m'y forcez, ma chère dame, le bon Dieu nous entend.
— Oui, parlez, je lé veux.
Et Bette apprit qu'un amour partagé se cachait sous les protestations fraternelles des deux jeunes gens. Le bois en avait été témoin, et la vieille aussi, un soir qu'elle rentrait tard. Elle n'avait pas osé dire tout ça autrefois, mais, puisqu'on l'en suppliait maintenant^ probablement que la petite s'était noyée par peur de la honte, car sa faute se serait bientôt lue sur sa figure,
— Elle avait confiance en moi, ajouta Lalie, elle me disait tout.
La conduite d'Hilaire autorisait les soupçons et la crédulité de Belle; du moins pensait-elle que, pour souffrir aussi profondément de la mort d'une femme, il fallait qu'il regrettât une maîtresse et non une sœur, une compagne d'enfance. Mais Bette connaissait mal son mari, la cause était différente, et ni elle ni aucun des siens ne la trouvèrent jamais.
Leurs relations se tendaient, les paroles aiguës ou dures jaillissaient de leur bouche dès qu'ils étaient seuls en présence. Bette s'exaspérait, Hilaire était froidement sarcastique. Madame Auvray crut qu'une séparation momentanée amènerait plus tard un peu de paix, et Bette annonça un jour à son mari sa résolution de s'en aller pour quelques mois à Paris avec sa mère. Hilaire ne répondit qu'un mot ;
— Va!
Ils avaient continué de se tutoyer, et leurs querelles en prenaient quelquefois une tournure vulgaire, quelquefois un air tragique, quand ils s'emportaient aux invectives.
— Tu ne m'as jamais aimée, répliqua sour-
dément Bette, qui s'attendait à un refus, du moins à des objections.
Elle lui jeta d'un coup à la figure toutes ses rancunes de jalouse, sous une forme brutale, mais d'une voix lente et froide.
Hilaire maîtrisa un premier mouvement de colère, puis il répondit :
— J'avais deviné vos soupçons, c'est toi qui les formules, tu aurais dû laisser cette besogne à un autre, à ta mère, par exemple. Croyez ce que bon vous semble, mais qu'on ne me parle plus ainsi.
Bette, cependant, n'osa pas quitter son mari. Elle avait décidément peur qu'une absence rendîttoutretourimpossibIe,etmadameAuvray, pour la première fois, passa seule la saison à Paris.
Aux Roqueries, les jours d'hiver se suivaient monotones, sans trop de heurts, dans une hostilité latente imposée par Hilaire, subie par Bette. Les Montlouvel, après avoir essayé en vain de l'influence de leur tendresse et de leur autorité, se bornaient à une surveillance égale-
ment affectueuse, évitaient de laisser leurs enfants seuls, et souffraient. L'oncle, qui n'avait réussi qu'à gagner la confiance de sa nièce, sans pouvoir entamer Hilaire, était retourné chez lui désespéré.
M. de Pressalins revint au printemps et hocha la tête quand Charles, lui répétant que ça allait mal, parla encore du grand-père. Charles avait peut-être raison. Deux choses le frappèrent tout d'abord. Hilaire était pâle, amaigri, faible, sans souffle, l'œil sombre, parfois hagard, parfois fixe, avec des lueurs étranges. Bette, au contraire, avait peu à peu repris possession d'elle-même. Les premières fleurs et les premières journées d'avril semblaient égayer et réchauffer son cœur malade. Les traces des larmes et de la souffrance s'effaçaient de son visage, et ses yeux avaient repris leur limpidité nette et franche.
« Elle ne connaît donc pas non plus le véritable état de son mari? » se demanda-t-il; car il admettait maintenant la terrible vérité con-
tenue dans les paroles de Charles : M. Hilaire est perdu.
Belle avait tout simplement pris son parli de la situation qui lui élait faite, et, avec résignation, elle attendait le bonheur futur en souriant au malheur présent. Aux observations de son oncle, elle répondit un jour :
— Ma vie de femme est brisée, mais je suis vivace, je redeviens jeune fille.
A ce mot, M. de Pressalins ne répliqua rien. Si Bette reverdissait, comme un jeune arbre qui reprend vigueur après un mauvais coup d'air, Hilaire se desséchait, prêt à se briser sous la première tempête; il voyait cela clairement. îl ne s'avoua pourtant pas encore vaincu, et, malgré les rebulTades qu'il avait déjà plus d'une foissubies, il essaya d'une suprême tentative près d'Hilaire. Il commença brusquement, l'ayant rencontré seul dans le jardin, qui marchait à petits pas comme un promeneur méditatif:
— Tu ne sens pas de honte à négliger ta femme ainsi? Il me semble, à moi, qu'à ta place, j'aurais des remords.
Ce mot, sur lequel M. de Pressalins appuya, en baissant un peu la voix, eut un effet subit auquel ne s'attendait certainement pas celui qui l'avait prononcé.
— Des remords? répéta sourdement Hilaire, qui semblait ne pas avoir entendu le commencement de la phrase, des remords! oui, j'en ai; et ils sont plus douloureux que vous ne pouvezvous l'imaginer. Enfin, vous avez prononcé le mol! Vous me comprendrez donc! Je puis donc vous parler, à vous. Après toutes les absurdités que m'a débitées ma femme, qui prend ses informations des mendiants, comme je l'ai vu ; après les soupçons stupides et déshonorants dont j'ai été abreuvé, je trouve donc quelqu'un qui m'a deviné! Écoutez-moi bien : oui, j'ai des remords, et comment n'en aurais-je pas, puisque je l'ai tuée? J'aurais aussi bien fait de la noyer moimême, après l'avoir baisée au front comme une victime sacrée, et de me précipiter après elle. J'ai pensé à aller la retrouver pour lui demander pardon de la boue qu'on a jetée sur son corps de vierge, pardon pour les autres qui la mépri-
sent, et pardon pour moi, qui ai été injuste et aveugle. Elle m'aimait, j'en ai ri, je l'ai appelée folle, et elle en est morte. Mais je sens son amour retomber sur mon cœur et l'écraser. J'entends ses cris; à quoi bon y répondre? il n'est plus temps, tout est fini.
— Non, reprit M. de Pressalins, qui, d'abord stupéfait et tout désorienté, finit par comprendre, tout n'est pas fini, il vous reste votre femme.
— Elle ne m'aime plus. M'a-t-elle jamais aimé? Et moi, je puis bien m'interroger aussi, l'ai-je aimée? Oui, je l'ai aimée, mais est-ce que je l'aime encore? Elle a eu des mots cruels pour moi, j'ai été dur aussi, n'y a-t-il pas entre nous deux quelque chose d'irréparable?
— Non ! répondit hardiment et sans hésitation M. de Pressalins.
— Si! il y a Merlette entre nous, une morte qui se dresse dans les plis de la robe verte que lui ont faite les herbes enveloppantes de la Diélette. Elle devait être ainsi quand on l'a retrouvée, n'est-ce pas? Je la vois sortir de
chez elle, longer la rivière, courir, puis s'arrêter, retrouver des traces de notre passage dans les broussailles du sentier, pleurer, tomber abattue, se relever chancelante, gravir le rocher, trembler, fermer les yeux, se laisser glisser en criant mon nom dans l'eau noire ! Je la vois, et je la verrai toujours. Ce n'est pas le souvenir d'un amour violemment brisé qui me torture, c'est le souvenir d'un crime, du crinne de toute ma vie passée. Je ne l'aimais pas d'amour, jamais le désir de sa chair n'a effleuré mes sens, jamais nos lèvres ne se sont jointes, nos baisers se donnaient et se rendaient sur les joues. Si je l'avais aimée, je n'aurais pas épousé Bette, c'est à Bette qu'allait ma passion, et maintenantencore, si le passé pouvait s'effacer d'un coup d'épongé, comme on lave une vitre brouillée, maintenant encore...
Pendant qu'Hilaire parlait ainsi d'une voix heurtée, l'attitude de son oncle présentait un complet ahurissement. Il suivait pourtant chaque phrase, comprenant ce qu'il pouvait, et au dernier mot, il répliqua :
— Tu n'oses pas finir, veux-tu que je le fasses pour toi? Tu aimes ta femme.
Hilaire allait répondre, mais une petite toux sèche commença à le secouer, ses yeux s'injectèrent, et il se laissa tomber sur un banc, en portant la main à sa poitrine.
— Gomme son grand-père, dit Charles, qui passait, à l'oreille de M. de Pressalins. Soignezle bien, pauvre monsieur Hilaire!
Mais la crise ne fut que de quelques minutes, M. de Pressalins s'assit près de lui et lui parla tout bas, puis s'éloigna en souriant. Hilaire haussait les épaules, non d'un air de mépris, mais d'un air de doute, voulant dire : « Est-ce bien utile? »
Quelques instants après, à petits pas, hésitante, les yeux troublés, le sein violemment soulevé. Bette se dirigeait vers le banc. Elle s'arrêta à distance, regarda son mari, et, baissant les yeux, s'approcha.
Pas une parole ne fut prononcée tout d'abord, mais leurs baisers échangés essuyèrent deux larmes. Les explications vinrent plus tard. Belte
s'accusa d'avoir cru et peut-être provoqué les mensonges déshonorants de Lalie, Hilairene se ménagea pas; ils se comprirent et se pardonnèrent.
M. et madame de Montlouvel, dans leur joie, s'embrassèrent aussi, et sans vergogne, devant M. de Pressalins; puis ils embrassèrent M. de Pressalins, et M. de Pressalins les embrassa.
— Comment avez-vous fait, mon frère?
— Comment? Ah! voilà. Gomment? Eh bien, en vérité, je ne sais pas.
M. Hilaire était sauvé. Charles fit cette remarque quelques jours plus tard au curé du Mesnil-Bœufs qui venait déjeuner aux Roqueries.
Hilaire, sans bien savoir pourquoi, accusait Texcellent prêtre d'avoir contribué à désespérer Merlette en voulant la marier à l'instituteur, et il avait précisément refusé les consolations de celui qui aurait pu lui ouvrir les yeux ; mais la crise passée, on s'expliqua.
Le curé avait agi en homme avisé, mais trop
tard, quand le mal était fait. Hilaire le reconnut et avoua sa faute. Ils eurent ensemble une longue conversation où la vérité fut rétablie, où ils distribuèrent à chacun sa part de responsabilité ; Hilaire prit la sienne et n'eut pas besoin de la grossir pour qu'elle fût lourde à porter. Le prêtre le rassura, et, madame de Montlouvel étant venue s'accuser, elle aussi, on se demanda qui avait fait courir le bruit que Merlette s'était volontairement noyée.
Qui ? On ne savait, et l'origine de la nouvelle, comme le fait, demeura toujours obscure. La pauvre enfant avait eu un accès de fièvre, il faisait un brouillard intense, ne pouvaitelle point avoir trébuché dans un étourdissement? Telle fut la conclusion à laquelle on s'arrêta.
Le curé du Mesnil-Ozenne reconnut avoir agi avec une précipitation coupable, et, pour réparer, sans scandale, le mal commis, il promit de bénir le coin de terre où Merlette reposait à l'écart.
La cérémonie eut lieu un matin, de bonne
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heure. Le curé du Mesnil-Bœufs, Hilaire et l'instituteur y assistaient seuls. Une messe basse avait été dite auparavant pour le repos de l'âme de la malheureuse.
Hilaire voulut raconter à Renaud, qui pleurait, toute l'histoire, et il lui demanda pardon d'avoir brisé une vie et brisé un amour.
Ils se serrèrent la main devant la tombe, pour laquelle tous les deux ils avaient apporté des fleurs.
Les cloches sonnèrent; un enterrement de pauvre entrait dans le cimetière.
— C'est la vieille Lalie, dit le bedeau. Enfin!
— Oui, il est permis de s'écrier enfin, répondit le curé du Mesnil-Bœufs, car elle a fait bien du mal en sa vie. Elle a dû être mêlée à la triste histoire par quelque vilain côté, je le jurerais, et il est juste qu'elle disparaisse au dernier chapitre.
Ils revinrent ensemble, tous les trois, et Hilaire voulut que le curé et l'instituteur restassent à déjeuner aux Roqueries.
Le pauvre sacrifié s'en serait peut-être bien
passé. De temps en temps, d'un coup de poing, il renfonçait une larme, se mouchait longuement dans son grand mouchoir à carreaux. C'est sa classe qui avait été gaie à faire depuis bientôt un an, et voilà que ça allait reprendre de plus belle, les chagrins. Ah! il l'avait bien aimée, la Marie, car lui seul, dans son cœur, il lui donnait son nom de chrétienne. Il fit mauvaise contenance, mais personne n'y prit garde, hormis le curé du Mesnil-Bœufs, qui se promettait de semoncer la sensiblerie de ce grand garçon larmoyant. On souffre, se disait-il, soit, on ne pleure pas.
Madame Auvray, qui ne s'était pas montrée depuis huit jours, arriva comme eux. Sa fille courut l'embrasser, joyeuse, et lui dit tout bas :
— Ne regrette plus jamais Roger-Dary, tout est fini, ou plutôt tout recommence. Ma vie est redevenue bonne, je suis heureuse. Hilaire va mieux; son esprit guéri, les forces reprennent. Nous sommes sauvés.
— Tu n'as donc pas vu le journal, ce matin?
répondit-elle. Il va être nommé à Paris. Ça aurait été beau !
— Mère î fit Bette d'un ton suppliant et navré, je t'en conjure, que jamais il ne soit plus question de toutes ces choses laides! Laisse-nous nous aimer. Aie pitié de nous !
— C'était pour savoir où en est ton cœur, répondit sa mère. Roger-Dary ne doit pas être en ce moment si à son aise que vous. Ma chère fille, j'ai été méchante, mais c'était pour calme-r mes nerfs.
— Vous ne savez pas, leur cria M. de Montlouvel, qui survenait en brandissant une poignée de journaux, nous rachetons le moulin, il est ruiné, failH, avec sa fameuse banque, et, chose curieuse, devinez, M. Durandel est le syndic. C'est dans les dernières nouvelles, et à la première page on parle de sa candidature dans le neuvième arrondissement.
Madame Auvray eut un sourire, puis elle exprima sa pensée d'un mot :
— Fini !
Bette regarda sa mère, et elle eut peur.
(( Serait-elle pour quelque chose dans cette fin saluée d'un mot méprisant? Elle aurait brisé Hilaire, comme peut-être l'autre. Mon Dieu ! » Et elle courut s'accrocher au bras de son mari, en penchant un peu sa tête sur son épaule.
Après le coup que sa nature chancelante avait supporté si mal, Hilaire revint en peu de temps à la pleine santé. Charles avait du reste déclaré à M. de Pressalins que s'il passait le moment critique, c'est-à-dire le printemps suivant, M. Hilaire verrait de longues années, et tout faisait prévoir que l'excellent domestique aurait raison.
Lui-même dit à son oncle, un soir qu'ils revenaient ensemble de la chasse, le carnier plein, les fusils en bandoulière, leurs chiens aux talons :
— Le mal venu par le chagrin, la joie l'emporte, n'est-ce pas?
Gomme M. de Pressalins ne répondait pas, n'ayant sans doute pas d'opinion sur la question, il ajouta :
— Tout est fini de ce qui m'avait tourmenté.
et pourtant je porte sans cesse avec moi quelque chose de lourd qui embarrasse ma vie. Ce n'est plus un remords, mais c'est encore un souvenir pénible, et parfois j'en souffre sourdement. Entre Bette et moi, il y a toujours eu, même quand je n'en avais pas conscience, il y aura toujours un petit spectre dansant qui grimace et parfois gémit comme les âmes errantes dont parlent les bonnes femmes.
— Quoi donc? demanda M. de Pressalins, qui n'avait pas compris.
Hilaire répondit simplement, comme en se parlant à lui-même :