‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 1 sur 177 · LES MESSAGES · texte numérisé non relu

LES MESSAGES

Pourquoi pleures-tu? il est donc vrai que je rie puis sécher tes larmes ?

Pourquoi soupires-tu? es-tu sûre que le monde vaille un soupir ?

Pourquoi pleures-tu? ne vois-tu pas qu'ils te répondent par le rire ?

Pourquoi pleures-tu? parce que le pays de ton cœur

est loin d'ici? Je ne puis te donner ce que j'ai perdu

moi-même; mais je puis te faire entrer avec mor, couronnée de cette branche de inyrte, dans le cortège du roi des enchantements.

Quand le char eut disparu, Merlin sentit la tristesse humiliante qui s'attache à nous après une fête splendide. Sitôt qu'elle est finie, nous nous ressouvenons du mal que nous portons en nous-mêmes et que nous aimons à nourrir. Nous nous sentons misérables de l'avoir oublié, et il se ravive de ce qu'on a fait pour l'éteindre.

Voilà pe, qu'éprouvait Merlin. Mécontent de lui, des choses, de Psyché, du monde entier, surtout des dieux, il prit le rouleau de lettres qu'il avait reçu de la marraine de Viviane. Il le froissa dans ses mains et faillit le déchirer, puis il le mouilla de ses larmes. D'abord, il ne voulait en revoir que la première ligne, puis la seconde ; après celles-là, ne fallait-il pas parcourir au moins des yeux, le reste? C'est ainsi que le cœur serré, les yeux tantôt humides, tantôt brûlants, l'haleine oppressée, marchant, s'arrétant, sMnterrompant à chaque pas, avec un mélange cuisant d'aniertume, de bonheur, de dépit, de remords, de délices, de passion inassouvie, il relut ce qui suit, pour la vingtième fois.

LIYRll XIII.

VITIÀME À MERUM.

Boif du roi, mois des primeTères .

Tu te plains, Merlin, à tout l'univers d'être abandonné, trahi, que sais-je? Ingrat! voilà la centième lettre que je t'écris, et pas un mot de réponse ! Pour quoi ce silence de pierre? Ma première lettre a été écrite sur l'aile d'un papillon diapré d'or et d azur qui a luimême s^rvi de messager; je te racontais ma peine, mes insomnies depuis notre séparation. Le messager t'a suivi deux jours et tu ne l'as pas même regardé. Enfin, découragé par tant de mépris, il est revenu à moi, mourant de fatigue et de faim. Sur cela, je t'ai envoyé pour messagers trois bandes de cygnes sauvages, deux couvées de rossignols, trois troupes de sansonnets.; tous portaient une lettre embaumée. Tu ne les as pas, disent-ils, regardés davantage, lorsqu'ils ont passé à ta porte.

J'ai* fait bien plus. J'ai écrit ton nom et le mien, mariés ensemble, dans le calice des fleurs printanières, et je leur ai recommandé de se tenir penchées et d'attendre sur le bord des sentiers où tu devais passer. Il y a des pâquerettes et des primevères qui ont eu la patience d'attendre ainsi des mois entiers, jour et nuit.

4 MERLIN L'ENCHANTEUn.

sur les grands chemins d'Allemagne, d'Italie, de France; tu n'as pas daigné abaisser tes regards sur elles quand tu les as rencontrées.

J'avais mis dans ces fleurs le parfum de ce bouquet enivrant que je tenais à la main le jour, le triste jour de ton départ ; tu as respiré ce parfum sans même te souvenir de moi. Est-ce là ce que tu m'avais juré?

Avoue que tu as rencontré quelque jeune fille dans tes pèlerinages. Tel que je te connais si bien, tu as voulu d'abord la faire servir innocemment à tes enchantements, puis, à ton insu, tu te seras enchanté toi-même. Voilà, n'est-il pas vrai, ce qui est arrivé. Merlin, Merlin, est-ce de moi que tu crois te jouer? Insensée celle qui pense te retenir, après que je ne l'ai pu moi-même !...

Tu allais m' échapper, j'ai mieux aimé briser.

Dis-moi, au moins, comment elle est, celle qui tient ton cœur en ce moment? Ses yeux, ses cheveux, sa taille, son air, son pays, sa langue, je veux tout savoir !

Pourquoi ai-je aimé une chose aussi légère qu'un enchanteur I Ahl que tu m'en as cruellement punie, Merlin I J'étais si calme, si rieuse quand je t'ai connu I Et maintenant comme tout est changé I ,

Ne vois-tu pas les tristes brumes se soulever comme des linceuls au lever du jour qui n'a plus d'aurore? N'entends- tu pas le gémissement des grandes eaux dans les forêts? et tout cela ne te dit-il plus rien? Qui donc a fermé tes yeux et endurci les oreilles? Ne sens-tu pas que je pleure? Peux-tu voir les gouttes de pluie tomber dans l'étang solitaire et ne pas te souvenir de moi?j

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