‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 127 sur 177 · II · texte numérisé non relu

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Était-il vivant OU mort ? C'est à vous de décider. Il est certain qu'il s'attachait aux lèvres de Viviane pendant de longues heures ou plutôt ces heures ne pouvaient se compter. Il avait, avec elle, une conversation entrecoupée de murmures, et mêlée quelquefois d'éclats, de rire. Sont-ce là oui ou non des signes de vie?

Il aimait aussi- les longs silences, pleins de rêveries indicibles ; en même temps, il n'éprouvait plus jamais un seul accès d'impatience, d'humeui* ou de mélancolie. Pour l'inquiétude et la colère, elles étaient loin de lui. Il ne connaissait ni jaloux ni rivaux. Sont-ce là des signes de mort ?

Altéré, il buvait dans sa coupe à la source du grand fleuve Océan. Avait- il faim ? il se nourrissait des pommes sacrées de son verger. S'il faisait froid, par hasard, il allumait un feu de broussailles de l'arbre de la science ; si le sommeil le prenait, il «'endormait sur l'épaule frissonnante de Viviane. Si le silence l'inspirait, il jouait de la harpe; si l'ennui commençait, il jouait aux échecs. Sont-ce là oui ou non des signes de vie?

Comme Ulysse, il avait creusé lui-même sa couche nuptiale dans le tronc d'un noir ébénier.

Un voile étoile y cachait les inépuisables délices qui couraient dans ses veines, si bien que des larmes tombaient de ses yeux au milieu des voluptés sacrées, comme si trop de félicité eût oppressé son âme. Sontce là oui ou non des signes de vie?

Quelquefois, quand ils se promenaient, un rayon de

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la lampe s'échappait subitement à travers une des fissures du tombeau et illuminait aussitôt la terre. Mais Viviane lui disait :

« Cache ta lampe , Merlin ; ta lumière les aveuglerait. »

Merlin obéissait sans répliquer ; il couvrait la clarté de la lampe avec le creux de sa main. La terre aussitôt s'enténébrait d'un pôle à l'autre ; mais la figure de Viviane avait été tout éclairée; elle paraissait plus belle. Quand vous voyez que les cœurs des hommes s'obscurcissent, et qu'il fait nuit en plein jour sur les peuples, dites avec certitude : « Merlin cache sa lampe sous sa main. »

Ils avaient (juelques troupeaux de licornes et d'aurochs qui les occupaient chaque jour, peu d'instants. Ces troupeaux, beaux et gras, étaient gardés par un centaure qui leur rendait fidèlement le lait et la toison. La basse-cour, bien approvisionnée, regorgeait d'ibis et de phénix qu'eux-mêmes nourHssaient de grains.

Au commencement, une grande horloge, au sommet de la tour, marquait exactement les heures. Son balancier était souvent le seul bruit que l'on entendait, avec le mugissement des troupeaux funèbres qui sortaient de rétable ou y rentraient, deux fois le jour, la mamelle traînante. Merlin oublia une fois de remonter l'horloge ; depuis ce temps, ils ne firent plus la différence des heures. Au reste, jamais ils ne se demandaient l'un à l'autre : Quelle heure est-il? Ils n'y pensaient pas même. Ils finirent par oublier que le temps marchait,

envoyant Taiguille noire toujours à la même place, sur le cadran de marbre.

Deux ou trois fois, Merlin dit imprudemment : « Viviane, pourquoi es-tu si pâle? Mais il se reprenait aussitôt : «Rien ne te sied comme la pâleur. Que souvent j*ai maudit le soleil de ce qu'il brunissait tes joues! »

Et Viviane répondait : « C'est à la clarté de cette lampe que j'ai découvert la beauté de Merlin. Je l'apercevais à peine auparavant à la clarté blafarde des jours qui ne duraient qu'un moment. »

Un jour (peut-être était-ce la nuit pour nous) Merlin entendit des gouttes d'eau qui tombaient au fond de Tabime. Il se figura que c'étaient des pleurs de Viviane ; et la serrant dans ses bras :

« Tu pleures, Viviane ! Ne me le cache pa.s. Je vois, je vois encore une larme qui baigne tes longs cils.

— .11 est vrai, Merlin, je pleure en pensant que je t'ai emprisonné dans ce monde invisible, souterrain, inexorable, privé de l'œil éclatant du jour. Vainement, je voudrais te faire repasser la barrière que j'ai fermée. Je ne pourrais la rouvrir. Cependant tu regrettes la terre amoureuse et les étoiles des nuits. Cette pensée empoisonne, pour moi, toute joie, dans notre demeure ténébreuse. »

A ces mots le bon Merlin répondit par un éclat de rire ingénu, épanoui, qui fit résonner au loin les voûtes, puis il ferma les lèvres de Viviane par un baiser : «Tiens! voilà ma réponse. » Mais, presque aussitôt

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