LES JUJUBIERS
vue de l’espace vide et radieux est une des plus grandes jouissances qu’il soit donné à l’homme d’éprouver (0.
Cinquante petits sentiers forment notre route, se coupant et se recoupant en un inextricable réseau et séparés par des intervalles verdoyants que l’iris chamarre de ses pétales violets et où un petit Erodium aux corolles livides tachées de noir jette une note piquante. Le terrain est un gros sable égal et c’est plaisir que d’entendre l’alerte grincement du sabot des chevaux sur ce gravier. Quelle belle route pour une armée, ne pouvais-je m’empêcher de penser la première fois que je fis ce chemin : on n’avait pas encore trouvé à cette époque la formule de la collaboration avec le makhzen et nous n’étions pas encore obligés d’être convaincus du dogme de la pénétration pacifique, auquel nous avons fini depuis par croire, à force de l’avoir soutenu nous-mêmes.
De loin en loin on trouve dans la plaine un gros jujubier et naturellement c’est un marabout. En voici une douzaine qui sont arborescents : c’est un bois sacré. Il y a la une haouîta, un kerkoûr, des chlalig, tout l’appareil du culte des saints. Les jujubiers sont encore sans feuilles : une sorte de rtem grimpe dedans et y étale ses bouquets de feuilles jonciformes. Ces rares petits bois de jujubiers (fig. 74) sont la grande ressource du pays pour le voyageur qui cherche un peu d’ombre et, sauf les figuiers et les cactus de Souméïra, ils constituent la seule végétation de cette région. Les cultures d’orges cependant, deviennent plus nombreuses, ornées d’épouvantails et parcourues par des gamins qui, toute la journée, crient pour éloigner les bandes des oiseaux frugivores. Ça et la des fdîr, où des femmes lavent de la
(1) Augustin Bernard a indiqué cela in Rev. Gén. des Sc., 14e ann., 15 fév. 1903. p. 136-137.
TRAVERSÉE DES REHAMNA
laine, nous annoncent que le sol plus humide permet quelques cultures. Nous sommes à Souînia, au pied même
Fig. 75. — Le lavage de la laine dans une daya
(Cliché de M. Veyre )
des Jbilêt, et le marabout de Sîdi Ahmed el Fodîl marque l’entrée du défilé par où nous allons franchir la petite chaîne.