‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 14 sur 104 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

JEUX A VENISE AU MOYEN AGE

Hercule et Venise. — Jusqu'où peut descendre la politique. — La rivalité des Castellani et des Nicoloti. — La bataille du Jeudi gras. — Les Font d'Ercole. — Une architecture en chair et en os.

Que sous un ciel sombre, humide et froid , les Anglais se plaisent aux jeux que nous venons de décrire, il n’y a là rien d’étonnant. Les amusements d’un peuple sont en raison directe de son caractère, et le caractère des peuples dépend ordinairement des latitudes qu’ils habitent. Les Anglais sont fidèles à leur nature, 'en aimant la viande saignante, la poésie un peu sauvage et les exercices violents.. Mais qui se douterait que Venise, Venise la folle et la rieuse, se soit livrée, pendant plusieurs siècles, depuis le moyen âge jusqu’à l’époque de la Révolution, à dés distractions de ce genre? d’où vient que dans ces fêtes brillantes, où la mascarade, la .danse, l’amour et la musique n’avaient jamais trop de place pour leurs ébats, dans ce carnaval célèbre qui attirait autrefois des étrangers de tous les points de l’Europe, on eût introduit des jeux dont la force physique faisait tous les frais , entre autres ce qu’on appelait les Forze d'Ercole, c’est-à-dire les Travaux d'Hercule? Qu’avait à voir Hercule parmi ce peuple léger et frivole? Hercule filant aux pieds d’Omphale, à la bonne heure, mais non Hercule domptant les lions et les hydres. Ces spectacles, d’une origine très-ancienne, avaient un

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but dont les visiteurs étrangers ne se rendaient peut-être pas compte, mais que le gouvernement ombrageux de Venise savait fort bien apprécier.

Le sénat entretenait ainsi la rivalité entre deux factions puissantes, les Castellani et les Nicoloti, qui prenaient part à ces jeux et luttaient à qui déploierait le plus de force et d’adresse. Les Castellans et les Nicolotes tiraient leur nom du quartier qu’ils habitaient, des rues di Castello et di San Nicolo, situées sur les deux rives du grand canal, et séparées par un pont, sorte de terrain neutre entre deux camps ennemis. Ce terrain devenait quelquefois un champ de bataille vivement disputé. On ignore quelle était l’origine de l’ardente rivalité qui régnait entre les Castellans et les Nicolotes. Les uns prétendent qu’elle datait des premiers temps de Venise, alors que les îles, qui forment aujourd’hui la ville des Lagunes , n’étant pas réunies entre elles, et les droits de chacun étant encore indécis, les limites des propriétés incertaines, on se disputait un coin de mer pour la pêche ou un coin de terre pour la chasse. Les autres la font remonter à l’époque où les habitants d’Eqnilinm et ceux d’Héraclée , chassés par l’invasion des barbares, vinrent chercher un refuge au milieu des lagunes, et s’établirent sur les rives opposées du grand canal; or, ces émigrants étaient des ennemis acharnés. En se mêlant aux indigènes, ils leur communiquèrent l’esprit de jalousie et de haine qui les animait, et qui ne fit que croître avec le temps.

Les enfants des deux partis se rencontraient-ils dans les rues, c’était aussitôt une lutte acharnée. Personne ne s’empressait de les séparer; bien au contraire, on laissait couler le sang , non en trop grande abondance , mais assez pour que le vaincu conservit le désir de se venger à la première occasion. Le gouvernement de Lacédémone poussait la jeunesse à des luttes semblables, fait re-

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KOHCE ET AltlŒSSE.

marquer Amelot delà Iloussaye*; mais au moins c’était pour la former à la guerre; tandis qu’en cette occasion, il ne s’agissait que de semer et d’entretenir la division parmi la populace. En effet, si les citoyens, au lieu de se jalouser, s’ôtaient unis; si en s’unissant, ils s’étaient comptés, c’en était fait do l’autorité des patriciens ; car ils auraient vu combien ils étaient supérieurs par le nombre à cette aristocratie (jui cherchait à garder pour elle seule la richesse et le pouvoir. Diviser pour régner, telle était la politique du gouvernement de Venise à l’intérieur.

Les Castellans et les Nicolotes ne s’apercevaient pas qu’ils fortifiaient par ces rivalités un pouvoir jaloux de ses privilèges et ennemi des droits du peuple, pouvoir qu’il leur aurait été si aisé d’affaiblir par leur union. Une autre cause de jalousie, c’était que les Nicolotes avaient le droit d’élire un doge particulier, un artisan du quartier .Saint-Nicolas, que les Castellans criblaient de quolibets et de sarcasmes. Mais c’était surtout aux jours solennels que celte animosité se manifestait publiquement et passait des pai'oles à l’action. Le Giovedï grasso (Jeudi gras) était une de ces occasions autorisées par les lois, et que les partis opposés saisissaient avidement. Ce jour-là, il y avait grand pugilat entre les deux factions; l’arène était le pont dont nous avons parlé; les Castellans et les Nicolotes, postés sur la rive (pii formait la lisière de leur quartier respectif, en parlaient et s’élançaient sur le pont ; on se rencontrait au milieu; c’était ù (pii forcerait le passage et parviendrait sur la rive occupée par ses adversaires. Il faut ajouter que le pont n’avait pas de parapet; c’était là le c()té! comique de la lutte, qui ne se terminait jamais sans effusion de sang ; quelquefois même on devait repêcher les morts.

‘ Histoire du goiiccrncmeiil de Venise. — .Amsterdam, 1705. 3 vol. iii-1‘2.

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JEUX A VENISE AU MOYEN AGE

Les Forze d’Ercole ne laissaient pas des traces anssi sanglantes. On choisissait, pour y prendre part, des hommes d’élite, tandis que pour la Guerra dei pugni (la bataille à coups de poing), le premier venu suffisait. Les travaux d’Hercule étaient des pyramides humaines, composées d’une trentaine d’hommes bien découplés et vigoureux ; une vingtaine environ formaient la base, et le nom- , bre allait diminuant jusqu’au sommet, qui était ordinairement terminé par un enfant se livrant à mille évolutions téméraires et hardies. Quand cet enfant avait fini ses toui*s, il s’inclinait devant le doge, et sautait de toute la hauteur de la pyramide sur un matelas , ou simplement un coussin, qu’on avait eu soin d’étendre au-dessous ; l’homme qui le supportait sautait après lui, puis un second, un troisième, et ainsi de suite jusqu’au derniei'. Lorsqu’une faction avait terminé ses exercices, l’autre venait, à son tour, montrer sa force et son habileté; la victoire demeurait au parti qui avait formé la pyramide la plus haute ou bien à celle qui s’était maintenue le plus longtemps en équilibre.

Ceux qui exécutaient ces tours étaient pour la plupart des artisans, c’est-à-dire qu’ils n’en faisaient pas leur métier.

Cependant là ne se bornait point leur adresse; ils se livraient à des exercices bien plus surprenants. Ils avaient, dit-on, le talent de construire en un clin d’œil des temples et des palais, de jeter des voûtes hardies, de dresser des colonnes, et, sur ces colonnes, d’entasser des frontons, bref de réaliser des merveilles d’architecture, en imitant par exemple des dessins de Palladio, sans |)ierre, ni mortier, sans autres matériaux que des hommes.

Un tableau sur émail attribué àJean Cousin, — célèbre peintre de l’école française, et qui fut en grande réputation sous les règnes de François I", Henri II et Charles IX, —

FORCE ET ADRESSE

reproduit une scène de ce genre. Du moins, c’est en ce sens que l’explique Landon, dans ses Annales du Musée (tome 111 . Paris, 1862, in-8“, p. 65). Ce tableau qui appartenait alore à un amateur distingué, M. Cambry, auteur d’ouvrages archéologiques, représente, au dire de Landon, « une c^èce de gymnastique, connue en Italie sous le nom de Forze; ces sortes de jeu s’exécutent à Venise. Les six 6gures qui forment cette composition sont remarquables par la hardiesse et la souplesse des altitudes. Si le dessin n’en est pas absolument correct, au moins a-t-il un certain grandiose et cette sorte d’élégance qui le rapproche de l’école florentine... » La composition, en tout cas, est originale, et nous ne sommes pas étonné que cette pièce ait été, comme le dit le même critique, « recherchée pour l’originalité et le genre de son exécution. »

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