L’HORLOGE
art et une précision merveilleuse. Charlemagne plaça le riche présent de son allié et de son ami Haroun dans une grande salle du palais des Thermes, où elle resta jusqu’au règne de Louis le Bègue. Ce monarque étant mort prématurément à l’âge de trentecinq ans, en 879, Louis et Carloman, ses fils, se partagèrent le royaume et les trésors des descendants de Charlemagne. L’horloge d’Haroun fut alors impitoyablement brisée, et ses débris énormes couvrirent longtemps la salle abandonnée où elle avait sonné l’agonie de Charlemagne et de la France.
Le cadeau du calife Haroun à Charlemagne prouve que les Arabes s’appliquaient dès le neuvième siècle à la culture des arts utiles et des beaux-arts.
Les Italiens paraissent avoir, les premiers, inventé et perfectionné les horloges. Jacques de Dondis en construisit une qui fut établie dans la tour de Padoue, sa ville natale, vers le milieu du quatorzième siècle. Cette horloge qui marquait, indépendamment de l’heure, le cours du soleil et celui des planètes, faisait mouvoir dans la partie enfermée de son mécanisme plusieurs personnages de grandeur naturelle. La réputation de l’horloge de Padoue se répandit dans toute l’Europe; et les Padouans, pour donner un témoignage public de leur admiration et de leur reconnaissance à Jacques de Dondis, lui donnèrent le glorieux sobriquet de Jacques des Horloges, que la famille et les descendants de cet artiste illustre s’honorent encore de porter aujourd’hui.
L’exemple de Jacques Dondis éveilla bien des intelligences. Les talents et les heureuses découvertes du Padouan défrayèrent les conversations des châteaux de la noblesse, des chapitres de cathédrales et de collégiales, des assemblées universitaires. L’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie, l’Espagne, enrichirent leurs basiliques et leurs églises d’horloges à sonneries et à carillon. Des horlogers flamands et brabançons adaptèrent des tableaux animés au mécanisme des horloges: c’étaient des. chasses, des combats, des sujets tirés de l’histoire sainte, et dont les personnages se mouvaient lorsque l’heure venait à sonner. L’horlogerie ecclésiastique,
si l’on peut s’exprimer ainsi, fit en peu d’années d’immenses progrès, et du quatorzième au quinzième siècle, toutes les belles cathédrales de l’Europe s’enrichirent d’horloges qui étaient autant de chefs-d’œuvre de patience, de foi et de savoir. Les voûtes hardies et presque célestes de nos églises gothiques, romanes ou sarrasines, ne servirent plus seulement d’échos sacrés aux mugissements des cloches et des bourdons, elles répétaient aussi amoureusement les notes argentines des carillons; et le grave marteau qui frappait les heures sur une enclume de bronze semblait être, entre le formidable concert des cloches échevelées et les suaves cantilènes du carillon de l’horloge, la voix de Dieu même qui annonçait la fuite du temps et l’approche de l’éternité.
Deux horloges en France, l’horloge de Strasbourg et l’horloge de Lyon, ont eu et possèdent encore une réputation européenne. L’horloge de Strasbourg, dont les rouages compliqués excitent tout d’abord la surprise et l’admiration, ne fut achevée qu’en 1573. Celle de la cathédrale de Saint-Jean, à Lyon, fut construite en 1598, par un horloger de Bàle appelé Nicolas Lippius, et restaurée par Guillaume Nourisson, horloger de Lyon. Cette magnifique pièce, plus compliquée peut-être encore que l’horloge de Strasbourg, excite encore par la variélé, la précision, la délicatesse et la multiple industrie de son ensemble, la curiosité, rétonnement et l’admiration.
Paris posséda, à la fin du quatorzième siècle, une horloge construite à l’instar de celle de Padoue. Charles V, qui l’avait commandée à l’un des meilleurs élèves de Dondis, Jules Pignolli, voulut qu’elle lût placée sur la tour du palais. Cette horloge fut la première horloge publique de Paris; l’horloge du palais des Tournelles fut la seconde; la Samaritaine, sur le Pont-Neuf, fut la troisième*.
* La Samaritaine était une espèce de château d’eau ou de fontaine construite sur la première arche du Pont-Neuf, du côté de la rue de la Monnaie. On appelail ainsi cette fontaine, à cause d’un groupe représentant Jésus-Christ et la Samarita iic ([ui dominait le bassin supérieur de ce monumenl. Une horloge cl un ca-
i/HORLOni;.
Depuis le seizième siècle, le nombre des horloges publiques s’est considérablement augmenté à Paris. Sous Louis XIII, on en comptait soixante-seize; sous Louis XIV, cent quarante-sept; sous Louis XV, cent quatre-vingt-onze; sous Louis XVI, deux cent sept; sous la République, le Consulat et l’Empire, trois cent deux. Aujourd’hui, ce dernier nombre est bien surpassé; car il n’est pas d’usine, de manufacture, d’atelier qui n’ait un cadran ostensible. Le temps, qui est devenu une marchandise, comme le sucre et la morue, se mesure partout et n’est apprécié nulle part.
On a introduit dans les horloges des monuments publics, depuis quelques années, une assez bizarre, une assez puérile innovation^ — qu’aucuns appellent une amélioration, — on illumine les cadrans pendant la nuit, — quand on y pense toutefois, et quand l’appareil de l’éclairage n’exige pas de promptes réparations, ce qui n’arrive que trop souvent ; — mais ce soin, quelque peu fantasmagorique et enfantin, qui ne remplace que bien faiblement les sonneries et les carillons du quinzième et du seizième siècle, n’invite pas les hommes à faire un meilleur usage du temps qui vole — fugit irreparabile tempiisH — et notre misérable siècle emporte, malgré la lumière de ses cadrans, au rendez-vous général et suprême plus de sottise que de raison, plus de crimes que de vertus, plus de mauvaises que de bonnes actions.
Les philosophes et les physiologistes ont remarqué que les grands mécaniciens, les horlogers habiles, les géomètres infatigables, se révélaient principalement dans les classes de la société où la solitude fait en quelque sorte partie de la profession. Ainsi, on a reconnu que les bergers, les pâti’es, les bûcherons, les charbonniers (non les Auvergnats-charbonniers des grandes villes, mais les charbonniers véritables, les charbonniers des forets), les mineurs, avaient une aptitude merveilleuse pour les calculs, la combinaison, la stratégie des nombres. Nos plus célèbres savants
rillon , qui se faisait entendre à toutes les réjouissances publiques, surmontaient l’édifice, et lui donnaient une physionomie tout à la fois chromatique et aquatique.
de l’Académie des sciences étaient originaires de pays presque sauvages, appartenaient à des familles séparées par la profession et par la fortune des classes turbulentes, et avaient passé les premières années de leur jeunesse au milieu des humbles devoirs de la profession paternelle. Un nouvel exemple de cette mystérieuse prédestination au culte des arts et de la science, vient de se manifester encore dans le midi de la France; et, quoique la Garonne n’ait rien de commun avec le Styx, où le mensonge et le parjure surnageaient pour être bientôt rejetés dans les flots de bitume et de flammes du Phlégétore; quoique la treille de sincérité ne s’aperçoive pas sur la carte des vignobles de la Guyenne, nous n’hésitons pas à reproduire, pour l’honneur des enfants du peuple, des fils industrieux de la France, le récit suivant :
Il y a (juelques années, un enfant, né de paysans, bons cultivateurs sur la rive droite du Lot, près d’Aiguillon, s’amusait à fabriquer, à six ans, avec son couteau, de grossiers mécanismes, dont le jeu charmait singulièrement ses loisirs. A huit ans, il construisait de petites marionnettes qui gesticulaient et se battaient à coups de sabre, à la grande hilarité de ses camarades d’école.
« A dix ans , il confectionnait des girouettes à la fois si ingénieuses et si comiques, que tous les passants qui traversaient le pont d’Aiguillon s’arrêtaient pour voir s’escrimer les bonshommes du petit Joseph. Une de ces girouettes surtout était remarquable : c’était un combat de quatre ou cinq cavaliers qui se poursuivaient, s’atteignaient et se frappaient d’estoc et de taille. Aussi les paysans aiguillonnais disaient-ils, en regardant la curieuse girouette, que le petit Cusson était un garçon qui se servait merveilleusement de ses mains.
« A dix-sept ans, le jeune paysan inventa une pompe, mise en mouvement par le vent; elle allait chercher d’elle-même l’eau au fond d’un puits, et la déversait dans un réservoir, à l’aide de petits godets qui montaient et descendaient alternativement. Quelques années plus tard, l’idée vint à Joseph Cusson de fabriquer une pendule. 11 prit un modèle, le copia et le perfectionna, sans autres
l/HORLOGE.
insti'uments que des couteaux de poche. Ou y voyait douze petits personnages représentant les douze apôtres, lesquels venaient tour à tour sonner les heures elles demi-heures; un ange achevait la besogne en frappant les quarts avec un petit marteau de cuivre.
« Joseph Cusson préludait ainsi à de plus sérieux travaux, et se préparait, par ces curieux essais, à la confection d’un véritable chef-d’œuvre d’horlogerie. Il s’agit de son calendrier mouvant, qui se trouvait exposé dernièrement dans un magasin du boulevart Bonne-Nouvelle, à Paris.
« U horloge Cusson a été parfaitement nommée par son auteur le calendrier mouvant. Dans cet ingénieux calendrier, l’heure et la minute, la seconde, le jour de la semaine, le quantième du mois, le millésime de l’année, la phase et l’âge de la lune, le lever et le coucher du soleil , le lever et le coucher de la lune , sont marqués sur autant de cadrans séparés. Le mécanisme de tout le système est d’une simplicité étonnante, et c’est là son |)rincipal mérite,
« Tous les ressorts sont mus par un unique pendule, qui imprime à une quinzaine de roues des mouvements précipités, quotidiens, mensuels, annuels et séculaires. Tout cela fonctionne avec une précision incroyable, et pourtant Ions les rouages sont en bois, si l’on en excepte quelques tiges de métal, dont le frottement incessant nécessite une solidité que le bois ne saurait avoir.
« La caisse qui renferme l’horloge est surmontée d’une petite galerie en bois. Tout le long de celte galerie sont rangées quatre petites cellules dont les portes sont hermétiquement fermées. Cinq minutes avant que l’heure sonne, une cellule s’ouvre; on en voit sortir la Mort armée d’une faulx : elle est poursuivie par Jésus- Christ, qui la chasse devant lui, et l’enferme dans une deuxième cellule; puis les deux petits personnages font un tour sur euxmêmes et regagnent l’habitation d’où ils sont sortis.
« L’heure sonne bientôt. Le coq peiché sur l’extrémité du clocher entend la sonnerie; il tend le cou comme s’il allait chanter, et bal trois fois de l’aile en signe de contentement. A midi, la scène
représente l’Annonciation. La sainte Vierge sort de sa cellule, et va se recueillir dans un oratoire. Au premier son de la cloche, un ange descend près de Marie, et lui annonce le mystère de l’Incarnation.
« On aperçoit le messager céleste qui s’incline devant la future mère de Dieu, agitant ses ailes, et la Vierge qui tremble en écoutant la sublime Salutation. L’ange renouvelle trois fois son apparition, et remonte enfin dans sa tourelle, dont il ferme en entrant soigneusement la porte. V Angélus se fait entendre trois fois le jour : le matin à six heures, à midi et à six heures du soir.
« Il est à remarquer que, par une disposition du mécanicien, les évolutions des personnages dont nous avons parlé n’ont pas lieu la nuit, personne ne devant assister à leur apparition.
« Pour accomplir cet immense travail, Joseph Cusson a employé trois ans. Les outils composant son atelier ont été évalués à la somme de dix francs. C’est en revenant du labourage de la terre que le persévérant horloger montait dans son grenier et passait les heures de la nuit à la fabrication de son chef-d’œuvre.
« Joseph Cusson est âgé de vingt-six ans ; il n’a reçu que les notions premières de l’instruction. Il connaît tout juste les quatre règles des mathématiques, et il est complètement étranger à la géométrie et à l’algèbre; mais il est facile de voir que le jeune cultivateur d’Aiguillon est doué d’une intelligence hors ligne ; il a l’esprit prompt, le geste vif et le regard d’une sagacité remarquable ; il explique son système avec une clarté qui en fait saisir tout d’abord la savante combinaison.
Si l’horlogerie monumentale n’a fait que des progrès hypothétiques depuis le dix-septième siècle, en revanche, l’horlogerie, qu’on pourrait appeler scientifique, a poussé la perfection de ses produits jusqu’aux limites du possible. On sait quel rôle important jouent ces instruments de précision dans la marine et dans la navigation : le sort d’une flotte militaire ou marchande dépend parfois de l’appréciation exacte d’une longitude. Aujourd’hui, un officier de marine peut avoir à très-bon marché, — grâce à la conciir-
!;ilORLOGE.
rence des talents et aux combinaisons du commerce, — un excellent chronomètre % et ce que les héros de la marine et de la navigation française payaient encore, au milieu du dix-huitième siècle, deux et trois mille francs, se vend actuellement de quatre à cinq cents francs.
Mais une branche de l’horlogerie, branche qui n’offrit dans le dernier siècle qu’un intérêt secondaire , la confection des horloges de poche, communément appelées montres, a acquis, au triple point de vue de l’art, du commerce et de l’industrie , une importance considérable. On sait que les premières horloges de poche datent de la fin du seizième siècle , et que leur volume, le babillage de leurs mouvements en rendaient le port très-incommode, trèsridicule et souvent très-périlleux. Le roi de France, Henri III, avait une montre qui ne pesait pas moins de treize livres, et celle de Louis XIII ne pesait guère moins. Les montres, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, quoique moins massives, n’étaient pourtant point des plus légères, et ce fut pour exprimer leur rustique grosseur que le peuple, toujours railleur et toujours porté à caractériser les ridicules de toute nature, appela ces montres des oignons... Depuis le commencement de ce siècle, la montre s’est complètement transformée. Elle n’est plus hydropique, elle n’affecte plus les formes surannées d’une boîte à onguent ou d’un bourdon ; elle est plate (et la platitude d’une montre est peut-être l’imifiue platitude qu’on estime), elle est élégante, elle est gracieuse, et le travail contenu dans sa double châpe d’or ou d’argent , est d’une perfection extraordinaire.
Les montres à cylindre sont le nec plus ultrà des perfectionnements de la montre au dix-neuvième siècle. On les appelle ainsi de la forme de la pièce essentielle qui entre dans leur composition.
‘ Le célèbre Bougainville possédait un chronomètre qu’il avait acheté à Londres trois mille francs; et le bailli de Suffren, dans ses glorieuses campagnes de l’Inde, se servait d’une montre marine qui avait été exécutée sous les yeux de Cassini l’astronome, et qui ne valait pas moins de deux cents louis. On sait que le chronomètre est un ouvrage d’horlogerie destiné à faire connaître aux marins dans quelles longiliides ils se troiuenf. ♦
Cette pièce, nous apprend un savant praticien, est un cylindre creusé et entaillé, qui oscille sur son axe, et présente alternativement sa courbure intérieure et sa courbure extérieure aux dents de la roue d’échappement contre laquelle il frotte, et qu’il arrête momentanément. Le balancier ayant le même axe que le cylindre, on sent qu’ils dépendent tous deux de la roue de rencontre qui, par le frottement; influe sur leur oscillation. Depuis Graham, qui le premier confectionna les montres à cylindre, ce genres de petites horloges subit bien des modifications. L’expérience démontra que les roues de cuivre et les cylindres en acier s’usaient promptement ; on y renonça, et la mode faillit abandonner ce genre de montre. Mais r ngénieux horloger français, Berthoud, ayant eu l’heureuse idée de substituer à l’acier, pour les cylindres, les pierres fines d’une grande dureté, telles que le rubis, ces montres conquirent la haute faveur dont elles jouissent depuis.
Les montres à répétition furent inventées en 1676 par trois horlogers anglais, qui se disputèrent la priorité de la découverte, et le célèbre horloger français, Lépine, introduisit dans notre pays les montres très-plates , qu’on surnomma à la Lépine. A peu près vers le même temps, le savant Bréguet perfectionnait les montres perpétuelles qui se remontent d’elles-mêmes, à l’aide d’un ingénieux mécanisme, par le mouvement qu’on leur imprime en marchant.
Nous ne parlerons pas des montres et des pendules à réveil, qui ont au cadran une troisième aiguille que l’on place sur l’heure à laquelle on veut être réveillé; nous ne dirons rien non plus des montres qui marquent, sur des cadrans particuliers, les quantièmes du mois, les jours de la semaine, les phases delà lune, le lever et le coucher du soleil. Notre récit serait une histoire. Nous nous bornerons à dire un mot de la pendule à équation et de la pendule à compensation.
Les pendules à équation indiquent la différence du temps vrai au temps moyen. La pendule à compensation est celle dont le balancier, composé de deux lames de métaux différents, donne des oscil-
L’HORLOGi:.
lations isochrones dans tous les temps, malgré la chaleur, dont l’effet est détruit ou compensé par la différence de dilatation des deux métaux.
L’horlogerie française lutte avec avantage contre l’horgerie anglaise, qui est dépourvue d(' cette grâce et de ce charme que nous répandons sur nos produits, quand nous avons le cœur au travail et à la danse. On estime à trente millions de francs la valeur des montres et des pendules fabriquées annuellement en France, — le bronze non compris , et qui se répandent dans le petit nombre de pays non soumis à la glèbe britannique.
L’horlogerie, par une extension qui esl ])lus fiscale qu’artistique, s’occupe aussi de mouvements de lampes, de musique pour pendules, tabatières, boîtes, nécessaires et billards; ce sont les hochets de cet art, mais ces hochets font vivre des centaines de familles, et ils sont respectables.
Au suiplus, la France est, après ritalie et l’Allemagne, le berceau de riioi-gerie. L’ancienne connnunauté des horlogers de Paris tenait ses premiers règlements de Louis XI, en 1483, et le roi Henri II anoblit Adam Couzard , bourgeois et horloger de Paris, pour les merveilleuses pièees de son art qu’il avait fabriquées [)Our diverses églises de Paris, et pour le château des Tournelles.
Quand les rois ou les peuples savent récompenser les citoyens utiles, on peut présager que la science et les arts ne péricliteront pas dans un pays.
Les horloges et les montres, qui le croirait! tiennent une place assez importante dans l’histoire des nations. L’horloge qui donna le signal des vêpres sieiliennes fut longtemps pour les peuples de l’Italie un objet de vénération. A Paris, l’horloge du palais qui la première tinta le massacre de la Saint-Barthélemy fut au contraire un objet d’épouvante et d’horreur. Le cardinal de Richelieu supprima la sonnerie, et le cardinal Mazarin, pendant la minorité de Louis XIV, ordonna que cette horloge si cruellement célèbre serait détruite.
On conserve dans quelques cabinets de l’Europe des pièces
d’horlogerie qui ont un intérêt historique fort grand. C’est ainsi qu’à Stokholin on voit encore la montre d’argent que portait hahituellement Charles Xll dans ses campagnes. C’est une rustique et forte boîte d’argent qui contient un mouvement des plus simples. La ville de Lunéville a possédé longtemps la montre que Pierre le Grand portait à la bataille de Pultawa, et qu’il jeta à teiTe après la déroute des derniers régiments suédois, en s’écriant . « Vheure de la victoire vient enfin de sonner pour la Russie, je lien ai plus besoin! » Cette montre avait été recueillie pieusement par le roi Stanislas, duc de Lorraine, qui tout attaché qu’il était à la fortune et à la personne de Charles XII, professait j)Our son glorieux rival Pierre le Grand une profonde et singulière estime. On sait quel prix Napoléon attachait au réveil matin du grand Frédéric, dont il s’empara à Postdam, et qu’il conserva jusque sur le rocher de Sainte-Hélène. Une vulgaire montre, un instrument fort commun de l’industrie horlogère du dix-huitième siècle, voilà tout ce qui restait de ses immenses conquêtes au héros captif, au César prisonnier de la magnanime Angleterre.
Tout le monde sait que la montre de Voltaire appartient aux Anglais, et fut vendue à Londres en 1807, au prix fabuleux de cinq cents livres sterling. Nous avons vu la montre de Molière, il y a trente ans, dans le cabinet d’un savant antiquaire qui l’avait
achetée soixante francs Explique qui pourra les bizarreries de
l’esprit humain !
LES CHEMINS DE FER
Les tunnels sous les montagnes, sous les fleuves. — Les voles de fer aériennes. — Le
Caucase et l’Atlas, etc.
Si Salomon de Gauss revenait au monde, il serait bien surpris de voir cette vapeur, dont il avait rêvé le triomphe dans les cabanons de Bicêtre, régner en souveraine à Londres, à Paris, à Vienne, à Berlin, à Bruxelles et à Munich, et enchaîner à son char de fer plus d’intérêts, plus d’ambitions, plus de fortunes publiques et privées que les trônes des monarques les plus absolus du dixseptiême siècle. La vapeur est en effet, aujourd’hui, le grand ressort social ; elle a donné à la politique, à l’industrie, au commerce les cent bras de Briarée; elle louche par mille poinls à la vie matérielle et intellectuelle des nations; et, en effaçant les distances, en rapprochant les grands centres de population, elle nivelle en quelque sorte les mœurs, rend les lois problématiques, confond les pouvoirs et ébranle les nationalités. Avec la vapeur, il n’y aura plus, dans deux ou trois cents ans, que des Européens, des Asiatiques, des Américains, des Africains et des Océaniens. Si les aérostats, comme le prophétisent quelques jeunes grands hommes, parvenaient à supplanter la vapeur, ce sera bien pis encore : il n’y aura que des citoyens du monde, et Dieu sait quels citoyens !
Lorsque Salomon de Gauss disait impétueusement au cardinal de Richelieu qu’il avait trouvé le secret de rendre le monde entier tributaire de la France; quand l’Américain Fulton, cent soixante ans après, disait à Napoléon qu’il venait lui apporter les clés de Portsmouth et de la Tour de Londres, certes, il y avait de quoi faire réfléchir deux hommes qui n’eussent pas eu le génie du grand cardinal et du grand capitaine. Mais Richelieu et Napoléon, dont la tête réglait les affaires du monde, raisonnaient par synthèse et non par analyse. Richelieu ne vit dans Salomon de Gauss
LES CHEMINS DE FER
qu’un énergumène, qu’un fanatique, qu’un homme incessamment dominé par une idée fixe, et il le fit enfermer à lîicétre; .Napoléon vit dans Fulton une espèce de quaker entiché d’un système inapplicable, et il le fit éconduire. Richelieu et Napoléon manquèrent à leur génie, manquèrent à la gloire de la France, dont tous les deux faisaient la leur, en repoussant, — comme le Pharaon de la Bible, — les miracles promis par la verge des nouveaux Moïses. Salomon de Causs, comme Moïse, ne fit qu’entrevoir la terre de Chanaan; mais Fulton, comme Josué, la vit, et la conquit sous les yeux même du héros qui n’était plus empereur, qui n’était plus qu’un captif, et qui faillit devoir la liberté et peut-être l’empire du monde aux disciples de ce Fulton, qu’il avait traité d’idéologue et de rêve-creux'.
Ce que Richelieu et Napoléon ne voulaient pas comprendre, un obscur citoyen de Londres le comprit. Dès 1817, un ceidain André Nicholson, bourrelier, homme méditatif, entreprenant, et dont le cerveau était rempli des divers écrits anciens et modernes qu’on avait composés sur la vapeur, provoqua une espèce de meeting au Ranelagh, pour soumettre à ses concitoyens les idées qui lui étaient venues touchant l’application de la vapeur, et sur une vaste échelle, aux routes de terre. En Angleterre, les hommes les plus excentriques et les projets les plus extravagants sont sûrs d’avoir des disciples et des défenseurs. La réunion fut nombreuse, brillante même, car des lords de la Chambre haute, des membres de la Chambre des communes, des amateurs, de riches
* Un capitaine de vaisseau américain amena en effet, dans le port de Sainte- Hélène, son bâtiment construit d’après le système de Fulton. Le navire était arrivé à la voile, et devait, — une fois l’empereur à bord, — partir au moyen de la vapeur. La nouveauté de ces systèmes, que les marins anglais n’avaient pas encore très-bien approfondis, devait assurer le succès de l’enlèvement. Le coup mam|ua, les uns disent par les irrésolutions de l’empereur; les autres, par l’indiscrétion d’un matelot américain, qui, dans une taverne de Sainte-Hélène, parla d’une certaine chambre meublée avec somptuosité dans le bâtiment, et qui était destinée à un personnage considérable qu’ils allaient cbercber â la Chine. Ce faible indice suffit à sir Hudson-Love. Le geôlier enjoignit au capitaine américain de mettre sous voiles et de partir sur-le-cbamp.
inarchanils de la Cité, des baronnets, et une foule de dames appartenant à la haute aristocratie et au commerce, se rendirent au Kanelagh,
Dans ce séjour élyséen,
Oùd’Hendel brille l’harmoiiie,
Par les é(^lios l’orgue embellie S’unit au chant italien ;
Tandis qu’à l’oreille ravie Un Paccini chante si bien.
Du goût tout y prévient l’envie.
Le commerce par son génie,
Des deu.x. mondes l’heureux lien ,
Y joint aux dons de la patrie
Le thé qu’un Chinois offre au Tien ;
De Moka la liqueur chérie,
Et ce noir breuvage indien Que l’Espagnol nomme ambroisie.
Le plaisir, sous les mêmes toits,
Y confond les rangs et les droits :
Oui , ces lieux féconds en merveilles ,
Des grands, du peuple et du bourgeois,
Charment l’œil, le goût, les oreilles U
C’était ainsi qu’en 1760 la gracieuse madame Dubocage, la Deshoulières du dix-huitième siècle, exprimait son opinion sur le Ranelagh. Hélas! les muses françaises commençaient à de^eniianglomanes, et la poésie précédait la musique et la peinture dans cette apostasie.
Quoi qu’il en soit, il ne sortit rien de bien décisif du meeting convoqué par le bourrelier André Nicholson. Mais si les idées et les discours du brave homme firent sourire plus d’un pair d’An-
‘ Le Vl'^auxhall et le Ranelagh jouissaient à Londres, vers le milieu du dix-huitième siècle, d’une vogue et d’une réputation que la charmante et spirituelle madame Dubocage n’a fait que constater par ces vers faciles. Le W’auxhall et le Ranelagh étaient de délicieux jardins situés sur les bords de la Tamise, et au milieu desquels s’élevait une salle voûtée de cent pieds de diamètre à trois rangs de loges : c’est là que se donnaient alors des concerts, des bals et des fêtes que le talent d’Hendel rendait très-brillants. Ces deux etablissements étaient aussi consacrés aux promenades matinales; et pour un schilling on avait pain, beurre, lait, thé, café et chocolat, et une musique perpétuelle. Les fêles nocturnes coûtaient une guinée a qui voulait y assister.
Lt-;s CHEMINS DE FER.
glefprre, et firent hausser les épaules à plus d’un gentleman riders, il n’en resla pas moins établi que la puissance et la prospérité de l’Angleterre ne cessaient d’être l’objet de la sollicitude des plus hautes comme des plus humbles inlelligences du royaume. Quelques hommes sérieux, pratiques, fort j»eu orateurs, mais fort rompus à la marche et au maniement des grandes affaires, s’emparèrent des idées du bourrelier, les trièrent, les passèrent au crible de la logique, et les présentèrent à la nation par l’orgaùe de la presse. On sait de quelle façon l’Angleterre accueillit ces ouvertures d’une révolution pacifique dans son commerce inférieur et dans le commerce du globe, et de quelle manière aussi elle répondit à l’appel de ceux qui s’adressèrent à son patriotisme et «à ses intérêts commerciaux, si intimement et si étroitement liés ensemble.
Plusieurs réunions, qui avaient pour objet la même entreprise, se succédèrent de 1816 à 1820 à Londres, à Liverpool, à Manchester, et même à Edimbourg et à Dublin. Mais le fameux meeting du Ranelagh ne fut pas moins le véritable point de départ de la vapeur appliquée à la locomotion terrestre.
Il est digne de remarque que deux grandes révolutions, une révolution politique et une révolution industrielle, qui toutes deux doivent avoir une si prodigieuse influence sur les destinées du monde, sont sorties de deux endroits consacrés aux plaisirs publics : du Jeu-de-Paume de Versailles, en 1789; du Ranelagh de Londres, en 1817. A Versailles, on décréta l’égalité des droits et l’abolition des privilèges; à Londres, on décréta l’abolition des distances et l’égalité du commei'ce.
L’application de la vapeur aux raihvays nous vient donc d’Angleterre, et nulle nation ne peut lui disputer cette gloire. Ces insulaires, longtemps avant la découverte delà vapeur, se servaient dans quelques-unes de leuis exploitations houillères de New-Castle sur Tynu, et dans quelques autres districts manufacturiers, de chemins composés de deux rangs de pièces de bois droites et parallèles, portées et fixées sur des traverses. Un cheval
2 i 4 DÉCOUVERTES — INVENTIONS.
traînait sur ces sortes de chemins une charge deux ou trois fois plus lourde que sur les chemins ordinaires, 2,000 kilogrammes au lieu de 750.
Watt, qui a popularisé en Angleterre la machine à vapeur; Thompson, Trevitheck, Vivian, Blenkinsop, Edwards et Ghapmann, Blacketle, Georges Stephenson et quelques autres, de 1808 à 1815, appliquèrent avec succès, perfectionnèrent et adaptèrent la vapeur aux chemins de fer.
Les chemins de fer, comme monuments publics, ne furent guère fondés en Angleterre qu’en 1830. Le chemin qui relie Liverpool à Manchester est le doyen et le père des railways de la Grande- Bretagne. Depuis cette époque, une grande quantité de chemins ont été construits, et font de la vieille conquête de Guillaume le Bâtard une espèce d’échiquier où chaque case brille d’un éclat particulier, excepté celle de l’Irlande, où le deuil , le désespoir et la mort semblent imprimés par les griffes mêmes du léopard britannique.
L’Amérique eut peu d’années après l’Angleterre ses chemins de fer. Les différents États de l’Union rivalisèrent entre eux à qui aurait les plus belles, les plus longues et les plus profitables lignes. L’État de Maryland construisit un chemin de fer de Baltimore à l’Ohio, de cent trente-cinq lieues; la Pensylvanie se fit en trèspeu d’annees six à sept cents lieues de chemins de fer, et New- Jersey s’unit par un chemin de fer de quarante lieues de longueur à Philadelphie la manufacturière et à New-York la commerçante. Tous les autres États de l’Union imitèrent cet exemple, et s’unirent par les liens du sol, comme ils l’étaient déjà par les liens des institutions et des mœurs.
La circonspecte Autriche se laissa entraîner une des premières aux aventures des chemins de fer; et la France, cette bonne France qui est la pâture prédestinée de tous les escamoteurs et de toutes les inventions, adopta selon ses petits moyens le roatrail. Les deux premiers chemins de fer édités en France sont ceux de Saint- Étienne à Lyon, d’Andrézieux à Roanne. Après ces premiers, les
LES CHEMINS DE FER
LKS CHEMINS DE FER
chemins de Paris à Versailles et de Paris à Saiiit-Germain-en-Laye. Depuis ces deux derniers, nous avons eu Lyon, Strasbourg, Orléans et tutti quanti. Deux ou trois de ces chemins ne font plus aujourd’hui les frais nécessaires à leur entretien , et on peut leur appliquer avec une légère variante les fameux vers de Malherbe :
Et rail il a vécu ce que vivent les rails,
L’espace d’un matin.
La construction des chemins de fer a eu cela de bon , qu’elle a donné aux professions qui se rattachent à l’architecture de la besogne, et qu’elle leur en promet encore. Les études nécessitées par le tracé des lignes, par le démembrement de la jonction des travaux, a peut-être fait faire aussi quelques pas à la science de l’ingénieur, du géologue et du minéralogiste. Nous le souhaitons et nous le croyons; car les choses les plus funestes à l’humanité apportent avec elles quelques rayons consolateurs.
Les ingénieurs français se sont surtout distingués par ce qu’on est convenu d’appeler ouvrages d’art. Il y a en effet, sur les diverses routes où court aujourd’hui la vapeur de Salomon de Gauss, des monuments dignes d’avoir été médités par des Grecs et exécutés par des Romains. Des aqueducs, des viaducs, des ponts, des voûtes, des tunnels sont tout à fait dignes d’être pris un jour, par nos derniers neveux, pour des débris de la puissance du peuple-roi. Par malheur, tous les monuments d’art des chemins de fer n’ont pu être élevés d’après les données certaines de la science, et nous pourrions citer une longue, horrible et effroyable voûte qui , de l’aveu même des hommes les plus compétents , ne présente pas toutes les garanties désirables de solidité; et notez déjà qu’aucun tunnel, dit-on, ne pourrait résister à l’explosion d’une chaudière ! et cela est dans les événements possibles cependant.
Puisque nous parlons de tunnels, nous sera-t-il permis de consacrer ici quelques mots à propos de ce mot anglo-saxon. Tunnel a un monument bien autrement merveilleux que tous les prétendus chefs-d’œuvre maçonniques de nos jours.
De toutes les excavations pratiquées dans les flancs et dans les entrailles des montagnes pour les besoins de la cause des voies ferrées, — excavations qui ne sont pas toutes faites, il faut le dire en passant, avec tout le succès et toute la solidité désirable ; — de tous ces tminels* qui émaillent les couches tertiaires du «ol de l’Angleterre, de la France et de la Belgique, il n’en existe pas un (chemin de fer à part) qui soit plus admirable par les difficullés vaincues , la hardiesse et la grandeur du travail , que celui qui traverse le lit de la Tamise à Londres, et qui est dû à notre illustre compatriote, M. Brunei. Le pont souterrain de Londres est l’ancien Bialto à l’envers de l’opulente Venise : sous les eaux de la Tamise, comme jadis sous les vagues mortes et lagunées de l’Adriatique, on voit se déployer en abrégé toutes les richesses, toute la puissance industrielle, toute la morgue aristocratique, tous les miracles du commerce de la vieille Angleterre. Les Mille et une Nuits n’ont rien de comparable à l’aspect du tunnel de Londres, et pour en donnei- une description exacte, il faudrait arracher une page au Paradis perdu de Milton.
On projeta ce tunnel en 1799; les dimensions et la position de ce grand travail furent même déterminées à cette époque. En 1804, on tenta quelques travaux préparatoires ; mais la soudaine irruption des eaux les fit presque aussitôt abandonner. L’ingénieur français Brunei, établi à Londres, médita le plan du tunnel qu’on lui avait communiqué, et, en 1823, il exposa ses idées pour les moyens de l’exécuter. Lncouragé par quelques suffrages illustres, aidé par une souscription dont la liste s<' couvrit en très-peu de jours des noms les plus honorés dans l’aristocratie, le commerce, l’industrie et l’agricullure de la Grande-Bretagne, Brunei commença son œuvre en 1824, en perçant une vaste tour dans le sol; puis, en 1826, il mil en activité un appareil de son invention, qu’il nomma le bouclier, qui devait servir à faire la trouée horizontale. Ce bouclier était composé de grands châssis de fonte
' Tunnel, mot anglais qui sigiiilie soulcrraiii creusé à travers une montagne.
!.ES CHEMINS DK CER
mobile à trois étages, où se logeaient les ouvriers pour enlever la terre; des vis de pression agissant sur des plancheltes empêchaient les ébouleinents : on ôtait une à une ces planches à partir du haut pour déblayer, et on les remettait ensuite en serrant plus fort; 1e travail achevé, on faisait avancer le châssis, et les maçons construisaient les épaulements sur la place devenue libre. C’est ainsi qu’on a pu parvenir à creuser cet immense souterrain , qui ira redire aux générations futui’es l’opiniâtreté de l’Angleterre dans les grands ouvrages d’utilité publique, et le génie d’un enfant de la France; car le tunnel de la Tamise vivra plus longleinps que la domination britannique, et il sera pour la vieille Albion ce que la pyramide de Cécrops est pour l’Égypte vassale et démantelée.
Il fallut une rare persévérance pour amener un tel travail à bonne tin à travers mille obstacles. L’eau s’infdtra et inonda à plusieurs reprises les travaux, et ils furent suspendus de 1827 à 1835. Enfin, l’orgueil anglais et la foi de Brunei ne voulurent pas désespérer du succès; on ouvrit de nouvelles listes de souscriptions, qui, comme les premières, ne tardèrent pas à se remplir, et l’on se remit à la besogne avec plus d’ardeur que jamais. L’infatigable ingénieur, qui consacrait toutes ses veilles à la solution de ce grand problème qui tenait l’Europe en éveil, fit de nouveaux et prodigieux efforts de mécanique et de statique. On construisit un puisard pour recueillir les eaux, et, outre les épuisements, on se servit de sacs de glaise pour fermer les trous pai' lesquels l’eau s’infiltrait. Enfin, après des efforts inouïs, des combinaisons et des calculs admirables, après surtout des périls de toute espèce bravés et vaincus, cette voie gigantesque de communication arriva de l’autre côté du tleuve dans les derniers mois de l’année 1841, et elle était livrée au public et à la circulation peu de temps après.
On ne se contente plus aujourd’hui d’aller terre-à-terre et de suivre les ondulations imperceptibles d’une surface plane ; la vapeur, ou plutôt les monstres de fer battu qu’elle fait mouvoir gravissent les collines, jusqu’à ce qu’ils puissent gravir les mon-
tagnes, et vont se reposer au pavillon de Henri IV, à Saint- Germain, jusqu’à ce qu’ils puissent aller débarquer une armée expéditionnaire dans les collines sablonneuses de Tombouctou. Les voies de fer aériennes sont un progrès, et, après avoir cassé les jambes à notre vaillante espèce chevaline, il ne manquait plus que d’arracher le foin de la bouche de ces utiles mules et de nos infatigables mulets des Pyrénées; mais le mulet est entêté, et il est capable de ne pas abandonner facilement la victoire à l’usurpatrice vapeur.
Quoi qu’il en soit, le chemin de fer atmosphérique présente des inconvénients tellement graves, que les Anglais, qui ne sont pas suspects en cette matière, reculent devant son emploi. Voilà les conclusions du savant ingénieur Stephenson , dans le rapport qu’il adressa, il y a quelques années, à une commission spéciale de la Chambre des communes :
« Le système atmosphérique ne présente pas un mode économique de transmission de la force, et est inférieur sous ce rapport, tant au système des machines locomotives, qu’à celui des machines fixes remorquant avec des cordes;
<r 2® Ce système n’est pas apte, sous le rapport pratique, à acquérir et à maintenir de plus grandes vitesses que celles comprises dans le travail actuel des machines locomotives ;
«: 3® Il ne produit pas, dans la majorité des cas, d’économie dans la construction première des chemins de fer, et dans beaucoup d’autres il en augmenterait considérablement les frais;
« 4® Sur quelques chemins de peu de longueur, où un roulage très-considérable exige des convois d’un prix modéré, mais circulant avec de grandes vitesses et des dé[)arls multipliés, ainsi que dans les localités où le relief du terrain est tel qu’il s’oppose à l’adoption de rampes qui conviennent aux machines locomotives, le système atmosphérique pourrait mériter la préférence ;
c( 5" Sur les lignes très-courtes de chemins de fer, sept à huit kilomètres, par exemple, dans le voisinage des grandes villes, où il faudrait établir de fréquentes et rapides communications entre
LKS CHEMINS DI. FEH.
les stations seules, le système atmosphérique |)eiit être appliqué avantageusement;
« 6® Sur les lignes courtes, où le trafic se fait principalement aux stations intermédiaires, et qui exigent de IVéquents arrêts entre ces mêmes stations, le système almosjihérique est inapplicable, et est bien inférieur à celui qui décroche les wagons sur une corde pour le sei’vice des stations intermédiaires;
« 7® Sur les lignes prolongées, les conditions d’un trafic on roulage considérable ne sauraient être remplies par un système aussi intlexible que le système atmosphérique, dans lequel le travail effectif de l’ensemble dépend d’une manière si complète du travail parfait de chaque partie séjiarée du mécanisme. »
Depuis 1844 ou 1845, époque où ringénieur anglais posait ces conclusions lumineuses que nous avons empruntées à l’estimable ouvrage de M. Laboulaye, les ingénieurs français sont parvenus, par d’incessantes études, par de nombreux et précieux travaux, à améliorer le système atmosphérique, et à le mettre en état, d’ici à quelques années peut-être, de lutter avec avantage contre son heureux et puissant aîné.
La Russie, l’Espagne, ritalie et le Portugal, sont les seuls pays de l’Europe où les chemins de fer ne soient point passés à l’état d’établissements de première nécessité. La politique a beaucoup moins de paî t que le caractère national de ces peuples a l’adoption de la vapeur sur les voies de fei-. Le Russe, l’Espagnol et le Portugais sont casaniers, et ils se contenteront de quelques insignifiants spécimens de chemins de fer. L’Ualien est fort ami de la locomotion, mais seulement ])Our s’échappei’ de son pays; quand il en est sorti, il reste là où il a été accueilli, s’y cramponne, s’y cantonne, s’y implante, et oublie ou ses lagunes, ou ses marais pontins, ou ses montagnes. Les Italiens ont la mémoire courte en toutes choses, et surtout en fait de patrie.
La Chine et la Perse ne vont pas tarder à recevoir, comme l’Inde, des chemins de fer. Les railways de l’Angleterre ressemblent à ce filet qiK Vulcain fabiùjua, et dont il se servit pour
surprendre Mars et Vénus en conversation criminelle. Mars et Vénus sont aujourd’hui la virilité et l’indépendance des peuples menacées par le Vulcain britannique.
Si pourtant, grâce à cette vapeur, on peut porter un jour dans les méandres du Caucase et de l’Atlas, dans les déserts où se dressent Tombouctou et Zophine le flambeau de la civilisation, des arts et de la religion , les vrais amis de leur patrie, les véritables philosophes n’en voudront pas trop à Salomon de Gauss d’avoir découvert la vapeur, et aux compagnies anglaises, françaises, badoises, américaines et wurtembourgeoises, d’avoir perfectionné ou plutôt inventé l’art de se casser les jambes, de se briser les côtes et de se rompre le cou par brevet d’invention, sans garantie du gouvernement.
l’origine même du monde, parce que dès qu’il y a eu des hommes, ils ont songé à se bâtir et des cabanes et des maisons pour se mettre à couvert des injures de l’air et des attaques des bêtes féroces. Leurs premières retraites furent vraisemblablement des antres et des cavernes qu’ils trouvèrent toutes faites et qu’ils se creusèrent eux-mêmes. Ces habitations durent leur paraître aussi tristes que malsaines. Ils pensèrent à s’en foimer d’autres avec des roseaux, des branches d’arbres, des feuilles, de la mousse et des terres grasses : la hutte fut inventée et précéda la chaumière. C’est de ces commencements si grossiers et si simples qu’est jailli cet art pompeux et superbe qui semble ajouter encore à l’ouvrage du Créateur, et donner un nouvel ornement à l’univers.
La hutte du sauvage est donc l’aïeule du temple et du palais, et la basilique de Saint-Pierre de Rome, cette œuvre étincelante et prodigieuse du génie de Michel-Ange et du Rramante, retrouve la chaumière du pâtre à la racine de son arbre généalogique.
Les ruines gigantesques qui nous restent encore des cités, sièges de la puissance des Assyriens, des Mèdes et des Perses, témoignent assez du haut degré de la civilisation de ces peuples et de la majesté colossale de leur architecture. Les Égyptiens héritèrent d’une partie de la grandeur de ces trois grands empires qui dominèrent tour à tour le monde; et c’est chez les Egyptiens que les siècles compris entre la prise de Babylone, par Alexandre le Grand et le règne d’Auguste (siècles qu’on est convenu d’appeler antiquité, et qu’on devrait selon nous nommer moyenne antiquité, comme on appelle moyen-âge les temps qui séparent les derniers Césars de Constantinople du règne de François premier ) , rencontrèrent les premiers chefs-d’œuvre d’architecture. Les Grecs imitèrent les Égyptiens et les surpassèrent non par les énormes développements de leurs édifices, mais par l’élégance, la grâce et le bon goût. Les Romains ont copié les Grecs, en alliant heureusement à l’élégance attique les mâles et sévères beautés des constructions républicaines ; et ce sont les monuments splendides de ces trois peuples , c’esl-â-dire leurs pyramides, leurs
L’ARCHITECTURE
temples, leurs amphithéâtres, leurs obélisques, leurs ponts, leurs aqueducs, leurs arcs de triomphe et leurs colonnes, qui sont devenus les modèles de tous les ouvrages d’architecture dont ritalie, la France et l’Europe se sont décorés depuis la Renaissance. En un mot, les modernes ne seraient que de misérables plagiaires, si, pour l’honneur de l’esprit humain, de vastes génies, de lumineuses intelligences n’eussenl protesté d’avance contre la routine moutonnière des singes d’Hermogène et de Vitruve ‘ , en semant dans notre vieille Europe, devenue chrétienne, des temples les plus merveilleusement sublimes, les plus spirituellement admirables qu’il a été donné à l’homme d’élever à la gloire et à la toutepuissance de l’Éternel.
Quelques écrivains , de ceux qui cherchent la raison des choses dans le mirage d’une philosophie imjiertinente, et qui s’évertuent dans leurs livres à Taire passer des chimères pour des vérités, et des paradoxes pour des axiomes, ont prétendu que h's castoi’s, ces industrieux animaux qui consument instinctivement leur vie à bâtir, comme les araignées â ourdir leurs voiles fiagiles, comme les vers à soie à filer les barreaux de leur |)rison diajihane, avaient appris aux hommes â se construire des maisons. Par la même raison, et ensuivant jusqu’au bout l’hypothèse, les cygnes auraient appris à l’homme la navigation; le rossignol, la musique; le lion, l’art de la guerre; le singe, l’art scénique; la fourmi, le commerce, etc. Ce système est absurde, et ne tendrait rien moins qu’â ravir â rintelligence humaine son initiative et sa puissance. Croyons, pour l’honneur de notre espèce ,
‘Le plus grand et peut-être le plus savant des arcliitectes de ranlicpiité. Ce fut lui qui bâtit le temple de Diane à Magnésie; celui de Haccliiis à Teos, et inventa ou perfectionna plusieurs parties de rarchitectiire. llerinogéne était né en Carie, et mo\irut, selon les uns, en Grèce; selon les autres, à Teos, dans le temple même de Bacchus, qu’il avait élevé. — Vitruve, Ircs-célèbre architecte romain, était natif de Vérone, et vécut sous le règne d’Auguste, amiuel il dédia son excellent Traité d'architecture , divisé en dix livres. Claude Derrault publia une traduction de Vitruve, avec de savantes notes, en 1673. Cette traduction est digne de l’original, disait Voltaire, et il n’appartenait ipi’à Perrault de reproduire et de commenter Vitruve, qu’il avait ressuscité par ses ouvi'ages immortels.
■2r.l DÉCOUVERTES — INVENTIONS.
({ue l’homme, cette image vivante du Créateur, n’avait nul besoin pour dompter les éléments et pour rendre tributaires de ses besoins les trois règnes de la nature, de l’imparfaite industrie et de la brute persévérance des animaux qui ne se livrent , dans le cercle que Dieu même leur a tracé, qu’au travail purement machinal, inhérent à leurs qualités anatomiques.
Les Grecs firent une science de l’art égyptien. L’architecture fut soumise à des règles sûres, inflexibles, mathématiques. Si Athènes, si Thèbes, si Lacédémone, si Corinthe, si les villes de l’Ionie ne virent point surgir dans leurs murs de monstrueux édifices semblables aux balles de Memphis, au temple de Bélus et aux jardins suspendus de Babylone, aux portiques de Ninive, etc., elles s’énorgueillirent avec raison de la majestueuse simplicité, de l’ordonnance sévère et de bon goût de leurs monuments publics, qui paraissaient être construits non pour des géants, mais pour des hommes, non pour les esclaves de dieux terribles et impitoyables, mais pour les adorateurs de divinités plus douces et plus aimables. Diane, Vénus, Cérès, Mars, Bacchus, Apollon, Mercure et Minerve, qui représentaient tous les devoirs, tous les droits et tous les plaisirs de l’humanité, n’exigeaient sur leurs autels que des épis, des parfums et des fleurs; et les effroyables piscines des temples de Babylone et de Ninive, où le sang de trois cents taureaux bouillonnai(‘nl aux jours des sacrifices, ne devaient trouver place dans l’étroit sanctuaire m'i l’on rendait hommage à la mère des dieux et à la mère des amours, au dieu de l’éloquence et au dieu des beaux-arts et de la poésie.
L’apogée de rarchitecture grecque fut au temps de Périclès. Ce grand homme joignit le Pyrée à la ville d’Athènes, et donna par là à la Bépublique une importance maritime qu’elle n’avait pas eue jusqu’alors. 11 éleva neuf trophées en souvenir de ses victoires, fit construire plusieurs temples, et embellit Athènes par des monuments publics d’une grande beauté. L’architeure se soutint en Grèce avec éclat jusqu’à l’époque où les Bomains, qui touchaient à toutes les libertés, et qui n’admeltaient l’indépendance des
L’ARCHlTECTlRi:.
nations que sous le patronage du Capitole, vinrent imposer à la Grèce une dangereuse alliance et leurs suspectes sympathies. L’art architectural passa alors de rionie à Rome et apporta à la terre deNunia et de Tullus llostilius, ces fondateui’s des premiers édifices de la ville éternelle, le secret d’immortaliser le Tibre par des monuments, comme il s’était jiis(iuelà immortalisé par ses armes.
Les guerres civiles de Marins et de Sylla, de César et de Pompée, retardèrent l’intronisation de l’art grec sur le sol romain; car les proscriptions, les échafauds, les combats ou les assassinats de rues ne sont pas de nature à inspirer les grandes intelligences artistiques , et les Romains ne poussèrent pas le cynisme politique jusqu’à élever des trophées à leurs fureurs intestines, et des colonnes triomphales au démon fratricide de la guerre civile. Mais avec la domination de César , l’architecture se releva pour atteindre, sous Auguste, son plus haut degré de splendeur; puis elle déclina sous Tibère, et mourut sous Néron.
Trajan et Adrien , Adrien surtout , qui se piquait d’être bon architecte, firent de grands efforts pour rendre à l’architecture sa magnificence et son éclat, et ces efforts ne furent point infructueux. Rome s’enrichit, sous le règne de ces deux princes , d’édifices remarquables; et le savant architecte Apollodore, en élevant la colonne Trajane, pi-ouva que les grands princes et les grandes actions font germer les grandes pensées et jaillir les grands monuments.
L’école architectuiale d’Apollodoie produisit un grand nombre d’architectes, dont quelques-uns se rendirent illustres, dont quelques autres se bornèrent à être habiles. La profession d’architecte devint même si populaire par la suite, que Végèce' assure avoir compté plus de trois cents architectes parmi ses contemporains.
Constantin, en transportant le siège de l’empire sur les rivages
‘Végèce, écrivuin militaire qui florissait sous l’empereur Valentinien le Jeune ( 380 de Jésus-Christ;, a laissé un ouvrage estimé encore aujourd’hui des gens de guerre : c’est le livre des Institutions militaires.
du Bosphore, porta un coup terrible aux arts et à la gloire de Rome, L’architecture, aussi bien que la musique, la poésie, l’éloquence, la sculptui-e, la peinture et la comédie, abandonnèrent Rome, pour la nouvelle capitale du monde, et il ne resta à la vieille cité consulaire, à la ville de Jules-César, d’Auguste, de Trajan, de Titus et de Marc-Aurèle, pour se consoler de son veuvage, que les monuments incrustés profondément dans le so] et que l’on ne pouvait transporter, même par la voie de mer, à Consiantinople. L’empire d’Occident, n’avait plus désormais que des souvenirs; l’empire d’Orient naissait avec des espérances; mais souvenirs et espérances devaient bientôt s’évanouir au son des clairons des barbares, et au bruit tumultueux de leurs courses à travers la riermanie et les Gaules.
L’ouragan humain qu’on nomme Goths, Visigoths, Ostrogoths, Gé|)ides, Avares, Huns et Alains , souffla sur l’Italie et détruisit les plus beaux et les plus admirables ouvrages de l’antiquité. Rome, dont ces barbares hurlaient le nom en traversant à la nage les grands fleuves qui séparent le nord de l’Europe de l’attrayante Italie , fut une des premières cités où les arts reçurent la palme du martyre. Ces misérables peuples, qui n’avaient ni annales, ni histoire, ni liens sacrés avec un glorieux passé, se ruaient à qui mieux mieux sur les archives de marbre, de bronze et d’airain d’une nation généreuse, qui avait asservie le monde moins par la force de ses armes que par la justice de ses lois, la noblesse de ses mœurs et l’éclat civilisateur de sa puissance.
Mais du sein de ces bordes passionnées pour le pillage, la ruine et la dévastation , du milieu même de ces brigands devenus possesseurs et législateurs, iî s’éleva un homme que l’Athènes du temps de Périclès, que la Rome du temps des Antonins n’aurait pas desavoué. Théodoric, roi des Ostrogoths, maître de toute l’Italie par la mort d’Odacre, appuyé par l’alliance d’Anastase, empereur d’Orient, et de Clovis, roi de France, dont il avait épousé la sœur, résolut de policer son royaume et de faire revivre les sciences, les lettres et les beaux-arts. Secondé dans ses vues
L’ARCHITECTURE
généreuses par son ministre Cassiodore^ il réussit à rendre à l’Italie une partie de sa gloire éclipsée, et en protégeant les cendres deScipion, de Térence et de Virgile, prouva qu’il était digne de régner sur une terre où le génie, la vertu et la liberté s’étaient, pendant huit siècles, tenues étroitement embrassés.
L’architecture, sous Théodoric , se transforma comme elle s’était déjà transformée en passant de l’Égypte dans la Grèce. Elle prit les formes, l’allure, le caractère du nouveau conquérant de l’Italie. Cette architecture, qu’on nomma gothique, et qui dériva successivement , en perdant son nom et son style original et primitif, en architecture gréco-lombarde et en architecture byzantine, se révéla en Italie, en Espagne, en France et même en Allemagne par des monuments d’une valeur artistique incontestable. Bientôt une fusion complète s’opéra entre tous ces genres d’architecture aux huitième, neuvième, dixième et onzième siècles, et elle eut lieu par l’adoption absolue du style byzantin en élévation appliquée à la disposition des premières églises romaines. Ainsi cette nouvelle architeclure réunissait tout à la fois les émanations du génie gréco-romain , et les combinaisons quelque peu terrestres et barbaies des architectes goths.
L’église de Saint-Marc, à Venise, est la plus magnifique expression de cette architecture, que les raffinés de l’art appellent bâtarde, que nous nommerons, nous, transitionnelle L En effet, les quatorzième et quinzième siècles produisirent l’architecture ogivale , c’est-à-dire la réunion , l’intime alliance du
‘ Cassioclore parvint par son seul mérite au poste de premier ministre de Théodoric. Il fut le Richelieu et le Colbert de son temps. Cassiodore, né en 470, avait été consul, et jouissait d’une grande popularité. Il se relira à l’àge de soixante-dix ans dans un monastère de la Calabre, où il s’amusa à faire des horloges à eau et des lampes perpétuelles. Cassiodore mourut vers 5(12, à l’âge de plus de (piatrevingt-treize ans.
^ L’Europe possède encore une intinité d’églises construites dans le style lombardo-byzantin. On en compte plusieurs dans les environs de Paris, el nous citerons entre autres la petite église de Triel , bourg situé entre Poissy et Meulan. Ce monument, qui date évidemment du commencement du treizième siècle, renferme des parties tout à fait dignes d’être étudiées par les amis de l’art.
système gothique avec le système arabe ou maure. Dès ce moment, la religion chrétienne eut des basiliques dignes d’elle, et le séduisant matérialisme des temples païens fut écrasé par le spiritualisme plein de grandeur des églises de Jésus-Christ.
Rien ne caractérise mieux la foi catholique , les aspirations des chrétiens vers la Jérusalem céleste, les espérances d’une aulre vie, les félicités futures d’une éternité bienheureuse , que ces voûtes hardies suspendues entre te ciel et la terre, que ces clochers gigantesques qui semblent être les intermédiaires des souffrances humaines avec les miséricordes de Dieu. Les savants du dix-huitième siècle ont trouvé le moyen d’attirer la foudi’e de la nuée vengeresse à l’aide d’une flèche d’or; nos pères plaçaient aussi au sommet des tours de leurs basiliques des flèches , mais elles étaient de fer; elles n’avaient point la mission d’appeler les tempêtes, mais d’attirer sur une terre sanctifiée par la prière, sur des populalions pieuses, morales , intelligentes et laborieuses, les bénédictions de ce père souverain du monde, dont la main, prodigue de bienfaits, répand sans cesse des épis, des fleurs et des rayons.
L’architecture ogivale, cette architecture qui résume eu elle toutes les grâces, toute la légèreté, toute la poésie de l’architecture arabe, et toute la colossale gravité de l’architecture septentrionale, devint donc, du treizième siècle à la fin du quinzième, l’architecture monumentale et religieuse de l’Europe. L’Italie, la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Angleterre se couvrirent d’églises construites, à force de bras, par les peuples enivrés de foi, d’espérance et d’amour. On vit se renouveler alors les prodiges de statique opérés, il y a quaiante siècles, lors de la construction des grandes pyramides d’Egypte. Des peuples entiers , hommes, femmes, vieillards, enfants, venaient à tour de rôle travailler a rédillcalion des nouvelles métropoles : tous ces bras , lousces esprits se soumettaient à l’intelligence, au génie d’un seul homme, et le maître maçon*, assisté de quelques compagnons,
'Aujourd’hui, le premier gredin qui aura barbouillé pendant cinq ou six ans chez un entrepreneur de maçonnerie des comptes de lattes, de tuiles et de goût-
L’ARCHITECTUKK.
satellites de sa fortune et voués à son étoile d’artiste, suffisait pour conduire, discipliner et instruire ces multitudes qui se renouvelaient sans cesse. Comme en Égy])te, ces actifs et pieux artisans se nourrissaient des plus humbles et des plus viles productions de 1a terre. Mais qu’importait à ces hommes, à ces chrétiens? une grande idée dominait leur pensée et ne laissait aucune place à de profanes appétits; insensibles aux privations, aux périls de toute espèce*, ces glorieux ouvriers comprenaient qu’en élevant au Dieu de la France un sanctuaire digne de lui , ils allaient aussi léguer à la patrie les plus belles pages historiques qu’une génération puisse laisser aux générations qui la suivent , et sceller en quelque sorte dans le sol la foi, l’honneur et la gloire du vieil empire de Clovis , de Charlemagne et d’Hugues-Capet.
Nous avons comparé le travail des grands vaisseaux religieux
tières, prend sans vergogne le titre ù' architecte . Aux treizième et quatorzième siècles, les grands artistes auxquels nous devons tous les grands monuments religieux de l’Europe ne prenaient que l’humble titre de maçon, qu’ils ont, à la vérité, rendu glorieux et magniliciue. Les impudents qui, sans rien avoir appris, se font appeler aujourd’hui architectes, bâtissent des maisons qui parfois s’écroulent et coûtent la vie à un grand nombre de citoyens. Ces sinistres arrivent journellement, et sont causés par l’ignorance de celui qui s’intitule architecte sans avoir appris les éléments de l’art de bâtir. Ne serait-il pas du devoir d’un gouvernement sincèrement républi(%ain d’obvier â de si cruels et â de si incessants malheurs? On exige d’un avocat et d’un médecin des preuves authentiques de ses études et de son savoir, pourquoi n’agirait-on pas de même à l’égard des archi tectes, qui , eux aussi , tiennent entre leurs mains la vie et la fortune des citoyens?
‘Une peste se déclara parmi les travailleurs lorsqu’on construisit la cathédralê de Reims; mais le concours de ceux qui venaient prendre part aux travaux ne diminua pas; bien plus, il augmenta. Même chose arriva à Chartres et à Strasbourg. La vertu et la religion sont aussi énergiques, heureusement, (juele crime et la scélératesse. De grands malheurs, mais des malheurs presque inévitables, arrivaient aussi aux ouvriers sur les énormes échafaudages (jui entouraient le monument commencé; mais ces malheurs, qui enlevaient souvent des centaines d’hommes, ne refroidissaient pas l’ardeur des survivants. En France, le péril est une fête, et la mort, dans certaines conditions et sous certains points de vue, une partie de plaisir, une joute. Les Français ressemblent un peu aux veuves du Malabar, qui se brûlaient par point d’honneur sur le bûcher de leurs époux , pour obéir à une tradition et pour foire parler d’elles. Quand nous ne pouvons périr pour la défense de la patrie ou de notre foi, nous courons gaiement après la palme du rnartyre de l’utopie ou de l’absurde.
du moyen-âge au travail des pyramides d’Égypte , et cette comparaison n’est pas tout à fait juste. Les Égyptiens, oppresseurs de l’Afrique et d’une partie de l’Asie, employaient à leurs monstrueuses constructions les peuples réduits en esclavage. Au quatorzième siècle , — malgré la servitude politique qui régnait en Europe, — les travailleurs étaient libres. Les pyramides furent élevées par des esclaves, nos cathédrales par des chrétiens, c’està-dire par des hommes qui connaissaient leurs droits, mais qui connaissaient aussi leurs devoirs envers un ordre de choses qui avait l’assentiment de tous consensu omnium; le sabre menaçant planait sur la tète des maçons des pyramides, et le sang et les sueurs de ces malheureux se mêlaient au ciment du cercueil des rois endormis. En Europe, les ouvriers valeureux, qui creusaient, qui fondaient nos églises, qui en arquaient les voûtes, qui en sculptaient les porches, qui en ciselaient les piliers , marchaient, travaillaient sous le niveau chrétien : la fraternité existait dans ces prodigieuses agglomérations d’hommes , et il n’y avait , sous la poussière qui couvrait le sarrau grossier des travailleurs, ni roturier, ni noble, ni clerc, ni ignorant. Si l’on veut avoir une idée de cette sainte égalité , de cette vraie et sincère fraternité , il faut consulter les archives métropolitaines de l’Europe, et on verra qu’à la dédicace de la cathédrale de Strasbourg, de Louvain, d’Agen , de Chartres et de Saint-Quentin , les plus illustres personnages, les plus puissants seigneurs de ces provinces, quelquefois même des princes et des rois, célébraient, dans des agapes solennels , au milieu même des travailleurs qu’ils appelaient leurs enfants, le triomphe de l’art humain, qui était aussi le triomphe de la religion , de la liberté et de la civilisation.
Du treizième siècle au quinzième siècle, les architectes, je ne dirai pas illustres, mais sublimes, se partagent l’Europe pour y semer leurs merveilles. Louis de Montereau, Rodolmadus*, Erwin
‘ Rodolmadus, l’architecte de la cathédrale de Reims, était serf. Il ne faut pas que ce mot serf effarouche les oreilles républicaines; on disait au quatorzième siècle serf, comme on disait au dix-septième sujet, comme on dit aujourd’hui citoyen. En
L’ARCHITECTURE
i.’ARCHlTECTURE.
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de Steiiibach , Jiernard de Saunder, Gilles du Maillet , Abel de xMajorque, Stéphane du Brinsier, Jacques Brichelau, etc., émaillent la France, le Hainaut, les Flandres, l’Angleterre, l’Espagne, toute l’Allemagne et toute l’Italie , des puissantes productions de leur génie. L’art grec, au point de vue religieux, est vaincu par ces brillants novateurs ; et désormais, grâce à eux, la prière, ce parfum du cœur et l’immortalité de l’âme , cette croyance de toutes les croyances, et cette religion de toutes les religions, est célestement interprétée dans ces épopées de pierre, de marbre et d’airain.
Le seizième siècle arrêta subitement le jet architectural du génie humain. Il se ht une révolution dans les arts aussi bien que dans les idées; et les tristes retours vers l’antiquité philosophique se révélaient dans les plans de Saint-Pierre de Borne , approuvés et contresignés par les papes Jules II et Léon X , bien avant que Luther et Calvin n’aient, par leurs écrits, remis en question, avec la papauté, l’équilibre du monde et le destin même de la civilisation.
Ce temps de Léon X et de François P*', assez improprement appelé Benaissance, fut, à notre avis, un retour malheureux vers des doctrines, vers des systèmes artistiques qui ne s’accommodent ni à nos mœurs, ni à nos lois, ni à nos préjugés. Rome et A thènes avaient habilement combiné leurs arts avec leurs systèmes religieux et politiques. Mais vouloir ressusciter dans nos sociétés chrétiennes les pompes architecturales du j)aganisme, enter le trépied de Delphes et de Samos sur l’autel du vrai Dieu, attacher la barque de saint Pierre au promontoire de Sigée , c’est , il faut en convenir, honorer singulièrement les vérités éternelles de notre religion.
Saint-Pierre de Rome est l’œuvre immortelle de la renaissance ; mais Saint-Pierre de Rome , comme tous les ouvrages , fruits d’une conception vicieuse, a fait naître plus de monstres qu’il n’a
général , il ne faut pas plus juger les temps avec les mots que les bouteilles avec les étiquettes.
lui-même de beautés. L’architecture religieuse a perdu avec lui sa mystérieuse poésie ; car le seuil de Saint-Pierre de Rome appelle l’étonnement, la surprise, l’admiration, et jamais la prière. Et malheur, au contraire , à celui qui , au milieu des vastes nefs de nos vieilles cathédrales du quatorzième siècle, ne trouve pas dans son àme un écho pour cette grande voix qui vibre autour de lui, à l’homme qui ne trouve pas sur ses lèvres une prière toute faite, une parole toute vive et toute rapide pour adorer son Créateui-, son Rédempteur et son Dieu.
Le dix-septième siècle fut l’une des plus belles époques de l’architecture. Les grands hommes sui’girent de toutes parts dans cette lice immense, où les architectes du siècle précédent , les Bramante, les Michel-Ange, les Trissin, les Palladio avaient laissé l’empreinte ineffaçable de leurs [las. Dans la liste si longue des architectes qui élevèrent au dix-septième siècle, en Europe, les plus magnifiques monuments, la France, comme toujours , a le bonheur de voir ses enfants occuper le pi'cmier rang. Les Le Vau, lesRloudel, les Philibert de Lornie, lesBullet, les Perrault, ont laissé des ouvrages impérissables, et qui , respectés des étrangers pendant deux invasions, ne pourront être détruits que par des Français eux-mêmes, dans un accès de folie.
L’architecture, on l’a remarqué, suit la pente des mœurs d’une nation. Aimable chez un peuple aimable, forte chez un peuple fort, religieuse chez un peuple pieux , elle devient courtisane et vile sous les gouvernements faibles, corrompus. Au dix-huitième siècle, l’architecture subit cet inévitable sort, et gagna en colifichets ce qu’elle perdit en gravité, en noblesse, en esprit. Les folies de la cour et de la ville, la inoigue des financiers, le stupide orgueil des encyclopédistes, le mépris de toutes choses, tous les sentiments bas, tous les scepticismes, toutes les idolâtries menteuses et toutes les apostasii's criminelles déteignirent sur elle, et en firent quelque chose dont on pourrait avoir l’origine et l’utilité dans le pavillon de Louvecienne, — bâti pour madame Dubarry, — et dont on pourrait chercher la chute dans les poteaux de la guil-