‹ Merveilles du génie de l'hommeChapitre 31 sur 43 · I.’ART DU POTIKIi · texte numérisé non relu

I.’ART DU POTIKIi

27 ri

Les Portugais avaient importé, vers le commencement du seizième siècle, les premières porcelaines de l’Asie orientale; mais les droits dont ces produits étaient frappés à la sortie des ports chinois et japonais, et les prix exhorbitants auxquels les marchands étaient obligés de vendre cette porcelaine pour obtenir quelques bénéfices , ne les encouragèrent pas à poursuivre ce genre de commerce, et ils y renoncèrent. Ce ne fut qu’au commencement du dix-huitième siècle qu’on découvrit en Saxe (dans la province de Misnie), la composition et le secret de la vraie porcelaine, c’est-à-dire de la porcelaine dure. Vers la même époque, on commença à fabriquer en France la porcelaine tendre; mais en 1770 seulement, la découverte du kaolin de Limoges’ permit d’entreprendre à Sèvres la fabrication de la porcelaine dure, qui depuis a été portée à un si merveilleux degré de perfection.

Tout le monde connaît les magnifiques produits de la manufacture de Sèvres, et les principaux chefs-d’œuvre de ses ateliers, où les sciences et les arts sont représentés par leurs plus profonds et plus habiles interprètes. Sèvres a détrôné la Chine et la Saxe ; et le sceptre de la porcelaine, qu’elle ne se laissera pas ravir par les artistes de Pékin et de Dresde, ne sortira plus de ses mains. La France, si elle honore encore longtemps les arts de la civilisation et de la paix, i-estera en possession de fournir à l’Europe et à l’Amérique, aux rois d’ici et aux riches républicains d’audelà de l’Atlantique, les plus riches, les plus nobles el les plus gracieux ornements de leurs buffets et de leurs tables. Et comme la peinture, même la [)einture historique, s’allie avec un rare bonheur à l’art de Sèvres, les grands événements de notre histoire, les fameuses batailles de nos longues guerres, les portraits de nos grands capitaines, de nos grands magistrats, de nos grands orateurs et de nos grands poètes, apparaîtront un jour dans les

* La porcelaine se fait avec le kaolin, terre aritileuse, blanche, résultant de la décomposition du feldspath du granit , le petunsé ou feldspath pur ou un mélange de craie de sable et de feldspath , auquel on ajoute cpiequefois du gypse et même des tessons de,porcelaine.

musées de l’Oréiioque, du Mississipi et de l’Ohio, et rappelleront à des peuples nouveaux les prospérités, les vertus et les hauts faits de la France naufragée, en leur montrant, sur le fragile mais éloquent émail, les victoires de Tolbiac et de Fontenoy, d’Austerlitz et de Wagram , et les héroïques effigies des Duguesclin , des Sancerre, des Clisson, des Tourville, des Turenne, des Catinat, des Luxembourg, des Hoche, des Desaix, des Kléber, des Ney et de Napoléon.

Malgré la supériorité incontestable des produits de la manufacture de Sèvres, les riches amateurs recherchent encore la porcelaine de la Chine et du Japon et la porcelaine de Saxe. Cette dernière est arrivée à la vérité à l’état de mythe, et n’est plus dans le cabinet des curieux qu’un point de départ historique et chronologique, ainsi que le biscuit, pâte assez semblable à la porcelaine, avec laquelle on exécutait divers ornements de surtouts de table et de cheminée vers la fin du dix-septième siècle. Mais il n’en est pas de même de la porcelaine chinoise, qui a conservé, à défaut de la poésie de ses couleurs et des sujets magots qu’elle adopte, la poésie de l’éloignement, ce qui est pour le commun des hommes un mérite supérieur à bien d’autres mérites. Un baragouineur iroquois , dont l’intelligence épaisse ou vulgaire ne brillerait en aucune façon dans son pays, est sur une terre étrangère, et au préjudice même des enfants légitimes de cette terre, accablé, par des niais, de témoignages de respect et d’admiration. On le truffe d’argent, on le chamarre de cordons, et l’homme de mérite expire de froid , de faim et de désespoir à la porte de l’hôtel du faquin cosmopolite.

Un Nabab , — un de ces hommes qui après avoir réalisé dans les Indes des bénéfices fabuleux viennent mener à Londres la vie des Satrapes et des Sybarites, — a fait venir récemment de Canton un service en porcelaine qui ne coûte pas moins de deux cent quatre-vingt mille francs. Ce service est de la plus grande beauté chinoise. Pour cent mille francs cependant le Nabab aurait eu un service en Sèvres mille fois plus digne sous le rapport de Fart,

i;art du potier.

de l’adiniration de ses clients et de ses parasites. Mais l’esprit anglais avant tout : Sèvres n’est point située dans le céleste Empire, et les Français ne sont pas des Chinois.

Nous remarquerons, en passant, que les premières verreries furent établies, soutenues et encouragées en France par Philijipe de Valois et par le roi Jean au quatorzième siècle ; que Louis XIV et Colbert, au dix-septième siècle, imprimèrent aux verreries une impulsion si puissante et si active, qu’elles renversèrent, pour ne plus se relever, les verreries de Venise; et qu’enfm ce fut aux efforts réunis de Louis XV et de son ministre, le duc de Choiseul, que la France dût sa splendide, nationale et précieuse manufacture de Sèvres.

Mais il est une autre conquête encore dont notre heureuse patrie enrichit son commerce et agrandit son industrie : nous voulons parler du coulage des glaces et de la confection des miroirs de toute espèce.

Les anciens connaissaient l’usage des miroirs, non pas seulement en acier ou en fer poli, mais en verre. Pline assure qu’à Sidon les Phéniciens taillaient , gravaient et doraient le verre ; ils étaient même arrivés à faire des verres imitant à s’y méprendre les pierres précieuses. Les Romains et les Grecs se servaient même de miroirs en verre ; et les dames d’Athènes ainsi que les femmes de ({ualité de Rome , sous les empereurs, faisaient venir à grands frais de l’Asie ces objets pour en orner leurs gynécées.

L’art de la verrerie ne liit réellement bien établi en Europe qu’au douzième siècle, et Venise, qui fut bientôt dépassée par la France pour ses verreries, conserva fort longtemps le monopole de ses miroirs. Ce fut même à Venise qu’on fabriqua pour la première fois les glaces soufflées, et l’on sait (inel immense parti cette république de marchands tira de cette nouvelle et magique industrie. De la lin du quinzième siècle à la tin du dix-septième, Venise fut en possession de fournir de glaces tous les palais, toutes les maisons princières de l’Europe. C’est Venise cpii transporta la première ses glaces, non-senlement dans le Nouveau-

DÉCOT.TERTES — nSVENTIONS.

Monde, au Mexique et au Pérou, d’où elle rapporta en écnange des lingots d’or et d’argent, des bois de construction, des parfums et des épiceries, mais encore en Asie, en Afrique et dans les contrées les plus reculées du nord de l’Europe. Bougainville, dans un de ses voyages sur la côte d’Afrique, remarqua chez un chef d’une tribu considérable, guerrière et marchande tout à la fois, une glace de Venise qui portait le millésime de 1474. Les glaces de Venise n’étaient ni hautes, ni larges, ni d’une eau trèslimpide, et si l’on en excepte quelques-unes qu’on retrouve encore dans les anciens palais et notamment à Compiègne, à Fontainebleau et à Chambord, elles n’avaient rien d’attrayant ni dans la forme ni dans la couleur; mais les Vénitiens avaient seuls le secret du coulage, et le mystère de la fabrication de leurs glaces était strictement gardé. Ce mystère, qu’on pouvait comparer à celui des délibérations de leur conseil des Dix, ne laissait aucun espoir à l’industrie étrangère pour lutter, sous ce rapport, avec le commerce de la sérénissime République.

Il était réservé à un Français de iiercer les voiles qui entouraient celte ténébreuse manufacture, et de deviner les procédés employés par le génie vénitien. Abraham ïhevarl inventa, — c’est le mol, car il perfectionna le système général des Vénitiens, — le coulage des glaces en 1 685 , et fonda l’admirable manufacture de Saint- Gobain. Dès ce moment, les essais informes que l’Angleterre et l’Allemagne avaient tentés pour rivaliser avec Venise furent comme non avenus, et la France marcha encore dans cette carrière nouvelle à la tête des princip('s et des progrès civilisateurs.

Colbert n’était plus; mais le marquis de Seignelay, son fils, ministre secrétaii’e d’étal, et Louis XIV vivaient encore, et Abraham Thevarl qui venait de doter la France d’une si magnitique et d’une si miraculeuse industrie, fut soutenu et encouragé. Le roi commença par lui commandei' pour six cent mille francs de glaces, et les plus riches seigneurs de la cour, les plus opulents bourgeois adoptant la royale initiative, adressèrent à

Page 1