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LES PUITS ARTÉSIENS

aura trouvées. Et cela se pourra faire moyennant qu’elles viennent de plus haut que le fond du trou que tu auras fait. » Bernard de Palissy ne connaissait pas encore, on le voit, la sonde du mineur. Des barrières qu’on franchissait difficilement séparaient alors les provinces de la France; et le Poitou, la Guienne et l’Anjou ne pouvaient avoir qu’une idée imparfaite de l’industrie de l’Artois, de la Picardie et de la Flandre.

Au seizième siècle^ Marguerite de Valois, duchesse d’Alencon, sœur de François fonda à Paris l’hôpital des Enfants-Rouges. Le président Briçonnet acheta, au nom de cette bienfaisante princesse, le 24 juillet 1534, deux maisons situées rue Porte-Foin au Marais. Ces maisons, avec les cours et jardins qui en dépendaient, furent en quelques mois métamorphosés en hôpital. Mais on ne tarda pas à s’apercevoir que l’eau du puits du nouvel hôpital était insalubre et impropre aux usages domestiques. Le président Briçonnet, que la duchesse d’Alençon avait chargé du soin de veiller sur les intérêts temporels de son pieux établissement, fit venir d’Arras un maçon nommé Jacques Leborgne. Cet intelligent ouvrier creusa un puits de soixante-dix pieds de profondeur et assainit les deux autres, en substituant par le forage à l’eau de l’ancienne source, une eau plus limpide et plus claire que l’eau de la Seine elle-même. Lorsque le président Briçonnet, émerveillé de ce prodigieux résultat, demanda à l’ouvrier ce qu’il exigeait pour un si beau travail : «r Monsieur, répondit l’artisan, je désire contribuer autant qu’il est en moi à la bonne œuvre de madame la

duchesse d’Alençon Je ne veux accepter que mes frais de

voyage. » Or, ces frais consistaient en une dizaine d’écus. La duchesse les fit compter à Jacques Leborgne; mais elle y joignit une chaîne d’or de trois cents pistoles qu’elle le pria de porter pour l’amour d’elle, et en souvenir de sa coopération à l’établissement de l’hôpital des Enfants-Rouges. On peut supposer, d’après cela, que le premier puits artésien creusé à Paris fut celui de Jacques Leborgne, dans la rue Porte-Foin.

Depuis le premier quart du dix-neuvième siècle, le nombre des

puits artésiens s’est considérablement accru en France, en Allemagne , en Prusse et dans la plupart des pays de l’Europe . C’est à l’année 1821 ([u’on doit surtout faire remonter la reprise de cette industrie tout à la fois si simple et si ingénieuse. A dater de cette dernière époque, l’art de creuser des puits artésiens, stimulé par les efforts incessants et par les récompenses de l’Académie des sciences, de la Société d’encouragement et de la Société centrale d’agriculture, a fait des progrès rapides qui l’ont porté au degré de perfectionnement et d’extension où nous le voyons aujourd’hui.

En France, les plus beaux résultats ont été obtenus à Tours, à Saint-Ouen, à Saint-Denis, à Elbeuf et à Perpignan; en Allemagne, à Stuttgard et à Munich; en Angleterre, à Liverpool; en Écosse, au château des Mac-Fénor, près Edimbourg, etc. Un ingénieur français au service du pacha d’Égypte essaya, il y a cinq ans, le forage d’un puits artésien sur l’emplacement de l’antique Memphis et dans le petit champ d’un pauvre laboureur. Après des efforts inouis et des travaux qui durèrent plus d’une année, l’eau jaillit enfin. Il était temps, le congé accordé par le pacha à l’ingénieur allait expirer, et le laboureur était à bout de ses ressources. Mais, par un hasard miraculeux, une perle, une vraie perle, d’une grosseur prodigieuse et d’une pureté admirable , s’élança des entrailles de la terre avec les premières gerbes de Tonde si anxieusement attendue, et vint enrichir tout à coup ét l’indigent agriculteur et le savant modeste qui avait associé son talent à la misère, proverbiale en Egypte, du soc et de la charrue. Cette perle fut vendue au Kaire quarante mille écus à des marchands arméniens établis en. Perse.

On se rappelle encore l’émotion produite à Paris par l’heureux succès des travaux du puits de Grenelle, entrepris par M. Mulot. Cet événement, si important pour la science, est ainsi raconté par un témoin oculaire : « La foule s’est passionnée pour le puits artésien , comme elle se passionne pour les mille choses qui la préoccupent tour à tour ; pour Témeute, pour le feu d’artifice, pour les cérémonies funèbres, pour tout. Grenelle a remplacé les Invalides.

jj:s puits artésiens.

La source chaude fait tort au souvenir de Napoléon ! Pas un mot de la chapelle sépulcrale que l’on lermine, ne venait à l’esprit de ces enlhousiastes, les pieds dans l’eau, et qui de leurs mains remuaient la vase. Ils faisaient queue , ils buvaient, ils interrogeaient la chaleur, ils se poussaient, ils se chamaillaient, ils se heurtaient la télé contre les gigantesques rouages, ils enfreignaient les ordres des sergents de ville , ils faisaient contravention à la police des gardes municipaux ! Tout cela pour passer enfin devant le jet de la sonde comme devant la tombe impériale, vite poussés en avant, sans qu’on leur laissât le temps de rien examiner.

« Mais que leur importait? ils avaient vu un bouillon jaune soulever de l’eau sale et s’épanouir dans une mare verte; cela suffisait amplement pour les récompenser du long voyage entrepris, les uns depuis la barrière du Trône, les autres depuis Montmartre.

c( Chacun s’en retournait gaîment, satisfait, avec son admiration naïve -et mille bons propos qui épanouissaient les visages. On aurait dit des pèlerins chargés de reliques, guéris de quelque maladie mortelle, et pleins de reconnaissance pour le saint auteur du miracle. Comme au moyen-âge, pour les sources miraculeuses, on se disputait les produits de la merveilleuse fontaine; on en remplissait des fioles, on se les arrachait, on en rapportait chez soi : c’était à qui obtiendrait une poignée de sable, à qui vérifierait les prodiges annoncés par les journaux, »

Voilà bien, en effet, le peuple de Paris. Tour à tour honorant la science, l’opiniâtreté industrieuse, le courage moral; et se portant avec la même ardeur au pied de l’échafaud où doit rouler la tête de Lailly et de Lavoisier! tantôt descendant pour les moindres choses jusqu’au fétichisme puéril, tantôt surpassant dans ses fureurs de trois jours les Iconoclastes les plus endurcis, tantôt dressant sur le pavois des hommes véritablement utiles, tantôt jetant à bas les nobles amis de l’humanité pour les remplacer par des saltimbanques, des Pasquins et des Mascarilles politiques !

Le mécanicien Mulot a été pendant un mois entier l’homme à la mode, l’homme cité par tous les journaux, louangé par toutes les

bouches. La ville de Paris a récompensé ses travaux avec une munificence qui n’est pas toujours dans ses habitudes ; le gouvernement lui a donné l’étoile de la Légion-d’Honneur, et enfin , pour que rien ne manquât au bonheur de cet homme, de cet infatigable et glorieux ouvrier, le théâtre et la caricalure se sont emparés de lui et en ont fait , par leur grotesques apothéoses , un personnage européen.

M. Mulot a acheté bien cher et largement payé d’avance les honneurs et les plaisirs de la popularité. Pendant sept années, sept longues et laborieuses années , il a lutté avec des difficultés de tous les genres. Une fois c’était la ville de Paris qui, effrayée des énormes dépenses suscitées par le forage, lui demandait, par l’organe de son édile principal, s’il était bien sûr de réussir ; or, mettre un doute au bout d’une recommandation, c’est empoisonner l’espérance. Une autre fois, c’était une sonde brisée à 167 mètres sous terre, et qu’il s’agissait de retirer, sous peine d’abandonner les travaux, sa réputation, son honneur et sa gloire. C’était une besogne de dix-huit mois! Dix-huit mois, dix-huit siècles, dixhuit cercles de l’enfer du Dante ! Mais le rustique ingénieur avait la foi, la foi qui sauve en ce monde et dans l’autre, la foi, sans laquelle l’homme ne fait rien de grand, d’utile, de noble et de durable. M. Mulot avait cette foi marquée au cœur et au front, et, à l’exemple de Constantin-le-Grand , il s’était écrié : In hoc signe vinces (tu vaincras par elle) ; et il a triomphé, mais sans orgueil, sans attitude insolente, sans paroles superbes. M. Mulot est toujours le rude, le modeste et franc ouvrier artésien.

Les outils employés pour le forage du titanesque puits de Grenelle sont tous de l’invention de M. Mulot, et d’une ingénieuse simplicité. Quand on compare ces instruments au magique résultat qu’ils ont fait obtenir, on ne peut se défendre d’un sentiment de surprise et d’admiration. C’est avec des outils semblables , c’est avec une candeur pareille à celle de M. Mulot; que le bienfaisant villageois de 1126 dut creuser le puits de Lillers, ce vénérable et glorieux aïeul du puits de Grenelle.

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