CHAPITRE XII
c< Surtout ne va pas vagabonder dans la rue, tu entends? »
Oui, je l'entends encore retentir, cette impérieuse recommandation. Et cependant combien d'années se sont écoulées depuis ce temps!
C'étaient les soirs d'été surtout, lorsque je venais de terminer mes devoirs et que je m'apprêtais à m'esquiver de la chambre, que ma grand'mère ou ma tante Toto, voire toutes les deux ensemble, m'adressaient ce formel avertissement.
ce Tu as bien assez de place à la maison et au jardin pour n'avoir pas besoin d'aller jouer dehors avec tous les polissons du quartier! »
Certes non, ce n'était pas la place qui me manquait dans notre vieille maison, avec son grand corridor, son immense foulerie ou remise, sa
chambre à four, ses trois greniers, ses petites cours intérieures, son long jardin en terrasses. Que de coins et de recoins dans tout cela, propices pour jouer a cache-cache! Et je ne m'en privais pas, je me passais fort l)ien de la société des gamins de la rue, lorsque j'avais des camarades avec moi. Mais notre demeure étant située à l'extrémité et au sommet de la ville, dans des parages peu fréquentés, ce n'était guère que les jeudis ou les dimanches, l'après-midi, que je pouvais espérer la visite de quelques-uns de mes condisciples du lycée.
Il y avait bien nos voisins de droite, les Marr>on et leurs trois fils, dont je vous ai parlé ; mais, entre les deux aînés et moi, il existait une telle différence d'âge que je ne comptais nullement pour eux; et le dernier, le bon Tony lui-même, ne se gênait pas pour me faire sentir de temps à autre qu'il avait deux ans de plus que moi, et que je n'étais pas à sa hauteur, pas digne de lui.
En sorte que, souvent, mes devoirs dépêchés vaille que vaille, mes leçons tant bien que mal apprises, je me trouvais réduit à moi seul, — et ce n'était pas assez.
Alors, tout doucement, j 'en tr'ou vrais la porte du corridor, je me glissais le long du trottoir, sous
nos deux fenêtres du rez-de-chaussée, en baissant le dos tant que je pouvais pour ne pas être aperçu de l'intérieur; puis je prenais mon élan et courais jusqu'à l'extrémité de la rue, où s'étendait cette esplanade désignée sous le nom depâquisj et plantée d'ormes séculaires et de tilleuls superbes.
Là, j'étais toujours sûr de rencontrer quelque bande de galopins, la tignasse embroussaillée, nu-pieds, en haillons et pannets au vent, en train de copiter les bornes voisines du parapet, de jouer au saut de mouton, au quénée ou à dialoupe, loupe, loupe l
L'accueil que je recevais était fort peu encourageant d'ordinaire, et vraiment il fallait que la solitude me pesât lourd et que j'eusse la bosse de r « adhésivité » bien prononcée pour m'exposer à de tels affronts.
Avec ma blouse d'orléans grise serrée par un ceinturon à boucle du « lycée impérial », mon col de chemise amidonné et bien blanc, ma cravate, dont le nœud correct et coquet décelait la méticuleuse sollicitude et l'élégante habileté d'une main féminine, j'étais, au milieu de ces petits guenilleux, comme un oiseau d'un autre plumage. Les jeux cessaient à mon approche, on me regardait
(le travers, en dessous; les plus grands se prenaient à murmurer des phrases que je n'entendais pas dîslinctement, mais que je devinais très bien.
<c Qu'est-c' qu'i nous veut, ç'ui-là? Qu'est-c' qu'i vient faire avec nous? I n'peut donc pas rester avec vses pareils ? »
Tout à fait, vous dis-je, comme des friquets à Tentour d'un chardonneret, d'un rouge-gorge ou d'un bouvreuil.
Parfois môme, surtout si je paraissais me troubler, avoir peur, si je faisais mine de me retirer, ils se mettaient à me huer tous en chœur et à me poursuivre de cette apostrophe locale : « lequel! 6 lequel I »
Une chose me faisait enrager entre toutes, le surnom dont ils m'avaient baptisé. Sachant que la maison où j'habitais était occupée par Mme Curel — ma grand'mère, — ils en concluaient que je devais me nommer aussi Curel, et, par assonance, de Curel ils avaient fait écureuil; ils ne m'appelaient jamais que l'Écureuil, le petit Écureuil.
Oh ! ce que ce sobriquet me causait de honte, m'irritait et m'horripilait ! Ce qu'il me faisait souffrir, lorsque je l'entendais crier, hurler à tue-tiMe par tous ces garnements !
L'un d'eux surtout, le plus âgé de la séquelle, un nommé Gollongin, je me souviens, déployaitun acliarnement sans pareil. Du plus loin qu'il m'apercevait :
« Eh ! l'Écureuil ! l'Écureuil ! le petit Écureuil ! Oh ! eh ! là-bas ! l'Écureuil ! )>
Si je l'avais tenu! Si j'avais été le plus fort! Je t'en aurais donné, moi, de l'Écureuil!
Eh bien, en dépit de tous ces outrages, de toutes ces humiliations et avanies, malgré les incessantes et expresses inhibitions de ma grand'mère et de ma tante, je ne me lassais pas, dès que l'une et l'autre avaient le dos tourné et que je pouvais gagner la porte, d'aller jouer, « vagabonder » avec les gamins du quartier.
C'est ainsi que je fis la connaissance d'Etienne Varlot, fils d'un tisserand de notre rue du Tribel.
Etienne n'était pas, lui, mal peigné, déguenillé ou débraillé ; il avait de bonnes joues fraîches et de longs cheveux blonds bouclés, comme un petit Jésus ; il était chaussé de patins en lisière et de sabots noirs imitant le cuir et luisants de propreté ; sa blouse de cotonnade bleue n'avait ni tache,
ni accroc, el le fond de son pantalon ne laissait pas Iraîtreuseraenl saillir le coin de sa chemise. Etienne Varlot n'avait pas non plus Tair effronté et gouailleur des vauriens du j^â^m.^; ce n'est pas lui qui aurait jamais eu l'audace et la cruauté de me traiter d'Écureuil; il était doux, timide, silencieux, sauvage môme, toujours prêt à rougir
Et je crois bien qu'à raison même de cette timidité et de celte apparente faiblesse, il était, comme moi, victime des rodomontades et persécutions de maître Collongin. J'ignore, par exemple, de quel quadrupède de la création on avait dérobé le nom pour le lui appliquer.
C'est sans doute celle communauté d'infortunes qui nous rapprocha; j'attirai bientôt Etienne chez nous, en cachette, et l'emmenai jouer avec moi dans notre remise ou notre jardin.
J'étais gourmand de fruits verts, dans ce tempslà, el, en dépit des admonestations de ma pauvre grand'mère, je m'obstinais à épargner au soleil la peine de mûrir et dorer quantité de nos pommes et de nos abricots, de nos reines-claudes et de nos pêches. Quels festins ! Quelle chair ferme, acide et savoureuse! Comme ça croquait bien sous la dent!
LE FILS DU TISSERAiND. 255
Les grosses groseilles surtout,, les groseilles à maquereau, étaient mon régal de prédilection. Je me souviens de deux de ces groseilliers, deux arbustes épais, feuillus, tout hérissés d'épines, qui se trouvaient dans un angle de notre verger, près du mur de notre voisin de gauche, M. de Boinville. Je m'accroupissais derrière Tune ou l'autre de ces touffes de verdure, et, certain de n'être pas aperçu,, je m'en donnais à cœur joie, je n'en finissais plus de picorer, de pigornser, selon le mot de chez nous, ces succulentes groseilles vertes.
Un jour, je conduisis Etienne Varlot jusque dans ce coin et le conviai à m'imiter.
« Goûte-les donc! Ne te gêne pas! Elles sont si bonnes, bien croquantes, juste à point! »
Et comme il ne bougeait pas et avait l'air tout honteux, embarrassé :
(c N'aie pas peur ! Régale-toi à ton aise. C'est A MOI, ces deux groseilliers.... C'est mon jardin particulier, ici — Et puis il n'y a personne, on ne peut pas nous voir w
Mais il faut croire qu'il ne partageait pas mon enthousiasme pour les groseilles vertes — ou, plus vraisemblablement, qu'il n'avait pas confiance en mes pronostics et dans ma fière déclara-
lion (le possession — car il se borna à secouer lentement la t(^te en signe de refus.
« Oh ! que t'es bête ! Dépeche-toi donc !
— Ta maman ne serait pas contente Tu ne
lui as pas demandé la permission. . . , murmura-t-il.
— Mais puisque je te dis que ces groseilliers m^appartiennenl, là ! que c'est à moi, que je suis libre d'en faire ce que je veux !
— Et de vous rendre malade aussi, n'est-ce pas, monsieur? continua une voix qu'on s'efforçait de grossir et de faire paraître grondeuse et sévère. Oh ! le vilain enfant ! Désobéissant, menteur, gourmand, tous les défauts! Le bon Dieu te punira, va, sois tranquille ! Tu verras plus tard ! Tu en auras, du fil à retordre ! »
Ma pauvre grand'mère ! C'était là une de ses locutions favorites, sa menace habituelle, l'inévitable prédiction en pareil cas.
« Oui, tu en auras, du fil à retordre! Et toi, mon petit ami,... ah! c'est le petit Varlot,... tu es un bon petit garçon, toi, poursuivit-elle. Tu es raisonnable ! A la bonne heure ! Tu as fort bien répondu à ce mauvais sujet. Je t'ai entendu : j'étais derrière vous. Je le dirai à ton papa, quand je le verrai passer; je lui ferai compliment de toi. »
u Ohl le TÎIain enftnt'
En toute autre circonstance, ma grand'mère, qui n'aimait pas que j'introduisisse dans la maison des enfants racolés dans la rue, eût sans doute fait grise mine à Etienne. Mais, à dater de ce jour, elle conçut pour lui une haute estime, et les portes du logis lui furent ouvertes à deux battants.
ce Prends modèle sur lui, me répétait-elle souvent. Vois comme il est modeste, doux, réservé! »
Ce fut bien pis lorsqu'elle le vit revenir, un soir d'août, en compagnie de son père, tous deux chargés de brassées de couronnes et de piles de livres.
« Gomment, monsieur Varlot. c'est à votre fils, tout cela ?
— Oui, madame, oui,... neuf premiers prix,... bégaya le père Varlot, haletant de joie encore plus que de fatigue, tout glorieux et radieux. Neuf!... Tous les prix de sa classe.... Une rafle, madame! M. le maire l'a embrassé et lui a recommandé de venir le trouver demain à la mairerie.
— Tu vois, hein? tu vois ! » s'exclama ma grand'mère, comme pour me dire : « Quelle différence avec toi, mon garçon ! Ce ne sont pas tes lauriers qui nous embarrassent, nous, et ce n'est jamais toi
2i0 NES AMIS ET MOI.
que M. le maire honorera d'une accolade et d'une invitation ! »
Le père Varlot avait d'autant plus raison d'être fier de son Etienne, son unique enfant, que, sa femme étant morte lors de la naissance de ce fils, il avait été seul à prendre soin de lui et à le diriger. Il habitait presque en face de chez nous, au fond d'un jardinet où s'élevait une chétive maison à un étage, louée à divers ouvriers. Il occupait une chambre du rez-de-chaussée, et au-dessous de cette pièce se trouvait la cave ou boutiqmy dans laquelle il se tenait seize heures par jour, devant son métier, assis et sautillant sur l'étroite planche qui lui servait de banc, agitant bras et jambes sans discontinuer pour faire courir la navette. Quel vacarme quand on pénétrait là dedans ! Tout en manœuvrant tirettes et pédales, il chantait de sa belle voix grave, pleine et sonore, des romances de son jeune temps.
D*oîi viens-tu, beau nuage Emporté par le vent?
Viens-tu de cette plage Que je pleure souvent?
Hirondelle gentille, Voltigeant à la grille Du cachot noir !
Sur le grand mât d'une corvette Un petit mousse noir chantait . . .
Que Dieu favorise Ma noble entreprise.
Je vais à Venise....
Les dimanches, ainsi que les jours où il avait terminé et reporté sa chaînCy ou bien encore quand la besogne manquait, le père Varlot s'en allait fagoter dans les bois de Combles ou pêcher à la ligne dans la rivière ou le canal. Je le vois encore revenir avec sa longuegaule sur l'épaule, et, à la main, son pot de camp de fer-blanc, où surnageaient les vérons, goujons et perchettes qu'il avait attrapés.
Il marchait le dos un peu voûté, et, avec sa barbe grise, ses cheveux tout blancs et clairsemés, ses joues ridées, avait l'aspect d'un vieillard septuagénaire. Delàcetle familière et patriarcale épithète
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qu'on accolait d'habitude à son nom. La vérité est que le père Varlot n'avait pas plus de cinquante ans à cette époque.
Toute sa tendresse, son dévouement, ses espérances, sa vie entière s'était comme concentrée sur Etienne. Il s'était appliqué à faire de lui un écolier docile, zélé et laborieux, un élève d'élite. Bien que sachant à peine lire, il ne le laissait jamais partir pour la classe sans l'avoir interrogé sur ses leçons, sans s'être assuré aussi qu'aucun bouton ne manquait à sa chemise, à sa blouse ni à son pantalon, que ses petits sabots étaient dûment nettoyés et astiqués, en un mot que son ce gamin », ainsi qu'il avait coutume de l'appeler, était propre et luisant comme un sou neuf. Lui-même faisait sa lessive, reprisait les chaussettes de M. Etienne, rapiéçait blouses et culottes.
Le lendemain donc de la distribution des prix, Etienne Varlot se rendit à la convocation de M. le maire, M. Sainsère, qui lui demanda s'il voulait entrer au lycée après les vacances, et lui annonça qu'une bourse lui serait sûrement attribuée.
Tout gauche et timoré qu'il était, Etienne eut le courage de refuser.
« Mais pourquoi donc, mon petit ami?...
Voyons, parle!
— C'est que... il est temps que mon papa se repose et que je gagne ma vie.
— Ah! » s'écria M. Sainsère d'un to« qui signifiait : « En effet, tu as raison, je n'avais pas songé à cela ! >>
« Et que veux-tu faire pour gagner ta vie?
reprit-il. As-tu choisi un état?
— Oui, monsieur Je désirerais être teneur
de livres dans une fabrique.
— Eh bien, je m'occuperai de toi. Ne t'inquiète pas! Tu seras casé selon tes souhaits avant l'hiver. »
Mais quand le père Varlot apprit ce qui s'était passé, la mirifique proposition faite à son fils et le refus de celui-ci, il commença par traiter son c< gamin » de petit imbécile et aussi de petit malappris, de petit insolent : « Aller dire que son père ne peut plus travailler, n'est plus bon à rien ! . . . Une ganache, quoi ! . . . A-t-on jamais vu?... Tu mériterais que je te' tire les oreilles! Galopin, va! Si je ne me retenais!... » Puis il enfila son antique redingote à grandes basques, à col rigide et monumental, coiffa son tromblon à
longs poils tout hérissés et ébouriffés, marbrés de cassures et rougis de vétusté, s'équipa comme les jours de fêle carillonnée ou les jours d'enterrement, et courut chez M. Sainsère, pour lui attester et démontrer qu'il avait encore bon pied, bon œil, et rattraper ce que le « moutard )> avait dit.
Voilà comment, à la rentrée- suivante, je me trouvai avoir pour condisciple au lycée mon petit voisin Etienne Varlot. Mais il ne resta pas longtemps dans ma classe : grâce à l'obligeance de M. l'abbé Remillon, le vicaire de notre paroisse, qui voulait bien lui donner chaque riiatin une leçon particulière et lui avait enseigné les éléments du latin et du grec, grâce surtout à sa studieuse persévérance, à son opiniâtre énergie, il passa en cinquième au l" janvier, et nous nous trouvâmes ainsi séparés dans nos études.
Nous n'en demeurâmes pas moins en relations fréquentes et des plus amicales. En nous rendant au lycée et en revenant, nous faisions souvent route ensemble ; nous causions de nos leçons, de nos devoirs, de nos lectures, de nos rêves d'avenir surtout. Etienne, à présent, ne pensait plus à se
ilvj
LE F[LS DU TISSERAND. 2i5
faire comptable chez quelque industriel ; il caressait le projet d'entrer à Saint-Cyr et de porter Tépaulette.
Quel beau jour pour le père Varlot, la première fois que son « gamin » revint dans sa ville natale avec le pantalon garance à bande bleue, la tunique à grenades et le casoarl II était allé, ainsi que plusieurs d'entre nous, ex-condisciples d'Etienne, l'attendre à la gare, et il fallait voir quelles étreintes, quels baisers, avec quelle tendresse et quelle fierté il passa son bras sous celui de son fils et le ramena triomphalement, à travers les rues les plus fréquentées, jusqu'à sa chétive demeure de notre Ville-Haute!
Ce fut bien pis encore quand — l'année qui précéda la guerre — Etienne, sorti de Saint-Cyr, eut endossé l'uniforme de sous-lieutenant. Comme il se plaisait à se promener avec lui, comme il aimait à l'exhiber, son fils, à le faire admirer! Pauvre brave père Varlot!
Le régiment auquel Etienne appartenait était compris dans le corps d'armée du général Frossard, et fut un des premiers qui engagèrent la lutte. Fait prisonnier le 6 août, à Forbach, le jeune souslieutenant fut dirigé sur la Silésie; mais, durant le
."sk
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trajet, il réussit à s'échapper, gagna TAutriche, puis la Suisse et rentra en France.
Son dessein était de mettre à profit ses connaissances topographiques de la région de TEst, de sa contrée natale notamment, et d'organiser une compagnie de francs-tireurs, qui auraient spécialement pour mission d'entraver les communications de nos envahisseurs. Il estimait qu'il coopérerait ainsi plus activement, plus efficacement à la défense de la patrie que s'il eût simplement repris sa place dans l'armée régulière.
Les administrateurs civils et les chefs militaires auxquels il s'empressa de soumettre son plan lui donnèrent pleine approbation, et, en moins de trois semaines, Etienne Varlot rassembla et équipa une soixantaine de combattants originaires comme lui du Barrois, principalement — puisque la plupart des hommes faits et valides étaient sous les drapeaux — des adolescents dé dix-sept ou dix-huit ans et des sexagénaires encore verts. Comme centre d'action ou quartier général, il choisit le vaste plateau boisé qui sépare la vallée de l'Ornain de celle de la Saulx, domine Popey et surplombe, en se dirigeant vers Ligny, les villages de Savonnières, de Longeville, Tannois, Tronville, Velaines.
Les embarras sans nombre que cette petite troupe de gens du pays, chasseurs enragés et tireurs impeccables pour la plupart, et tous familiers avec les plus étroites sentes eivoïottes, les grippelots les plus abrupts de ce coin de Lorraine, causa aux armées prussiennes, le mal qu'elle leur fit, nos vainqueurs ne Font pas oublié. Toujours prêts, comme le moucheron de la fable, à les poursuivre, les harceler, les époinçonner de mille et mille manières, toujours aux aguets et toujours insaisissables — tantôt coupant les fils télégraphiques, tantôt faisant sauter un pont ou dérailler un train, — les francs-tireurs de Popey, les soldats d'Etienne Varlot, ont été la terreur des Allemands campés en Lorraine.
u Vous savez le sort qui vous attend si vous vous laissez prendre, mes amis? leur disait-il. Vous n'êtes pas reconnus comme belligérants... Fusillés sans pitié! Ne l'oubliez pas et agissez en conséquence! Ne vous rendez jamais! Jamais de grâce ni pour vous, ni pour eux non plus.... On n'est pas à la guerre pour se faire des politesses ni des mamours! w
Ces soixante braves immobilisèrent à eux seuls autant de milliers d'hommes qu'une place forte.
C'est h cause d'eux que les Allemands, ne sachant à qui s'en prendre, incendièrent, un des derniers jours de septembre 1871, la ferme de Riéval, sur la route de Ligny à Void, vengeance qu'Etienne leur revalut et leur fit payer cher, pas plus tard que le lendemain dans la nuit. Il rompit la digue du canal de la Marne au Rhin dans deux biefs consécutifs, voisins de Popey, et submergea les baraquements ennemis.
« Vous nous donnez du feu : je vous envoie de l'eau en échange! »
Cette représaille fut un des derniers exploits de l'intrépide partisan. Étant allé, en compagnie d'un de ses hommes — le petit Gustave Davigney, un enfant de seize ans, fils unique d'une blanchisseuse du faubourg de Marbot, — chercher des munitions qui lui étaient secrètement expédiées jusqu'à Stainville, à proximité des grands bois, il n'eut pas le temps de regagner son campement, et, afin de se dérober aux uhlans qui battaient l'estrade, il dut se réfugier dans une ferme abandonnée, à la Grangette. Aidé de son jeune acolyte, il se hâta de dételer le cheval et de décharger la voiture, de cacher ses caisses de cartouches, qui, avant de devenir leur sauvegarde et leur salut.
\a mole k la trou| c sarrctat dcianl la façade
pouvaient les trahir et provoquer leur arrêt de mort. Un obscur et étroit cellier, creusé sous la cuisine et où Ton n'accédait presque qu'en rampant, lui parut l'endroit le plus sûr pour eft'ectuer ce dépôt. Puis les deux hommes montèrent dans le sineau ou fenil, et, à travers les fentes d'un volet, observèrent les mouvements de leurs ennemis.
Une vingtaine de uhlans se dirigeaient vers la Grangette. Pendant que la moitié de la troupe s'arrêtait devant la façade et la considérait attentivement, curieusement, du seuil jusqu'aux gerbières, comme si ces regards, ainsi que ceux du lynx, eussent pu transpercer les murs, l'autre moitié, divisée elle-même en deux escouades, l'une prenant à droite et l'autre virant à gauche, faisait à petits pas et prudemment le tour de la ferme. Cet examen terminé, les uhlans se décidèrent à pénétrer dans la cour intérieure, puis dans la première salle, la cuisine, qui ouvrait de plainpied sur la cour. Bientôt le bruit des verres se fit entendre, des rires et des éclats de voix résonnèrent : on n'avait pas tardé à découvrir quelque feuillette de vin sans doute ou quelques bouteilles de kirsch ou d'eau-de-vie de marc.
ce Descendons, voilà le moment, dit Etienne à
ij2 MtS AMIS ET MOI.
son compagnon. Tu sortiras par derrière, lu gagneras vite la forêt Je te rejoindrai dans une
seconde.... Auparavant je tiens à jouer un tour à ces mâtins-là,... à leur faire un peu de musique pour les accompagner, puisqu'ils chantent si bien !
— Inutile alors que je parteavantvous, répliqua Davigney; nous filerons ensemble....
— Non, non, sauve-toi! Je ne te veux pas! »
Force fut à Gustave Davigney de s'éloigner.
Comme il atteignait l'orée des bois, une formidable détonation retentit derrière lui, en même temps que ce cri lancé à pleins poumons :
« Vive la France! »
Surpris, englobé par l'explosion qu'il venait de déterminer, le chef des francs-tireurs de Popey n'avait pu, comme il l'espérait, rejoindre son aide, et gisait enseveli sous les décombres de la Grangette, avec le détachement de uhlans tout entier.
Si le hasard vous conduit jamais dans le cimetière de Popey, arrêtez-vous devant le rustique et martial monument érigé « A la mémoire des enfants de Popey-sur-Ornain, morts pour la défense de la Patrie, 1870-1871 » : en tête d'une des colonnes de cette nombreuse et glorieuse liste, vous
lirez le nom de mon ancien petit voisin de la rue du Tribel, du lieutenant Etienne Yarlot.
A quelques pas de ce funèbre édicule, une humble croix de bois noir indique la place où repose le père Varlot. Jusque dans sa tombe, le bon vieux tisserand doit être content de son « gamin >>.