‹ Mes amis et moiChapitre 4 sur 25 · A LA BONNE FOU · texte numérisé non relu

A LA BONNE FOU

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Grand Hôtel du Commerce

ET

du Cheval blanc

réun'is Ancienne maison GARA U DEL

BONLARON Gendre et Successeur.

DoitM^

Souper 2 fr. 50

Billard, 7 heures 7 fr. »

Total 9 fr. 50

a Comment! billard, sept heures, sept francs! se récria Armand.

— Mais... sans doute, monsieur! Voyez la pancarte accrochée au mur. Vous avez dû la lire : « Billard, le jour: cinquante centimes l'heure; la nuit: un. franc. Toute heure commencée se paie entière. » Vous avez occupé le billard de onze heures et demie à six heures, c'est-à-dire pendant six heures et demie, autrement dit sept heures, donc

— Mais, monsieur, je n'y jouais pas, sur votre billard! C'est pour y dormir....

— Ça, c'est votre affaire; vous vous en êtes servi comme bon vous a semblé. Je n'enlre pas dans ce détail. Je ne vois qu'une chose, c'est que, pendant sept heures, le billard a élé accaparé parvous; Maintenant si vous désirez que nous allions soumettre le litige à M. le maire?... )>

Armand préféra payer, et décampa bien vite.

11 y avait déjà trois jours qu'il jouissait de sa pleine indépendance, et, quoique ayant plus d'une ampoule aux pieds et l'estomac sensiblement tiraillé par la faim, il n'était pas las de battre l'estrade ni en humeur de rentrer au bercail. Non, non! Evviva la liber ta!

Il débouchait des bois de rÉtanche et opérait son entrée dans le joli bourg de VigneuUes, quand il fut happé au collet par deux gendarmes, et, malgré ses protestations, ses cris et rebellions, emmené séance tenante et graud'erre à Saint-Mihiel.

D'emblée, bien qu'il fût près de neuf heures du soir, on le conduisit au domicile particulier de M. Mathelin, le procureur impérial.

ce Ah ! ah ! te voilà, drôle ! Eh bien, c'est gentil ! Ah! oui-da! Gomment, tu le sauves du collège, tu abandonnes tes parents, sans rien dire, sans penser au chagrin qu'ils éprouveront, à leur inquiétude, leurs transes ! »

M. Mathelin continua longtemps de la sorte.

M. de Marson lui avait recommandé de « laver proprement la tête à son garnement de fils )>, et il s'acquittait de la mission avec une scrupuleuse conscience. Armand, lui, ne bronchait pas; mais, tout penaud de sa déconvenue, irrité de cette mercuriale, il rongeait son frein et crispait les poings.

« Tu es couvert de poussière, tout débraillé, fait commre un bandit! s'exclamait M. le procureur. Et tu as faim, je suis sûr? Depuis quand n'as-tu pas mangé? Ton p^re m'informe que tu es parti avec

Tut liappé lu collet pnr deui gendnrmes.

une dizaine de francs dans ta poche, pas davantage. Allons, tu as faim, n'est-ce pas? »

Et comme Armand, rageur, s'obstinait à ne pas répondre :

« Mais avoue-le donc ! Ne boude donc pas contre ton ventre, nigaud! Tu vas manger!

— Non ! cria Armand.

— Je te demande bien pardon ! Assieds-toi ! Je m'en vais te faire faire une omelette....»

Et M. Mathelin pria le brigadier de gendarmerie, qui était resté là, attendant les ordres de son supérieur, d'aller prévenir la cuisinière.

Celle-ci arriva, dressa rapidement le couvert, puis apporta l'omelette toute fumante et la déposa devant Armand.

« Elle est toute chaude, mon fi; ne la laissez pas refroidir !

— Dépêchons-nous 1 ajouta le procureur. Allons, mange !

— Je vous ai dit que non ! » rugit de plus belle le terrible garçon.

Et, saisissant le plat, il le lança, avec son contenu, à la tête du brigadier.

Je ne sais ce qu'il advint de cette prouesse et comment la chose se termina : j'imagine que

M. le procureur impérial dut sur-le-champ allonger une superbe paire de gifles au fils de son ami Marson; ce qu'il y a de certain, c'est qu'Armand ne rentra pas au collège de Popey et l'ut expédié dans un autre établissement de la région, au lycée de Nancy, où il parvint à s'amender et à s'assouplir. L'année suivante, il fut admis à Saint-Cyr, et, plaisante ironie du sort, juste châtiment du ciel, lui qui témoignait si peu de respect à MM. les gendarmes, il est devenu colonel de gendarmft'ie.

Je puis vous parler en meilleure connaissance de cause de l'évasion de mon ami Tony, le jeune frère d'Armand.

Le vieux collège de la côte des Prêtres venait d'être remplacé par un lycée tout battant neuf et construit au milieu de l'ancien pâquis de la Ville- Basse.

Tony approchait de ses quinze ans, et, vexé de ne pas voir encore un soupçon de moustache estomper sa lèvre, il avait eu recours à l'élève pharmacien de M. Bara, à notre ami Victor Lescuyer, en le suppliant de remédier à cette déplorable, cette ignominieuse absence.

J'ignore quelle pommade Lescuyer donna à Tony; mais, au lieu de barbe, ce liniment lui fit pousser une ribambelle de petits boutons audessous du nez, et lui causa les plus affreuses démangeaisons, voilà le fail.

M. de Marson estima que son fils cadet, qui se destinait à l'École polytechnique, était d'âge à être plus étroitement surveillé, et il fit pour lui ce qu'il avait fait jadis pour ses aînés, il l'arracha aux douceurs et distractions de l'externat et le mit pensionnaire.

Presque chaque après-midi, à la récréation de quatre heures, Mme de Marson allait voir son benjamin et lui porter quelques chatteries; tous les dimanches et jours de fête il sortait; en somme, la prison était poiu' lui très supportable, et, sans une circonslance fortuite et malchanceuse, il n'aurait jamais songé à en déguerpir.

Mlle Henriette, la sœur de Tony, était excellente musicienne et possédait, comme feu la « povre » Mlle Clémence, une très jolie voix. Elle fut priée de se faire entendre dans un concert donné en faveur des indigents, et qui devait avoir lieu un jeudi soir, dans une grande salle de l'hôtel de la préfecture. Il n'était guère possible de refuser.

Mme de Marson aimait d'ailleurs tout ce qui pouvait servir à metire sa fille en relief, et elle s'empressa d'acquiescer aux désirs des organisateurs de ladite fête.

En même temps elle se rendit chez le proviseur du lycée, M. Feuilhestre, et le pria de vouloir bien permettre à Tony de sortir ce soir-là, afin qu'il pût assister au concert — applaudir au triomphe de sa sœur.

M. Feuilhestre fit bien quelques objections : c( C'était irrégulier. Les élèves ne devaient sortir que le dimanche.... Ce serait un précédent fâcheux.... » Mais, en présence de l'insistance de Mme de Marson — et qui mieux qu'elle savait insister et arriver à ses fins? — eu égard aussi au but charitable de cette réunion^ il se laissa peu à peu fléchir.

Or, dans la matinée de ce jeudi-là, une observation de M. le surveillant général Margerie provoqua une réponse malsonnante de l'élève Marson. M. Margerie, qui souflrait d'une maladie de foie et n'était pas toujours commode, se fâcha et infligea une retenue à l'insubordonné.

« Et cette retenue, vous la ferez aujourd'hui même!

— Mais, monsieur, je dois sortir....

— Raison de plus!

— M. le proviseur a promis à ma mère....

— Vous ne sortirez pas! Je vais en référer à M. le proviseur! »

M. le proviseur donna, bien entendu, gain de cause à M. le surveillant général, et, au lieu d'aller dîner en famille et acclamer sa sœur Henriette, Tony fut relégué dans une salle de classe et condamné à copier toute la tragédie d'Esther.

S'il était irrité et exaspéré, pas n'est besoin de le dire.

Il arpentait la salle en grommelant, y tournait et rôdait absolument comme un fauve dans sa cage; mais pas moyen de s*échapper! La porte était fermée à clef, la serrure solide, et les fenêtres, au nombre de deux, n'avaient même pas de poignéecrémone ou d'espagnolette qui permît de les ouvrir. Pour comble de précaution, elles étaient garnies de barreaux surmontés de fers de lance. Mais, tandis que ces fenêtres ou baies, qui étaient très larges, se terminaient en cintre, les grilles extérieures affectaient la forme d'un rectangle et s'arrêtaient juste à la naissance du cintre, laissant

ainsi libre la partie supérieure de chaque fenêtre, rimposte en arc de cercle et à double vasistas.

C'est par un de ces vasistas que TonydeMarson, dans tout le feu de sa rage, résolut de s'évader.

11 grimpa sur une table, et, ayant ouvert un des vasistas, celui de droite, il se hissa jusqu'à cette ouverture, où, à l'aide de coups de reins et de vigueur de poigne, il réussit à glisser sa tête, puis ses épaules et enfin ses bras. Tony était d'ailleurs de taille fluette; il avait une agilité de chat et une souplesse de couleuvre, et ce ne devait être pour lui qu'une amusette de passer par ce trou et de dégringoler ensuite le long des barreaux.

Mais un maudit store, fixé à l'intérieur, et dont Tony, dans ses efibrts, avait sans doute fait mouvoir le cordon de tirage ou dérangé la poulie, vint à se dérouler, à s'embarrasser dans les charnières du vasistas et en entraver le jeu, à tomber aussi sur les jambes du prisonnier et paralyser ses trémoussements.

Impossible maintenant d'avancer ni de reculer : maître Tony se trouvait pris comme dans un piège, comme étranglé dans une ratière.

ce Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! »

Et il se démenait, se secouait et se déhanchait.

mais sans résultat valable, sans bouger de place.

La rue qui borde ce côté du lycée, la rue Landry- Gillon, était à peine construite alors et des moins fréquentées. Tony de Marson courait donc grand risque de demeurer longtemps en cette triste panne, lorsque, par bonbeur, Corniquet apparut.

Corniquet était un gamin du quartier du lycée, du faubourg de Couchot, qui avait pour unique occupation et singulière spécialité de venir rôder chaque jour pendant les heures d' « étude », c'est-à-dire de dix heures et demie à midi, et de quatre heures et demie à sept heures, sous les fenêtres des salles et attendre chape-chute.

Les salles d'étude étaient situées au premier étage, juste au-dessus des salles de classe: on n'avait qu'à attacher au bout d'une ficelle un papier indiquant ce qu'on voulait, chocolat, cervelas, journal ou... tabac, et renfermant le prix de l'achat, plus dix centimes pour le commissionnaire; puis à lancer cette ficelle par la fenêtre, en ayant soin, comme de raison, d'en garder l'autre extrémité enroulée autour du poignet, et, quelques minutes après, de légères tractions vous annonçaient que vous étiez servi et n'aviez qu'à hisser à vous l'objet demandé.

A l'aspect de celle face toute congestionnée, contournée et cramoisie, Gorniquet, ce sans-cœur, éclata de rire et se tordit comme un ver coupé en deux.

<c Ah ! la bonne tête ! la bonne tête ! Est-il drôle ! est-il cocasse!

— Vingt sous!... Je le donne vingt sous... si lu m'apportes... une échelle! râla Tony.

— Bien vrai? demanda Gorniquet en interrompant aussitôt ses contorsions et frétillements.

— Je te le jure !

— Donne! » riposta le jeune drôle, qui décidément n'avait pas confiance.

Vingt sous! Jamais il n'avait touché tels honoraires.

«Comment veux-tu... dans la situation où je suis.... Est-ce que je peux seulement... fourrer une main... dans..., dans une de mes poches?

— Ça, c'est vrai, lu ne peux pas!

— Eh bien... alors?

— J'ai ta parole?

— Mais oui ! oui !

— La plus sacrée?

— Oui! oui! Je te jure....

— Attends-moi ! «

Sûrement que le pauvre Tony l'attendrait! La recommandation était tellement surperflue qu'elle avait Tair d'une moquerie.

Mais voilà que pendant que Corniquet se faufilait chez un jardinier du voisinage pour quérir Téchelle libératrice, M. Claudel, le maître d'étude du troisième quartier, mis en éveil par les remuements inquiets des élevés, qui, ne sentant rien arriver, ne savaient à quoi attribuer le relard de leur mandataire, s'approcha de la fenêtre et aperçut au-dessous de lui ce buste qui émergeait et s'agitait.

Sur-le-champ il alla prévenir M. le censeur, et juste comme celui-ci, accompagné du gardien et lampiste Sucemèche, ouvrait la porte de la classe, Tony de Marson s'accrochait à l'échelle apportée par Corniquet et, à l'aide de ce point d'appui, franchissait l'obstacle.

Mais on ne traverse pas un si étroit et périlleux défilé sans y laisser quelques plumes. Tony, lui, à force de gigoter et s'étirer, y perdit ses grègues, c'est-à-dire ses culottes. Sa chemise flottait lorsqu'il se suspendit aux bâtons de l'échelle et opéra sa descente.

Il ne fallait pas songer à se présenter à l'hôtel

de la préfecture dans un costume aussi sommaire.

D'ailleurs M. Babonet, le censeur, et le portier Cognard, dit Quoniam, escortés de Finévi table Sucemèche, venaient d'apparaître à l'angle de la rue, et s'apprêtaient à cueillir le fugitif au passage et à réintégrer de force ou de gré l'oiseau dans sa volière.

ce Eh bien, mais... et mes vingt sous? » s'écriait le jeune Corniquet, pendant que le père Quoniam et le maigre Sucemèche s'emparaient de Tony et le transportaient qui par la tête, qui par les pieds, vers la grille du lycée. « Et mes vingt sous, dites donc? Alors me voilà refait, moi, volé comme dans un bois? C'est pas de jeu, ça ! pas de jeu ! )>

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