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CHAPITRE VII

LE PERE COLIBERT

A M. Félix Alcan.

A l'époque où la municipalité de Popey-snr- Ornain décida d'abandonner le vieux collège, jadis créé par Gilles de Trêves, et vota les fonds nécessaires pour la construction d'un c< lycée impérial » — il y a près de quarante ans, — M. Zéphyrin Colibert, chef de l'important pensionnat de Saint- Michel, songeait à se défaire de son établissement et à goûler un repos longuement mérité. Il venait d'atteindre sa cinquanle-cinquième année et de compléter ses cent mille francs ; en outre, il avait perdu sa femme, sa chère Herminie, huit mois auparavant, et il ne s'était pas remis de cette secousse ; il était tout désorienté, affaissé, n'avait de goût à rien.

Mais un pensionnat aussi fréquenté et, parlant,

d'une mise à prix aussi élevée que celui-là ne trouve pas acquéreur du jour au lendemain, et un assez long temps s'écoula avant que M. Colibert fût parvenu à ses fins.

Il venait de conclure le marché, le plus secrètement possible, afin de ne pas effaroucher les familles, toujours promptes à prendre l'alarme à tout changement, et de ménager ainsi les intérêts de son successeur, quand un matin, dans les derniers jours de septembre, il vit arriver chez lui M. Baduel , l'inspecteur d'académie. La veille même, M. Colibert était allé lui présenter le nouveau chef de l'institution Saint-Michel, M. Théodule Mirandar, et solliciter pour celui-ci la même bienveillance, le même précieux appui dont M. l'inspecteur avait toujours daigné l'honorer, lui, Zéphyrin Colibert; il ne laissa donc pas d'être surpris tout d'abord de cette visite. Etce fut bien pis lorsqu'il en connut le motif.

« Votre intention, m'avez vous dit hier, est de vous retirer dans votre pays natal, à Rembercourt, aussitôt que votre successeur sera installé et bien au courant de tous les rouages de l'établissement?

— Oui, monsieur l'inspecteur; c'est, en effet, ce que je projette. »

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M. Baduel fit entendre sa petite toux accoutumée, deux hem I hem I qui précédaient chacune de SCS phrases.

c( Cependant vous êtes dans la force de Tâge....

— Oh! monsieur l'inspecteur, je décline, et sensihiement; je ne m'en aperçois que trop, repartit M. Golihert avec un mélancolique sourire. J'ai dépassé la cinquantaine....

— Mais vous vous portez comme un charme de nos bois! Vous avez bon pied, bon œil, mine rayonnante et superbe! »

M. Golihert hocha lentement et tristement la tête.

« Vous me flattez, monsieur l'inspecteur, vous me flattez! Mais... permettez-moi,... je sais ce qu'il en est. Depuis le départ de ma pauvre défunte, voyez-vous, je ne suis plus ce que j'étais, je le sens bien ! Je n'ai plus de courage, plus d'entrain, plus de forces. . . . C'est comme un coup que j'aurais reçu, qui m'aurait assommé. »

Et le brave homme essuya du bout de son doigt une larme qui venait de poindre au coin de son œil .

« Hem ! hem ! Et c'est dans ces dispositions d'esprit que vous allez vous enterrer dans un village? répliqua M. Baduel. Que ferez-vous là-bas? Rien, n'est-ce pas? Rien que de ruminer vos cha-

grins.... Eli bien, non, monsieur Colibert, il ne faut pas ! D'accord avec M. le recteur, je viens vous offrir une chaire au lycée, la chaire de seconde annexe, autrement dit de deuxième année de français, et vous acceplerez!

— Moi! au... au lycée! bégaya M. Colibert tout ému, ébaubi, les yeux écarquillés.

— Oui, et avant qu'il soit longtemps, vous recevrez les palmes académiques, je vous en donne la certitude.

— Oh!!., s'exclama le maître de pension en joignant les mains.

— Je ne pouvais pas, vous le comprenez, vous entretenir de cette affaire toute personnelle, tout intime, quand vous êtes venu chez moi, hier, en présence de votre successeur. Hem ! hem ! Maintenant, voyez, pesez, examinez: l'ouverlure des classes du lycée a lieu le 15 octobre; il est indispensable que je reçoive votre réponse — votre acceptation, monsieur Colibert — le i^' au plus lard.

— Bien, monsieur l'inspecteur; oui, je réfléchirai; mais, dès à présent, permettez-moi de vous dire combien je suis touché,... combien je suis fier d'une offre aussi..., aussi glorieuse....

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— Ilcm! lîcm! Au revoir donc, monsieur lo professeur! A bienlôt! »

Professeur! Professeur dans un lycée du gouvernement! Jamais, depuis qu'il avait conquis ses deux brevets — élémentaire et supérieur, —jamais M. Zéphyrin Colibert n'avait songé à jeter si haut ses vues; jamais l'idée ne lui serait venue qu'il pourrait un jour, lui paysan, fils de paysans, qui n'avait jamais fréquenté que l'école primaire de son village et l'école normale de son département, frayer avec des licenciés, des agrégés, des docteurs, faiie comme eux partie d'un môme établissement universitaire, être leur égal — presque !

Paysan, il Tétait resté, malgré ses trente ans de résidence à Popey-sur-Ornain et ses rapports quotidiens avec la bourgeoisie de ce chef-lieu. Son air, son costume et ses goûts ne laissaient aucun doute sur ses rustiques origines.

De taille moyenne, puissamment râblé, le cou charnu, renflé, formant bourrelet, un vrai cou de taureau, les joues pleines, fermes, toujours soigneusement rasées et d'un superbe rouge brique, les lèvres épaisses et proéminentes, le père Coli-

bert, en dépit de ses chagrins et de son âge, et conformément aux déclarations de M. l'inspecteur Baduel, offrait aux regards une mine toute réjouie, épanouie, florissante et éclatante de santé. Il était invariablement vêtu d'une longue redingote vertbouteille, d'une sorte de houppelande qui lui descendait jusqu'aux mollets et laissait à découvert un plastron de chemise de grosse toile d'un blanc roux, dont le col, relevé et terminé par deux gigantesques pointes, abritait la moitié de ses rubicondes et massives oreilles et son menton tout entier. D'énormes brodequins à lacets de cuir, aux semelles toutes constellées de clous, composaient son unique chaussure de ville ; chez lui, dans la pension, afin de pouvoir dissimuler son approche et mieux surveiller ses ouailles, il portait de simples chaussons de petites lisières, des patins, selon le mot du pays.

Ébloui, fasciné, transporté de joie et d'orgueil par la proposition si imprévue et si flatteuse que venait de lui adresser l'inspecteur, le père Colibert (ainsi l'appelait-on couramment dans la ville, à l'exemple de ses élèves), après un court laps de temps pour la réflexion, un délai de pure forme, se hâta d'accepter.

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Et cependant il avait déjà fait recrépir, remettre à neuf de fond en comble sa petite maison de Rembercourt-aux-Pots ; toutes ses dispositions étaient prises pour s'en aller là-bas cultiver son meix (jardin) et mettre en pratique ses théories d'apiculture — une vieille passion qui lui était restée ; — et d'avance il s'était réjoui de la douce vie qu'il allait mener, de l'indépendance, la pleine quiétude d'esprit et le réconfortant farniente qui l'attendaient dans ce gentil cottage. Mais être professeur au lycée, alors que l'établissement ainsi désigné avait tout l'attrait du mystère, tout le prestige de l'inconnu! — ce titre valait bien quelques sacrifices ; etc'est avec une débordante fierté, une triomphante allégresse, que, le 15 octobre, à huit heures du matin, M. Zéphyrin Golibert fit son entrée sous le porche monumental et tout fraîchement achevé, éclatant de blancheur, du « lycée impérial » et s'installa dans « sa chaire w.

Comprenant la haute importance de ses nouvelles fonctions et tous les devoirs qu'elles lui imposaient, il avait, à cette occasion, définitivement quitté sa houppelande vert-bouteille et ses souliersde chasse^ et arborait une redingote de fin drap noir lustré, des escarpins vernis, et même — tant il avait souci

(le sa dignité! -—une large et éblouissante cravate blanche. Ah! cette cravate, ce qu'elle provoqua de rires et de lazzi, non seulement de la part des élèves, mais de celle des professeurs, des « collègues » du père Colibert, on s'en souvient encore à Popey-sur-Ornain.

Ce fut au point que le proviseur, le rigide et frigide M. Feuilhcslre, jugea nécessaire de mander à son cabinet M. le professeur de seconde annexe et l'engagea discrètement, de sa voix placide, quand et quand doucereuse et pateline, à se départir de ce cérémonial inutile — tout à fait inutile, — et à mettre plus de simplicité dans son costume.

« Du moment que monsieur le proviseur m'y autorise....

— Non seulement je vous y autorise, monsieur Colibert, mais je..., je vous en prie ! »

Les élèves, pour la plupart originaires de la ville, petits bourgeois dégourdis, futés, madrés, toujours en quête de farces et de vilains tours, sournois et ce sans pitié », comme le « fripon d'enfant » du fabuliste, n'avaient pas tardé à s'apercevoir de Tinexpérience de leur maître, et, par suite, à méconnaître son autorité, à s'affranchir envers lui de toute

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obéissanceet de toutrespect. Ils lui décochaient des réponses piquantes, impertinentes, qui déconcertaient tout à fait le vieux magister et le cinglait comme d'un coup de fouet.

« L'algèbre, mes enfants, vous vous plaignez que ce soit trop difficile? Mais, à votre âge, je savais mes équations du second degré, moi 1

— C'est que vous aviez de bien meilleurs professeurs que nous, vous, m'sieu! »

Lui, au contraire, ne leur parlait qu'avec ja plus affectueuse courtoisie, avec déférence presque, les traitant avec tous les égards dus, selon lui, à leur qualité de lycéens.

« Monsieur Arnould, auriez-vous l'obligeance de réciter votre leçon de géographie? — Voudriez- Yous prendre la peine d'aller au tableau, monsieur Herluison? — Seriez-vous assez aimable, monsieur Maginot, pour ne pas oublier de repasser demain les trois derniers paragraphes de votre Télémaque'ï » Etc.

Naturellement, plus il exagérait cette politesse et se montrait obséquieux et humble, plus ses disciples se moquaient de lui, le ridiculisaient et le tympanisaient.

Habitué à avoir affaire aux petits paysans.

gauches, timorés et lourdauds, qui formaient le fond de la clientèle de l'institution Saint-Michel, M* Golihert ne se reconnaissait plus et commençait à se dire que, décidément, toute gloire se paye icihas, et que son titre de professeur allait lui coûter bien des vexations et des tracas — à regretter peut-être de ne pas avoir suivi sa première idée et s'en être allé manger paisiblement ses rentes dans sa verdoyante maisonnette de Rembercourt.

Bientôt ce fut une véritable persécution qu'on dirigea contre lui, un siège en règle, une guerre incessante, acharnée, impitoyable.

Le premier coup fut terrible.

On avait remarqué que M. Colibert avait l'habitude, en arrivant, de déposer son chapeau, un superbe tromblon tout neuf, sur le rebord de la chaire, et, à la fin de la classe, avant de le remettre sur sa tête, de le passer circulairement sur sa manche, de façon à le bien essuyer et à en lisser la soie; puis, étrange manie, celte opération terminée, il fourrait le poing dans l'intérieur du chapeau, comme pour s'assurer que le fond était encore solide.

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Un matin, peu après Touverture de la classe,; M. Colibert ayant « prié » un des élèves de ce vour:. loir bien » lui apporter son devoir, cet élève — , un des moins effrontés et des moins méchants de la bande cependant — s'avisa, lorsqu'il eut escaladé les trois marches de la chaire, de plonger son canif dans le fond du chapeau, et vite, de faire décrire à la lame un bon demi-tour, presque une circonférence entière.

Quand, la leçon terminée, le professeur prit son couvre-chef, et, après l'avoir consciencieusement et méthodiquement astiqué sur son bras, enfonça le poing, la soupape s'ouvrit, poing et poignet passèrent au travers.... Et il fallait voir la tête, la bonne tête du père Colibert, pendant qu'il tenait son casque ainsi embroché, enfilé comme un tuyau de poêle !

c< Oh!... »

C'est tout ce qu'il put articuler.

Et les rires, les clameurs, hurlements et trépignements de joie de MM. les élèves, il fallait les entendre l

L'après-midi de ce même jour, autre mésaventure. En montant dans sa chaire, M. Colibert fut tout surpris de la trouver vide : plus de chaise!

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,Et comme il n'y avait que des bancs dans la classe, ^s bancs-scellés au plancher, force lui fut de demeurer debout durant toute la séance, de deux heures jusqu'à quatre.

Sortir et réclamer auprès du surveillant général ou d'un domestique un siège en remplacement de celui qui avait disparu, c'est ce que tout autre professeur aurait fait; mais lui, il n'osait, et c'est précisément sur cette timidité qu'avaient compté ses perfides auditeurs.

Le lendemain matin, la chaise avait, comme par enchantement, réintégré sa place; mais à peine le pauvre M. Colibert s'y fut-il assis, qu'il se releva brusquement en poussant un cri de douleur : une demi-douzaine de grandes plumes lances, disposées bec en l'air sur le fond de paille, lui étaient restées plantées dans les chairs. « Messieurs, qui s'est permis...? »

Mais tous alors de singer Tétonnemenl :

« Quoi donc, m'sieu?quoi donc? Qu'est-ce qu'il y a, dites, m'sieu? »

Le jour même, à l'ouverture de la séance de l'après-midi, une main habile et preste, inconnue d'ailleurs, par suite du va-et-vient qui se produisait toujours au commencement de la leçon, et

Hii^' cl puiguct pas^reat

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grâce à la foule d'élèves qui assiégeait alors la chaire, lui insinua délicatement sur son siège, juste comme il s'asseyait, un œuf, un bel œuf frais, qui tacha tout le pantalon du pauvre homme.

Pleuvait-il? Son parapluie, soigneusement déposé tout ouvert sur le parquet, dans un angle de la salle, s'éclipsait soudain au moment du départ.

« Messieurs!... Pardon, messieurs!... Veuillez attendre.... Quelqu'un de vous, par mégarde, n'aurait-il pas.... Une minute seulement, messieurs, de grâce!... »

Mais il avait beau les rappeler, beau implorer, la bande infernale s'empressait de déguerpir; et, de guerre lasse, il lui fallait s'en aller à son tour et se faire mouiller. A la séance suivante, le parapluie se retrouvait élendu dans son coin.

Si, au contraire, le soleil brillait, M. Colibert ne manquait jamais de l'avoir sur son pupitre ou dans les yeux. En vain il changeait de place, se reculait, s'avançait : toujours un agile et frétillant et insupportable reflet, projeté par une glace invisible, venait papillonner sur lui ou devant lui.

Et les avalanches de boules de neige qui lui tombaient du ciel, tout à coup, à un tournant de rue ou pendant qu'il ouvrait sa porte ; — les souris découpées dans du drap et blanchies à la craie qu'on lui appliquait au milieu du dos, sur l'épaule, les manches, les mollets, partout où l'on pouvait^ — les livres et les cahiers qu'on lui chipait pour l'empêcher de dicter les devoirs; — et... que sais-je! Chaque jour faisait éclore une nouvelle farce.

Les élèves des autres divisions, instruits du désarroi qui régnait en seconde annexe, venaient y prendre part à l'occasion et mettre à profit l'insigne candeur et l'impéritie de M. Colibert. Ceux d'entre eux, par exemple, qui, pour quelque méfait grave, avaient été, durant une séance, mis à la porte par leur professeur, au lieu de demeurer, selon la règle, plantés à l'entrée de leur classe, sous le portique, et d'y attendre le passage du censeur ou du surveillant général, se réfugiaient dans la classe, la fameuse classe du père Colibert.

« Vous demandez, monsieur? disait-il dès l'abord à l'arrivant.

— Je suis unnouvemiy m'sieu.... C'est m'sieu le proviseur qui m'envoie....

le» buulcs di neige qi

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— Ahl très bien, asseyez-vous, mon petit ami.... Là, tenez, il y a une place.... Youdriezvous me dire votre nom, je vous prie? j>

L'intrus aurait répondu : « Tartempion, m'sieu ! » ou Mathusalem, Mahomet, Don Quichotte, Robinson, Dagobert ou Robespierre, que Texcellent homme aurait, sans sourciller, inscrit ce nom sur son cahier de notes, tant il avait confiance.

Une fois il vit arriver ainsi huit nouveaiix dans la même séance. Il ne savait plus où les caser !

A la séance suivante, bien entendu, tous brillaient par leur absence.

A maintes reprises, le proviseur avait fait appeler M. Golibert pour le semoncer et lui tracer sa voie, tâcher de lui inculquer quelques règles de discipline.

« Les classes voisines de la vôtre, monsieur, se plaignent du tapage qui se fait journellement chez vous. Par instants, il est impossible de s'entendre, paraît-il. 11 faut mettre ordre à cela!

— Oui, monsieur le proviseur, je vous promets.... Oui, je leur recommanderai bien....

— Si les recommandations ne suffisent pas, on sévit ! Sévissez, monsieur, sévissez ! Il est temps ! »

De plus en plus impatienté par la mauvaise tenue de celte classe de seconde annexe, M. Feuilhestre se montrait de plus en plus strict, minutieux, grincheux, et ne cessait d'avoir l'œil sur Tinfortuné professeur, de le régenter, gourmander, tracasser, tarabuster de mille façons.

a Ce n'est cependant pas à moi à faire la police de votre classe, monsieur! Vous devez le comprendre!

— Certainement, monsieur le proviseur I Aussi je m'efforcerai, croyez-le bien.... Oui, je les tiendrai ferme ! »

C'est au point que chaque fois qu'il voyait entrer dans la salle le surnommé Sucemèche, le domestique chargé de nettoyer les lampes dans les études, d'entretenir les feux et de faire circuler le cahier d'absences, M. Zéphyrin Colibert, s'imaginant toujours qu'il venait le prévenir « de passer au cabinet de M. le proviseur après la classe », sentait soudain la sueur lui perler sur le front et une indicible terreur s'emparer de lui.

« Ah! Seigneur mon Dieul quoi donc encore? »

Instruit, dès l'origine presque, de cet état de

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choses, M. Baduel, l'inspecteur, avait, tout comme M. Feuilhestre, chapitré le professeur de seconde annexe.

« Hem! hem! un peu plus de vigueur, monsieur Colibert !... Il ne faut pas craindre de serrer la bride à ces garnements.... Vous vous êtes laissé déborder.... Hem! hem! Yous qui gouverniez si bien votre pensionnat !

— Ah ! monsieur Tinspecleur, ce n'était pas la même chose, pas les mômes natures! Mes anciens élèves m'arrivaient de la campagne; ceux-ci ont été comme viciés par Tair de la ville; ce sont des..., des... démons! Impossible d'en venir à bout! »

Et M. Baduel concluait à part soi qu'il avait en tort, grand tort, de dissuader l'ex-chef de l'institution Saint-Michel de se retirer dans son village, et de lui ouvrir les portes du lycée.

« Non, ce n'est pas là ce qu'il nous fallait.... Hem! hem! le pauvre bonhomme perd la tête!... »

Brusquement, sous le coup de ces admonestations, M. Colibert changea de tactique et d'un extrême tomba dans un autre. La douceur, l'ob-

séquieuse indulgence firent place, du jour au lendemain, à une intraitable rigueur, h la violence et à la brutalité.

Un matin, l'élève Gaudinot, Je plus mauvais chenapan de la classe, s'amusait, selon sa coutume, à lancer au plafond des boulettes de papier mâché; ayant failli atteindre M. Colibert en pleine figure, il ne fut pas peu surpris de voir celui-ci sauter en bas de sa chaire et se précipiter sur lui, l'empoigner par l'oreille et la lui secouer, malgré ses larmes et ses cris, de la belle façon, à la lui arracher; puis le tirer, le traîner hors de son banc et le jeter à la porte.

Un autre, qui ne réussissait pas à réciter ses leçons, et à qui il venait de dire : « Asseyez-vous! Vous ne savez rien! » ayant audacieusement riposté : « Si je ne sais rien, c'est de votre faute! Vous ne nous apprenez rien ! » reçut une vigoureuse paire de claques.

« Voilà au moins qui t'apprendra que je n'ai pas la main engourdie, cancre! »

Il les tutoyait à présent.

Mais les coups avaient beau pleuvoir, le pli était pris et rien n'y faisait. Ainsi, comme on avait remarqué que, dans ses fréquents accès de colère.

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il avait l'habitude de s'élancer hors de sa chaire, on s'avisa de lui mettre de la poix sur sa chaise ; puis, dès qu'il fut assis, de le provoquer, de l'asticoter, afin d'avoir le plaisir de lui voir emporter ladite chaise collée au fond de son pantalon.

Quelques jours après, c'est dans son chapeau, un haut de forme encore tout battant neuf, qui avait succédé au malheureux tromblon à soupape, que les polissons s'appliquèrent à glisser de la poix.

Et les plaintes continuaient d'affluer, les mercuriales du proviseur devenaient de plus en plus acerbes et véhémentes.

« Maltraiter les enfants, monsieur! Mais à quoi songez-vous? Est-ce que de pareils procédés ont cours dans l'université? Vous voulez donc discréditer l'enseignement de l'État, déshonorer notre jeune lycée 1 »

M. Feuilhestre l'avait pris en grippe et le rendait responsable de tout le mal. En vain le père Colibert affirmait-il, en soupirant et levant les bras au ciel, n'avoir jamais, jamais, au grand jamais rencontré de pareils élèves, aussi insubordonnés, dissipés, fainéants, menteurs, hypocrites, diaboliques....

(c Les élèves sont ce que leurs professeurs les font.

monsieur », repartait sentencieusement le frigide et solennel M. Feuilheslre.

C'était à devenir fou. Le malheureux finissait par ne plus savoir que faire, à quels procédés recourir pour mater ces polissons, par perdre même la notion précise de ses actes et de ses paroles.

Un élevé qui, pour la vingt ou trentième fois, avait omis de lui présenter son corrigé d'hisloire, venant un jour s'excuser : « Je n'ai pas eu le temps, m'sieu....Ce n'est pas ma faute... », il le happa au collet, sans le laisser achever, l'entraîna hors de la classe, et, apercevant M. Fcuilhestre au milieu de la cour, en compagnie du censeur et de l'aumônier, courut droit à lui, remorquant toujours le paresseux gamin.

(c Monsieur le proviseur, voici M. Morlange.... Cet élève ne m'a pas fait un devoir depuis le commencement de Vannée I

— Et vous avez attendu jusqu'à présent, jusqu'au mois de mai, pour m'en avertir, monsieur Colibert? » répliqua M. Feuilhestre, en braquant sur lui un regard étonné, empreint de sévérité et de mépris.

C'était lui le coupable, maintenant, toujours lui !

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Les mauvaises notes, les pensums, les retenues de jeudi et de dimanche, les claques môme et les torgnoles continuaient de grêler sur le personnel de seconde annexe, et cela sans le moindre résultat. De plus belle on s'acharnait à faire endêver, tourner en bourrique le père Gôlibert. Il n'était pas de ruses, pas de méchancetés, de cruautés que ces garnements n'imaginassent.

La salle de seconde annexe était très grande; la chaire, au lieu d'être, comme dans les autres classes, adossée au mur, vis-à-vis des gradins où siégeaient les élèves, se trouvait placée isolément au centre de la pièce; et, depuis qu'il appliquait le régime de la sévérité, M. Colibert avait coutume d'envoyer les délinquants s'agenouiller derrière cette haute et imposante « cathèdre » de chêne ciré. Derrière elle également, il avait pris l'habitude, à partir du jour oii M. le proviseur l'avait obligé à mettre moins de prétention et de solennité dans son costume, de laisser accrochée une vieille redingote, qu'il enfilait en arrivant et remplaçait par celle qu'il venait de quitter, par sa belle redingote neuve. Or l'élève — car il n'y en avait jamais plus d'un

à la fois — ainsi relégué derrière la chaire, passait inTariablement son temps à découdre, à Paide d*uD canif, manches, basques, col, tout ce qu'il pouvait, de la susdite belle redingote.

Quand la punition, et, par conséquent. Toperation, avait commencé à neuf heures et demie ou dix heures moins un quart, la sortie ayant lieu à dix heures, le mal n'était pas grand; mais si la besogne se prolongeait pendant une heure ou une heure et demie, malgré la crainte d'une surprise et les dérangements continuels, la belle redingote envoyait de dures. Certain jour, elle se trouva privée de ses deux pans, transformée en spencer : M. Colibert dut s'en revenir avec l'autre, la vieille, sur son dos.

Et pour comble, ce même jour, il reçut la visite de tous les tailleurs de Popey, qui venaient à la queue leu leu lui faire leurs offres de service.

« Bonjour, monsieur Colibert. Je vous apporte des échantillons pour la jaquette que vous m'avez commandée.

— Vot' serviteur, monsieur Colibert. Je viens vous prendre mesure du veston que vous désirez.

— Monsieur Colibert, j'ai bien l'honneur.,..

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C'est donc un pardessus de demi-saison qu'il vous faut? Vous voyez, je suis accouru dès que vous m'avez fait appeler.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Ah ! les gredins, les scélérats, les monstres ! »

Il cessa de suspendre sa redingote au dossier de la chaire : il la déposa près de lui, sur son pupitre; mais alors ce fut bien une autre histoire ! Le plus turbulent des élèves et en même temps le plus âgé et le plus robuste, le cancre Gaudinot, déjà nommé, ayant été « mis à genoux » et ne trouvant plus rien à découdre, afin de varier ses plaisirs et ceux de ses condisciples, s'amusa à soulever la chaire et la renversa sens dessus dessous.

A ce fracas, aussitôt accompagné d'éclats de rire, de miaulements, de croassements, de beuglements, du plus discordant et épouvantable vacarme, M. Babonet, le censeur, qui passait en ce moment sous le portique, ouvrit la porte et aperçut M. Golibert engagé à mi-corps sous la lourde calhèdre renversée, et s'efforçant de sortir de cette boîte et de se remettre debout. Il s'empressa de l'y aider, l'épousseta, le frictionna, et, le voyant tout congestionné, haletant et endolori, lui proposa de le conduire à l'infirmerie,

ii6 MES AMIS ET MOI.

« Merci, monsieur Babonei,... non,... merci bien....

— Mais comment cet accident est-il survenu?

demanda le censeur.

— Ah ! monsieur ! . . . s'ëcria M. Colibert en levant les yeux au ciel, comme pour implorer grâce. Quelle engeance ! Les misérables ! Ah !.. .

— Mais enfin?

— Gaudinot? Où est Gaudinot? C'est lui l'auteur de ce..., de..., de la catastrophe, monsieur le censeur ! Pour l'empêcher de troubler ses camarades, j'avais été contraint de le placer à l'écart, en punition, au pied de la chaire, et c'est lui, le brisetout, le démon.... Je n'en veux plus dans ma classe, monsieur le censeur; non! Impossible de le garder I

— Gaudinot, vous entendez?

— Mais, m'sieu, pas ma faute.... Bien vrai!... Ça a basculé sans que..., que..., que je....

— Sans que vous y touchiez ?

— Oui, m'sieu.

— Gela suffit, mon enfant. C'est moi-même qui vous conduirai au séquestre tout à l'heure, dès que la récréation sera venue. Nous verrons si ça... basculera tout seul! »

LK PÈRE COLIBERT. Ul

Et en s'en allant M. Babonet murmurait : '■

« Décidément, non, il n'y a plus moyen de le conserver! »

Mais c'était à M, Colibert, et non à l'élève Gaudinot, qu'il pensait.

Néanmoins tout n'était pas encore fini ce jour-là, ce matin de juillet, pour l'infortuné professeur.

Comme le roulement du tambour venait d'annoncer la clôture de la séance et l'imminente séquestration de Gaudînot, et que les externes se hâtaient de dégringoler les trois gradins où étaient échelonnés tables et bancs et allaient s'aligner sous le portique, M. Colibert surprit l'enragé Gaudinot en train de lui tirer la langue. C'était le comble! Sa colère déborda; en vain il aurait voulu se retenir : indigné, hors de lui, furieux, il lança deux retentissants soufflets à l'impudent personnage. Celui-ci, aussitôt, de se rouler à terre en jetant les hauts cris, de se tordre bras et jambes comme si des convulsions l'eussent saisi; puis, soudain, plus un mot, plus un soupir, plus un mouvement : inerte, les yeux fermés, les lèvres mi-closes, le drôle, à l'exemple de la petite Louison du Malade imaginaire^ demeurait étendu sur le plancher et contrefaisait le mort.

us MES AMIS ET MOI.

a l^vez-vous, Gaudinot! Relevez-vous, vovons! » clamait le père Colibert en le tirant par le bras.

Mais ses jambes ployaient, molles et flasques, et refusaient de le soutenir; sa tête s'inclinait sur son épaule; tout son corps s'affaissait et retombait.. ••

« Il Ta tué! Il Ta tué! A Tassassin! se mirent à vociférer les élèves. Au secours! A l'assassin! Il a tué Gaudinot! »

Et tous de s'élancer dans la cour.

11 les suivit; tète nue, l'œil hagard, les cheveux en désordre, il s'enfuit, effaré, affolé, tout frissonnant et pantelant, hors de ce lieu maudit.

« Tué?... J'ai tué.... Voilà que je tue mes élèves! bégayait-il. Moi..., moi... un assassin! »

Sa servante, eu le voyant arriver dans cet état, l'aida à se déshabiller et à se mettre au lit et envoya quérir le médecin. Une fièvre intense, accompagnée de transports au cerveau et d'accès de délire, s'était déclarée.

Le lendemain la folie éclatait, furieuse, terrible, et il fallait conduire à l'asile de Fains M. le professeur de seconde annexe, le pauvre pèreCoUbert,

LE PÈRE COLIBERT. 149

Il y mourut trois semaines après, le jour même qu'avait lieu la distribution des prix dans ce même lycée, où, dix mois auparavant, il était entré tout rayonnant et triomphant, comme s'il fût monté à un Capitole, et d'où il avait été précipité, comme du haut d'une roche Tarpéienne, accablé d'outrages, abreuvé de dégoûts, le cœur tout

meurtri et saignant.

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