‹ Mes amoursChapitre 1 sur 2 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Toute la volupté du XVIII' siècle se trouve enfermée dans ces mémoires d'un pèlerin de Vamour qui, contrairement à don Juan, na jamais mêlé la douleur et le crime à ses liaisons passagères.

La différence entre les deux amants provient non seulement de leur race, de leur climat et de lépoque où ils vécurent, mais de Vessence même de leur nature. Chez Uamant de dona Elvire Vamour cest linstinct féroce et indifférent à toutes les douleurs. Il poursuit, impérieux et tragique, son but : la continuation de la vie. Chez Jacques de Meingalt, Vamour est synon\)me de volupté. C'est pourquoi la bouche de ses maîtresses garde jusquà un âge avancé et même unie à d'autres lèvres le

souvenir et la saveur de ses baisers. Aimer et jouir, désirer et chercher à satisfaire ses désirs, tel est le cercle dans lequel se meut un amant au XVI 11^ siècle. L'amour quil glane au hasard de sa route nest d'ailleurs jamais férocement défendu. Il s'arrête un moment pour en goûter la saveur, puis le plaisir extrait, reprend son bâton de pèlerin et va frapper à une autre porte. Quand par hasard il la trouve solidement cadenassée, il ne s'attarde pas à en forcer Vhuis.

Inconstant par nature, volage par système, il veut cueillir son plaisir sans contrainte, de peur qu'il ne s'émousse à trop languir. Et puis tant de lèvres le sollicitent, tant de vertus ne demandent qu'à mourir dans ses bras, qu'il serait contraire à sa philosophie de les négliger pour s'attarder à des conquêtes dont le seul mérite est d'exciter son amour-propre de mâle.

Sa carrière est celle du plaisir. Jouir sans nuire à autrui est la seule règle qu'il s'impose, car sa sensualité italienne met son point dlionneur dans sa virilité. C'est pourquoi, au regard de ses maîtresses, sa chair rayonne d'un tel magnétisme que toutes lui sont reconnaissantes du don de leur corps.

Sa faculté d'aimer — physiologiquement déroutante — en fait un amant surhumain. Comme

MES AMOUFIS V

il a su extraire le venin du plaisir pour nen laisser subsister que l'ambroisie, il peut — au gré de sa fantaisie — retourner en arrière et frapper à n importe quelle heure à la porte de ses amantes : Vamour viendra toujours lui ouvrir.

J'avais un an quand mon père, Jean de Meingalt, qui s'était fait comédien pour l'amour d'une jeune actrice de seize ans, fraîche et joyeuse comme le printemps, me laissa à Venise aux soins de ma grand'mère maternelle, pour courir le monde en compagnie de sa jeune femme.

Il mourut cinq ans plus tard, à l'âge de trentesix ans, emportant avec lui les regrets du public et ceux de ses amis qui ne pouvaient le voir sans l'aimer et l'admirer.

Deux jours avant sa mort, sentant sa fin approcher, il nous réunit autour de son lit en présence de trois de ses amis, grands seigneurs vénitiens.

Il leur demanda de devenir nos protecteurs et après nous avoir donné sa bénédiction, obligea ma mère — toute en pleurs — à lui jurer qu'elle n'élèverait aucun de ses enfants pour le théâtre. Elle

lui en fit le serment et les trois amis en garantirent l'inviolabilité.

Belle et jeune comme elle l'était à cette époque, ma mère refusa sa main à tous ceux qui la recherchèrent en mariage, pour se consacrer à notre éducation.

J'étais l'aîné de deux fils et d'une fille. Elle crut devoir s'occuper d'abord de moi, non pas tant par prédilection, mais à cause de la faiblesse de ma constitution qui pouvait faire craindre que je n'en triomphasse.

Etique, sans appétit, sans force, incapable de m'appliquer à quoi que ce soit, j'avais l'air d'un simple d'esprit.

Ma mère consulta nombre de médecins qui tous furent d'un avis différent et dont aucun ne trouva le remède à mon mal.

A cette époque vivait à Padoue un praticien célèbre dont la réputation avait franclii les Alpes.

Nous allâmes le voir. De l'examen minutieux auquel il se livra, il conclut que la stupidité qui se peignait sur ma physionomie n'était due qu'à l'épaisseur de mon sang.

Comme il croyait que la cause de cette épaisseur ne pouvait provenir que de l'air que je respirais, il conseilla de m'en faire changer au plus tôt si ma mère ne voulait pas me perdre.

L'un des amis de mon père — mis au courant de la situation — décida que je devais de toute urgence partir avec ma grand'mère pour une ville du nord de l'Italie. On se décida pour une petite campagne des environs de Turin où je devais rester jusqu'à l'âge d'aller en pension. C'est donc à lui que je dois la vie, à lui et à cette chère vieille aimée qui rendit si douce mon enfance.

La nouvelle vie que je menais, les soins si tendres de ma grand'mère et sans doute l'air vif de la campagne turinoise transformèrent du tout au tout ma santé.

Je grandissais à vue d'œil, je dormais neuf heures du sommeil le plus profond que nul rêve ne troublait, sinon qu'il me semblait que j'étais assis à une table chargée de mets extraordinaires et que je dévorais tout en un clin d'œil.

Ma grand'mère, ravie, me fit donner des leçons par un précepteur, humaniste distingué, qui parlait aussi bien la langue de Virgile que celle d'Homère.

Mes progrès furent si rapides qu'en quelques mois je devins le meilleur élève de ma classe et

qu'en peu d'années je pouvais discuter d'égal à égal avec mon professeur.

J'allais sur ma douzième année et déjà je ressentais le premier éveil de l'humeur sanguine qui succéda si brusquement au tempérament lymphatique de mon enfance.

Pendant l'intervalle de mes leçons, je gaminais avec une espiègle de mon âge qui venait régulièrement chaque jour jouer avec moi.

Un soir, nous voyons un jardin entr'ouvert. Nous nous y glissons pour voler des fruits et nous allions en remplir nos poches quand nous entendîmes quelques soupirs qui partaient de derrière un treillage.

Ce jardin appartenait à une grande dame, âgée d'une soixantaine d'années, mais si vaine de sa condition que ses appartements étaient ornés uniquement du portrait de ses aïeux, auxquels tout le monde, en passant, était forcé de faire la révérence.

Un laquais ne pouvait prétendre à l'honneur d'entrer dans son antichambre et de figurer avec ses gens s'il n'avait la gloire d'appartenir à un homme titré. Enfin, elle poussait la vanité si loin que ses armes étaient gravées sur sa béquille.

Les soupirs que nous entendîmes ce soir-là avaient pour auteurs la dame pétrie d'orgueil et

le petit seigneur, pour lequel elle s'humanisait. Il portait un habit galonné sur toutes les coutures, mais les galons étaient de soie. C'était le plus jeune de ses laquais. L'amour parfois greffe la roture la mieux avérée sur la tige la plus illustre.

Le premier soupir avait fait peur à ma petite camarade et à moi. Un second fit naître notre curiosité, un troisième l'augmenta. Nous approchons, nous écartons doucement quelques feuilles et nous voyons la vieille dame qui mettait ses titres aux pieds de son vainqueur : « Non, tu ne sens pas toute ta félicité, lui disait-elle. Sais-tu que nombre d'honnêtes gens, de personnes de la première quahté désireraient le bonheur que je t'offre et dont tu semblés si peu jaloux. »

L'amant en livrée ne répondit rien, mais ses mains s'égarèrent, et la dame trouvant apparemment ses gestes assez nobles, se renversa tout à fait sur le gazon et s'écria : « Cher marquis, cher comte, cher prince de mon âme, je t'abandonne ces charmes qui n'ont dérogé que pour toi. Jouis de tous si tu le peux, sinon, choisis et choisis bien. »

Le petit valet, curieux apparemment de s'allier à la noblesse, prit une posture qui nous aurait empêchés de voir la dame si nous eussions été plus éloignés. Mais nous ne perdîmes pas une seule de ses grimaces, et nous l'entendîmes bientôt qui disait:

« Je me meurs! » Le valet répondit : « Je suis mort! » et tous deux restèrent sans mouvement.

J'avais été jusqu'à cet instant très attentif à tous leurs gestes.

Aux mots de : Je me meurs, je pris la fuite fort alarmé et fus, avec ma petite amie, dire à ma grand'mère que madame de Beaupré était morte avec son laquais.

Nous lui peignîmes les circonstances de leur mort. Ma grand'mère eut toutes les peines du monde à ne pas rire. Prenant un air sérieux, elle nous dit gravement que toutes les fois qu'un garçon était trop familier avec une fille ou une femme, le ciel les punissait par une prompte mort.

— Quoi! dis-je, si je jouais trop avec ma petite amie, j'en mourrais?

— Sans doute, et elle aussi.

Cette leçon eut pendant quelque temps tout l'effet que ma grand'mère s'était promis.

Je n'embrassais plus ma petite camarade. Elle était pour le moins aussi poltronne que moi. Si par hasard je lui touchais la main, elle criait comme un beau diable qu'elle allait mourir.

Ma chère vieille jouissait de notre simplicité et s'applaudissait de nous avoir alarmés. Bientôt cependant elle eut tout lieu de s'en repentir.

Je faisais ce jour-là avec Lisette une partie de volant. Obligée de sortir, elle nous enferma dans sa chambre en nous disant :

— Enfants, soyez sages. Gardez-vous surtout de casser quelque glace, ou, en rentrant, je vous tords le cou. Je suis méchante.

— Ne craignez rien, bonne maman.

Elle sort. La partie de volant continue. Le volant va, vient... Crac! J'applique un coup de raquette au milieu d'un miroir et je le casse en mille morceaux!

Je pleure. Lisette m'imite. Nous voulons prendre la fuite, mais la porte est fermée à double tour. Nous nous rappelons les paroles que ma grand'mère nous a dites en sortant. Nous croyons la voir, furieuse, exécuter sa promesse et nous tuer.

Cette crainte fit venir à ma petite amie l'idée de nous donner nous-mêmes la mort. J'y consentis et pour réussir nous résolûmes de répéter tout ce que nous avions va faire à la vieille dame et à son laquais dans le jardin, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Je commençai par m'asseoir par terre. Ma petite

amie se plaça à côté de moi. Je jouai avec ses cheveux. Je lui donnai quelques baisers comme je l'avais vu faire au laquais. Elle me les rendait à l'imitation de la dame. Elle me dit ensuite :

— Commences-tu à mourir?

— Non.

— Voyons, continuons.

Sans comprendre ce qu'elle disait, elle répétait :

— Tu ne sens pas toute ta félicité? Sais-tu que nombre de gens de la première qualité désireraient le bonheur que je t'offre et dont tu semblés si peu jaloux?

A l'instar du valet, je promenai ma main sous sa chemise. Je lui dis :

— Meurs-tu?

— Hélas! non, je ne fus jamais si éveillée.

— Et moi de même.

— Voyons, continuons.

Lisette se renversa tout à fait et toujours à l'exemple de la dame, elle s'écria en soupirant :

— Tiens, cher marquis, cher comte, cher prince de mon âme, je t'abandonne ces charmes qui n'ont jamais dérogé que pour toi. Jouis de tous si tu peux. Sinon choisis et choisis bien... Meurs-tu?

— Pas encore,

— Ni moi.

— Voyons, continuons.

Je pris la posture qu'avait prise le valet. Elle fit quelque effet. Je sentis tout de suite dans tout mon être un mouvement extraordinaire que je n*avais jamais éprouvé. Lisette était dans le même état. Mon cœur, en s'épanouissant, semblait vouloir m'échapper. Encouragés par le succès, nous nous écriâmes tous deux en même temps :

— Voyons, continuons!

Lisette, en sa qualité d'apprentie femme, avait mieux examiné que moi nos modèles. Elle me donna quelques leçons que j'exécutai de point en point et cela avec tant de succès que cette fois nous sentîmes la mort avancer à grands pas...

Je perdis presque la voix... Lisette ne me parla plus que par monosyllabes. Elle n'avait plus que la force de soupirer. A peine avais-je celle de l'embrasser. Mes baisers expiraient sur le bord de mes lèvres...

Nous entendîmes m,a grand'mère qui ouvrait la porte. Nous ramassâmes nos forces pour expirer bien vite.

Etonnée, elle nous demanda ce que nous faisions là.

Nous lui répondîmes par ce duo : « Nous moU"

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rons!... » Et le plus invraisemblable, c'est que nous disions vrai...

Tel fut mon premier essai de volupté.

Cette précocité, je la dois sans doute au tempérament sanguin qui me rendit sensible à tous les mirages des sens.

J'ai toujours été joyeux et disposé à passer d'une jouissance à une autre, en même temps que fort ingénieux à les faire naître. C'est de là que me vint sans doute mon inclination à faire de nouvelles connaissances, ainsi que ma grande facilité à les rompre lorsqu'elles commençaient à me peser.

En dépit de la morale que mes maîtres et ma chère grand'mère enracinèrent dans mon cœur, j'ai été toute ma vie la victime de mes sens. Je me suis égaré par dilettantisme. J'ai continuellement vécu dans l'erreur, mais ma consolation fut de savoir que j'y étais. Je ne me suis pas fait scrupule de tromper des étourdis, des fripons et des sots, quand la fortune m'était contraire. En ce qui concerne les femmes, ce sont des tromperies réciproques qu'on ne met pas en ligne de compte, car lorsque l'amour s'en mêle, on est ordincdrement dupe de part et d'autre.

Cultiver le plaisir des sens fut toujours ma principale occupation. Je n'en eus jamais de plus importante. Me sentant né pour l'amour, je n'ai cessé d'aimer les femmes et de m'en faire chérir autant que je l'ai pu. J'ai aussi aimé la bonne chère avec transport, particulièrement les plats de haut goût. Le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l'ogliopotrida des Espagnols, le gibier au fumet qui parfume et les fromages dont la perfection se manifeste par l'odorat.

Quant aux femmes, j'ai toujours trouvé suave l'odeur de celles que j'ai aimées.

La précocité de mon initiation amoureuse avait alarmé ma bonne grand'mère au point qu'elle chercha sur-le-champ le moyen de me soustraire à de nouvelles récidives.

Pour cela elle prit conseil de l'ami de mon père qui m'avait une première fois sauvé la vie, et le résultat fut qu'on m'enverrait en pension à Padoue chez le docteur Pozzi.

La famille du docteur se composait, outre ses parents, d'une sœur âgée de quatorze ans, mon aînée de deux ans. Elle était jolie, gaie et grande liseuse de romans. Son père et sa mère la gron-

daient parce qu'elle se montrait trop à la fenêtre et le docteur à cause de son penchant à la lecture.

Cette fille me plut dès l'abord sans que je susse pourquoi. Peu à peu elle jeta dans mon cœur les premières étincelles d'une passion qui par la suite devint ma passion dominante.

Elle venait chaque jour dans ma chambre me laver le visage, le cou, la poitrine, tout en me faisant des caresses enfantines qui me fâchaient contre moi-même, parce qu'elles m'altéraient. Plus jeune qu'elle, il me semblait qu'elle ne pouvait point m'aimer avec malice, et cela me mettait de mauvaise humeur contre la mienne.

Quand, assise sur mon lit, elle me disait que j'engraissais et qu'elle s'en assurait avec les mains, mon émotion était si forte que je craignais qu'elle ne s'en aperçût.

Quand j'étais habillé, elle me donnait les baisers les plus doux, puis feignant de me vouloir chatouiller ou d'avoir envie de tirer quelque chose de mes poches, elle fourrait sa main dans l'ouverture de devant oii elle prenait la liberté de manier tout ce qu'elle y trouvait! Mon ignorance m'empêchait de la chatouiller au lieu de ses démangeaisons. Sans doute en eût-elle été bien aise et n'attendait-elle que l'occasion de m'instruire pour son bonheur à venir!

Un matin, tandis que j'étais encore dans mon lit, elle m'apporta une paire de bas blancs qu'elle m'avait tricotés. Elle me les essaya, et, sous le prétexte que j'avais les cuisses malpropres, elle se mit à me laver là où elle n'avait que faire. Son insistance à s'acharner sur l'objet du milieu fut telle qu'en une pression de main plus forte, le diable surgit de son antre. Elle l'amignota avec une si persuasive onction que tel un geyser, il gicla dans sa main...

La volupté fut si vive que, le calme revenu, je me crus obligé de lui demander pardon.

Comme elle ne s'attendait certainement pas à cette manifestation virile, elle me dit, avec beaucoup d'indulgence, qu'elle seule était coupable, mais que cela ne lui arriverait plus.

En effet, jamais par la suite je ne pus me trouver seul avec elle.

A cette époque, les étudiants de Padoue jouissaient de grands privilèges. C'étaient des abus devenus légaux par la prescription, caractère primitif de tous les privilèges, lesquels diffèrent des prérogatives. Il est de fait que pour maintenir

leurs privilèges en vigueur, les étudiants commettaient souvent des crimes. On ne punissait pas rigoureusement les coupables, parce que la raison d'Etat ne voulait pas qu'une sévérité excessive diminuât Taffluence des écoliers qui accouraient de toute l'Europe à cette célèbre université.

Le devoir d'aller à l'université pour entendre les leçons des professeurs m'obligeait à sortir seul. Voulant jouir de la plénitude de ma liberté, je ne tardai pas à faire les plus mauvaises connaissances. A mon apparition, les étudiants les plus aguerris s'emparèrent de moi et me sondèrent. Me trouvant neuf sur tout, ils entreprirent de m'instruire en me faisant tomber dans tous les panneaux. Ils commencèrent par me faire jouer et après m'avoir gagné le peu d'argent que je possédais, ils me firent jouer sur parole et m'apprirent à combiner de mauvaises affaires pour payer. Ces dures leçons ne me furent pas inutiles, car elles m'enseignèrent à me méfier des impudents qui louent en face, et à ne jamais compter sur les offres de ceux qui flattent. Quant aux femmes de mœurs faciles, je ne tombai pas dans leurs filets, parce que je n'en voyais aucune d'aussi jolie que Zanetta.

Dans ce nouveau train de vie, ne voulant pas paraître moins riche que mes nouveaux amis, je fis des dépenses que je ne pus pas soutenir. Je ven-

dis OU engageai tout ce que je possédais et je fis des dettes que je ne pus pas payer.

Ce furent mes premiers chagrins, les plus cuisants qu'un jeune homme puisse éprouver. Ne sachant que faire, j'écrivis à ma bonne grand'mère pour lui demander des secours. Elle m'envoya l'argent de mon retour et chargea le docteur Pozzi de me retenir une place dans la calèche qui devait me ramener à Venise.

En cours de route je descendis dans une hôtellerie pour y passer la nuit. Je fus accueilH par une servante accorte dont les yeux étaient des miroirs capables d'attirer chez elle tous les voyageurs. Lorsque je la vis, elle tenait des verres en mains. Frappé par sa gentillesse, je la lutinai avec des caresses qui sentaient à ce point le collège qu'elle laissa tomber tout ce qu'elle portait.

Sa maîtresse, en entendant le bruit, la gronda si fort qu'elle en conçut de la haine pour moi. Aussi, quand je l'accostai à nouveau et lui demandai si elle voulait coucher avec moi, elle se promit de me punir par une vengeance à sa façon.

Elle avait réservé sa nuit à un marchand arrivé quelques heures auparavant. Elle ne m'en dit rien. Bien au contraire, elle m'assura que je la trouverais dans sa chambre sur le coup de onze heures du soir.

Je l'embrassai pour cette promesse et lui donnai les deux écus qu'elle me demanda, dans la crainte qu'elle ne se dédît si je lui refusais cet acompte.

Le temps venu, je me dirigeai vers sa chambre que je trouvai ouverte et me glissai dans son lit, où couchait une autre vieille servante, sa compagne, qu'elle avait laissée tandis qu'elle était allée contenter le marchand. Cette servante ronflait d'un ton si fort que je m'étonnais qu'une fille belle, comme celle pour qui je la prenais, puisse dormir de cette façon. Je la tirai doucement par le bras pour l'éveiller, mais voyant que c'était peine inutile, je me ruai dessus tant j'avais hâte d'assouvir mon désir et de l'enfiler comme un grain de chapelet. La chose me fut des plus aisées, car l'ouverture était si grande que je m'y promenais tout à mon aise comme dans un large palais. Je la secouai si vivement cette fois qu'elle finit par se réveiller et commença d'elle-même à s'agiter plus vite qu'une anguille qu'on tiendrait par la tête.

Je crois qu'au commencement elle ne savait si c'éteût un songe de se sentir ainsi caressée par un homme. Quoiqu'il en soit, elle était en extase quand je retirai mon épingle du jeu.

Elle me dit alors en soupirant :

— Ah! mon doux ami, qui que vous soyez, je

VOUS remeixie. Il y a plus de dix ans que je n'ai joui d'une telle douceur!

Sa voix rude et fort différente de celle de la jeune servante me surprit grandement, et lorsque j'eus appris la supercherie, j'entrai dans une violente colère. Auparavant sa chair raboteuse m'avait semblé douce et polie, parce que j'imaginais tenir entre mes bras la jeune fille que j'avais parée de toutes les séductions, mais à cette heurelà, les choses me paraissaient encore plus horribles qu'elles ne l'étaient. Aussi lorsque cette femme me conta que sa compagne était allée se coucher avec le marchand, je m'en retournai dans mon lit, résolu de n'aller plus jamais à la proie sans lumière.

Dès que l'aube fut levée, je voulus partir pour m'éloigner au plus vite du lieu où j'avais été trompé. Cependant je dois avouer que je pris par aventure autant de contentement avec la vieille que j'eusse fait avec la jeune...

« Il arrive de Padoue où il a fait ses études » fut à Venise le Sésame qui fit ouvrir devant moi les portes des antichambres les plus fermées. Je fus présenté à un sénateur de soixante-dix ans qui,

ne voulant plus se mêler d'affaires d'Etat, menait dans son palais une vie heureuse au milieu d'une société de jolies femmes et d'hommes d'esprit. Beau, gourmet et friand, M. de Malipiero avait l'esprit lin, une grande science du monde, l'éloquence des Vénitiens et cette sagacité qui reste à un sénateur qui ne s'est retiré du monde qu'après avoir passé quarante années dans le maniement des affaires de l'Etat, qui n'a cessé de faire sa cour aux femmes qu'après les avoir eues presque toutes pour maîtresses, et qu'après s'être vu forcé de convenir avec soi-m^ême que le temps de plaire était passé.

Cet homme qui avait renoncé à tout, sauf à luimême, nourrissait malgré son âge et sa goutte une passion sénile.

Il aimait une jeune lille de dix-sept ans, fille d'un comédien qui demeurait dans une maison voisine de son palais. Elle était jolie, bizarre et coquette, musicienne par surcroît, car elle voulait être chanteuse. Elle avait enivré le vieillard et lui était cruelle. Cependant, chaque jour Thérèse venait lui rendre visite, mais accompagnée de sa mère, vieille actrice qui conciliait adroitement les droits du ciel avec ceux de la fortune.

Chaque matin elle conduisait sa fille à la messe, mais chaque après-midi elle la menait chez le vieil-

lard amoureux dont la fureur m'épouvantait quand elle lui refusait un baiser, sous prétexte qu'elle avait fait ses dévotions le matin.

Quel tableau pour moi, alors âgé de quinze ans! Ce vieillard m'admettait uniquement à être le témoin silencieux de ces scènes erotiques.

Obligé de lui répondre et ne sachant que lui dire, je lui conseillai un jour de l'épouser. Il m'étonna en me répondant qu'elle refuserait de l'épouser pour ne pas encourir la haine de ses parents.

— Offrez-lui une grosse somme.

— Elle ne voudrait pas commettre un péché mortel pour une couronne.

— Enlevez-la d'assaut ou bannissez-la de votre présence.

— Je n'en ai ni la force physique ni la force morale.

— Tuez-la.

— Cela arrivera, si je ne meurs pas auparavant.

— Votre Excellence est vraiment à plaindre.

— Vas-tu chez elle?

— Non, car je craindrais d'en devenir amoureux.

— Tu as raison.

Après avoir été le témoin de ces scènes, je devins le favori de ce seigneur. Il m'admit à ses

réunions du soir et me dit que dans ce cercle j'apprendrais une science beaucoup plus grande que la philosophie de Gassendi que j'étudiais alors, sur son conseil, à la place de celle d'Aristote dont il se moquait. Il me donna des conseils pour pouvoir tenir mon rang dans une assemblée qui s'étonnait d'y voir admis un homme de mon âge.

Fidèle à ses préceptes et soumis à ses ordres, je gagnai rapidement son estime, devenant en même temps l'enfant choyé de toutes les femm^es qui fréquentaient chez lui. Il s'amusait à m'interroger sur les avantages que je retirais de leur accueil, me disant avant que je lui répondisse, qu'elles étaient la sagesse même et que tout le monde jugerait m.al de moi si je disais jamais quelque chose de contraire à leur bonne réputation. Il m'insinuait par là le sage précepte de la discrétion.

Je venais de passer mes exam.ens de droit, lorsque, pour me récompenser sans doute, il me présenta à une jeune courtisane qui menait grand train à Venise.

Lancée dans la noce par un grand seigneur qui lui avait donné cent mille ducats pour prix de ses faveurs, on ne parlait que de sa beauté, de son train de luxe, de la folie de ses dépenses. La fréquenter était en quelque sorte un brevet de civisme,

car il est malheureusement trop exact que faire la cour à une impure de volée vous intronise de plein chef dans le monde élégant.

Juliette, n'avait encore que quatorze ans lorsqu'elle fut envoyée par son père porter un habit chez un noble Vénitien qui la trouva belle, en dépit de ses guenilles.

Il retourna la voir avec un avocat célèbre qm plus étonné de l'esprit romanesque de la fille que de sa beauté la mit dans ses meubles, lui donna un maître de chant et en fit sa maîtresse. Ses progrès furent si rapides qu'au bout de six mois elle fut engagée à Vienne pour tenir un rôle de contralto dans un opéra de Métastase.

L'avocat la céda à un riche Juif qui après lui avoir donné de beaux diamants l'abandonna à sa fortune.

Quand elle parut sur le théâtre de Vienne, sa beauté lui attira des suffrages qu'elle ne pouvait pas attendre de son talent. Le comte Spada s'empara d'elle et la reconduisit à Venise, d'où elle se rendit à Parme pour y chanter. Elle enflamma le marquis Sanvitali qui acheta ses faveurs cent mille ducats.

Quand M. de Malipiero me présenta à cette nouvelle Phryné, je commençais à me faire un nom. Je la trouvai au milieu de sept ou huit cour-

tisans qui lui prodiguaient leur encens. Elle me dit — en me toisant des pieds à la tête comme si j'avais été à vendre — qu'elle n'était point fâchée de faire m.a connaissance, ensuite elle m'invita à m'asseoir. Prenant ma revanche, je mxe mis à la lorgner soigneusement à mon aise, ce que je pouvais d'autant mieux faire que le salon, quoique petit, était brillanmient éclairé.

Juliette avait dix-huit ans. Sa blancheur était éblouissante, mais l'incarnat de ses joues, le vermeil de ses lèvres, le noir et la courbe très étroite de ses sourcils, me parurent relever beaucoup plus de l'art que de la nature.

Ses dents, éclatantes et bien rangées, empêchaient qu'on ne trouvât sa bouche trop grande. Sa gorge, recouverte d'une gaze légère, conviait à l'amour. Je résistai à ses charmes. Ses bracelets et ses bagues dont ses doigts étaient chargés ne m'empêchèrent pas de trouver sa main trop large et trop charnue, et en dépit du soin qu'elle prenait de cacher ses pieds, une pantoufle délatrice qui gisait au bas de sa robe suffit pour me faire juger qu'ils étaient proportionnés à sa taille.

En somme, je la trouvai belle, mais en l'examinant bien, et en mettant en ligne de compte les cent mille ducats dont sa beauté avait été le prix, je m'étonnsû de me trouver aussi froid et de n'être

nullement tenté de donner un seul sequin pour explorer ses charmes.

Le carnaval touchait à sa fin, lorsqu'un jour M. de Malipiero me dit que la belle Juliette avait été fâchée du peu d'empressement que je montrais à lui faire ma cour et qu'elle me priait de passer chez elle. Je m'y rendis le jour même. Son accueil fut réservé quoique poli. Elle me dit qu'elle savait que j'avais dans ma maison une fort belle salle et qu'elle serait heureuse que je la lui prêtasse pour donner un bal dont elle ferait tous les frais. J'y consentis. Elle me remit vingt-quatre sequins pour l'orchestre et le souper. Ses gens se chargèrent d'installer la salle et de garnir les chambres de lustres et de sièges.

Le bal eut lieu et tout se passa suivant les règles. Les convives étaient tous des invités de Juliette, à l'exception de quelques personnes sans importance qui se trouvaient dans une chambre mitoyenne et qu'on m'avait permis d'inviter.

Après le souper, tandis qu'on dansait le menuet, Juliette me prit à part :

— Menez-moi dans votre chambre. Il m'est venu une idée plaisante.

Ma chambre était au troisième. Dès que nous y fûmes, elle ferma le verrou :

— Je veux que vous m'habilliez complètement

en abbé, de mon coté je vous habillerai en femme. Vite, commençons par vous coiffer.

Sûr d'une bonne fortune et charmé de la rareté de l'aventure, je me mets en devoir de lui arranger ses cheveux tandis qu'elle me coiffe à mon tour. Elle me met du rouge, des mouches. Je me prête à ses caprices de la meilleure grâce, ce qui me vaut un baiser très sage, à la condition que je le sois par la suite.

— Ma sagesse ne peut dépendre que de vous, belle Juliette. Sachez que je vous adore.

Je dispose sur mon lit tout ce qu'il faut à la toilette d'un abbé de Cour. Elle commence par laisser tomber sa jupe, passe adroitement un court caleçon de soie, mais au moment d'enfiler la culotte, un obstacle surgit. La ceinture est trop étroite, et le seul remède est de la découdre par derrière ou de la couper. Je me charge de cet ouvrage, m'assieds sur le bord du lit, tandis qu'elle se met devant moi en me tournant le dos.

Je travaille de mon mieux, mais à un moment donné il lui semble que je m'y prends mal et que je touche ce qui n'a rien à voir avec la ceinture. Elle s'impatiente, me quitte, déchire la culotte et s'arrange comme elle peut. Je l'aide ensuite à se chausser, mais en arrangeant le jabot et le petit collet, elle trouve mes mains trop curieuses, parce

qu'elles exploraient une gorge assez peu épanouie. Elle m'appelle malhonnête. Je la laisse dire. Je tenais à ne pas lui paraître dupe. D'ailleurs, je pensais qu'une femme qu'on avait payée cent mille ducats valait bien la peine d'être minutieusement observée. Sa toilette achevée, vint mon tour. J'ôte vite ma culotte, m.algré son opposition, et je la force, d'après nos conventions, à mx passer m.a chemise, ma jupe, à m'habiller enfin. Devenue tout à coup coquette, elle voit l'effet causé par ses charmes, mais se refuse à m'accorder la faveur qui m'aurait rendu le calme. Je veux l'embrasser. Elle se dérobe à mes caresses. Je m'impatiente et malgré elle, je la rends témoin de mon excitation, et... j'expire à ses pieds...

En dépit de sa bouderie, je l'obligeai à fi.nir ma toilette.

Quand elle fut calmée, elle aurait bien voulu que je lui dérobasse quelques faveurs légères, m.ais j'aurais trop flatté son amour-propre.

Notre déguisement achevé, nous descendîmes ensemble dans la salle du bal où des applaudissements réitérés changèrent bientôt son humeur.

Tous les invités me supposaient une bonne fortune que je n'avais pas eue, mais j'étais trop aise de les laisser dans l'erreur pour les désa» buser.

Je dansai donc avec mon pseudo abbé qu'à mon grand dam je trouvais charmant.

Après la contredanse, tous les cavaliers s'étant cru autorisés de prendre des libertés avec le « jeune abbé », je m'émancipai à mon tour avec les jeunes filles qui auraient craint le ridicule en s'opposant à mes manipulations.

Le protecteur en titre de Juliette fut assez sot pour venir me demander si j'avais gardé ma culotte. Je lui répondis que j'avais été obligé de la donner à Juliette. Ma réponse lui fut si pénible qu'il alla s'asseoir dans un coin de la salle et de toute la soirée, il ne voulut plus danser.

Bientôt toute la compagnie ayant remarqué que j'avais une chemise de femme, personne ne douta plus que le « jeune abbé » n'eût dit avec moi, avant de paraître, une messe d'amour.

Quand le bal finit, nous remontâmes dans ma chambre. Je me sentis à nouveau quelques velléités d'amour. Je crus pouvoir prendre ses lèvres et diriger sa main de manière à lui prouver que j'étais prêt à l'aimer. Sans doute trouva-t-elle l'argument irréfutable, car lui ayant dit que nous n'avions que peu de temps devant nous et que nous serions sots de n'en pas profiter :

— Tu raisonnes à mei-veille. Tes armes valent ton éloquence. Viens.

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je la pris dans mes bras, la portai sur mon lit, et, impatient de la posséder, j'arrachai tous les voiles qui me défendaient l'entrée du sanctuaire.

Dure et ferme comme l'acier, ma virilité, par trois fois, batailla en conquérante, voulant tout d'abord jeter son feu.

Quand elle fut plus calmée, je maniai amoureusement le si doux fourreau qui avait engainé mon épée. Mes lèvres concurrencèrent mes doigts jusqu'à ce qu'une rosée bienfaisante vînt m'avertir que jouissance était faite.

En sa qualité de Vénitienne, Juliette devait chérir l'amour itaHen.

Je commençai par braconner quelques caresses à Vénus Callipyge, puis ne sentant aucune résistance, je retournai ma belle amoureuse sur le ventre, et j'effleurai de mes lèvres ses fesses dignes de la statuaire antique.

Gagné à mon tour par le rut divin, nos spasmes en mourant dirent l'ardeur de l'amour italien.

La diligence qui m'amenait à Paris se composait d'une grosse carcasse ovale, dans laquelle s'entassaient aussi incommodément que possible huit voyageurs, sans qu'il fût loisible à aucun d'eux, en raison de sa forme, d'occuper un corn.

En ma qualité d'Italien, j'aurais eu mauvaise grâce de ne pas admirer en France tout ce qui était français. Voiture ovale! Je révérais la mode, tout en la maudissant, car le singulier m.ouvement de cette voiture faisait sur moi le même effet que le roulis d'un navire par une grosse mer. Par ailleurs, elle était fort bien suspendue, m.ais le cabotage m'aurait bien moins incommodé!

L'effet de ce tangage fut tel que je restituai tout tout ce que j'avais dans l'estomac. La conséquence eut pour résultat que mes voisins me jugèrent de mauvaise compagnie, mais on ne me le dit pas. J'étais en France et avec des Français

qui se connaissent en politesse ( 1 ) . On se contenta de me dire que j'avais trop soupe. Un petit abbé, pour prendre ma défense, dit que j'avais l'estomac faible. Là-dessus, on disputa.

Impatienté, je répondis :

— Messieurs, vous avez également tort, car j'ai l'estomac excellent et je n'ai pas soupe.

A ces mots, un homme d'un certain âge me dit d'un ton mielleux que je ne devais pas dire à ces messieurs qu'ils avaient tort, mais que j'aurais pu leur dire qu'ils n'avaient pas raison, imitant Cicéron qui ne dit pas aux Romains que Catilina et les autres conjurés étaient morts, mais qu'ils avaient vécu.

— N'est-ce pas la même chose?

— Je vous demande pardon, monsieur. L'un est poli, l'autre ne l'est pas.

Il se mit à faire une longue dissertation sur la politesse, puis en riant, il me dit :

— Monsieur est Italien?

— Oui, mais me ferez-vous le plaisir de me dire à quoi vous l'avez reconnu?

— A l'attention avec laquelle vous avez écouté mon long bavardage.

1. N'oubliona pas que Jacques de Meingalt TOjage au xvin* siècle, et qu'à cette époque bénie la France tenait 1« ■ceptre de la politesse, de l'élégance et de l'esprit.

Tout le monde se mit à rire. Charmé de son originalité, je commençai à l'amadouer. Il était gouverneur d'un jeune garçon de douze ou treize ans, assis à son côté. Pendant tout le temps du voyage, je lui demandai de me donner des leçons de politesse française. Au moment de nous séparer, il me prit amicalement à part et me dit qu'il voulait me faire un petit cadeau.

— Abandonnez et oubliez la particule noriy dont vous faites un fréquent usage à tort et à travers. Non n'est pas français. Au lieu de cette syllabe désobligeante, dites : Pardon. Non est un démenti. Laissez-le, ou préparez-vous à donner et à recevoir à tout bout de champ des coups d.'épée.

— Votre cadeau est précieux, lui dis-je. Je vous promets de ne plus dire non de toute ma vie.

Pendant la première quinzaine de mon séjour à Paris, il me semblait que j'étais devenu le plus fautif de tous les hommes, car je ne discontinuais pas de demander pardon sur pardon. Je crus même un soir au théâtre qu'on me faisait une querelle pour avoir demandé pardon mal à propos. Un petit maître, au parterre, me m.archa sur le pied :

— Pardon, monsieur, lui dis-je.

42 MES MiOURS

— Monsieur, pardonnez vous-même.

— Vous-même.

— Vous-même.

— De grâce, monsieur, pardonnons-nous tous deux et embrassons-nous.

L'embrassade termina le différend.

Pendant le voyage, m'étant un moment assoupi de fatigue dans l'incommode diligence, je me sens tirer fortement le bras :

— Ah! monsieur, voyez ce château, me dit mon voisin.

— Je le vois. Eh bien?

— Ne le trouvez-vous pas...

— Je n'y trouve rien. Qu'y trouvez-vous?

— Rien d'étonnant s'il n'était à quarante Heues de Paris. Mais ici, le croiront-ils, mes badauds de compatriotes, qu'il y a un si beau château à quarante lieues de la capitale! Qu'on est ignorant quand on n'a pas voyagé!

— Vous dites fort bien.

Cet homme était Parisien et badaud dans l'âme, coîimie un Gaulois du temps de César.

Cependant si les Parisiens badaudent du matin au soir, s'amusant de tout, un étranger comme moi devait être encore bien plus badaud qu'eux!

Ce qui me plut en arrivant à Paris, ce fut cette magnifique route, ouvrage de Louis XV, la pro-

prêté des auberges, la chère qu'on y fait, la promptitude avec laquelle on est servi, les lits excellents, Tair modeste de la personne qui vous sert à table, qui le plus souvent est la fille de la maison, dont le maintien, la décence, inspirent le respect au libertin le plus éhonté. De mon temps, on ne savait pas en France ce que c'était que surfaire. C'était vraiment la patrie des étrangers.

A mon arrivée à Paris, je trouvai le domestique d'un de mes compatriotes qui m'attendait. Il me conduisit à l'appartement que cet ami m'avait retenu, distant de cinquante pas à peine de sa demeure.

C'était le fameux Pantalon, le plus riche des comédiens italiens qui en dehors de son métier pratiquait l'usure sur une échelle aussi vaste que rémunératrice.

Il avait deux filles célèbres par leur beauté : Coralinè et Camille. La première était entretenue par le prince de Monaco, la seconde était amoureuse du comte de Melfort, favori de la duchesse d'Orléans.

Coralinè était moins vive que Camille, mais elle était plus joHe. Je commençai à lui faire ma cour aux heures indues, comme un homme sans conséquence, mais ces heures-là appartiennent aussi à l'amant en titre. Je me trouvais donc quel-

quefois chez elle à l'heure même où le prince venait la voir. Aux premières rencontres, je tirais ma révérence et partais; mais par la suite les amants me prièrent de rester, car il est rare que les princes, en tête à tête avec leurs maîtresses, ne s'ennuient pas.

Nous soupions fréquemment ensemble. Mon rôle consistait à les distraire par ma manière de narrer, tandis que le leur était d'écouter.

Le prince était charmant, d'un naturel affable et courtois. Je crus devoir lui faire ma cour, ce qui sans doute lui agréa, car il me reçut avec empressement. Mais un matin, dès qu'il me vit entrer :

— Je suis bien aise de vous voir, me dit-il, car j'ai promis à la duchesse de Tufé de vous conduire chez elle. Nous allons y aller.

Nous montons dans sa voiture et à onze heures du matin, nous sonnons chez la duchesse.

Imaginez soixante hivers sur un visage recrépi de rouge, un teint couperosé, une figure hâve et décharnée, toute la laideur et la flétrissure du libertinage empreintes sur cette dégoûtante physionomie. Mollement étendue sur un sofa, à mon apparition elle s'écrie avec une joie enragée :

— Ah! voilà un joli garçon! Prince, tu es charmant de me l'avoir amené. Viens t'asseoir ici, mon chéri.

J*obéis respectueusement, mais une odeur de musc qui me parut cadavéreuse faillit me faire trouver mal.

L'infâme duchesse s'était levée et présentait à découvert un sein hideux, capable de tuer le plus brave.

Le prince, affectant une affaire, sortit en me disant qu'il m'enverrait sa voiture dans un instant.

Dès que nous fumes seuls, la vieillarde étendit les bras et sans me laisser le temps de me reconnaître, elle appliqua sur ma joue des lèvres baveuses qui me firent frissonner.

L'une de ses mains s'insinua dans la fente de ma culotte et perquisitionna avec le com^ble de l'impudeur :

— Voyons, mon poulet, si tu as un beau v... Je frémissais d'épouvante, tout en me débattant.

— Allons donc, pourquoi fais-tu l'enfant? Serais-tu par hasard puceau? ahane d'une voix chevrotante cette Messaline décharnée.

— Non, madame. Mais...

— Mais, quoi?

— J'ai la vérole.

— Oh! le vilain, s'écria-t-elle en lâchant mon m.embre viril qui de dégoût était rentré dans mon ventre. A quelle honte j'allais m'exposer!

Je profite de sa surprise et prenant mon chapeau, je me sauve à toutes jambes, avec la crainte que le portier ne me refuse la sortie.

Je saute dans un fiacre et cours raconter l'aventure à Coraline. Elle en rit beaucoup, mais finit par convenir que le prince m'avait joué un fort vilain tour.

Si elle loua la présence d'esprit qui me permit d'échapper au viol de cette mère Jézabel, elle ne m'autorisa pas, ce jour-là, à la convaincre que j'avais abusé la duchesse.

Cependant je nourrissais quelque espérance, car je croyais que sa résistance venait du fait qu'elle ne me croyait pas assez amoureux.

Trois ou quatre jours après, soupant en tête à tête avec elle, à certains indices de langueur et d'abandon qui ne trompent pas un amant, je sentis sonner l'heure de l'amour :

— Voici les clefs de ma chambre, me dit-elle. Restez dans ce cabinet. Quand vous verrez m<x femme de chambre me quitter, passez par la chambre du prince et revenez.

Nous étions au mois de juin, la chaleur était accablante.

J'entrai tout tremblant de désir dans sa chambre. Elle était couchée. Je la prends dans mes bras. Avec tendresse et un mol abandon, elle s'y

blottit. Je l'avais tant désirée que ma première étreinte fut aussi vive que brève.

Elle se détache de mes bras, et lèvres sur lèvres nous contemplons dans nos yeux le reflet de notre mutuelle volupté.

Son désir, imparfaitement satisfait, renaît. Elle porte un regard de défi sur l'état d'innocence de ma virilité. Son sommeil l'irrite. Elle rejette loin d'elle tout ce qui rend la chaleur incommode et le plaisir moins parfait, et d'un bond s'élance sur moi.

C'était plutôt de l'acharnement que de la fureur amoureuse. Son paroxysme sexuel était monté à un tel diapason que la même frénésie secoua mes sens. Enivré d'un délire de bacchant, je la perforai comme un faune. Par secousses heureuses, je sentais la luxure m'envahir. Mais au moment du spasme, elle m.e démonte, s'esquive et revient avec sa main — qui me parut de glace — achever son oeuvre par une demi-jouissance.

Tel un pantin démonté, je saute du lit, me précipite sur mes vêtements, et sors pour respirer un air plus frais, car je suffoquais.

Inconscient, je marchais droit devant moi quand je m'entends appeler d'une fenêtre. Je m'approche et je vois au clair de lune la fameuse Melula sur son balcon ;

■ — Que fcdtes-vous là à cette heure?

— Je prends le frais.

— Montez un moment?

Cette Melula était une courtisane d'une beauté rare, qui, depuis quatre mois, faisait les délices ou la folie de tous les libertins.

Tous ceux qui la connaissaient célébraient ses charmes.

Il n'était bruit que d'elle dans le monde où l'on s'amuse. Je l'avais vue plusieurs fois, mais quoique belle, j'étais loin de la comparer à Coraline, quand bien même je n'en eusse pas été aussi amoureux.

Je monte machinalement comme si le dédoublement de ma personnalité s'était opéré. Je me laisse conduire dans un boudoir voluptueux où, après m'avoir reproché d'être le seul qui ne lui ait pas encore rendu visite — quoique je fusse celui qu'elle aurait préféré à tous — je me livrai aux mains expertes de cette péripatéticienne...

Ce ne fut ni le désir, ni l'imagination, ni le charme de la femme qui me firent succomber. Ce fut l'indolence, la faiblesse, et par-dessus tout l'état d'irritation sexuelle où m'avait jeté la dérobade si inattendue de Coraline.

A tout bien peser ce caprice de ma maîtresse — si je n'avais pas eu les nerfs tordus par son libertinage — n'aurait dû avoir d'autres résultats

que de raffermir ma virilité pour de nouveaux combats.

Malheureusement, je n'étais plus en état de raisonner aussi judicieusement.

Tous les comédiens italiens de Paris avaient voulu me fêter pour me faire voir leur magnificence. Je fus somptueusement reçu partout. Chez Carlin Bertinazzi, qui jouait les rôles d'Arlequin, j'avais rencontré un ami de ma famille, M. Patu, qui m'avait connu treize ans auparavant, à Padoue. Il voulut bien me servir de cicérone à Paris, et comme nos caractères se ressemblaient, nous ne tardâmes pas à nous lier d'amitié. Il était poète. Je l'étais aussi. Il était curieux de la littérature italienne, je l'étais de la littérature française. C'était plus qu'il n'en fallait pour que nous soyons inséparables. Je lui contai l'incident de ma nuit amoureuse.

Au lieu de me plaindre ou de partager mon ressentiment, il rit de mon aventure et m'entraîna à l'hôtel du Roule, fameux à l'époque, et que je ne connaissais pas encore. Au bout d'une heure, j'avais oublié Coraline. Nous finîmes la soirée à

rOpéra. On donnait ce soir-là un ballet de LuUi. J'étais assis dans le parquet au-dessous de la loge de la Pompadour, que je ne connaissais pas.

A la première scène, je vois la fameuse Le Maur qui, en entrant sur le plateau, pousse un cri si fort et si inattendu que je la crus folle.

Un éclat de rire m'échappa de très bonne foi, car je ne m'imaginai point que personne pût le trouver mauvais. Un cordon bleu assis auprès de la marquise me demanda d'un ton sec de quel pays j'étais.

Du même ton, je lui réponds :

— De Venise.

— J'y ai été et j'ai beaucoup ri des récitatifs de vos opéras.

— Je le crois, monsieur, et je suis sûr que personne ne s'est avisé de vous empêcher de rire.

Ma réponse un peu verte fit rire madame de Pompadour, qui me demanda si j'étais réellement de là-bas.

— D'où donc, de là-bas?

— De Venise.

— Venise, madame, n'est pcis là-bas. Elle est là-haut.

Cette réponse fut trouvée plus singulière encore que la première, et voilà toute la loge en consultation pour savoir si Venise était là-bas ou là-

haut. On trouva apparemment que j'avais raison, car on ne m'attaqua plus.

J'écoutais cependant l'opéra sans rire; mais comme j'étais enrhumé, je me mouchais souvent. Le même individu m'adressant de nouveau la parole me dit qu'apparemment les fenêtres de ma chambre n'étaient pas bien fermées. Ce monsieur que je ne connaissais pas était le maréchal de RicheHeu.

Je lui répondis qu'il se trompait, car mes fenêtres étaient calfouirées.

Aussitôt toute la loge part d'un éclat de rire et je demeure confondu. J'aurais dû prononcer calfeuiréesy mais ces eu et ces u font le supplice de la plupart des nations étrangères.

Une demi-heure après, M. de Richelieu me demanda laquelle des deux actrices me plaisait le plus pour la beauté.

— Celle-là, monsieur.

— Mais elle a de vilaines jambes.

— On ne les voit pas, monsieur. Et puis, dans l'examen de la beauté d'une femme, la première chose que j'écarte, ce sont les jambes.

Ce mot dit par hasard et dont je ne sentais pas la portée, rendit toute la loge curieuse de me connaître.

Le maréchal sut de M. de Morosini, ambassa-

deur de la république de Venise à Paris, qui j'étais. Il le chargea de me dire que je lui ferais plaisir en venant lui faire ma cour. Mon bon mot de hasard devint fameux dans une cour où Tesprit tenait une si large part. Le maréchal, dont la causticité faisait souvent trembler les courtisans, m'accueillit le plus gracieusement du monde. Il m'invita à Fontainebleau, où se tenait alors la Cour. Je vis Louis XV allant à la messe et toutes les dames de la Cour qui m'étonnèrent par leur laideur. Cependant, au milieu de tant de laiderons je fus surpris par une beauté véritable. Je m'enquis de son nom :

— C'est, me répondit mon voisin, madame de Brionne, plus sage encore que belle. Non seulement il n'y a aucune histoire sur son compte, mais elle n'a même pas fourni à la médisance le m^oindre motif pour en inventer une.

— On n'en a peut-être rien su.

— Ah! monsieur, on sait tout à la Cour.

Au commencement de l'année 1783, je reçus une lettre de la mère d'un de mes amis qui me fut remise par un homme jeune, de bonne mine, à l'air

noble et jovial, que je reconnus tout de suite pour Vénitien, à la manière dont il se présenta.

C'était le comte Tiretta de Trévise que madame Manzoni me recommandait.

Cette chère femme m'envoyait par ce jeune homme une petite caisse contenant mes manuscrits, car, m'écrivait-elle, elle était sûre de ne plus me revoir.

— Mon amitié et ma protection vous sont acquises et ma bourse est à votre disposition, dis-je au jeune homme.

Après m'avoir exprimé sa reconnaissance, Tiretta me confia que nommé conservateur du Mont-de-Piété en société de deux jeunes gentilshommes de son âge, ils s'étaient laissés emporter à puiser dans la caisse pendant les fêtes du carnaval, mais qu'ils avaient espéré pouvoir remettre la somme dont ils étaient dépositaires avant que le vol ne fût découvert. Ils l'avaient espéré en vain.

— Les pères de mes deux collègues, poursuivit-il, plus riches que le mien, les sauvèrent en payant à l'instant la part qu'ils avaient prise. Dans l'impossibilité d'en agir de même, j'ai pris le parti de fuir la honte et le châtiment qui m'attendaient. Madame Manzoni m'a conseillé de venir me jeter entre vos bras, en me chargeant d'une petite cassette que je vous remettrai aujourd'hui. Je ne suis

à Paris que d'hier, je ne possède que deux louis, quelque linge et l'habit que je porte. J'ai vingtcinq ans, une santé de fer et une volonté bien déterminée de vivre en honnête homme. Mais je ne sais rien faire, car je n'ai cultivé aucun talent. Je joue de la flûte en amateur. Je ne connais d'autre langue que la mienne et ne suis pas homme de lettres. Que pensez-vous avec cela faire de moi? Je dois ajouter encore que je ne puis me flatter recevoir le moindre secours de personne, car pour sauver l'honneur de la famille, mon père disposera de ma part de fortune.

Si la narration du comte m'avait surpris, sa sincérité m'avait plu. D'ailleurs, j'étais résolu à faire honneur à la recommandation de madame Manzoni et je me sentais porté à être utile à un com.patriote qui, au fond, n'était coupable que d'une grosse étourderie.

— Commencez, lui dis-je, par faire porter votre valise dans la chambre attenante à la mienne et faites-vous-y semr à dîner. Je vous défrayerai de tout en attendant que je trouve quelque chose qui vous convienne. Nous parlerons d'affaires demain. Je ne mange jamais chez moi, aussi je ne reviens que tard au logis et je ne compte donc pas avoir l'honneur de vous revoir aujourd'hui. A présent, laissez-moi, car il faut que je

travaille. Si vous allez vous promener, gardez-vous des mauvaises rencontres, et surtout ne vous confiez à personne. Vous aimez le jeu, je pense?

— Je le déteste, car il est pour moitié dans ma ruine.

— Et les femmes ont, je parie, fait le reste.

— Vous avez bien deviné. Les femmes...

— Ne leur en veuillez pas, mais faites-leur payer le mal qu'elles vous ont fait.

— Bien volontiers, pourvu que j'en trouve.

— Si vous n'êtes pas délicat sur l'article, vous ferez fortune à Paris.

— Qu'entendez-vous par délicat?

— J'entends par délicat, l'homme qui ne saurait être tendre sans amour, celui qui...

— J'y suis. Ainsi considérée, la délicatesse n'est chez moi qu'accessoire. Je sais qu'une décrépite aux yeux d'or peut à toute heure me trouver tendre comme un Céladon.

— En ce cas votre fortune sera facile.

Je sortis peu d'instants après et ne rentrai qu'à minuit. Je trouvai dans ma chambre la caisse que m'avait envoyée madame Manzoni, dans laquelle se trouvaient mes manuscrits et toutes les images

que j*2âmais, car je n'ai jamais mis en gage une tabatière sans en ôter le portrait.

Le lendemain, Tiretta se présente à moi et me rend hommage de sa métamorphose.

Je l'avais envoyé la veille chez mon tailleur. Il en était sorti méconnaissable.

— Vous voyez, lui dis-je, qu'à Paris on est expéditif.

— Il m'aurait fallu huit jours à Trévise pour en obtenir autant.

— Trévise, mon cher, n'est pas Paris.

Comme j'achevais ces mots, on vint m'annon-

cer l'abbé de la Coste. Je ne me souvenais pas de ce nom, mais j'ordonnai qu'on le fît entrer et je vis paraître le même prestolet avec lequel j'avais dîné à Versailles en quittant l'abbé de la Ville.

L'abbé se tourna vers Tiretta, lui parla un mauvais italien et finit par lui proposer de le présenter à madame Lanskoni, veuve d'un neveu du pape. Ce nom, cette parenté, l'offre spontanée de l'abbé me rendirent curieux. Je lui dis que mon ami acceptait et que j'aurais l'honneur d'être de la partie.

Nous descendons à la porte de la soi-disant nièce du pape, rue Christine, et nous montons. Je me trouve en présence d'une femme qu'en dépit de son air de jeunesse je donne quarante ans sans

marchander. Un peu maigre, de beaux yeux noirs, la peau belle : vive, étourdie, grande rieuse, et capable de faire naître encore un caprice. Je me sens tout de suite à Taise avec elle. Je la fais jaser et m*aperçois qu'elle n'est ni veuve, ni nièce du pape. Elle était de Modène, aventurière de son état, par goût et peut-être par nécessité. Cette découverte me fit juger la qualité de Tabbé introducteur.

Je crus lire dans les yeux de mon Trévisan qu'il était curieux de la belle. Je refusai son invitation à dîner, sous le prétexte que j'étais engagé, mais Tiretta, qui m'avait deviné, accepta. Je sortis peu d'instants après avec l'abbé que je déposai au quai des Tournelles.

Le lendemain Tiretta vint me voir et me dit qu'il ne faisait que de rentrer.

— Elle est insatiable, m'avoua-t-il. Huit fois j'ai dû la contenter sans la satisfaire complètem.ent.

Deux jours après, je retournai chez l'aventurière, accompagné de Tiretta. Deux vieilles femmes, aussi récrépites qu'un tableau ancien, arrivèrent presque en même temps que nous. La Lanskoni leur présenta le comte Huitfois. Etonnées de ce patronyme, elles voulurent en connaître l'origine.

L'héroïne leur donna en aparté l'explication de

ce vocable, aussi mon ami fit-il contenance de héros à leurs yeux.

— Huit fois! c'est incroyable, disaient ces matrones en lorgnant la performance du comte.

L'œil émerillonné de Tiretta semblait leur répondre : « A l'épreuve, mesdames ! »

Dans ce concert de louanges, je faisais un peu figure de parent pauvre et déshérité de la nature. Par une heureuse diversion, on introduisit une grosse femme sur le retour accompagnée d'une jeune fille extrêmement jolie, suivies d'un homme long, maigre et pâle, en habit noir et perruque blonde. Après les embrassades de bienvenue, la prétendue nièce du pape leur présente son cousin, le comte Huitfois.

Malgré que le nom semblât surprendre la vieille femme, madame Lanskoni passa cette fois le commentaire sous silence. Cependant on trouva singulier qu'un homme qui ne savait le français osât rester à Paris et que malgré son ignorance de l'idiome national, il ne cessât de baragouiner avec assurance, ce qui réjouissait d'autant plus la compagnie que personne ne le comprenait.

Au bout d'un moment, la nièce du pape proposa une partie de brelan.

Elle me demanda d'en être. Je refusai. Elle n insista pas et se contenta d'exiger que son

cher « cousin » jouât près d'elle, de moitié. — Il ne connaît pas les cartes, mais cela ne fait rien. Je me charge de son éducation.

La jeune fille ne connaissait aucun jeu. Sa beauté était si rayonnante que je fus ravi de cette ignorance. Je lui offris un siège auprès du feu et lui demandai l'honneur de lui tenir compagnie.

Elle accepta de bonne grâce, mais la vieille femme qui l'accompagnait se mit à rire en me disant que j'aurais du mal à trouver des propos idoines à faire jaser sa nièce, et d'un ton mielleux elle ajouta qu'elle comptait sur ma complaisance pour l'en excuser.

Je l'assurai que je ne croyais pas difficile de s'entretenir avec une jeune fille aussi aimable, bien qu'elle ne fût sortie du couvent que depuis quelques semaines.

Le brelan commencé, chaque invité, les cartes en mains, je pris place auprès de la jolie nièce.

J'étais depuis quelques minutes auprès d'elle, occupé du seul plaisir de l'admirer, lorsqu'elle me demanda qui était ce beau monsieur qui parlait si

drôlement.

C'est un comte de mon pays qui a quitté sa

patrie à cause d'une affaire d'honneur.

— Il parle un drôle de langage.

— Cest vrai. Mais en Italie on cultive peu la

langue française. Ici, il ne sera pas long à l'apprendre, ce qui fait qu on ne se moquera plus de lui. Je suis fâché de l'avoir conduit dans cette maison, car en moins de vingt-quatre heures on me l'a gâté.

— Comment, gâté?

— Je n'ose vous le dire, car il serait possible que votre tante le trouvât mauvais.

— Je ne pense pas que je m'avise de lui faire un rapport de notre conversation. Mais peut-être trouvez-vous ma question indiscrète?

— Bien loin de là et puisque vous le désirez, je ne vous en ferai pas un mystère. Madame Lanskoni a trouvé le comte à son goût. Elle a passé la nuit avec lui et pour marquer le plaisir qu'il lui a donné, elle l'a affublé du titre de comte Huitfois. Voilà l'histoire. J'en suis fâché, parce que mon ami, avant cette rencontre, n'était pas libertin.

On s'étonnera avec raison que je me sois hasardé à tenir un pareil langage à une jeune fille à peine sortie du couvent. Je m'en étonnerais moimême s'il avait été possible que j'imaginasse la

vraisemblance de trouver une fille honnête chez une Lanskoni.

En parlant je fixai mes yeux sur ceux de ma belle interlocutrice. Je vis son joli visage se couvrir de l'incarnat de la pudeur, mais j'étais tellement prévenu contre elle que cet indice me parut encore équivoque.

Quelle ne fut pas ma stupeur lorsque, quelques minutes après, je l'entendis me demander :

— Mais, monsieur, qu'y a-t-il de commun entre coucher avec madame Lanskoni et le nom de Huitfois?

— La chose est toute simple. Mon ami a rempli en une seule nuit un devoir qu'un mari met souvent huit semaines à remplir avec sa femme.

— Vous me croyez assez sotte pour aller rapporter notre conversation à ma tante? Gardezvous bien de le penser, me dit-elle en se levant pour aller donner un coup de pouce à l'harmonie de sa coiffure et de son teint dérangée par notre conversation.

Quand elle revint, elle se plaça derrière la chaise de sa tante, le regard attaché sur Tiretta. Puis se rapprochant de moi, le visage empourpré, mais ayant récupéré son calme, elle me dit :

— Quelle est donc l'autre chose dont vous êtes fâché ?

— Oserai-je tout vous dire?

— Vous m*en avez tellement dit qu'il me semble abusif d'avoir maintenant des scrupules.

— Eh bien! sachez donc qu'aujourd'hui, tout de suite après le dîner, et en ma présence, il l'a...

— Si cela vous a déplu, c'est que vous en êtes jaloux.

— Qu'à Dieu ne fasse! Mais j'ai été humilié, à cause d'une circonstance dont je n'ose vous parler.

— Je crois que vous vous moquez avec vos : je nose.

— Que Dieu m'en préseiTe! Je vous avouerai donc que j'ai été humiHé du fait que madame Lanskoni m'a forcé de m'assurer par moi-même que mon ami était plus grand que moi de deux pouces.

— Pour le coup elle vous a abusé, car vous êtes plus grand que votre ami.

— Ce n'est pas de cette grandeur-là qu'il s'agit, mais d'une autre que je vous laisse imaginer et dans laquelle mon ami est vraiment monstrueux.

— Monstrueux! Mais pourquoi en êîes-vous fâché? Ne vaut-il pas mieux n'être pas monstrueux?

— Assurément. Mais sur cet article certaines femmes — qui ne vous ressemblent pas — aiment la monstruosité.

— Je les trouve ridicules, folles même. Peutêtre n'ai-je pas une idée bien nette de la chose pour me figurer la grandeur qui peut être monstrueuse. En tout cas, je trouve singulier que cela ait pu vous hum.ilier.

— Vous ne m'auriez pas jugé ainsi en me voyant ?

— Quand je suis entrée ici, je ne pensais assurément pas à cela. Vous m'avez paru bien proportionné. Si vous savez ne pas l'être, je vous plains.

— Je serais humilié de vous laisser dans le doute. Touchez, je vous prie, et jugez...

— Mais c'est vous qui êtes le monstre. Vous me faites peur...

En achevant ces mots, ne pouvant s'abstenir de regarder, fascinée, l'objet du litige, le feu lui sortait par tous les pores. N'en pouvant plus sans doute, elle alla se mettre derrière la chaise de sa tante.

Je restai à mon poste, car j'étais certain qu'elle ne tarderait pas à revenir.

Mon jugement sur elle était loin de la croire sotte ou même innocente. Je croyais seulement

qu'en jeune fille bien née, élevée dans un couvent, elle voulait en affecter les airs.

Du reste, j'étais ravi d'avoir si bien saisi la balle au bond. Je l'avais punie d'avoir voulu m'abuser, mais comme d'autre part je la trouvais charmante, j'étais enchanté que ma punition n'eût pu lui déplaire. Quant à son esprit, il m'était difficile d'en douter. Tout notre dialogue avait été soutenu par elle. Mes gestes et mes paroles n'étaient que le résultat et la conséquence de ses questions.

Il y avait à peine cinq minutes qu'elle se tenait derrière la chaise de sa tante, lorsque celle-ci vint à perdre un brelan.

— Allez-vous-en, petite sotte, vous me portez malheur! D'ailleurs, vous manquez de savoir-vivre en abandonnant ce monsieur qui veut bien avoir la com^plaisance de vous tenir compagnie.

L'aimable nièce ne répondit rien et revint à moi en souriant :

— Si ma tante savait ce que vous avez fait, elle ne m'aurait pas accusée d'impolitesse.

— Je ne saurais vous dire combien j'en suis mortifié. Je voudrais pouvoir vous en témoigner

mon repentir, mais je ne le puis faire qu'en m'en allant. Le prendrez-vous en mauvaise part?

— Si vous me quittez, ma tante dira que je suis une sotte et que je vous ennuie.

— Voulez-vous donc que je reste?

Vous ne pouvez pas vous en aller.

— Vous n'aviez donc pas, jusqu'à ce moment, une idée précise de l'objet que je vous ai montré?

Je n'en avais qu'une idée confuse. Je ne suis^ sortie du couvent que depuis un mois à peine, et j'y étais depuis l'âge de sept ans!

Combien en avez-vous maintenant?

Dix-sept. On a voulu me persuader de prendre le voile, mais ne me sentant aucune disposition pour l'habit religieux, j'ai su résister.

— Etes-vous fâchée contre moi?

— Je devrais vous en vouloir. Mais je reconnais que votre hardiesse est de ma faute. Je vous prie seulement d'être discret.

— N'en doutez pas. Dans le cas contraire, je serai le premier puni.

La leçon que vous m'avez donnée ne sera pas perdue. Mais cessez donc, ou je m'en vais.

— De grâce, restez. Voyez comme votre petite main produit des miracles. Le « monstre » s'agite. C'est délicieux, mais trop tôt fini...

J'avais pris sa jolie main qu'elle m'avait abandonnée en toute confiance. Je la conduisis suivant les règles du plaisir. L'œuvre achevée, elle la retira, toute étonnée d'avoir besoin de son mouchoir.

— Qu'est-ce que cela?

— C'est ce qu'il y a de plus précieux au monde, la liqueur créatrice.

Rouge de désir, mais pleine de dignité, elle me dit avec douceur qu'elle était de noblesse, et croyait pouvoir exiger le respect. J'affectai d'être vivement confus, et lui fis des excuses. Bientôt son charmant visage reprit le calme et la sérénité qui lui allaient si bien.

Je lui dis qu'en dépit de mon repentir j'étais heureux d'avoir acquis la certitude qu'elle n'avait fait encore le bonheur d'aucun amant.

— Croyez que si quelqu'un doit être heureux par moi, ce sera l'époux auquel je donnerai ma main et mon cœur.

Je pris sa main qu'elle m'abandonna et la couvris de baisers.

J'en étms à cet épisode agréable quand la grosse tante désirant partir, la jeune fille la suivit

ainsi que l'homme blême qui les accompagnait. Trois ou quatre jours après, je reçus de mademoiselle de la Meure la lettre suivante :

« Ma tante, madame de..., sœur de feu ma mère, est dévote, joyeuse, riche, avare et injuste. Elle ne m*aime pas et n'ayant pu réussir à me faire prendre le voile, elle veut me marier à un riche négociant de Dunkerque que je ne connais pas.

« Ce monsieur se contente d'une rente de 1 .200 francs sa vie durant, mais il offre la certitude qu'à sa mort il me laissera héritière de 600.000 francs. Si ce qui est arrivé entre nous ne m'a pas rendue méprisable à vos yeux, je vous offre ma main et mon cœur avec 200.000 francs et pareille somme à la mort de ma tante.

« Ne me répondez pas, je ne saurais comment recevoir votre lettre. Vous me répondrez de vive voix dimanche chez madame Lanskoni.

« Je sais que je vous aime. Je sais aussi que je dois vous préférer à tout autre homme. Je sens que j'ai besoin de capter votre estime, comme vous avez besoin de gagner la mienne et je sens que vous me rendrez la vie agréable. »

Je fus attendri à la lecture de cette lettre.

Cependant, l'idée du mariage, auquel je ne me sentais pas appelé, me faisait frémir. D'autre part, la pensée qu'elle me haïrait m'était insupportable, mais celle de m'enchaîner m'était odieuse.

Tel est l'état habituel d'un homme qui se trouve pris entre deux partis qui le désobligent également.

Pendant ces quatre jours, ma pensée fut entièrement absorbée dans un seul objet. Je me repentais de l'avoir outragée, car je me sentais pour elle du respect et de l'estime, mais quoique je fisse, il me fut impossible de me déterminer à réparer l'outrage que je lui avais fait. Je me connaissais trop pour ne pas prévoir que dans un ménage régulier je deviendrais malheureux et que par conséquent avec la meilleure volonté du monde, il me serait impossible de rendre heureuse une femme qui m'aurait confié le soin de son bonheur.

Mon incertitude pour me fixer pendant le laps de temps qu'elle m'avait laissé, me convainquit que je n'étais pas amoureux d'elle. Malgré cela, telle était ma faiblesse qu'il me fut impossible de prendre comme je l'aurais dû la résolution de rejeter son offre et moins encore de le lui dire avec une franchise qui n'aurait pu que m'honorer à ses yeux.

Craignant que mon mauvais génie ne m'entrai-

nât à manquer au rendez-vous en me faisant aller malgré moi à l'Opéra ou dans quelque autre lieu, je pris la résolution d'aller dîner chez la Lanskoni, sans m'être décidé à rien.

Elle me fit compliment d'être venu lui demander à dîner en ami, et m'annonça que nous aurions mademoiselle de la Meure et sa tante. Je lui demandai si elle continuait à être contente de mon ami Huitfois. Elle me répondit que quoique le comte ne logeât pas toujours dans son fief, elle en était pourtant toujours enchantée.

— Au reste, ajouta-t-elle, en bonne suzeraine je n'exige pas trop de mes vassaux.

Je lui en fis compliment et nous continuâmes à plaisanter jusqu'à l'arrivée des deux convives.

Mademoiselle de la Meure, en me voyant, eut de la peine à dissimuler le plaisir qu'elle éprouvait. Elle était en demi-deuil et le blanc rehaussait si bien la blancheur de sa peau que je suis encore étonné que ce moment n'ait pas décidé de mon sort.

Tiretta, qui nous avait quittés pour faire sa toilette, vint nous rejoindre. Rien ne m'empêchait de

montrer en sa présence le penchant qui m'attirait vers la jeune fille. J'eus donc pour elle toutes les attentions que mon amour naissant m'inspirait. Je dis à sa tante que je trouvais sa nièce si jolie que je renoncerais au célibat si je pouvais trouver une compagne comme elle.

— Ma nièce est honnête et douce, mais elle manque d'esprit et de religion.

— Passe pour l'esprit, mais pour la religion, ma chère tante, on ne m'a jamais fait ce reproche au couvent.

— Je le crois, car les nonnes de ton couvent étaient des jésuites. Or on connaît les jésuites et leurs adhérents. Ce sont des gens sans religion et il s'agit de la grâce. Mais parlons d'autre chose. Je désire seulement que tu saches plaire à celui qui sera ton mari.

— Mais mademoiselle est donc à la veille de se marier?

— Son futur doit arriver au commencement du mois prochain.

— Est-ce un homme de robe?

— Non. C'est un riche négociant.

— Monsieur Lenoir m'a dit que mademoiselle est fille d'un conseiller. Je n'ai pas supposé que vous voulussiez consentir à une mésalliance.

— Ce n'en sera pas une. Et puis, qu'est-ce que

se mésallier? Le futur de ma nièce est noble puisqu'il est honnête homme et je suis sûre qu'il ne tiendra qu'à elle d'être parfaitement heureuse avec lui.

— Pourvu qu'elle l'aime!

— Oh! L'amour..., cela vient avec le temps!

Cette conversation ne pouvait qu'attrister la jeune fille qui écoutait sans mot dire. Je rompis les chiens en la faisant tomber sur une exposition des peintres anglais du XMIT' qui devait avoir lieu dans quelques jours et qui promettait d'attirer une foule considérable.

Après le dîner la tante de ma jeune amie réclama une partie de piquet. Mademoiselle de la Meure n'y connaissait rien. Je m'approchai d'elle, lui fis comprendre que je désirais lui parler, et l'emmenai à l'autre bout de la salle.

— Votre lettre m'a rendu le plus heureux des hom.mes, lui dis-je. Vous serez ma femme, et jusqu'à mon dernier soupir, je bénirai l'heureuse audace à laquelle je dois la préférence que vous m'accordez sur tant d'autres qui vous aimeront. Maintenant que vous connaissez mes sentiments, ne précipitons rien, et fiez- vous à moi.

— Je me rends et m'abandonne entièrement à vous. Mciis de grâce, ne mettez pas en compte une particularité qui blesse par trop ma délicatesse. > Vous avez dit que je ne vous aurais jamais fait la proposition de m'épouser ou de cesser de me voir sans la liberté que vous avez prise l'autre soir.

— Ai- je eu tort?

— Oui, au moins d'un côté. Vous devez sentir que, sans une puissante raison, j'aurais fait une démarche inconsidérée en vous offrant ma main de but en blanc. Mais, d'autre part, notre mariage aurait pu se décider autrement. Laissez-moi vous dire qu'en toute occasion j'aurais évincé pour vous les autres prétendants.

Je ne me sentais pas de joie. Lui saisissant la main, je la lui baisai à diverses reprises avec tendresse et respect. Je suis persuadé que si dans l'instant un notaire et un prêtre autorisé à nous donner la bénédiction nuptiale eussent été présents, je n'aurais pas hésité à l'épouser.

— Voulez-vous, lui dis- je de plus en plus amoureux, que nous recommencions notre premier badinage?

— On nous verra.

— Non, si vous vous tournez un peu. De cette façon, le jeu sera plus facile. Vous vous rappelez la leçon?

Un soupir sortit de ses lèvres.

— N'allez pas trop vite... Ralentissez... Cela commence. Mais ne rougissez pas...

— On nous regarde, hoqueta-t-elle, la respiration coupée.

— Alors, arrêtons-nous. Nous recommencerons tout à rheure.

Au bout de quelques secondes, d'elle-même elle me dit de reprendre le jeu.

— Donnez-moi votre main que je la place bien. Tenez vos yeux sur les miens... C'est délicieux... Vous êtes devenue très adroite... Doucement... Un peu plus vite... Ça y est...

« Mais qu'avez-vous? Vous tremblez... Donnez-moi vos jambes et laissez-vous faire; vous allez être heureuse à votre tour. N'est-ce pas que vous m'aimez?

— Je ne sais ce que vous m'avez fait, mais je ne crois pas qu'il existe au monde quelque chose de meilleur.

— Je vous apprendrai d'autres caresses qui dépassent en volupté celles que nous avons pu soustraire à votre tante et à notre aimable société.

Absorbés dans notre tendresse et pleins de nous-mêmes comme le sont toujours les amoureux en tête à tête, nous ne prêtions pas attention à l'horrible tapage que l'on faisait à l'autre bout de la salle. Croyant devoir m'en mêler, je quittai ma future et me rapprochai de la compagnie pour calmer Tiretta.

Le jeu l'avait exaspéré par suite des pertes qu'il faisait et qu'il attribuait à la malhonnêteté des joueurs. Je le calmai de mon mieux, sans grande réussite toutefois :

— As-tu remarqué que la Lanskoni te boude?

— J'ai rompu en visière avec elle et je déloge ce soir.

— Tout de bon?

— Sur ma parole. Voici l'histoire. Hier au soir, un jeune homme, employé aux fermes, qu'une vieille friponne génoise a conduit à souper chez nous, après avoir perdu quarante louis, jeta les cartes au nez de mon hôtesse en l'appelant voleuse. Dans un premier mouvement je pris le flambeau et le lui jetai à la tête au risque de lui crever un œil ; heureusement, je l'attrapai à la joue. Il courut à son épée, j'avais dégainé la mienne, et si la

Génoise ne s'était interposée entre nous, un meurtre aurait pu s'ensuivre.

« Ce malheureux en regardant sa joue devint tout à coup si furieux qu'on ne put l'apaiser qu'en lui rendant son argent.

« Elles le lui rendirent malgré m.on instance, car la restitution ne pouvait se faire qu'en avouant, tacitement au moins, qu'on le lui avait gagné par tricherie.

« Cela donna lieu à une dispute très vive entre la Lanskoni et moi après le départ du jeune homme. Elle me dit qu'il ne serait rien arrivé et que nous tiendrions les quarante louis si je ne m'en étais pas mêlé : c'était elle et non moi que le jeune homme avait insultée.

« La Génoise ajouta qu'avec du sang-froid nous l'aurions eu longtemps, tandis qu'à présent Dieu seul savait ce qu'il allait faire avec sa brûlure sur le visage.

« Importuné par les discours infâmes de ces deux prostituées, je les envoyai faire paître. Mais mon hôtesse, montant sur ses hauts talons, se permit de me dire que je n'étais qu'un gueux.

« Sans l'arrivée d'un ami de la maison, M. Lenoir, j'allais lui faire passer un mauvais quart d'heure, car j'avais déjà pris ma canne. A la vue de M. Lenoir, elles me dirent de me taire. Mais

j'avais la tête montée, et me tournant vers cet honnête homme, je lui dis que sa maîtresse m'avait traité de gueux, qu'elle n'était qu'une prostituée, que je n'étais ni son cousin, ni son parent à quelque degré que ce soit et que je délogerais de chez elle aujourd'hui sans plus tarder. En achevant cette rapide tirade, je suis sorti et j'ai été m'enfermer dans ma chambre. Dans une couple d'heures, j'irai prendre mes hardes et demain matin je déjeunerai avec toi.

Tiretta avait raison. Il avait l'âme noble et son étourderie de jeunesse ne devait pas être la cause qu'il se jetât dans le bourbier du vice. Aussi long- • temps que l'homme n'a point comm.is d'action flétrissante, aussi longtemps que son cœur n'est point complice des égarements de sa tête, il peut rentrer avec honneur dans la voie du devoir.

A quelques jours de là, je reçus une lettre de la tante de mademoiselle de la Meure, m'invitant à passer sans retard chez elle. Je la trouvai avec sa ravissante nièce. Nous causâmes un instant, puis elle dit à mon amie de nous laisser seuls. La scène m'intriguait. J'attendis sans mot dire qu'elle rompît le silence.

— Vous allez être surpris des confidences que je vais vous faire, car c*est une plainte d'une nature inouïe que je me suis décidée à vous faire connaître. Le cas est assurément des plus délicats et il n*a rien moins fallu que l'idée que j'ai conçu de vous dès que je vous ai vu pour me décider à vous le soumettre. Je vous crois sage, discret, homme d'honneur surtout, et de bonnes mœurs!

« Je prévois qu'il arrivera des malheurs, car offensée comme je l'ai été je ne manque pas de moyens de me venger. Vous êtes son cimi, vous serez donc fâché.

— De qui vous plaignez-vous, madame?

Serait-ce de Tiretta?

— De lui-même.

— De quoi s'est-il rendu coupable à votre égard?

— C'est un scélérat qui m'a fait le plus cruel des affronts.

— Je ne l'en aurais pas cru capable...

— Je le crois, parce que vous avez de bonnes moeurs.

— A quelle espèce ressortit l'affront dont vous vous plaignez? Comptez sur ma discrétion.

— Je ne puis vous le dire, la chose n'est pas possible, mais j'espère que vous le devinerez. Hier, pendant que nous étions à l'Opéra, il a étrange-

ment abusé de la position dans laquelle il se trouvait derrière moi...

— Je devine ce qu'il a pu faire et vous dispense de m'en dire davantage.

« Vous avez raison d'en être fâchée. Je le condamne, car il a agi par supercherie. Mais le cas n'est pas sans exemple. Il n'est même pas rare. Je crois même qu'on peut le pardonner soit à l'amour, soit au hasard de la situation, au voisinage trop intime avec l'ennemi tentateur et surtout quand le pêcheur est jeune et ardent.

« C'est au reste un crime qu'on peut réparer de bien des façons, pourvu que les parties soient d'accord. Tiretta est célibataire. C'est un gentilhomme. Il est beau, très honnête au fond et un mariage est très faisable.

J'attendais une réponse, mais l'offensée garda le silence, ce qui me parut de bon augure. Je continuai :

— Si le mariage ne répond pas à vos vues, mon ami peut réparer la faute par une amitié vigilante qui vous prouvera son repentir et gagnera votre indulgence.

« Réfléchissez, madame, que Tiretta est homme, par conséquent sujet aux faiblesses humaines. Songez aussi que vous êtes coupable.

— Moi, monsieur?

Oui, mais innocemment. Vous n'êtes pas

directement la cause que vos charmes aient égaré ses sens. Cependant, il nV a aucun doute que sans leur influence la chose ne serait pas arrivée. Cette circonstance peut contribuer, à mon sens, à lui faire obtenir son pardon.

— Vous êtes un habile plaideur. Toutefois, j*aime à vous rendre justice et je reconnais que ce que vous venez de me dire part d'une âme chrétienne. Cependant tout votre raisonnement est fondé sur une fausse supposition.

Madame de... se mit à sangloter. J'étais aux champs et ne savais que me figurer. Lui aurait-il volé sa bourse! Il n'en est pas capable, ou je lui brûlerais la cervelle. Attendons. Heureusement, un instant après elle essuya ses larmes et poursuivit ainsi :

— Vous imaginez im crime que par un effort de bonne volonté, on pourrait combiner avec la raison. Dans ce cas, j'en conviens, on pourrait trouver une réparation décente. Mais il s'agit en réalité d'une infamie à laquelle je voudrais pouvoir m' abstenir de penser, car le geste de ce brutal était capable de me rendre folle.

— Qu'entends-je? Dites-moi, de grâce, si je ne m'égare pas dans mes suppositions?

— Je pense qu'on ne saurait rien imaginer de

pire. Vous êtes ému et pourtant le crime n'est pas au-dessous de vos émois. Pardonnez-moi de pleurer et ne cherchez la source de mes larmes que dans mon dépit et ma honte. Je vais peut-être me damner, mais je veux me venger.

— Renoncez à ce projet, madame. Je ne pourrai jeimais en être le complice. Si vous n'y renoncez pas, souffrez au moins que je l'ignore.

« Je vous promets de ne rien lui dire, quoique logeant chez moi, les saintes lois de l'hospitalité m'obligent à l'en avertir.

— Je le croyais logé avec la Lanskoni?

— Il en est sorti hier. C'était une liaison scandaleuse. Je l'ai retiré du précipice

— Que me dites-vous?

— L'entière vérité.

— Vous m'étonnez! Vous m'édifiez! Je ne veux pas sa mort, mais convenez qu'il me faut une satisfaction.

— J'en conviens. On ne traite pas une Française à l'italienne sans réparer sa faute d'une manière éclatante. Cependant je ne trouve pas de réparation équivalente à l'insulte. Je n'en vois qu'une — que je me fais fort de vous procurer — si vous voulez vous en contenter.

— Quelle est-elle?

— Je mettrai par surprise le coupable entre vos

maiiiâ et le laisserai en tête à tête avec vous, exposé à votre colère, à la condition que, sans qu*il le sache, je me trouverai dans la chambre voisine, car je veux être convaincu par moi-même que sa vie ne court aucun danger.

— J'y consens. Vous vous tiendrez dans cette chambre, tandis que vous me laisserez avec lui dans celle où je vous recevrai. Mais qu'il ne s'en doute pas!

— Il ne saura même pas que je le conduis chez vous, car il ne faut pas qu'il connaisse que je suis informé de sa perfidie. Dès qu'il sera ici et que la conversation sera engagée sur un objet quelconque, je sortirai sur le premier prétexte.

— Quand comptez-vous me l'amener? Il me tarde de le confondre. Je le ferai trembler. Je suis curieuse d'entendre les raisons qu'il me baragouinera pour se justifier.

— Il est possible que votre présence le rende éloquent. Je le désire, car il me serait doux de vous voir satisfaits l'un de l'autre.

Elle m'obligea à dîner avec elle et l'abbé des Forges qui arriva quelque temps après.

Le dîner fini, qui par parenthèse fut excellent,

je promis à l'offensée de lui remetre le coupable pieds et poings liés le lendemain en sortant de la comédie où je le mènerais. Je lui dis en outre, afin de la mettre tout à fait à son aise, que je viendrais à pied, certain que le soir il ne reconnaîtrait pas la maison.

Dès que j*eus rejoint Tiretta, de mon air le plus sérieux je lui reprochai l'horrible action dont il s'était rendu coupable envers une femme dévote et respectable de tous les côtés. Mais le fou se prit à rire de si belle que j'aurais perdu mon latin à le morigéner :

— Quoi! elle a pu se déterminer à te dévoiler le fait?

— Tu ne le nies donc pas?

— Si elle le dit, je ne me crois pas autorisé à lui donner un démenti. Mais je jure sur mon honneur que j'en suis incertain. Dans la position où j'étais, il m'est difficile de savoir dans quel appartement j'ai été me loger. Est-ce devant? Est-ce derrière? Au reste, je la calmerai, car je tâcherai d'être court, pour ne pas la faire attendre.

— Court! garde-t'en bien, tu gâterais l'affaire. Sois le plus long possible; cela lui sera agréable. D'ailleurs, c'est ton intérêt. Ne te presse pas; j'y gagnerais aussi, car je suis sûr de ne pas m'ennuyer tandis que tu métamorphoseras sa colère en un

plus doux sentiment. Souviens-toi que tu dois ignorer que je suis dans la maison; et si par hasard tu venais à ne rester avec elle que peu de temps, ce que je ne crois pas, prends un fiacre et va-t*en. N'oublie pas qu'elle est comme toi de bonne naissance. Elle est riche. Elle est dévote, et de plus voluptueuse. Tâche de captiver son amitié, non pas teie-à-nuque, mais bien face à face, comme dit le roi de Prusse. Tu feras peut-être un coup de fortune.

« Si elle demande pourquoi tu as quitté la nièce du pape, garde-toi de lui en dire la raison, ni d'en supposer une. Ta discrétion lui plaira. Tâche enfin de bien expier la noirceur de ta faute.

— Je n'ai qu'à lui dire la vérité. Je suis entré en aveugle.

— La raison est unique, et une Française peut bien la croire bonne.

Tout étant bien arrangé avec mon ami, nous allâm.es à l'Opéra le lendemain, et de là nous nous rendîmes à pied chez la vertueuse offensée, qui nous reçut avec un grand ton de dignité, entremêlé d'une certaine aménité de manières qui parut de bon augure.

— Je ne soupe jamais, nous dit-elle, mais si

VOUS m*aviez prévenue de votre arrivée, messieurs, j'aurais eu soin de vous faire préparer quelque chose.

Après lui avoir appris toutes les nouveautés que j*avais entendu débiter au foyer de l'Opéra, je feignis une affaire, et je la priai de me permettre de la laisser quelques instants avec mon ami.

— Si je tarde un quart d'heure, mon cher comte, ne m'attends plus. Prends un fiacre pour te retirer et demain nous nous reverrons.

Au lieu de descendre, je me dirigeai vers la chambre voisine qui avait une entrée sur le corridor. Deux minutes après, je vis entrer ma charmante amie, portant un flambeau, et qui fut agréablement surprise de me voir.

— Je ne sais si je rêve, me dit-elle, mais ma tante m'a dit de ne point vous laisser seul et de dire à la femme de chambre de ne monter que lorsqu'elle sonnerait. Votre ami est avec elle, et elle m'a ordonné de parler bas, parce qu'il ne doit pas savoir que vous êtes ici. Puis-je vous demander ce que signifie cette singulière histoire?

— Vous êtes donc curieuse?

— En ceci, je l'avoue. Tout ce mystère n'estil pas bien fait pour exciter la curiosité.

— Vous saurez tout, mon ange. Mais il fait froid.

— Ma tante m*a ordonné de faire un bon feu. Elle est tout à coup devenue généreuse, même prodigue, car voyez toutes ces bougies allumées.

— C'est donc nouveau?

— Oh! très nouveau, assurément.

Dès que nous fûmes installés devant le feu, je me mis à lui conter l'aventure de sa tante, qu'elle écouta avec toute l'attention dont une jeune fille est capable en pareille matière. Mais ayant cru devoir un peu gazer le sujet, elle ne comprit pas très bien l'espèce de crime dont Tiretta s'était rendu coupable. Je ne fus pas fâché de devoir lui expliquer la chose en termes précis, et pour rendre la peinture plus expressive, j'y ajoutai le langage du geste, ce qui la fit rire et rougir tout à la fois. Je lui dis ensuite qu'ayant dû ménager à sa tante une satisfaction, une réparation de l'outrage dont elle se plaignait, j'avais arrangé la chose de façon que j'étais sûr de me trouver seul avec elle tout le temps que mon ami l'occuperait. Là-dessus, je me mis à inonder sa jolie figure de baisers amoureux, et comme je ne me permettais aucune liberté, elle reçut mes embrassements comme des témoignages de ma tendresse et de la pureté de mes sentiments.

— Mon ami, me dit-elle, ce que vous m'avez dit me confond, et il y a deux choses que je ne saurais comprendre. Comment Tiretta a-t-il fait pour commettre avec ma tante un crime que je ne crois possible que lorsqu'il y a accord de la partie attaquée? Ce qui me ferait supposer que si le crime a été consommé, c'est qu'elle l'a bien voulu.

— C'est très juste, car pour rendre la chose impossible, elle n'avait qu'à changer de posture.

— Et même sans cela. Il me semble qu'il ne tenait qu'à elle de tenir la porte close.

— Là, chère amie, vous vous trompez. Un homme comme il faut ne demande que la constance de la position. Alors la barrière se trouve bientôt franchie. Et puis, ma chère, je ne crois pas que chez votre tante la porte soit aussi close qu'elle l'est sans doute chez vous.

— Je crois que je défierais tous les Tiretta du monde! La seconde chose que je ne conçois pas, c'est que ma dévote tante ait pu vous rendre compte de cet affront, car si elle avait eu de l'esprit, elle aurait dû prévoir que le divulguer vous aurait diverti à ses dépens. Et puis, quelle satisfaction peut-elle attendre d'un fou brutal qui peutêtre n'attache à son geste aucune importance? Je crois qu'il aurait tenté de faire le même affront à

MES AMOUEIS 87

toute femme qui se serait trouvée à la place de

ma tante.

— Vous pensez fort juste sur ce point. Il m'a dit qu'il était entré en aveugle, ne sachant pas où

il allait.

— C'est un drôle d'animal que votre ami, et si tous les hommes lui ressemblaient je suis bien sûre que je n'aurais pour eux que du mépris.

— Pour ce qui est de la réparation que votre tante peut se promettre, et que peut-être elle se flatte d'obtenir, elle ne m'en a rien dit, mais elle peut se deviner. Si je ne me trompe, elle consistera dans une déclaration d'amour que mon ami lui fera dans toutes les formes. Il expiera ensuite son crime qu'il mettra sur le compte de l'ignorance, en devenant son amant et sans doute la noce aura lieu cette nuit.

— Oh! pour le coup l'histoire devient plaisante. Je n'en crois rien. Ma chère tante est très éprise de son salut, et puis comment voulez-vous que ce jeune homme soit amoureux d'elle, ou qu'il puisse en jouer le rôle, ayant sous les yeux un être vieux et laid?

— Ce sont des bagatelles, mon cœur, pour un gaillard de vingt-cinq ans. A cet âge, on est toujours prêt à livrer un assaut. Ce n'est point comme moi qui ne puis être homme que par des charmes

comme les vôtres, qu'il me tarde de posséder légitimement.

Une heure s'était déjà écoulée dans cette agréable conversation, et Tiretta était encore avec la tante. J'en augurai bien pour la réconciliation, et je jugeai que l'affaire était devenue sérieuse. J'en fis part à ma charmante compagne et me sentant en appétit je la priai de me donner quelque chose à manger.

— Je ne puis vous donner, me dit-elle, que du pain, du fromage, du jambon et du vin que ma tante dit être délicieux.

— Apportez-vite tout cela, car je tombe d'inanition.

Leste comme une biche, elle nappe une petite table, met deux couverts et y place dessus tout ce qu'elle avait. C'était du fromage de Roquefort délicieux et un jambon glacé excellent. Il y avait de quoi satisfaire dix personnes bien disposées. Pourtant je ne sais comment nous nous y prîmes, mais le fait est que tout disparut avec deux bouteilles d'un Chambertin qu'il me semble déguster encore. Le plaisir brillait dans les yeux de ma belle amie. Oh! que le Chambertin et le roquefort sont d'excellents mets pour restaurer le désir et pour

porter à prompte maturité un amour naissant!

— N'êtes-vous pas curieuse de savoir ce que votre tante fait depuis deux heures et demie qu'elle est seule avec M. Huitfois?

— Ils jouent peut-être ; mais il y a un petit trou et je vais voir... Oh! regardez donc. Ils sont tout nus. Mais que fait donc Tiretta avec ses mains et sa bouche?

Regardant à mon tour, je compris qu'ils étaient aux prises pour un nouvel assaut.

— Ce sont des caresses savantes que je vous apprendrai bientôt. Donnez-moi une couverture, je m'étendrai sur ce canapé; et vous, ma chère amie, allez vous coucher. Mais montrez-moi votre lit.

Elle me fit entrer dans sa petite chambre où je vis un joli Ht, un prie-Dieu et un grand crucifix.

— Votre lit est trop petit pour vous, mon cœur.

— Oh! mon Dieu, non, j'y suis très à l'aise. En disant cela, elle se coucha de tout son long.

— Quelle charmante femme j'aurai! Ah! ne bougez pas, laissez-moi vous contempler ainsi. Et ma main de presser un petit corset, véritable prison de deux seins qui semblaient gémir de leur captivité. Je vais plus loin, je délace... Oii s'arrête le désir!

— Mon ami, je ne puis me défendre contre vos caresses. Par la suite vous ne m'aimerez plus.

— Toute ma vie.

Bientôt la gorge la plus belle fut la proie de mes lèvres énamourées. Ma flamme alluma la sienne qui brûla avec toute l'ardeur d'une novice.

Elle m'ouvrit ses bras, me livra l'écrin charmant de son sexe juvénile et me fit prom^ettre de la respecter.

Dans le délire des sens, que ne promet-on pas? A-t-on conscience de savoir si l'on promet ou non?

La pudeur inhérente à la femme, surtout à la jeune fille, la crainte des résultats, un instinct inconscient peut-être qui lui révèle l'inconstance naturelle de l'homme, peut la porter à demander ces promesses.

Mais quelle est l'amante, si elle aime, qui songe à sommer son amant de la respecter à l'instant suprême où le désir a absorbé toutes les facultés de la raison? Il n'y en a pas.

Après avoir passé une heure en badinages amoureux qui l'enflammèrent d'autant plus vivement que pour la première fois son corps était livré nu aux lèvres brûlantes d'un homme, aux titillations de sa main libertine, j'interrompis mes caresses avant de la posséder.

— Je suis au désespoir, lui dis-je, de te quitter

sans te rendre l'hommage dont je brûle. Un soupir fut sa réponse. Il faisait froid, le feu s'était éteint et je devais passer la nuit sur le canapé.

— Donne-moi une couverture, mon ange, que je m'éloigne de toi. Je mourrais ici de froid et d'amour, si tu me condamnais à l'abstinence.

— Couche-toi à ma place, je vais rallumer le feu.

Elle se lève, nue. Elle met un fagot dans la cheminée. La flamme pétille. Je me lève. Je la trouve dans la position la plus propice à lui cueillir sa rose. Je n'y tiens plus. Je l'emporte dans mes bras. Mes lèvres sucent les jolies fraises de ses seins, mes mains s'aventurent dans le fourré secret.

Elle me rend caresses pour caresses. Ses yeux s'hypnotisent sur la ferveur de mon dard qui demande l'entrée du sanctuaire. Je la supplie de s'abandonner, car je sens monter en moi le spasme conquérant.

— Donne-moi ta fleur, lui dis-je, plus elle sera difficile à cueillir, plus nous aurons, par la suite, de jouissance.

Son corps renfermait l'étincelle vivifiante du plaisir, ce qui lui permit sans trop de souffrances de devenir ma femme.

Jusqu'au jour nous nous plongeâmes dans la volupté qu'elle faisait renaître à peine expirée. Le

moment vint où il fallut nous séparer. Elle alla se coucher dans sa chambre, tandis que je restai sur le canapé où je dormis d'un profond sommeil jusqu'à midi.

Je fus réveillé par madame de..., qui se montra dans un galant déshabillé.

— Vous dormez encore, monsieur?

— Ah! bonjour, madame. Eh bien! qu'est devenu notre ami?

— Le... mien.

— Est-ce bien vrai?

— Tout à fait. Je lui ai pardonné.

— Et comment a-t-il fait pour mériter un pardon si généreux?

' — Il m'a donné des preuves évidentes qu'il s'était trompé.

— J'en suis ravi. Où est-il?

- — Il s'est retiré. Vous le trouverez chez lui, mais ne lui dites pas que vous avez passé la nuit ici, car il croirait que vous l'avez passée avec ma nièce. Je vous suis infiniment obligée, et j'ai besom de votre indulgence et surtout de votre discrétion.

— Vous pouvez y compter, car je crois vous devoir de la reconnaissance pour avoir pardonné à mon ami.

— Ce cher jeune homme est au-dessus des mor-

tels. Si vous saviez comme il m'aime! Pour lui prouver ma reconnaissance, je Tai pris en pension pour un an. Il sera logé, bien nourri et le reste.

' — Disposition charmante. Vous avez, je pense, réglé le prix de la pension?

- — Cela se règle à l'amiable. Nous partirons aujourd'hui pour Villette où j'ai une jolie petite maison. Dans le commencement il faut agir de manière à ne donner aux mauvaises langues que le moins de prise possible. Là mon ami aura tout ce qui pourra lui être agréable, et vous, monsieur, toutes les fois que vous daignerez nous réjouir de votre présence, vous y trouverez une jolie chambre et un bon Ht. Je suis seulement fâchée d'une chose, c'est que vous vous y ennuierez, car m.a pauvre nièce est si maussade.

— Votre nièce est charmante. Elle m'a donné hier au soir un délicieux souper et m'a tenu compagnie jusqu'à trois heures du matin.

— En vérité, je l'admire. Où a-t-elle trouvé quelque chose à manger, puisqu'il n'y avait rien?

— Je ne sais, mais elle m'a donné un souper délicieux. Elle est allée ensuite se reposer, tandis que je dormais sur ce canapé.

— Je suis ravie que tout se soit passé à votre satisfaction comme à la mienne. Mais je n'aurais pas cru ma nièce susceptible de tant d'esprit.

— Elle en a beaucoup, madame, au moins à mes yeux.

— Vous êtes connaisseur. Votre avis fait donc autorité. Allons la voir.

L'aim.able nièce ouvre la porte en demandant pardon de se montrer en négligé. Mais quelle parure l'aurait rendue aussi belle? Elle était éblouissante.

Sa tante ne put s'empêcher d'être frappée par sa beauté. Toutefois, comme elle ne l'aimait pas, elle crut nécessaire de la traiter de sotte. Mieux que tout autre j'étais en droit d'affirmer le contraire. Elle profita de ma présence pour dire à la jeune fille qu'elle avait passé toute sa nuit à jouer avec le comte Tiretta, qu'elle avait constaté qu'il avait beaucoup d'esprit, un caractère excellent et qu'en considération de ces qualités elle le prenait en pension. Elle lui annonça ensuite son intention de partir sur-le-champ à Villette oii elle comptait passer le printemps, et la pria en conséquence de hâter ses préparatifs.

Après avoir promis à ces dames de venir dîner avec elles avant leur départ, je me rendis chez moi en toute hâte, car j'éprouvais une curiosité de femme à connaître comment cette grande affaire s'était arrangée.

— Eh bien! dis-je à Tiretta en l'abordant, te

voilà concubin. Dis-moi vite ce qui s'est passé?

— Mon cher, je me suis vendu pour un an : vingt-cinq louis par m.ois, bonne table, bon logement, etc.

— Mes compliments.

— Si tu crois que cela en vaille la peine.

— Point de roses sans épines. Au reste, elle m*a fait comprendre que tu es une créature audessus de Tespèce humaine.

— J*ai fait pour le lui prouver une forte course pendant la nuit. Mais je suis bien sûr que ton temps a été mieux employé que le mien.

— J*ai dormi comme un roi. Habille-toi, car je t'accompagne. Je veux te voir partir pour Villette où j*irai te rendre visite puisque ta mignonne m*a dit que j*y aurais ma chambre.

Nous arrivâmes à l'heure du dîner. La maîtresse de maison, habillée en jeune fille, avait une singulière figure. Sa nièce resplendissait comme un astre.

L'amour avait développé son être et le plaisir lui donnait une nouvelle vie.

Nous dînâmes fort bien, car la bonne dame avait autant mis de coquetterie dans son dîner que

dans sa toilette. Dans ses mets» au moins, lien n*était ridicule, tandis que tout en elle portait l'empreinte du comique le plus risible. A quatre heures elles partirent avec Tiretta. J'allai passer ma soirée à la comédie italienne.

Trois jours après le départ de mon ami, j'allai lui porter à Villette tout son petit équipage. Madame de... me vit avec plaisir. L'abbé des Forges arriva au moment de se mettre à table. Ce rigoriste qui à Paris m'avait témoigné une grande amitié, dîna sans nous honorer, Tiretta et moi, d'un seul regard. Je me souciais fort peu du bonhomme, mais mon ami, moins endurant que moi, finit par perdre patience. Au dessert, il se leva et pria la maîtresse de maison de vouloir bien le prévenir, dorénavant, quand elle aurait cet hommelà à sa table. On se leva sans mot dire, et le taciturne abbé passa avec madame de... dans une pièce voisine.

Tiretta me mena voir sa chambre qui, comme de raison, était attenante à celle de sa belle. Pendant qu'il rangeait ses affaires, mademoiselle de la Meure me conduisit voir mon gîte. C'était un très joli cabinet au rez-de-chaussée, en face du sien.

Je ne manquai pas de lui faire observer la facilité avec laquelle je pourrais Taller trouver, quand tout le monde serait couché, mais elle me dit que nous serions mal à Taise chez elle, et que pour cette raison elle m'éviterait la peine de me déplacer. Je trouvai la chose aussi raisonnable que commode et ne soulevai aucune objection.

Elle me conta ensuite toutes les folies que sa dévote tante faisait pour Tiretta.

— Le plus plaisant, me dit-elle, c'est qu'elle croit que nous ignorons qu'elle couche avec lui.

— Elle le croit ou feint de le croire. Tiretta te fait-il les yeux doux?

— Pour peu qu'il ait d'esprit, il doit se rendre compte du peu de cas que je fais de lui ! Fi donc ! Se vendre, et à une vieille femme!

— Mais tu me paies aussi.

— Oui, mais de la même monnaie que je reçois de toi.

La vieille dame croyait que sa nièce n'avait point d'esprit. Elle ne l'appelait jamais que bête. Je lui en trouvais au contraire beaucoup, tout autant que de la vertu. Et je ne l'aurais jamais

séduite, si elle n'avait pas été élevée dans un couvent de béguines.

Je retournai chez Tiretta et lui demandai s'il était content de son emploi.

— Je le fais sans plaisir, mais comme il ne m'en coûte rien, je ne me trouve pas malheureux.

— Mais son visage!

— Je ne le regarde jamais.

— Te ménage-t-elle?

— Elle regorge de sentiment. Ce matin elle a refusé mon bonjour, sous le prétexte de ménager ma santé.

Le morose abbé des Forges étant parti, et madame de... se trouvant seule nous entrâmes dans sa chambre. Elle me traita en vrai compère, faisant l'aimable avec Tiretta et jouant l'enfant à faire peur. Tiretta ripostait en brave, ce qui me combla d'admiration.

Une comédienne voisine, qui avait quitté le théâtre, vint rendre visite à notre hôtesse. Un quart d'heure après, madame Favart, avec son inséparable abbé de Voisenon vint aussi, et un peu plus tard on annonça mademoiselle Amelin avec un très joli garçon, qu'elle faisait passer pour son

neveu, bien qu'il lui ressemblât d'une manière frappante. Sans cloute ne jugeait-elle pas cette raison suffisante pour s'avouer sa mère. Un Piémontais, venu avec elle, après s'être fait beaucoup prier, fit une banque de pharaon et en moins de deux heures il gagna l'argent de tout le monde, moi excepté, parce que j'eus le bon sens de ne pas jouer.

Tiretta perdait tout ce qu'il possédait, plus cent louis sur parole. Le banquier ayant fait une bonne récolte, mit bas les cartes. Tiretta, en bon Italien, lui dit qu'il était un franc fripon.

Le Piémontais, avec le plus grand sang-froid, lui répondit qu'il en avait menti.

Voyant que les choses allaient mal tourner, je lui dis que mon ami avait voulu plaisanter, et je le forçai d'en convenir.

Je le rejoignis dans sa chambre, et tout en le

sermonnant amicalement je lui démontrai que dès qu'il jouait, il devenait la proie de l'adresse du banquier. Celui-ci pouvait être un fripon, quoique brave, par conséquent en osant le lui dire il risquait sa vie.

— Dois-je donc me laisser voler?

— Oui, car tu es maître de ne pas jouer. Je te conseille de payer tes cent louis avant qu'il ne te les demande. Je te parle le langage du cœur

soutenu par la raison et mieux encore par Texpérience.

Trois quarts d'heure après cette conversation, je me couchai dans l'attente de ma maîtresse. Elle ne fut pas longue à venir. Cette nuit-là fut plus voluptueusement douce que la première.

Cueillir la fleur est souvent difficile, et le prix que certains hommes attachent à cette bagatelle est plus souvent de l'égoïsme que de la jouissance.

Le lendemain, après avoir déjeuné en famille et avoir joui du vermillon qui colorait les joues de ma jeune amie, je retournai à Paris. Trois jours plus tard, Tiretta vint me dire que le négociant de Dunkerque était arrivé, qu'il devait dîner chez madame de... et qu'elle désirait que je fusse de la partie.

J'étais préparé à cette nouvelle. Néanmoins le feu me monta à la figure.

Tiretta s'en aperçut et me devinant en partie :

— Tu es amoureux 3e ma nièce?

— A quoi devines-tu cela?

— A ta surprise, et au mystère que tu m'en fciis. Mais l'amour est un indiscret qui se trahit par son silence même.

— Quelle science! Je dînerai avec vous, mais souviens-toi d'Harpocrate!

J'avais le cœur déchiré. Peut-être un mois plus tard la venue de ce marchand m*eût-elle comblé d*aise. Mais avoir à peine porté le nectar au bord des lèvres et voir le vase précieux s'échapper de mes mains... Il m'en souvient encore, et ce souvenir n*est pas sans amertume.

J'étais dans un état de perplexité douloureuse et vraiment pénible. Cet état m'était habituel toutes les fois que j'étais obligé de prendre une résolution et que je me sentais incapable de le faire.

Je ne pouvais ni consentn* à ce mariage, ni me déterminer à le rompre en m'assurant la possession d'une femme que je croyais faite pour assurer mon bonheur.

Je me rendis à Villette et fus surpris de trouver mademoiselle de la Meure plus parée que de coutume :

— Votre prétendant n'aura pas besom de tous ces atours pour vous trouver charmante.

— Ma tante ne pense pas comme vous!

— Vous ne Tavez pas encore vu?

— Non, mais je suis curieuse de le von»

quoique comptant sur vous je sois sûre de n'être jamais sa femme.

Peu d'instants après, nous vîmes arriver le prévenu, accompagné du banquier Corneman, qui avait été le courtier de cette affaire matrimoniale.

C'était un bel homme, d'une quarantaine d'années, d'une physionomie franche et ouverte, très bien mis, sans recherche tapageuse.

Il s'annonça à madame de... d'une manière simple et aisée qui annonçait l'homme du monde. Il ne regarda la jeune lille que lorsqu'il lui fut présenté. Son air, en la voyant, s'adoucit et sans recherche vaine il lui dit avec sentiment qu'il désirait que l'impression qu'il lui produirait ressemblât un peu à celle qu'il ressentait. Elle ne lui répondit qu'en lui faisant une gracieuse révérence, mais je sentais qu'elle l'étudiait et qu'il était bien près de l'intéresser.

A table, on parla de mille choses sauf de mariage. Les prétendus ne se regardaient que par surprise et n'échangèrent pas un mot.

Après le dîner, mademoiselle de la Meure se retira dans sa chambre. La tante passa dans son cabinet avec le futur et le banquier. Leur entretien dura deux heures. Au moment de leur départ, madame de... fit appeler sa nièce et dit au prétendant qu'elle l'attendait à dîner le lendemain

ainsi que sa nièce qui le verrait avec plaisir.

— Je reverrai en effet monsieur avec plaisir. Sans cette réponse, le futur serait parti sans

avoir entendu le son de la voLx de sa fiancée.

— Eh bien, que dis-tu de ton mari?

— Permettez-moi, ma tante, de ne vous en parler que demain. Mais ayez la bonté à table de me faire parler. Il se peut que ma figure ne Tait

'point rebuté, mais il ignore si je raisonne. Il serait possible que mon manque d'esprit détruise le peu d'impression que ma figure peut avoir faite.

— J'ai peur en effet que tu ne dises des bêtises et que tu anéantisses de ce fait la bonne idée qu'il semble avoir conçue de toi. Comment le trouvestu?

— Il ne me semble pas mal. Il me paraît même aimable et très comme il faut. Mais attendons à demain. Ce sera peut-être lui qui ne voudra plus de moi, car je suis si bête!

— Je sais bien que tu crois avoir de l'esprit. C'est là précisément le mal, car c'est la bonne opinion que tu as de toi-même qui fait que tu es bête, malgré l'opinion de notre cimi que te trouve profonde.

— Il en sait peut-être quelque chose.

— Il se moque de toi.

— Je crois pouvoir penser le contraire.

— Tiens, voilà précisément une bêtise sous toutes ses formes.

— Je ne pense pas comme vous, madame, soit dit sans vous offenser. Mademoiselle a raison de croire que je suis bien loin de me moquer d'elle, et j*ose vous acsurer que demain elle brillera dans toutes les occasions que nous lui fournirons.

— Vous restez donc ici! J'en suis bien aise. Nous ferons une partie de piquet. Ma nièce jouera avec vous, car il faut qu'elle apprenne.

Tiretta demanda à sa pouponne la permission d'aller à la comédie. Nous fûmes seuls et jouâmes jusqu'à l'heure du souper. A son retour il nous fit mourir de rire en baragouinant à sa manière l'intrigue de la pièce qu'il avait vue.

Il y avait un quart d'heure que j'étais dans ma chambre, attendant ma maîtresse parée du négligé qui lui allait si bien, quand je la vois entrer, mais toute habillée. J'en fus surpris et en augurai mal.

— Tu es étonné de me voir habillée, me ditelle. J'ai besoin de te parler un instant, ensuite j'irai me déshabiller. Dis-moi sans détour si je dois consentir à ce mariage?

— Comment trouves-tu ce monsieur?

— Il ne me déplaît pas.

— Elpouse-le donc.

— Adieu! Dès ce moment notre amour cesse et notre amitié commence. Couche-toi. Je vais en faire autant.

— Non, reste. Notre cunitié commencera demain.

— Non! Dussé-je en mourir et toi aussi. C'est irrévocable. Si je dois devenir la femme d'un autre, j'ai besoin de m*assurer d'abord que je serai digne de l'être. Il se peut aussi que je sois heureuse. Ne me retiens pas. Tu sais combien je t'aime!

— Embrassons-nous au moins!

— Non!

— Tu pleures?

— Non. Laisse-moi partu'.

— Tu vas pleurer dans ta chambre. Je suis au désespoir. Reste. Je serai ton mari.

— Non! Il est trop tard! Je ne puis plus y consentir.

En achevant ces mots, elle fit un effort, et s'étant retirée de mes bras, elle s'enfuit. Je restai abîmé de honte et de désespoir. Il me fut impossible de dormir. Je me faisais horreur, car je ne savais pas si j'étais plus coupable de l'avoir séduite ou de l'abandonner à un autre...

J'assistai le lendemain à son dîner de fiançailles,

en dépit de mon crève-cœur et de la triste figure que je ne pouvais m*empêcher de faire. Mademoiselle de la Meure fut étincelante d*esprit. Elle s'entretint avec son futur d'une manière si spirituelle qu'il me fut aisé de me rendre compte qu'il en était épris.

Quant à moi, n'ayant rien de bon à dire, je fis semblant d'avoir mal aux dents pour me dispenser de parler.

Triste, rêveur et malade d'avoir passé une mauvaise nuit, je m'avouai amoureux, jaloux et désespéré. Mademoiselle de la Meure ne m'adressa pas un seul mot, ne me favorisa pas d'un seul regard. Elle avait raison, mais j'étais bien éloigné alors de lui rendre cette justice.

Le dîner me parut interminable. Je ne crois pas en avoir fait un plus pénible.

Au sortir de table, madame de... passa dans son cabinet avec sa nièce et son futur neveu. Une heure après, la jeune fille en sortit et vint nous dire de la complimenter, parce que dans huit jours elle serait mariée et que le soir de ses noces elle partirait à Dunkerque avec son mari.

— Demain, ajouta-t-elle, nous sommes tous invités à dîner chez M. Corneman où le contrat sera signé.

Je ne sais comment je ne tombai pas mort sur

place. Ma souffrance était si vive que le temps n'a pu en détruire le souvenir.

On proposa d'aller à la Comédie-Française. Je m'en dispensai sous prétexte que j'avais affaire et regagnai mon logis. En rentrant chez moi, pris d'une fièvre violente, je me jetai tout habillé sur mon lit. Mais au lieu du repos dont j'avais tant besoin, les tourments du remords et du repentir me firent endurer le supplice des réprouvés.

Je m'arrêtai à l'idée que je devais empêcher ce mariage ou mourir.

Persuadé que mademoiselle de la Meure m'aimait, je me figurai qu'elle ne me résisterait pas si je lui faisais savoir que son refus me coûterait la vie. Plein de cette idée, je me levai et lui écrivis la lettre la plus folle que puisse jamais inspirer une passion en tumulte.

Ma douleur soulagée, je me recouchai et m'endormis jusqu'au matin.

Dès que je fus réveillé, je fis venir un commissionnaire et lui promis cinq louis s'il remettait ma lettre et qu'il m'en rapportât le reçu en une heure et demie.

Ma lettre était sous l'enveloppe d'un billet adressé à Tiretta, dans lequel je l'informais que je ne sortirais pas avant d'avoir une réponse.

Quatre heures après, je recevais ces lignes :

« Il n'est plus temps, mon cher ami. Vous avez décidé de mon sort. Je ne puis reculer. Venez dîner chez M. Corneman et soyez sûr que dans quelques semaines nous nous trouverons heureux l'un et Tautre d'avoir remporté une grande victoire.

« Notre amour, trop tôt heureux, ne se trouvera plus que dans notre mémoire. Je vous supplie de ne plus m'écrire. »

Cette lettre me mit aux abois. Ce refus, joint à l'ordre plus cruel encore de ne plus lui écrire, me mit en fureur. Je n'y vis que de l'inconstance. Je la crus devenue tout à coup amoureuse du négociant. La folie me gagna : je résolus de tuer mon rival !

Les projets les plus atroces se succédaient dans mon imagination exaltée. Les moyens les plus barbares se heurtaient dans mon esprit aveuglé par une passion irritée et non satisfaite. J'étais jaloux, cimoureux forcené, égaré par la colère et peut-être tout autant par l'amour-propre : la honte et le dépit avaient brouillé ma raison. Cette jeune fille, que je ne pouvais qu'admirer, que j'aurais dû estimer davantage, que j'avais adorée, me semblait devenue tout à coup un monstre que je devais punir.

Je m'arrêtai à un moyen aussi lâche que vil, et bien que je ne puisse m'empêcher de le considérer comme tel, ma passion aveuglée me le fit embrasser sans hésiter.

J'avais résolu d'aller trouver le futur chez Corneman où il demeurait, pour lui révéler tout ce qui s'était passé entre la demoiselle et moi. Au cas où cette révélation n'eût pas suffi pour lui faire abandonner son projet de l'épouser, je lui aurais annoncé froidement que l'un de nous deux était de trop, et s'il n'avait pas accepté mon défi, je l'aurais assassiné froidement...

Ce projet, bien ancré dans ma tête, je mange avec une faim canine, je me couche et dors jusqu'au jour d'un sommeil profond. A mon réveil, mon projet n'avait pas changé. Je me hâte de m'habiller avec soin, ensuite je mets dans mes poches deux pistolets bien conditionnés et me rends chez M. Corneman.

Mon rival dormait encore. J'attendis. Pendant ce temps toutes m.es réflexions ne faisaient que corroborer mes résolutions.

Tout à coup mon rival, en robe de chambre, vient à moi les bras ouverts, m'embrasse en me disant d'un ton affectueux qu'il s'attendait à cette visite, car en qualité d'ami de sa fiancée il avaiit deviné les sentiments qu'elle m'avait inspirés, et

partagerait toujours ceux qu'elle pourrait avoir pour moi.

La physionomie de cet honnête homme, son air franc et ouvert, la véracité des sentim.ents qui se peignaient dans ses paroles, tout m'accablait! Je restai muet pendant quelques instants. Au fait, je ne savais que lui dire. Il me donna heureusement le temps nécessaire pour revenir à moi, car il parla pendant un quart d'heure sans s'apercevoir que je n'avais pas prononcé une syllabe.

Dès l'arrivée de M. Corneman, on apporta le café. La parole me revint enfin. Je ne trouvai que des mots honnêtes à lui dire. La crise était passée...

Après avoir pris une tasse de café, me sentant soulagé, nous nous embrassâmes. Je partis ensuite.

Dehors je m'examinai avec étonnement, mais j'étais ravi de n'avoir pas exécuté mon abominable projet. Ce qui m'humilia le plus, ce fut de ne pouvoir disconvenir que je ne devais qu'au hasard le fait de n'avoir pas commis l'action la plus infâme, de n'être pas devenu un scélérat.

Tout en marchant à l'aventure, je rencontrai un ami. Cela acheva de me remettre. Je le menai dîner dans une maison hospitalière où je restai jusqu'à minuit. Je vis que la fille de l'hôtesse me ferait oublier mon inconstante que je devais sagement éviter de revoir avant ses noces. Pour me rendre

la chose plus facile, je partis le lendemain pour Versailles, et de là j'écrivis à sa tante qu'un événement inattendu me forçait à quitter la France pour regagner l'Italie, le jour même. Je ne l'ai jamais revue...

Le château seigneurial de la petite ville de San Angelo est vaste, vieux de huit siècles au moins, mais sans aucun caractère distinctif d'architecture qui permette à première vue de fixer l'époque de sa construction.

Composé d'un rez-de-chaussée divisé en une série de petites chambres, il n'est surélevé que d'un étage divisé en appartements très vastes, aux plafonds exagérément hauts, et d'un immense grenier.

Les murs, crevassés en maints endroits par l'outrage des siècles et des intempéries, sont d'une épaisseur qui atteste que nos aïeux bâtissaient pour leurs arrières petits-neveux, contrairement à nos coutumes actuelles. Nous bâtissons à l'anglaise, c'est-à-dire à peine pour la durée d'une vie humaine.

L'escalier, en larges pierres dallées, était si usé qu'on ne pouvait monter ou descendre les degrés qu'avec la plus grande précaution. Toutes les chambres étaient carrelées, d'un carrelage aux teintes diverses et comme la couleur n'en avait pas été renouvelée depuis plus d'un siècle, il formait une espèce de marquetterie peu agréable à l'œil. Les fenêtres ne nuisaient pas à cet ensemble. Elles manquaient généralement de vitres et aucune n'avait de volets. Heureusement le climat en rendait la privation peu sensible. Quant aux plafonds, ils étaient de contrebande. De larges poutres en tenaient lieu et des nids de toute espèce, même d'oiseaux nocturnes, avec force toiles d'araignées, remplaçaient les arabesques.

Dans ce palais gothique, palais bien plus que château — puisqu'il n'avait ni tourelles, ni aucun des attributs de la féodalité, sauf l'énorme écusson de famille qui couronnait la porte cochère — dans ce palais, monument de l'ancienne noblesse des comtes de Sévenac, dont ils faisaient plus de cas que du plus bel édifice, il y avait en trois endroits quatre ou cinq chambres d'affilé un peu mieux tenues que le reste. C'étaient les appartem.ents des maîtres actuels, au nombre de trois. Le comte Luigi, mon ami, le comte Ambroise qui habitait constamment le château et un troisième, officier

des gardes françaises. Ce fut Tappartement de ce dernier qu'on me donna.

Le comte Ambroise vint me recevoir à la porte du château, comme il aurait pu le faire à un haut et puissant seigneur. Les deux battants étaient ouverts en grand, mais je ne m'enorgueillis point de cette circonstance, par le motif que tombant de vétusté il était sans doute impossible de les fermer.

Le noble comte, dans une mise décente mais négligée, quoiqu'il fût à peine âgé de quarante ans, me dit avec autant de noblesse que de modestie, que son frère avait eu le tort de m'enera^er à venir contempler leur misère, car je ne trouverais pas chez eux les comm.odités auxquelles j'étais habitué, mais qu'en revanche je pouvais com.pter sur le cœur milanais. C'est une phrase que les Milanais ont toujours à la bouche. Comme ils la justifient, elle n'est pas déplacée. Ils sont généralement bons, honnêtes, serviables et hospitaliers.

Le comte Ambroise me présenta à sa femme et à ses deux belles-sœurs, dont l'une était d'une beauté achevée, en dépit d'un peu d'embarras qui ne venait sans doute que de son défaut du monde, car toute leur société ne se composait que de quelques voisins peu stylés aux belles manières. L'autre était de ces femmes dont on ne dit rien et telle qu'on en trouve reproduite à des mJlliers d'exem-

plaires. La comtesse Ambroise portait sur un visage de madone une douceur angélique mêlée de dignité et de candeur. Elle était de Sodi et n'était mariée que depuis deux ans.

Les trois sœurs étaient très jeunes, nobles et pauvres. Pendant le dîner, le comte Ambroise me dit qu'il avait épousé sa femme sans fortune parce qu'il faisait plus de cas de ses moeurs et de son caractère que de sa naissance.

— Elle fait mon bonheur, ajouta-t-il, et quoiqu'elle ne m'ait rien apporté, il me semble qu'elle m'a enrichi, car elle m'a appris à traiter de superflu tout ce que nous ne possédons pas.

— Voilà, lui dis-je, la vraie philosophie de l'homme de bien.

Enchantée de l'éloge de son mari et de mon approbation, la comtesse lui sourit amoureusement et prenant des mains d'une femme qui le lui présenta un poupon de cinq ou six mois, joli comme l'amour, elle lui offrit un sein de neige, fait au tour.

C'est le privilège d'une mère nourrice à qui la nature a appris qu'en agissant de la sorte elle ne blesse en rien la pudeur. Son sein devenu source de vie est censé ne pouvoir susciter chez ceux qui le voient d'autre sentiment que celui du respect. J'avoue cependant que cette vue aurait pu réveil-

1er en moi un sentiment plus tendre, car le tableau était ravissant, et si Raphaël l'avait eu sous les yeux, je suis persuadé que sa belle Madone aurait présenté des perfections qui nous sont encore inconnues, même dans les chef-d'œuvres des plus grands maîtres de la peinture.

Le dîner que le comte Ambroise me donna aurait été excellent sans les ragoûts. Soupe, bouilli, petit salé, saucisses, mortadelles, laitage, légumes, gibier, fromages, fruits, tout était délicieux. Mais son frère l'ayant averti que j'étais gourmand et que je tranchais du grand, surtout à table, le bon Ambroise crut devoir me donner des plats travaillés, or ils étaient exécrables. La politesse exigeait que j'en goûtasse, mais je me promis de ne plus m'y laisser prendre. Après le dîner, je pris mon amphitryon à part et lui fis comprendre que sa table serait excellente avec des plats au naturel, et sans le moindre ragoût. Depuis lors, je fis chaque jour une chère délicieuse.

Nous étions six à table, tous gais et brillants causeurs, à l'exception de la belle Clémentine, la plus jeune des deux belles-sœurs du comte Ambroise. Elle m'avait fait une vive im.pression, bien qu'elle ne parlât que lorsqu'elle était forcée de répondre et toujours en rougissant. Mais comme je n'avais d'autres moyens de voir ses beaux yeux

qu'en la contraignant à me parler, je lui posais mille questions. Cependant sa rougeur me faisant conjecturer que je la gênais, je pris le parti de la laisser tranquille et d'attendre l'opportunité de faire avec elle plus ample connaissance.

On me conduisit enfin à mon appartement et on m'y laissa. Les fenêtres étaient vitrées et ornées de rideaux semblables à ceux de la salle à manger. Mon domestique s'étant aperçu que les portes et les commodes étaient veuves de clefs, me dit qu'il n'osait pas défaire mes malles, à moins que je ne le délivrasse de toute responsabilité. Je trouvai qu'il avait raison et j'allai trouver mon ami.

— Dans tout le château, me dit-il, il n'y a de clefs qu'à la cave. Malgré cela, tout y est sûr. Il n'y a point de voleurs à San Angelo et s'il y en avait, ils n'oseraient point entrer chez nous.

— Je le crois, mon cher comte, mais vous sentez que mon devoir est d'en supposer partout. Sans cette précaution, mon valet pourrait saisir cette occasion pour me dévaliser, sans que je pusse le confondre, et force serait de me taire s'il m'arrivait d'être volé.

— Je comprends vos raisons. Demain matin un serrurier mettra des clefs à vos portes, et vous serez le seul dans la maison qui pense à prendre des mesures contre les voleurs.

Je dis à mon domestique d'attendre au lendemain pour ouvrir mes malles, et je sortis avec le comte de Sévenac et ses deux belles-sœurs. Le comte Ambroise et sa femme restèrent au château, car cette tendre mère ne quittait jamais son enfant.

La belle Clémentine avait dix-huit ans, quatre de moins que sa sœur mariée. Elle accepta mon bras et mon ami offrit le sien à la comtesse Eléonore.

— Nous allons, me dit le comte, faire une visite à la belle pénitente.

Lui ayant demandé qui était cette belle pénitente, il me conta, sans que la présence de ses deux belles-sœurs le gênât, l'histoire suivante :

— Cette pénitente est une ancienne courtisane qui a vécu à Milan pendant une couple d'années avec une telle réputation de beauté, qu'en dehors de tous les personnages importants de la ville, on venait la voir de plus de cinq cents lieues à la ronde, tant la curiosité qu'elle excitait était générale. Sa maison s'ouvrait et se fermait cent fois par jour et cette hospitalité était encore insuffisante à satisfaire tous les désirs qu'elle faisait naître. Il y a un an qu'on a mis fin à ce que les dévotes et les vieilles filles appelaient un scandale.

« Le comte Firmiau, homme savant et rempli d'esprit, étant allé à Vienne, reçut l'ordre de la

iaiït enfermer dans ce couvent. L'impératrice Marie-Thérèse n'a jamais su pardonner à la beauté mercenaire. Obligé d'obéir aux ordres de la rigide souveraine, le comte fit enfermer la belle pécheresse. Pour justifier cette prise de corps, on lui dit qu'elle était coupable. On la força à une confession générale et comme pénitence on l'enfenna à vie dans ce monastère. Ce fut le cardinal Pozzo, grand pontife du rite ambroisien, qui lui donna l'absolution, après quoi il la confirma, changeant le nom de Thérèse, qu'elle avait reçu sur les fonds baptismaux, en celui de Marie-Madeleine. Le cardinal voulait par cette substitution de nom indiquer à la belle pécheresse le chemin de son salut éternel. Par son repentir elle imitait sa nouvelle patronne dont jusqu'alors elle avait suivi les dérèglements.

« Le couvent dont notre famille a le patronage est consacré aux pénitents. C'est un lieu inaccessible où les recluses vivent sous la surveillance d'une supérieure au caractère doux et bien propre à adoucir les peines que ces malheureuses doivent endurer, car elles sont jetées sans transition des voluptés de la vie aux plus rudes privations. Elles ne peuvent que travailler et prier Dieu. Elles ne voient d'autre homme que leur confesseur qui leur dit la messe chaque jour. Nous sommes les seuls

humains auxquels la supérieure ne peut défendre l'entrée de cette prison et elle ne s'avise jamais d'exclure les personnes qui sont avec nous. »

Ce récit me toucha si vivement que j'en avais les larmes aux yeux. Dès que nous fûmes annoncés, la supérieure vint recevoir le comte et nous fit entrer dans une assez vaste salle où sans aucune question il me fut loisible de distinguer la célèbre pénitente au milieu de cinq ou six jeunes filles, pénitentes comme elle, mais qui n'avaient sans doute commis que des peccadilles, car elles étaient laides. Dès que ces pauvres filles nous aperçurent, elles quittèrent leur aiguille ou leur tricot et se tinrent respectueusement devant nous.

Malgré l'austérité de son costume, Thérèse me fit une vive impression. Quelle beauté, en dépit de son air d'humilité!

Avec mes yeux de profane, au lieu de voir le péché qui lui valait un traitement si tyrannique, je crus voir l'Innocence incarnée sous l'aspect de Vénus pénitente. Ses beaux yeux étaient fixés vers la terre, mais quelle ne fut pas mon émotion quand, les levant sur moi, elle s'écria en me fixant :

— Dieu! que vois-je! Sainte Vierge Marie, venez à mon secours! Sors d'ici, pécheur horrible, quoique tu mérites d'y être plus que moi! Scélérat!

Je n'avais pas envie de rire. La position de cette malheureuse, sa singulière apostrophe, tout me navrait. La supérieure s'empressa de me dire :

— Ne vous offensez pas, monsieur. La pauvre malheureuse est devenue folle et à moins qu'elle ne vous ait reconnu...

— Cela n'est pas possible, madame, je la vois pour la première fois de ma vie.

— Je le crois, monsieur. Mais daignez lui pardonner, car elle a perdu la raison.

— Hélas! c'est peut-être une grâce de la Providence.

En réalité, je vis dans ce fait bien plus de bon sens qu'un accès de folie, car la pauvre fille devait être indignée de se trouver en proie à mon oisive curiosité dans l'asile de ses tourments. Profondément ému, une larme malgré moi sillonna ma joue. Le comte, qui la connaissait, riait. Je le priai de se contenir. Cependant je n'en étais pas quitte. Un moment après la malheureuse exagéra. Recommençant ses invectives, elle me donna le spectacle de la démence et de la colère. Elle pria la supérieure de me chasser, parce que je n'étais allé la voir que pour la damner.

Après lui avoir fait quelques reproches avec une douceur maternelle, la religieuse la fit sortir, en lui disant qu'elle se trompait et que ceux qui

venaient la voir ne pouvaient que désirer coopérer à son salut éternel. Toutefois elle eut la dureté de lui dire que nulle n'avait été plus pécheresse qu'elle, et la pauvre Madeleine nous quitta en sanglotant.

Quand elle fut sortie, l'abbesse nous dit que cette malheureuse avait toutes les qualités d'un ange, et que si Dieu la préservait du malheur de devenir complètement folle, elle ne doutait pas qu'elle ne devînt une sainte comme sa patronne.

En retournant au château, Clémentine, à qui je donnais le bras, riait de temps à autre, sans rien dire. Curieux d'en savoir la cause :

— Oserais-je vous demander, belle comtesse, lui dis-je, ce qui vous fait rire ainsi toute seule?

— Pardonnez-moi. Je ne ris pas du fait que cette pauvre fille vous a reconnu, car elle doit s'être trompé, mais je ne puis m'empêcher de rire quand je me rappelle votre surprise en vous entendant dire que vous méritiez plus qu'elle d'être enfermé dans ce couvent.

— Et vous le croyez peut-être comme elle?

— Que Dieu m'en préserve! Mais d'où vient que cette pauvre malheureuse n'a pas attaqué mon beau- frère?

— C'est probablement parce qu'elle m'a trouvé l'air plus pécheur que lui.

— C'est, je crois, la seule raison et voilà pourquoi il ne faut jamais faire attention aux discours des fous.

— Belle comtesse, votre discours est ironique, mais je le prends du bon côté. Je suis peut-être un grand pécheur comme j*en ai Tair, mais songez que la beauté me doit de l'indulgence, car d'ordinaire ce n'est que par elle que je suis séduit.

Je trouvais à la jeune comtesse un esprit si juste, une élocution si naturelle et si soignée, que j'étais confus de l'avoir si mal jugée à table pendant le dîner.

Son silence et la rougeur dont son front se couvrait subitement quand on lui adressait la parole, m'avaient fait soupçonner un embarras d'idées compliquées qui ne me sem.blait pas devoir parler en faveur de son esprit. Trop de timidité n'est souvent que de la bêtise, mais notre conversation me faisait revenir sur mon premier jugement.

De retour au château, nous y trouvâmes une dame avec son fils et sa fille, et un jeune abbé, parent du comte, qui me déplut souverainement.

Causeur im.pitoyable, il prétendait m'avoir vu à Milan et grâce à cette circonstance se croyait obligé de me flagorner.

En outre il faisait la roue autour de Clémentine et j'étais fort peu disposé à vouloir d'un tel

bavard pour compagnon ou pour rival. Je lui dis d*un ton fort sec que je ne me souvenais point de Tavoir aperçu nulle part, mais cette boutade, faite pour démonter un homme délicat, ne l'embarrassa point. Il s'assit à côté de Clémentine, lui prit la main et l'engagea à faire ma conquête. Ses propos étaient plats et la jeune fille ne pouvait qu'en rire. Je le sentais. Mais j'avais de l'humeur et son rire me déplut. Il me semblait qu'elle aurait dû lui répondre... je ne sais quoi, mais quelque chose de mortifiant.

Loin de là, l'impertinent lui ayant parlé à l'oreille, elle lui répondit et je trouvais cela scandaleux.

A propos d'une question banale, chacun ayant dit son mot, l'abbé m'excita à donner mon opinion. Je lui répondis d'une manière caustique, espérant le forcer au silence et lui inspirer de l'humeur, mais, bon cheval de trompette, rien ne le déconcertait. Il en appela à Clémentine et j'eus la mortification de l'entendre lui donner raison, quoiqu'en rougissant. Le fat, satisfait, prit la main de la jeune comtesse et la lui baisa avec l'expression du bonheur. C'en était trop! Je me levai et me dirigeai vers la fenêtre.

La fenêtre est un excellent subterfuge pour un homme impatienté et que les convenances forcent

à quelque retenue. Grâce à elle, il peut tourner le dos à ceux qui l'ennuient, sans qu'on puisse l'accuser d'impolitesse, mais on le devine et cela le soulage.

Ce pauvre abbé me déplaisait parce qu'il flattait Clémentine, dont j'étais déjà amoureux sans m'en être rendu compte, et je voyais en lui un rival qui me blessait. Mais loin de m'avoir offensé, il s'était mis en frais pour me plaire. En toute justice, j'aurais dû lui savoir gré de sa bonne volonté.

Clémentine m'avait bouleversé et n'avait eu besoin pour cela que de quelques heures. Il est vrai que j'étais de nature fort inflam-mable, mais jusqu'alors aucune beauté n'avait en aussi peu de temps exercé sur moi un pareil ravage. Me sentant tout à elle, je crus devoir tout mettre en œuvre pour la réduire à être toute à moi. Je ne m'avisais pas de douter de la réussite de mon stratège et je conviens que dans mon assurance il y avait une forte dose de fatuité. Malgré cela ma raison doutait, car si pour parvenir à toucher son cœur je sentais qu'il me faudrait vaincre bien des difficultés, par contre il me semblait que le moindre obstacle pouvait me faire échouer. C'est la raison pour

laquelle je voyais dans l'abbé une guêpe qu'il fallait écraser.

La jalousie, — le plus horrible de tous les sentiments — véritable poison qui corrode le cœur, s'était mise de la partie et me rendait injuste envers la jeune fille. Je me la figurais, sinon amoureuse de ce singe, au moins indulgente. Cette idée me fit éprouver la tentation d'une vengeance dont elle aurait pu devenir la victime.

L'amour est le dieu de la nature, mais qu'est-ce que la nature si son dieu est un enfant gâté? En dépit de ses bizarres caprices, nous l'adorons cependant.

Le comte, mon ami, étonné de me voir contempler aussi longuement l'horizon, vint à moi et d'un ton affectueux me demanda si j'avais besoin de quelque chose.

— Je pense à quelque affaire, lui dis-je, aussi passerai-je dans ma chambre pour écrire quelques lettres jusqu'à l'heure du souper.

— Comment, vous voulez nous quitter? — Puis se tournant vers sa jeune belle-sœur : — Venez m'aider à retenir monsieur de Meingalt. Vous l'empêcherez d'écrire.

— Mais, mon cher frère, répliqua la charmante

fille, si monsieur a des lettres urgentes à faire, il serait impoli à moi de chercher à le retenir.

Cette objection judicieuse, que je trouvais trop raisonnable, ne diminua pas mon dépit, tant il est vrai que tout fournit un aliment à la mauvaise humeur quand elle est en cause.

L'abbé vint avec bonhomie me dire que je ferais bien mieux de leur faire une banque de pharaon. Toutes les personnes présentes s'étant jointes à lui, je dus me rendre à leur instance.

On apporta des cartes, des fiches de diverses couleurs. Je m*assis, et plaçai devant moi une trentaine de ducats. C'était une bien forte somme pour une société qui ne demandait qu'à s'amuser. La comtesse Ambroise vint s'asseoir à ma droite et l'abbé à ma gauche. Clémentine, comme s'ils se fussent donnés le mot pour me contrarier, lui avait cédé sa place. Trouvant impertinent ce qui n'était que naturel, je dis au petit collet que je taillais entre deux dames et jamais à côté d'un prêtre.

— Vous croyez que cela vous porterait malheur?

— Je n'aime pas les oiseaux de mauvais augure. Il se leva et Clémentine prit sa place.

Au bout de trois heures on vint annoncer que le souper était servi. Tout le monde avait gagné à

ma banque, l'abbé excepté. Le pauvre diable avait en marques vingt sequins.

Le voyant désolé, ma bonne humeur revint et avec elle l'envie de rire. Je me mis à conter fleurette à Clémentine. Je lui posai mille questions qui la mirent en nécessité de briller, et je vis dans ses regards qu'elle m'en savait gré. Cela me rendit humain envers l'abbé dont j'eus pitié. Je lui adressai la parole avec bienveillance et lui demandai son opinion sur plusieurs points.

Après souper, tout penaud d'avoir perdu, il nous quitta, tandis que chacun regagnait sa chambre. Le comte m'accompagna à mon logis. En me souhaitant une bonne nuit, il me dit que je pouvais dormir tranquille, car si ma porte n'avait pas de clef, ses belles-soeurs, qui étaient mes voisines, n'étaient pas mieux enfermées que moi.

J'étais étonné et ravi de cette marque de confiance, non moins que de l'hospitalité magnifique — car tout est relatif — dont j'étais l'objet.

A peine avais-je terminé ma toilette de nuit que je fus agréablement surpris par l'apparition de Clémentine.

— Monsieur, me dit-elle, comme nous n'avons pas de femme de chambre qui puisse avoir soin de votre linge, je viens vous prier de me permettre d'en faire l'office.

— Vous, charmante comtesse?

— Moi, monsieur, et je vous prie de ne point vous y opposer. Je m'en fais un plaisir, et qui plus est j'espère mériter votre suffrage. Faites-moi donner votre linge et ne répliquez pas.

— Je cède, mademoiselle.

Aidé par mon domestique, je traînai dans sa chambre la malle qui contenait mes effets :

— Je vous en laisse la maîtresse comme je voudrais que vous la fussiez de tout. Plus heureux que Jupiter, je vais dormir heureux. Adieu, charmante Hébé!

Sa sœur Eléonore, qui était déjà couchée, s'évertuait à me demander pardon. J'ordonnai à mon domestique d'aller sur-le-champ prévenir le comte que je ne voulais plus de serrures à mes portes. Pouvais-je conserver quelque défiance pour mes guenilles, quand je voyais ces femmes charmantes ne concevoir aucune crainte de ma curiosité? J'aurais craint de les outrager.

Mon lit était excellent, aussi je dormis à merveille.

Mon domestique m'habillait lorsque la jeune Hébé s'offrit à mes yeux, portant un panier entre ses jolies mains.

— J'espère, me dit-elle après m'avoir souhaité le bonjour, que vous serez content de mon habileté?

Je la regarde avec délices. Pas le moindre signe n'indiquait sur son délicieux visage le préjugé de déroger à sa noblesse. Je lui baisai la main en lui disant que jamais je n'avais été aussi heureux qu'en ce moment.

Le comte étant survenu, remercia la jeune fille des bontés qu'elle avait pour moi. Je trouvai cela fort bien, mais il accompagna ses remerciements d'un baiser qu'elle reçut de très bonne grâce et je trouvai cela fort mal.

Mais, dira-t-on, c'était son beau- frère?

Tant qu'on voudra. Mais si j'en suis jaloux, tout est dit. La nature en sait plus que n'importe qui, et c'est elle qui me souffle que j'ai raison. Il est impossible de ne pas être jaloux de ce qu'on aime avant d'en avoir pris possession, car on doit toujours craindre que l'objet que l'on convoite ne nous soit enlevé par un autre.

Le comte tira un billet de sa poche, et me le présenta en me priant de le lire. Il était de son cousin l'abbé, qui le suppliait de me faire des excuses s'il ne pouvait pas me payer les vingt sequins qu'il avait perdus, dans l'espace de temps assigné par le code des joueurs.

Il me promettait de s'acquitter dans le courant de la semaine.

— Dites à votre cousin qu'il pourra me payer quand il voudra, sans tache à sa réputation. Cependant, prévenez-le de ne pas jouer ce soir, je ne tiendrai pas ses pontes.

— Mais il pourra ponter argent comptant.

— Pas avant de m'avoir payé. Il ponterait avec mon argent. Du reste, c'est une misère, et je serai bien aise qu'il ne se gêne en rien pour s'acquitter.

— Il en sera mortifié!

— Tant mieux, dit Clémentine. Pourquoi a-t-il proposé de jouer et pourquoi surtout le faire sur parole, sachant pertinemment qu'il ne pourra pas payer sur-le-champ? Cela lui sera une bonne leçon.

Cette sortie me mit du baume dans le cœur. Telle est la nature humaine. La passion rend sec et égoïste.

Le comte ne répliqua pas. Il nous laissa seuls.

— Soyez franche, dis-je à la jeune fille, je vous en supplie. La manière un peu rude avec laquelle je traite l'abbé vous fait-elle de la peine? Voici vingt sequins que vous ferez tenir à votre cousin. Ils lui permettront ce soir de faire bonne figure.

— Je vous remercie. Mais je ne m'intéresse pas

assez à l'abbé pour accepter votre offre. Il est bon qu'il reçoive une leçon. Un peu de honte lui apprendra à vivre.

— Vous verrez qu'il ne viendra pas ce soir.

— Peut-être. Mais croyez-vous que j'en sois fâchée?

— J'aurais pu le supposer.

— Parce qu'il n'a badiné qu'avec moi, sans doute? C'est une tête à l'évent dont je ne fais aucun cas.

— Il est à plaindre autant que celui dont vous faites cas doit se trouver heureux.

— Cet homme n'est peut-être pas encore né.

— Quoi! Vous n'auriez pas encore rencontré un homme digne de votre attention?

— Beaucoup sont dignes de mon attention. Mais cela ne suffit pas. Je ne pourrais faire cas que de quelqu'un que j'aimerais.

— Vous n'avez donc jamais aimé?

— Jamais.

— Votre cœur est vide?

— Cela me fait rire. Est-ce un bonheur? Est-ce un malheur? Questions à résoudre. Si c'est un bonheur, je m'en félicite. Si c'est un malheur, que m'importe, puisque je ne le sens pas.

— Ce n'en est pas moins un malheur et vous en serez convaincue du jour où vous aimerez.

— Et si lorsque j'aimerai j'allais être malheureuse. Ne serai-je pas alors en droit de trouver que la vacuité était un bonheur?

— Je ne saurais le nier, mais il me semble impossible que vous soyez malheureuse en amour.

— Cette impossibilité n'est que trop relative. Pour être heureuse, il faut un accord réciproque. Cela n'est pas facile. Or je crois qu'il est plus difficile encore que cet accord soit durable.

— J'en conviens. Mais nous sommes nés pour en courir le risque.

— Un homme peut en avoir besoin et y trouver du plaisir. Mais une femme est soumise à d'autres lois.

— La nature n'a pas établi de différence dans le besoin, mais dans les résultats. C'est la société qui a créé les convenances.

Le comte vint interrompre notre dialogue et s'étonna de nous trouver encore ensemble.

— Je voudrais, nous dit-il, vous voir amoureux l'un de l'autre.

— Vous souhaitez donc, lui dit Clémentine, nous voir malheureux?

— Comment donc? m'écriai-je.

• — Moi, parce que j'aimerais un inconstant, et

VOUS, parce que vous éprouveriez des remords qui vous feraient payer cher d'avoir détruit mon repos.

Après cette belle sentence, elle se sauva.

Je demeurai pétrifié, mais le comte, qui de sa vie ne s'était avisé de réfléchir, s'écria :

— Cette charmante Clémentine a l'esprit trop romanesque. Cela se passera.

Nous sortîmes pour aller souhaiter le bonjour à la comtesse que nous trouvâmes allaitant son cher poupon.

— Savez-vous, ma chère sœur, lui dit le comte, que le chevalier est amoureux de Clémentine et qu'elle le paie de retour?

— Je voudrais qu'un mariage nous rendît parents.

Mariage est un mot magique qui souvent ne sert qu'à masquer la plus flatteuse des idées. La réponse de la comtesse me plut beaucoup. J'y répondis par une inclinaison toute affectueuse, quoique ce mot de mariage fasse vibrer dans mon cœur une corde extrêmement délicate.

Clémentine fut délicieuse pendant le dîner. Elle répondit avec grâce, esprit et finesse à tous les propos que je lui adressai. Il est vrai que tout le

SUC de sa conversation fut en partie perdu pour les autres, car l'esprit est étouffé par la bêtise de ceux qui ne le comprennent pas. Mais j'en fus ravi, et mon admiration luttait d'égale à égal avec mon amour.

A un moment donné, elle me versait à boire avec tant d'empressement que je lui en fis reproche, ce qui donna lieu à un dialogue qui finit par me dompter.

— Vous avez tort de vous plaindre. Le devoir d'Hébé n'est-il pas de toujours tenir pleine la coupe du maître des dieux?

— Fort bien. Mais vous savez que Jupiter changea d'échanson?

— Oui, mais j'en connais la raison. Je ne tomberai jamais aussi maladroitement qu'elle. Ce ne sera jamais pour un semblable motif qu'un ganymède viendra occuper ma place.

— Rien n'est plus sage. Jupiter eut tort et je change son nom contre celui d'Hercule. En êtesvous contente, belle Hébé?

— Non, car il ne l'a épousée qu'après sa mort.

— C'est encore vrai. Je ne saurais être qu'Iolas, car...

— Taisez-vous. lolas était vieux!

— Je l'étais hier! Mais aujourd'hui, vous m'avez rendu la jeunesse!

— Souvenez- VOUS de ce que j*en fis quand il me quitta.

— Je ne m*en souviens plus.

— Je lui ôtai le don que je lui avais fait.

A ces mots, Tincendie éclata sur son charmant visage. J'aurais eu peur de brûler ma main en l'appliquant sur son front. Mais les étincelles que ses beaux yeux lancèrent me dardèrent le cœur et les sens.

L'application supérieure que la jeune fille venait de faire de la fable d'Hébé m'avait convaincu non seulem.ent de son savoir, mais elle m'avait laissé deviner que je l'intéressais, qu'elle avait pensé à moi, et qu'elle s'était ingéniée à me surprendre et à me plaire.

Toutes ces idées se bousculent à la fois dans l'esprit d'un homme dont le cœur est déjà prévenu.

Elles allument l'incendie dans tout son être. En un éclair je me ""rouvai exempt de doute : Clémentine m'aimait! J'en conclus tout naturellement que nous serions heureux!

La jeune fille — qui s'était servi de la mythologie pour interpréter ses propres sentiments — craignit sans doute de s'être par trop aventurée. Elle me quitta brusquement. J'en profitai pour questionner sa sœur sur les études qu'elle avait faites et lui demander où elle avait été élevée.

— A la campagne, me répondit-elle. Elle a suivi les leçons que Sardini donnait à mon frère, sans qu'il s'occupe d'elle.

« Elle seule profitait de son enseignement, car mon frère ne faisait que bâiller.

« Elle y apportait un intérêt si passionné que bien souvent elle embarrassa le vieux professeur par ses questions. Il lui fit présent d'un manuscrit qui traite des fables du paganisme. Tâchez de la décider à vous montrer ses livres et les vers qu'elle fait, mais qu'elle tient secrets.

J'étais dans l'enthousiasme de trouver — chose si rare — une jeune fille aussi remarquable par l'esprit que par la beauté. Quand elle revint, je lui dis que j'aimais beaucoup les belles-lettres et qu'elle me ferait un vif plaisir en me confiant ses poèmes.

— J'en aurais honte! J'ai cessé d'étudier il y

a deux ans, lorsque le mariage de ma sœur me transféra ici, où nous ne voyons que des braves gens qui ne pensent qu'à leur ménage et à la récolte et dont la conversation roule uniquement sur la température. Vous êtes le premier qui, en m'appelant Hébé, m'ait montré que vous aimiez les lettres ! Si notre vieux Sardini nous avait accompagnés ici j'aurais continué à m'instruire; mais ma sœur ne s'est pas souciée de l'avoir chez elle.

— A quoi un octogénaire, qui ne sait que peser l'air, faire des vers et parler mythologie, pouvait-il être utile à mon mari?

— S'il avait pu s'employer à l'économie, répliqua son mari. Mais c'est un honnête vieillard qui refuse d'admettre qu'il y ait des fripons. A force d'être savant, il en devient bête.

— Sardini, bête! s'écria Clémentine toute bouleversée. Il est vrai qu'il n'est pas difficile de le tromper. Mais personne n'y parviendrait s'il avait moins d'esprit et de probité. J'aime un homme qu'on trompe facilement pour ces raisons-là. Mais on dit que je suis folle.

— Au contraire, tout ce que tu dis est marqué au coin de la sagesse, mais hors de ta sphère, je veux dire de la sphère d'une femme, lui répondit sa sœur.

« Toutefois les belles-lettres, la poésie et la phi-

losophie ne sont pas ce qu'il faut à une maîtresse de maison. Et qui dit que ton goût exclusif pour les sciences ne sera pas un obstacle à ton mariage? — C'est pour cela que je suis disposée à mourir fille. Ce n'est pas à l'honneur des hommes.

Pour sentir ce qu'un pareil dialogue peut porter de tumulte dans l'âme, il faut être amoureux et passionné comme je l'étais. Je me trouvais malheureux. Noble et riche, je lui aurais donné cent mille écus et je l'aurais épousée à l'instant même. J'appris que Sardini était à Milan, malade de vieillesse.

— Lui avez-vous fait une visite? lui demandai-je.

— Je n'ai jamais vu Milan.

— Est-ce possible? à si petite distance.

— Que voulez-vous! Les distances sont relatives !

C'était me dire, sans fausse modestie, que leur fortune était mince. Je lui sus gré de cette franchise. Mais dans la disposition de cœur où j'étais, de quoi ne lui aurais-je pas su gré? Il y a des moments dans la vie où la femme que nous aimons

peut nous faire faire, par simple induction, tout ce qu'elle veut.

Je la priai si tendrement qu'après le café elle me conduisit dans un cabinet situé à côté de sa chambre, pour me montrer ses livres. Elle n'en avait qu'une trentaine, mais ils étaient tous bien choisis, quoi qu'ils ne dépassassent pas la littérature d'un jeune homme qui a fait sa rhétorique. Ils ne suffisaient point pour un esprit tel que le sien. Elle ne pouvait y puiser ni les leçons d'histoire, ni aucune partie de la physique qui pouvait lui donner un aperçu, même élémentaire, des principes vitaux.

— Je me doute, me dit-elle, des livres qui me manquent sans savoir au juste ce qu'il me faudrait.

Après avoir passé une heure à parcourir les écrits de Sardini, je la priai de me faire voir les siens.

— Non, il y a trop de fautes.

— Ce que je trouverai de bon l'emportera certainement sur le mauvais.

— J'en doute.

— N'en doutez pas. Je pardonnerai à la langue, aux idées absurdes, au défaut de méthode et même à vos vers manques.

— C'est un peu trop, lolas. Hébé ne croit pas

avoir besoin d'une indulgence aussi vaste. Tenez, monsieur, voici tous mes griffonnages. Epluchez mes fautes et mes défauts. Donnez-vous libre carrière.

Ravi d'avoir par ruse réussi à piquer son amourpropre, je prends au hasard une chanson anacréontique. Par le ton de ma voix, je donne du relief aux beautés et jouit de la joie qui brille dans ses yeux.

Quand je lisais un vers que j'avais rendu plus touchant par le changement de quelque mot, elle s'en apercevait; mais bien loin d'en être humiliée, elle me savait gré de la correction.

Mes coups de pinceau, en augmentant le coloris, n'empêchaient pas que le tableau ne fût son ouvrage. Elle était ravie du plaisir que je prenais à cette lecture, plaisir plus grand peut-être que celui qu'elle ressentait elle-même.

Notre jouissance réciproque dura trois heures. Ce n'était que la jouissance de l'âme, mais comme nous étions amoureux, il serait difficile d'en imaginer une plus pure et voluptueuse.

Trop heureux si nous avions su nous en tenir à cette volupté !

Mais l'amour est un traître. Il se rit de tous ceux qui s'imaginent pouvoir flirter avec lui sans tomber dans ses rets.

Comment ne pas se brûler quand on joue avec des charbons ardents!

La comtesse vint nous prier de nous joindre à la société, qui commençait à commenter diversement notre absence. En hâte Clémentine remit à leur place livres et papiers après m'avoir remercié de la joie que je lui avais procurée en lisant ses poèmes. Elle était si émue que son visage brûlait d'un vif incarnat. Quand elle entra au salon, on lui demanda, d'après son air, si elle venait de se battre.

Nous fîmes ce jour-là fort peu d'honneur au déjeuner. En sortant de table, elle gagna sa chambre oii je ne tardai pas à la rejoindre.

Nous nous occupâmes à classer ses livres. Elle fit venir un menuisier pour lui commander une bibliothèque grillée, fermant à clef.

— Elle fera mes délices, me dit-elle, quand vous ne serez plus ici.

Le soir, elle fut heureuse au jeu et d'une gaieté charmante. J'invitai toute la compagnie à dîner. Le lendemiain fut un jour de repos et de bonheur. Je le passai sans sortir du château, occupé tout entier de mon Hébé.

Je brûlais pour cette charmante fille, mais son penchant pour les sciences et la littérature auraitil suffi à me rendre amoureux d'elle, si préalablement je n'avais été ébloui par ses charmes? C'est fort douteux.

J'aime un mets qui flatte mon palais. Mais s'il ne commence pas par flatter ma vue, je le rejette comme mauvais. L'homme qui ne va pas jusqu'à la recherche des qualités de l'esprit et du cœur est superficiel, mais c'est par la superficie que toute impression amoureuse commence. Si l'on en excepte pourtant ces phénomènes qui viennent de l'imagination, ce n'est plus qu'une chimère que la réalité détruit presque toujours.

Lorsque j'allai me coucher, plein de l'image de Clémentine, je me mis à réfléchir sur moi-même. Je fus tout étonné de devoir m'avouer que dans nos tête à tête, elle ne me causait pas la moindre distraction, quoique nous fussions des heures entières en présence l'un de l'autre.

Cependant ce qui m'imposait n'était ni la cramte, ni la timidité qui m'était étrangère, ni une fausse modestie, ni ce qu'on se plaît à nommer devoir.

Ce n'était pas non plus vertu, car je ne ravale pas la vertu à ce point. Qu'était-ce donc? Je ne cherchais pas à m'en rendre compte. Je savais seulement que cet amour platonique ne pouvait pas durer longtemps. Les belles choses que nous lisions ensemble nous intéressaient si fort que cet intérêt absorbait le sentiment amoureux qui nous faisait trouver tant de délices à nos longs entretiens. Mais le diable n'y perdait rien.

En présence de l'esprit, le cœur perd son empire. La vertu triomphe, mais le combat doit être court.

Nos victoires nous abusèrent. Nous nous crûmes sûrs de nous-mêmes. Mais cette sûreté était un colosse aux pieds d'argile. Elle ne venait sans doute que du fait que nous savions que nous nous aimions, tout en ignorant si nous étions aimés. L'édifice devait s'écrouler avec la découverte.

Cette confiance téméraire me porta à l'aller trouver pour lui parler de notre voyage à Lodi. Les voitures étaient prêtes. Elle dormait encore et en me voyant entrer dans sa chambre elle se réveilla en sursaut. Je ne pensai même pas à lui faire des excuses. Elle me dit que YAminta del

Tasso l'avait tellement intéressée qu'elle l'avait lue avant de se coucher.

— Le PastoT fido vous plaira bien davantage.

— Est-il plus beau?

— Pas précisément.

— Pourquoi croyez-vous alors qu'il me plaira davantage?

— Parce qu'il a un charme qui attaque le cœur. Il attendrit, séduit, et nous aimons la séduction.

— C'est donc un séducteur?

— Non, mais il est séduisant comme vous.

— Cette distinction est essentielle. Je le lirai ce soir. Pour l'instant je vais m'habiller.

Elle procéda à sa toilette sans se souvenir que j'étais un homme, mais sans blesser la décence. Cependant je crus m'apercevoir qu'elle aurait été plus réservée si elle avait su que j'étais amoureux d'elle.

Tandis qu'elle passait sa chemise, qu'elle laçait son corset, lorsqu'elle se chaussa et qu'elle attacha ses jarretelles, je vis des lueurs de beauté qui me séduisirent.

Je fus même obligé de sortir avant qu'elle ne fût prête pour dissiper un peu l'ardeur qu'elle avait donnée à ma virilité.

Je pris dans ma voiture la comtesse Ambroise

et Clémentine. Je me plaçai vis-à-vis d'elles, sur le strapontin, tenant sur mes genoux le petit poupon de sa sœur.

Mes deux belles compagnes se pâmaient de rire, car j'avais l'air d'une nourrice tant je m'y prenais avec grâce.

A moitié chemin, le nourrisson eut besoin de têter. La jolie maman s'empressa d'exposer à son avidité un sein charmant que je dévorais des yeux. Elle ne semblait pas fâchée que je l'admirasse.

Je contemplais ce tableau charmant avec une joie visible.

L'enfant rassasié quitta le sein rebondi de sa mère et à l'aspect de la liqueur qui s'épanchait avec abondance :

— Ah! madame, m'écriai-je, c'est un meurtre! Permettez à mes lèvres de recueillir ce nectar qui me rendra semblable aux immortels, et ne craignez pas mes dents.

La comtesse rit aux éclats et ne s'opposant pas à mon désir, je me mis à l'œuvre. Je regardai mes deux compagnes que la scène amusait follement. Elles semblaient avoir pitié de moi, ce qui ne les empêchait pas de rire de plus belle. Ce rire délicieux échappe à la description. Le divin Homère seul a su le rendre quand il représente Andromaque et Astyanax, qu'elle tient dans ses bras, au

moment où Hector la quitte pour retourner à Tarmée.

Insatiable de faire rire, je demandai à Clémentine si elle aurait le courage de m'accorder la même faveur.

— Pourquoi non, si j'avais du lait?

— Il vous suffit d'avoir la source, je me charge du reste.

A ces mots, elle rougit si fort que je me reprochai de les avoir prononcés. Je changeai de propos et bientôt il n'y parut plus.

La gaieté fut constamment de la partie. Nous étions déjà descendus à l'auberge de Lodi que nous n'avions pas eu le temps de nous apercevoir de la longueur de la route.

La comtesse envoya une servante chez une de ses amies pour la prier de venir dîner ainsi que sa sœur.

Pendant ce temps, j'envoyai mon domestique acheter un portefeuille en maroquin fermé à clef, du papier, de la cire et des plumes en abondance, en un mot tout ce qui constitue un nécessaire de bureau. Je voulais en faire présent à Clémentine avant le dîner. J'eus le plaisir de voir, à sa surprise, toute la joie que ce cadeau lui faisait. Ses beaux yeux me dirent sa reconnaissance.

Il n'y a point de femme loyale qu'un homme

ne soit certain de conquérir à force de lui imposer de la reconnaissance.

L*amie de la comtesse vint avec sa sœur, jeune femme qui pouvait le disputer en beauté à tout son sexe. J'en fus ébloui. Mais Vénus elle-même n'aurait pu, dans ce moment, m'enlever à Clémentine. Après les embrassements d'amies charmées de se revoir, la comtesse me présenta avec des compliments si élogieux que pour y mettre un terme je me lançai dans de gaillardes plaisanteries.

Le dîner fut somptueux et délicat. Au dessert, la société s'augmenta de deux convives volontaires : le mari de la dame et l'amant de la sœur. Ils furent les bienvenus, car ils contribuèrent à augmenter la gaieté.

L'amant de la belle se nommait Vigi. Je lui demandai s'il descendait de l'auteur du treizième chant de l'Enéide. Il me répondit affirmativement et ajouta qu'il avait traduit ce chant en stances italiennes. M 'étant montré curieux de voir sa traduction, il me prom.it de me la porter le surlendemain à San Angelo.

Nous repartîmes à l'entrée de la nuit et en moins de deux heures nous fûmes de retour au château. La lune qui éclairait tous mes mouvements me força à renoncer à la tentation que m'inspirait une des jambes de Clémentine, qui, pour

mieux tenir son petit neveu sur ses genoux, avait placé le pied sur le strapontin.

N'ayant point envie de souper, nous nous retirâmes dans nos appartements. J'accompagnai Clémentine qui me confia qu'elle était honteuse de n'avoir aucune idée de l'Enéide.

— Nous lirons cette nuit, lui dis-je, la belle traduction de ce poème par Annibal Caro. Vous la possédez dans votre bibliothèque, ainsi que les Métamorphoses d'Ovide, et la traduction de Lucrèce par Marcheiti.

— Mais je voulais lire le Pastor fide.

— Allons au plus pressé, nous le lirons une autre fois.

— Je ferai tout selon vos conseils, mon cher lolas.

— Cela fera mon bonheur, ma chère Hébé. Nous passâmes la nuit à lire ce magnifique

poème. Mais cette lecture fut fréquemment interrompue par le rire spirituel que ma charmante écolière ne pouvait retenir quand certains passages venaient chatouiller ses sens de trop près. Nous ne finîmes notre intéressante lecture qu'au point du jour :

— Quelle nuit! me dit Clémentine dans un soupir exclamatif. Je l'ai passée dans la joie de mon cœur. Mais vous?

— Moi je l'ai passée dans un plaisir extrême, en voyant le vôtre.

— Et si vous n'aviez pas vu le mien?

— J'en aurais eu beaucoup moins. J'aime infiniment votre esprit, belle Clémentine, mais croyezvous possible qu'on puisse aimer l'esprit de quelqu'un sans aimer aussi son enveloppe.

— Non, car sans l'enveloppe, l'esprit s'évanouit.

— La conséquence à tirer de ce raisonnement est donc que je dois vous aimer beaucoup et qu'il est impossible que je passe six ou sept heures avec vous sans mourir d'envie de vous couvrir de baisers.

— Je crois que nous résistons à cette envie par crainte de nos devoirs et que nous nous sentirions diminués si nous les violions.

— Si vous êtes faite comme moi, cette contrainte doit vous être fort pénible.

— Peut-être autant qu'à vous-même. Mais je crois que la résistance à certcdns désirs ne coûte qu'en commençant. Peu à peu on s'accoutume à s'aimer sans aucun risque, sans effort pour se contenir. Nos enveloppes, qui d'abord sont si attirantes, finissent par devenir indifférentes, et quand cela sera venu pour nous, nous pourrons passer ensemble des heures et des journées entières sans qu'aucun désir physique vienne nous distraire.

— J'en doute en ce qui me regarde. Adieu, trop belle Hébé.

— Adieu, bon lolas. Bon sommeil.

— Mais tout plein de votre image.

Je me couchai après avoir prévenu mon domestique de ne pas m'attendre et me mis à réfléchir sur mes rapports avec cette aimable fille que la nature semblait avoir créée pour briller dans une sphère où, malgré les avantages d'une haute naissance, d'une beauté rare et d'un esprit extrêmement distinguée, le défaut de fortune la tenait éloignée.

Je riais de la voir guidée par un sentiment si contraire à l'expérience, comme si le moyen de faire passer l'appétit consistait à mettre devant un affamé les mets que ses sens convoitent en lui prescrivant de ne pas y toucher. Toutefois je ne pouvciis m'empêcher de trouver raisonnables les mots qu'elle avait prononcés avec la conviction de la plus parfaite innocence : « En résistant aux désirs, il n arrive pas quon se sente humilié après les avoir satisfaits. »

L'huiniliation qui lui faisait peur tenait au respect qu'elle portait à ses devoirs. Elle me faisait

l'honneur de supposer que je partageais ses principes. Quoiqu'il en soit, l'amour-propre s'en mêla. Je pris la résolution de ne rien faire qui pût me faire perdre sa confiance.

Je m'éveillai fort tard ce jour-là. Dès que j'eus sonné mon valet de chambre, je vis paraître Clémentine qui, d'un air joyeux, me souhaita le bonjour. Elle tenait à la main le Pasior fido dont elle avait lu le premier acte.

— Je n'ai jamais rien lu de si doux, mon cher ami. Levez-vous, nous lirons le second acte ensemble avant le déjeuner.

— Oserai-je me lever devant vous?

— Pourquoi pas? Un homme n'a besoin que de très peu d'égards pour observer la décence.

Elle prit ma chemise, la déplia, puis me la passa en riant.

— A charge de revanche. A la première occasion, je vous rendrai le même service.

— De vous à moi, répliqua-t-elle en rougissant, il y a moins de distance que de moi à vous.

— Ce que vous avez dit est antigéométrique. La distance de vous à moi doit être absolument la même que de moi à vous.

— Les deux distances sont différentes à l'égard de Tascension et de la descente, ou chute. N'est-il pas vrai que la chute est naturelle à tous les corps non retenus par un autre corps qui a la force de résister à leur puissance de gravitation, sans qu'ils aient besoin d'un élan? Or, sans élan, point d'ascension.

— C'est de toute évidence.

— Convenez donc qu'étant plus petite que vous, je ne saurais vous atteindre que par un mouvement d'ascension, tandis que pour venir à moi, vous n'auriez qu'à vous laisser aller. Par la même raison, vous ne risquez rien en me permettant de vous passer une chemise, tandis que moi je risquerais beaucoup en vous laissant faire la même fonction. Votre chute trop rapide sur moi pourrait m'opprimer. Etes-vous persuadé?

— Persuadé n'est pas le mot. Je suis ravi, extasié! Jamais paradoxe n'a été soutenu avec plus d'esprit. Je pourrais contester, vous chicaner. Mais j'aime mieux me taire, admirer et vous adorer.

— Comment pourriez-vous me chicaner?

— Dans l'adresse que vous avez mise à prendre ma taille pour motif de refus, tandis que vous ne voudriez pas m'accorder le bonheur de vous passer votre chemise, quand bien même je serais un nain.

— Nous ne pouvons pas nous illusionner. Je serais si heureuse si le ciel m'avait destiné un mari tel que vous.

— Hélas! que ne suis-je digne de le devenir!

Je ne sais où ce dialogue aurait pu nous mener, si la jeune maman n'était venue nous dire qu'on nous attendait pour dîner, ajoutant qu'elle étcdt charmée de voir que nous nous camions.

— A la folie, dit Clémentine, mais nous sommes sages!

— Si vous êtes sages, vous ne vous aimez donc pas à la folie!

— C'est exact, divine comtesse, car la folie d'amour et la sagesse ne vont guère ensemble. Mais nous sonmies raisonnables, et la raison de l'esprit peut s'alUer avec la folie du cœur.

Nous dînâmes gaiement, ensuite nous jouâmes, et le soir nous achevâmes la lecture du Pasior fido.

Sentant le sommeil venir, ma belle amie se déshabilla avec la plus grande aisance, sans accorder la moindre faveur à la cupidité de mes regards, puis elle se coucha. Je m*assis auprès

d'elle. Elle se remit sur son céans et sa sœur nous tourna le dos. i

Le Pastor fido était sur la table de nuit, je l'ouvris au hasard et tombai sur le passage où Mirtille parle de la douceur du baiser qu'il reçut d'Amarillis. Clémentine me paraissant aussi émue, aussi attendrie que je l'étais moi-même, je collai ma bouche sur la sienne. Quelle volupté pure! Sentant que la jeune fille aspirait mon baiser, agrafait nos langues avec déHce, j'allais la posséder, lorsqu'avec douceur elle me repoussa en me demandant de l'épargner. C'était la sagesse aux abois!

Je lui demandai pardon et cessant toutes caresses, je pris sa belle main en exhalant sur elle toute l'ardeur qui contenait mes lèvres.

— Vous tremblez, me dit-elle, avec cet accent d'esclave soumise qui décuple le frémissement d'un cœur amoureux.

— Oui, ma divine comtesse, et c'est de peur de vous avoir déplu. Adieu. Je m^e retire en désirant vous aimer moins.

J'allai me coucher fort mécontent de moi-même. Je voyais dans Clémentine une femme aussi digne de mon respect que du plus parfait amour. Mais ma situation était cruelle, car l'idée de cesser de l'aim.er, et celle de poursuivre un jeu stérile sans espoir de la récompense qu'un amant épris attend

de la femme qu'il aime, m'étaient également odieuses.

« Si elle m'aime, me disais-je, elle ne peut pas me la refuser. C'est à moi à la solliciter, au besoin à l'emporter afin de justifier sa défaite. »

Le devoir d'un amant est de contraindre la femme qu'il aime à s'abandonner sans qu'elle paraisse le faire. L'amour ne saurait jamais se trouver coupable.

D'après ce raisonnement, la jeune fille ne pouvait m'opposer une résistance absolue que si elle ne m'aimait pas. Je voulus en tenter l'expérience. Ma décision fut affermie par l'état d'irritation dans lequel m'avait mis son refus d'abandon.

Je savais que si je la trouvais dans les mêmes dispositions, je ne tarderais pas à guérir. Mais, d'un autre côté, ce moyen me faisait horreur et l'idée de ne plus l'aimer me paraissait aussi absurde que cruelle.

Après une nuit fort agitée, je me levai de bonne heure et me dirigeai vers sa chambre. Elle dormait encore, mais sa sœur Eléonore s'habillait. Elle me dit que la jeune fille avait lu jusqu'à trois heures du matin et que le fait de posséder autant de livres allait la rendre folle :

— Faisons-lui une niche, poursuivit-elle. Entrez dans le lit et mettez-vous près d'elle, à la place

que j'occupais. Nous rirons de sa surprise quand elle se réveillera.

— Croyez-vous qu'elle prenne la chose comme une plaisanterie?

— Elle ne pourra que la trouver risible. Vous êtes habillé.

L'occasion était trop séduisante, l'invitation trop rassurante pour m'y dérober.

Je laisse tomber ma robe de chambre, je m'étends doucement à la place d'Eléonore et me couvre jusqu'au cou.

Eléonore riait, tandis que je sentais battre mon cœur à coups redoublés.

Je désirais qu'elle tardât à s'éveiller afin d'avoir le temps de me calmer et de prendre une assurance facétieuse.

Il y avait à peine cinq minutes que j'étais dans cette position, quand s'éveillant à demi et se tournant de mon côté sans ouvrir les yeux, elle allongea le bras, et croyant tenir sa sœur, elle me donna un baiser d'habitude, puis se rendormit dans cette position.

Je l'y aurais certainement laissée longtemps, car son haleine réchauffait mes lèvres, mais Eléonore éclata de rire et força sa sœur à ouvrir les yeux. Elle ne me reconnut que lorsqu'elle vit sa sœur debout, riant de toutes ses forces.

— Le tour est joli, dit-elle sans bouger, et je vous admire tous les deux.

Cet accueil placide me rendit mon assurance. Ranimé par la confiance, je me trouvai assez maître de moi pour bien jouer mon rôle.

— Voilà, dis-je, comment j*ai reçu un baiser de ma belle Hébé.

— J'ai cru le donner à ma sœur. C'est le baiser qu'Amarillis donne à Mirtille.

— Le baiser a produit son effet, et lolas est rajeuni.

— Ce que tu as laissé faire à ce cher lolas, dit-elle à sa sœur, est trop risqué, car nous nous aimons et je rêvais à lui.

— Ce n'est pas risqué du tout, car ton lolas est tout habillé.

En disant ces mots, la jeune follette me découvrit pour la convaincre.

En voulant me montrer à sa sœur, son mouvement fut trop brusque. Elle découvrit Clémentine qui poussa un cri d'effroi et se mit en devoir de cacher ce que mes regards avaient dévoré en un instant.

J'avais vu en entier la corniche et la frise de l'autel de l'amour, sur lequel j'aspirais à mourir.

Clémentine s'étant recouverte, Eléonore sortit tandis que moi, la tête appuyée sur une main, je

restai en contemplation, muet et immobile, devant un trésor que je convoitais et dont je n*osais m'emparer. Rompant enfin le silence :

— Ma chère Hébé, vous êtes certainement plus belle que celle qui versait le nectar à la table des dieux. J*ai vu ce qu*on lui vit quand elle tomba, et si j*avais été Jupiter, certes j'aurais agi autrement que lui.

— Sardini dit que Jupiter chassa ma patronne. Pour la venger, je devrais maintenant chasser Jupiter.

— D'accord, mon ange. Mais je suis lolas, votre ouvrage. Je vous adore et je cherche à étouffer des désirs qui me martyrisent.

— Vous avez concerté ce mauvais tour avec Eléonore?

— Il n'y a pas eu la moindre entente. Le hasard a tout fait. Je suis entré pour vous souhaiter le bonjour, vous croyant éveillée. Vous dormiez et votre sœur s'habillait. Je vous contemplais et l'idée est venue à Eléonore de m'engager à me mettre à sa place pour jouir de votre étonnement quand vous vous éveilleriez. Je dois lui savoir gré d'une idée dont mon amour a profité. Grâce à elle, j'ai pu apercevoir des beautés qui surpassent l'idée que je m'en étais faite. Me refuserez-vous un généreux pardon?

— Le hasard a tout fait. Cependant il est singulier lorsqu'on aime avec tendresse, d'être curieux de l'objet de son amour.

— C'est la curiosité la plus naturelle, ma divine penseuse. L'amour lui-même pourrait n'être qu'une curiosité, si l'on pouvait mettre celle-ci au rang des passions. Mais vous n'êtes pas curieuse de moi!

— Vous me déplairiez peut-être. Or je ne veux pas en courir le risque, car je vous aime.

— Je dois donc consen'er avec soin mes avantages.

— Etes-vous donc content de moi?

— Au delà de toute expression. Je suis assez bon architecte. Je vous trouve d'une régularité divine.

— J'en suis enchantée. Mais abstenez-vous de toucher. Pour juger de mes formes, qu'il vous suffise de les regarder.

— Hélas! C'est au toucher à rectifier les erreurs de la vue. C'est par lui qu'on juge du poli, de la résistance. Permettez-moi de baiser vos joHs seins. Je les préfère aux cent de Cybèle, et je ne suis pas jaloux d'Athys.

— Vous vous trompez, mon ami. Sardini prétend que c'était Diane d'Ephèse qui avait cent mamelles.

Comment ne pas m'empêcher de rire entendant dans un pareil instant cette érudition mythologique sortir de la bouche de la jeune fille? L*amour peut-il le craindre ou le prévoir? Non, car il n'est pas naturel et il est fort rare.

Dans la position où je me trouvais, couché aux côtés d'une femme exquise que je désirais ardemment, pressant de ma main une gorge divine, pour n'être pas exclusivement dominée par le désir, il fallait que la passion de la science fût chez cette femme supérieure à celle de l'amour.

Cependant — mirage de l'amour — loin de trouver son érudition cruelle, j'en tirai bon augure.

Je lui dis qu'elle avait raison et la reconnaissance littéraire l'empêcha de s'opposer au geste de mes lèvres. Elles s'emparèrent d'un bouton à peine naissant dont le carmin couronnait merveilleusement deux seins de neige.

— Vous sucez en vain, me dit-elle. C'est un terrain stérile. Mais vous avalez?

— La quintessence de mon propre baiser.

— Il se peut aussi qu'il y ait quelques gouttes

de ma propre substance. Vous m'avez causé un plaisir qui m*était inconnu.

— Tu me combles de bonheur.

— Le baiser sur la bouche n'est-il pas encore plus divin?

— Sans doute, parce qu'il y a réciprocité. Entre amants le plaisir se double de celui qu'on communique.

— Cruel précepte. Finissons, mon ami. Cela est trop doux. L'amour nous regarde et se rit de notre témérité.

— Pourquoi différer de lui accorder une victoire qui ne peut que nous combler de bonheur?

Tout en parlant, mes mains agissaient.

— Ce bonheur n'est pas sans revers, me ditelle. Je vous en prie, tenez vos mains en repos. Si des baisers peuvent nous tuer, tuons-nous, mais de grâce n'employons pas d'autres armes.

Je mis en œuvre pour la vaincre toute ma science amoureuse, tous mes secrets d'amant. Alternativement mes lèvres et mes doigts jouèrent leur duo sur la harpe d'amour. J'en pinçai les cordes dolce, dolce, pour arriver par graduations à l'allégro final.

Tous les pizzicati furent joués par ma langue. Elle heurta, — raidi de volupté — le bouton d'amour et ne l'abandonna que lorsqu'il eut frémi

de bonheur. Je crus le moment venu de changer d'instrument et de faire chanter son solo à mon archet impatient.

Enigme cruelle d'une jeune fille amoureuse! Quand, tirée de son euphorie par le premier coup de gong que je me hâtais de porter, elle se sentit peu à peu renaître à la volupté, elle se dégagea de mon étreinte et les yeux mourant de désir me supplia de la laisser seule.

Je pleurai de rage et de souffrance

Quand, calmé par une toilette qui ne m'avait jamais été aussi nécessaire, je retournai dans sa chambre, j'en avais à peine franchi le seuil qu'elle m'accueillit en me sautant au cou :

— Je me sens animée, me dit-elle, d'un enthousiasme que je n'ai jamais éprouvé. Je veux chanter en vers la victoire que nous venons de remporter

— Triste victoire que l'amour abhorre parce qu'elle l'outrage et que la nature hait.

« Je souffre cruellement. Mais comme vous ne connaissez pas la constitution masculine, vous devez en ignorer la raison.

Elle ne me répondit pas, mais je me rendis compte qu'elle était très affectée.

Ma continence amoureuse me faisait terriblement souffrir. Je ressentais une douleur sourde, mais lancinante, à cette partie de mon individu que le préjugé m'avait forcé de tenir prisonnière, tandis que la nature et l'amour voulaient qu'elle fût en pleine liberté d'action. Seul le calme du sommeil pouvait rétablir l'équilibre de mon organisme.

Nous descendîmes dîner, mais je ne touchai à aucun plat. Incapable d'attention, j'écoutai d'une oreille distraite la conversation. Je priai ensuite le comte de faire une banque de pharaon pour moi et demandai la permission d'aller me coucher.

Personne, en dehors de Clémentine, ne pouvait deviner la nature de mon indisposition.

Je dormis quatre heures, après quoi je me levai et me mis à écrire en ierze rime, à la manière du Dante, l'histoire de la maladie que m'avait causée notre triste victoire.

A l'heure du souper, la jeune fille, accompagnée d'un domestique, m'apporta un ambigu délicat et m'annonça que la banque avait gagné. C'était la première fois, car j'avais taillé de façon à perdre.

Je soupai d'assez bon appétit, quoique toujours

triste et silencieux. Quand j*eus terminé, Clémentine me souhaita le bonsoir, disant que de son côté elle allait poursuivre sa besogne.

J'étais en verve. Plein de mon sujet, je finis mon poème et le mis au net avant de me coucher. Le lendemain de bonne heure, la jeune fille vint me voir. Elle me présenta son ouvrage que je lus avec plaisir.

Quand j*eus relevé la beauté de ses pensées, ce fut le tour de mon poème. Je ne fus pas long à remarquer la profonde impression que la peinture de mes souffrances faisait sur elle.

De grosses larmes roulaient dans ses yeux, au milieu des éclairs de tendresse qui s'échappaient de ses regards. J'eus le bonheur, à la fin, de l'entendre me dire que si elle avait connu cette particularité de la physiologie masculine, elle se serait comportée autrement.

Je pris une tasse de chocolat avec elle et la priai de se coucher près de moi, sans se déshabiller, et de me traiter comme je l'avais traitée la veille, afin d'éprouver à son tour l'espèce de martyre que j'avais chanté dans mes vers. Elle sourit et se rendit à mes instances, mais à la condition que je n'entreprendrais rien sur elle.

Cette condition était cruelle, mais c'était un commencement de victoire. Je dus m'y soumettre.

Je n*eus heureusement pas lieu de me plaindre de ma soumission.

Maîtresse de toutes les parties de mon corps, je jouis du despotisme qu'elle exerça sur lui, tout en me réjouissant de la peine qu'elle devait éprouver que je n'en exerçasse pas un pareil sur elle, car cette fois mes mains et ma bouche étaient inertes.

Ses yeux étaient privés de la vue des richesses qu'elle possédait à pleines mains. Je l'excitai à ne rien refuser à ses désirs, ce qui était le plus sûr moyen de satisfaire les miens. Mais elle persista à soutenir qu'elle ne désirait rien au delà de ce qu'elle faisait.

— Il est impossible, lui dis-je, que dans ce moment votre plaisir égale le mien.

Son esprit subtil ne la laissait jamais sans réplique :

— Il serait donc injuste, me répondit-elle, que vous vous plaignissiez.

L'épreuve cependant avait été trop forte pour n'être pas décisive.

Elle me quitta tout en feu, et après m'avoir donné un de ces baisers qui lèvent tous les doutes, elle sortit en me disant qu'elle était persuadée qu'en amour il fallait tout ou rien.

Nous passâmes la journée en lecture, à table, à la promenade, en propos gais, équivoques.

168 MES AMOUE^

sérieux, mais je ne m'aperçus pas que Famour eût fait autant de progrès que l'épreuve du matin semblait me le promettre. Elle voulait être le revers de la médaille d'Aristippe, qui disait en parlant de Laïs : « Je la possède, mais elle ne me possède pas. »

Elle voulait être maîtresse de moi et ne voulait pas la réciproque. Je me plaignis avec douceur, mais cela n'avança pas mes affaires.

Deux jours après, en présence de sa sœur, je lui proposai de coucher entre elles deux. C'est l'expédient qu'on propose à une veuve, à une fille nubile qui se refuse à l'amour par crainte de ses conséquences. Cet expédient réussit presque toujour quand celui qui le propose est aimé.

Je tirai de ma poche un paquet de fines redingotes d'Angleterre et lui expliquai l'usage qu'on en faisait. Elle les prit, les examina attentivement, et après en avoir beaucoup ri, elle s'écria qu'elles étaient affreuses, dégoûtantes, scandaleuses. Sa sœur fit chorus.

Je voulus les justifier de ces reproches par la sécurité qu'elles procuraient.

Elle me soutint que rien n'était moins sûr que

ces engins et pour mieux m'en convaincre, elle passa l'index dans l'un d'eux et poussa si fort qu'il se déchira avec éclat.

Je fus bien obligé de me rendre et de rempocher ces préservatifs qui lui faisaient tant horreur.

Ma contrition m'était d'autant plus pénible que je désespérais d'arriver enfin à la posséder, et pourtant je la désirais en raison même de sa résistance !

A force d'épiloguer sur les moyens de la vaincre, j'en arrivais à penser que sa résistance provenait uniquement du fait que je n'avais pas su lui inspirer assez d'amour.

Dès lors j'employai pour me faire aimer un moyen généralement infaillible : lui procurer des plaisirs nouveaux sans regarder à la dépense.

Je ne trouvai rien de mieux que de mener la famille à Milan et de la traiter somptueusement dans le premier hôtel de la ville.

Les trois sœurs ne connaissaient pas Milan. Je ne doutais donc pas que ce projet ne les séduise. Mon imagination broda sur ce thème et le para de tout l'éclat dont elle était capable.

Dans mon désir de séduire toute la famille, je ne crus pas devoir exclure de l'expédition le bon chanoine Trolberg, autant parce qu'il faisait une cour assidue à la comtesse Ambroise que parce

qu'étant fort joueur et perdant chaque soir, c'était lui qui, en définitive, ferait les frais de la fête. Il perdit ce soir-là trois cents sequins sur parole et fut obligé de me demander trois jours pour me payer. Je lui dis que tout mon avoir était à son service.

Quand chacun se sépara, j'offris ma main à Clémentine et l'accompagnai dans la chambre qu'elle partageait avec sa sœur.

Nous avions commencé la lecture d'un livre plein d'intérêt et je croyais que nous la continuerions avant de nous coucher. J'en fis la proposition à la jeune fille, mais elle me répondit que devant se lever de bonne heure, elle désirait se coucher de même.

— Couchez-vous, lui dis-je, et pendant ce temps je vous ferai la lecture.

Elle ne fit pas d'objection. Je pris l'Arioste et de mon mieux je lus l'histoire de Fleur d'Epine, princesse d'Espagne, qui était devenue amoureuse de Bradamante.

Je croyais que l'histoire aidant, Clémentine serait amoureuse à son tour. Mais j'étais dans l'erreur. Elle était aussi morne que sa sœur :

— Qu'avez-vous, mon cœur? Ricciardetto vous ennuie peut-être?

— Bien au contraire. A la place de la prin-

cesse, j'en aurais fait tout autant, mais nous ne dormirons pas cette nuit et vous en êtes la cause.

— Qu'ai- je donc fait?

— Rien. Mais vous pouviez nous rendre si heureuses en nous donnant une grande preuve d'amitié.

— De quoi s'agit-il? Est-il rien en mon pouvoir que je ne fasse pour vous plaire. Ma vie est à vous. Vous dormirez.

— Eh bien! confiez-nous où nous allons demain.

— Ne vous ai-je pas dit que je vous le révèlerai au moment du départ.

— Cela ne nous suffit pas. Nous mourons d'envie de le savoir aujourd'hui. Si vous ne nous le dites pas, nous ne dormirons pas et demain nous aurons une mine affreuse. Doutez-vous de notre discrétion? Ce secret, d'ailleurs, ne peut être important.

— Comment, vous refuser? Je confesse même que j'ai mauvaise grâce à vous faire tant attendre. Je vous donne à dîner demain chez moi.

— Chez vous? Mais où?

— A Milan.

Elles répétèrent ce mot en se levant avec une joie enfantine, et sans autre formalité de toilette elles me sautèrent au cou, me couvrirent de baisers,

me serrèrent dans leurs bras, et finalement s'assirent sur mes genoux.

— Jamais nous n'avons vu Milan, répétaientelles ensemble. Jamais nous n'avons rien désiré aussi ardemment!

Tout en parlant, ivre de joie, la jeune fille recommença à m'embrasser.

Eléonore manifesta le désir de dormir pour se trouver alerte le lendemain. C'est ce qu'elle pouvait faire de mieux, car je sentais que l'heure du berger allait sonner.

Je pris la jeune fille dans mes bras, et la trouvant douce et amoureuse, j'entrai en vainqueur dans le temple dont j'avais si éperdument convoité l'entrée. Le sacrifice fut consommé avec abondance de part et d'autre. Dans l'intervalle qu'exigea le premier élan, je dévorai toutes ses beautés. Amoureux fou comme je l'avais été cent fois, je lui dis que je ne concevais plus la vie sans elle.

J'eus le bonheur qu'elle ne crût pas mon ardeur éternelle.

Après un second assaut livré et reçu avec la volupté de deux corps passionnés, je fis halte, enchanté et fort étonné que sa sœur ne se fût pas réveillée.

Je rejetai tous vêtements importuns, dépouillai ma maîtresse du léger voile qui la revêtait, et me

livrai à tous les jeux qu'un amant expert a en sa possession pour préparer le réveil des sens. Pour la troisième fois je mourus dans ses bras, après lui avoir fait adopter toutes les postures qu'une longue expérience m'avaient rendues familières, et que je savais être le plus propice au complément de la volupté.

Une heure entière nous nous donnâmes des témoignages de notre ardeur réciproque. Clémentine était novice à l'amour et dans la fleur de l'âge. Pour qu'elle connût toutes les formes de la volupté, je renouvelais sa jouissance par des caresses toujours nouvelles.

Tandis que je perdais l'existence pour la quatrième fois et qu'elle me prodiguait la sienne pour la quatorzième, je crus entendre sa sœur remuer. J'en fis part à ma maîtresse et sur son conseil j'allai me coucher, dans l'impatience du lendemain, car je comptais renouveler nos jeux d'amour dans une situation plus convenable...

A huit heures, nous étions tous réunis à la table du déjeuner, mais en dépit de mes efforts et de la disposition heureuse où se trouvaient mes esprits,

je ne pus réussir à faire éclore un peu de gaieté sur le visage de mes convives. La curiosité les rendait soucieux. Eléonore et sa sœur n'osant montrer leur satisfaction intérieure faisaient chorus à ce concert de taciturnité. Par anticipation, je jouissais du plaisir que j'allais procurer à ces amis charmants !

Mon domestique ayant exécuté à la lettre mes instructions, vint nous avertir que les voitures étaient à la porte.

La comtesse Ambroise et Clémentine montèrent dans ma voiture. Elle tenait le poupon sur ses genoux, puis ayant placé Eléonore et les trois comtes dans la seconde voiture, je m'écriai en riant :

— A Milan!

Chaque convive poussa une exclamation de joie. Clémentine jouait l'étonnement tandis que sa sœur était radieuse.

Nous nous arrêtâmes à mi-chemin, dans un village, pour laisser souffler les chevaux.

Nous égayâmes la route par mille propos aimables ou galants, dont le chanoine fit en partie les frais.

A midi précis nous arrivâmes à Milan, à la porte du traiteur à qui j'avais commandé le déjeuner. Tout le monde paraissait heureux. Je l'étais

plus que tout le monde et je jouissais de mon bonheur.

Le bonheur en soi est un fait de pure imagination. Pour être heureux, il faut se croire tel.

La comtesse ayant pris mon bras, je conduisis mes amis dans mon appartement. Zénobie, ma gouvernante, qui plus d'une fois avait comblé mes interrègnes amoureux, avait mis tout son zèle à le rendre accueillant.

Je fus agréablement surpris de trouver auprès d'elle la maîtresse d'un de mes amis, belle comme l'Amour, et que j'eus l'air de ne pas reconnaître. Elle était mise avec élégance et son gracieux visage dépouillé de l'empreinte de tristesse qu'elle portait lorsque je l'avais vue après l'abandon de son amant, était si séduisant qu'après la première impression que me fait toujours une belle tête, je fus fâché qu'elle se trouvât chez moi dans ce moment.

— Voilà deux bien jolies personnes, dit la comtesse douairière.

— Nous sommes, dit Zénobie, les très humbles servantes de M. le chevalier. Nous sommes ici pour avoir l'honneur de vous servir.

Ce disant elle prit les manteaux de ces dames et les conduisit dans ma chambre où se trouvaient trois très belles robes.

La comtesse qui précédait ses àeuy: sœurs les remarqua la première. Elle s*en approcha en manifestant son enthousiasme.

— A qui appartiennent ces robes, monsieur î^

— A votre mari qui en fera ce qu'il voudra. J'espère que s'il vous donne l'une des trois vous ne lui ferez pas l'affront de la refuser.

— Comment, cette robe magnifique est à moi? Qui remercierai-je? Tous les deux? Je veux absolument m'en parer pour dîner.

Les deux autres robes n'étaient peut-être pas aussi riches, mais elles étaient plus chatoyantes et je jouissais de plaisir en voyant briller les yeux de Clémentine attachés sur la plus longue.

Zénobie prit sur elle de dire à la jeune fille que cette robe lui appartenait

— Comment le savez-vous?

— Elle est la plus longue, or vous êtes la plus grande.

— Puis-je espérer que vous daigniez l'agréer?

— Je vais la mettre tout de suite, s'écria-t-elle d'un air si gaminement heureux qu'une bouffée de chaleur heureuse m'étreignit le cœur.

La joie d'Eléonore, en prenant possession de la robe qui lui était destinée, fut aussi grande que celle de sa sœur.

Tandis que les trois jeunes femmes, aidées de

Zénobie, procédaient à leur toilette, je sortis avec les deux frères et le chanoine. Je remarquai qu'ils avaient Tair interdit. Ils réfléchissaient sans doute à la prodigalité d'un joueur à qui l'argent ne coûte rien. J'aimais, j'étais aimé, je me portais bien, j'avais beaucoup d'argent, je le prodiguais pour mon plaisir. J'étais heureux!

Nous restâmes trois heures à table, buvant, chantant, plaisantant à qui mieux mieux. La gaieté nous avait tous mis au même diapason. Il était sept heures quand nous quittâmes mon appartement pour retourner à San Angelo. La route nous parut courte, tant elle fut délicieuse. Le Champagne, le punch et le plaisir avaient échauffé mes deux belles compagnes. A la faveur du crépuscule, je pus avoir d'heureuses distractions dont elles ne se fâchèrent pas. Mais j'aimais trop Clémentine pour pousser avec sa charmante sœur l'investigation amoureuse au delà du doigt.

Dès que nous fûmes descendus de voiture, nous nous souhaitâmes une bonne nuit, puis chacun regagna sa chambre, moi excepté. J'allai passer avec Clémentine une nuit si voluptueuse que le souvenir ne s'en est jamais effacé de ma mémoire.

— Penses-tu, mon doux ami, me disait cette charmante fille, qu'après ton départ je puisse vivre heureuse }

— Je sais que pendant les premiers jours nous serons malheureux ; mais peu à peu le calme renaîtra et sans éteindre l'amour, la philosophie en rendra Tamertume délicieuse.

— Je ne crois pas, en ce qui me concerne, que la philosophie puisse opérer ce miracle. Je sais bien, mon aimable sophiste, que tu te consoleras facilement. Au reste, ne me crois pas jalouse. Je me ferais horreur si je me croyais susceptible d'un sentiment aussi bas, mais je me mépriserais aussi si, pour me consoler, j'employais les mêmes moyens que toi.

— Tu seras à l'avenir — et jusqu'à ma mort — la seule femme qui régnera sur mon âme. S'il m'arrive jamais qu'égaré par mes sens je presse dans mes bras une femme qui m'aura séduit, le repentir ne tardera pas à te venger d'une infidélité à laquelle mon âme n'aura point de part.

— Je n'aurai jamais de repentir de cette nature ! Je ne comprends pcis que m'aimant comme tu m'aimes et me sentant toute à toi, entre tes bras, tu puisses penser à la possibilité de me devenir infidèle.

— Je ne la crois pas, mais je la suppose.

— Il n'y a pas grande différence entre la croyance et la supposition.

Clémentine avait raison, quoiqu'elle se trompât, mais son erreur venciit de son amour. Le mien étciit loin de l'ardeui' qui l'empêchciit de voir les infidélités possibles, nécessaires même.

Je raisonnciis sdnsi parce que je n'en étais plus à mon premier amour. Mais de semblables raisonnements dans la bouche d'une femme que l'on voudrait rendre heureuse toute sa vie sont terriblement embarrassants. L'espiit le plus subtil reste à court et ses meilleures répliques sont les baisers et les larmes.

— Veux-tu m'emmener, me dit-elle, je suis prête à te suivre. Si tu m'aimes, tu dois être heureux de mon bonheur.

— Je ne puis déshonorer ta famille. Je n'ai rien que ma fortune qui peut me quitter demain. Seul, je ne crains pas les revers, mais je me tuerais si je te voyais, par ma faute, exposée à quelque privation.

— Ton amour ne ressemble pas au mien! Il est moins confiant.

— J'ai sur toi une cruelle expérience que tu n'as pas. L'amour alarmé perd en force ce qu'il gagne en raison.

— Il faut donc nous résoudre à nous séparer.

— C'est une nécessité cruelle, mais mon cœur restera avec toi. Je partirai en t'adorant, et si la fortune m'est favorable, tu me reverras ici Tannée prochaine. J'achèterai une terre où tu voudras et je t'en ferai présent le jour de notre mariage.

— Quel rêve! Que ne puis-je m'endormir en rêvant ainsi et en ne me réveillant que le jour où il s'accomplira. Mais que ferai-je si tu m'as laissée enceinte }

Je lui fis comprendre que l'ayant ménagée elle n'avait rien à craindre. Elle ne comprit pas le mot, mais elle l'imagina.

— Il voudrait mieux, me dit-elle, que tu n'eusses pas pris de précautions. Si tu m'avais laissé un gage de notre mutuelle tendresse, tu n'aurais pas voulu méconnaître la mère et l'enfant.

Je la remerciai de me rendre justice et lui dis que si elle s'apercevait avant deux lunes que sa taille s'arrondissait, quel que soit mon sort, je légitimerai le fruit de notre amour en lui donnant mon nom et ma main.

C'étaient avec de tels dialogues que nous remplissions les intervalles de nos transports amou-

reux durant les cinq ou six dernières nuits que nous passâmes ensemble. Sa sœur, couchée près de nous, dormait ou faisait semblant de dormir. Quand je me retirais, j'allais me coucher et me levais tard, puis je passais toute la journée avec elle, seul ou en famille.

Est-il possible qu'un homme, maître de luimême, indépendant comme l'aigle dans les airs, puisse se résoudre à quitter un bonheur pareil!

La dernière nuit que je passai tout entière avec ma délicieuse comtesse fut très triste. Nous serions morts de douleur sans les voluptés de l'amour qui ne nous abandonnèrent pas. Jamais nuit ne fut mieux employée. Les larmes de la douleur et celles de l'amour se succédèrent sans interruption. Neuf fois je renouvelai les offrandes sur l'autel du dieu qui renouvelait mes forces à mesure que la jouissance les épuisait. Le sang inondait le sanctuaire. Le sacrificateur et la victime étaient rendus, tandis que les désirs disaient : encore.

Il fallut nous détacher par un effort aussi pénible que notre union de huit heures avait été douce.

Profitant d'un instant où subjugués par la fatigue nous dormions enlacés dans un double nœud, Eléonore s'était levée sans bruit et nous avait laissés seuls. Nous lui en sûmes gré, tout en convenant ou qu'elle était bien insensible, ou qu'elle

avait dû beaucoup souffrir en sentant les soubresauts de nos délicieux combats.

Je lui témoignai ma reconnaissance en lui donnant un très beau camée en onyx, représentant le dieu du silence, que je portais à l'annulaire. Sans lui permettre de proférer une syllabe, je glissai la bague à son index tandis que je lui serrais la main.

Quand vint l'instant de monter en voiture, mes yeux se remplirent de larmes. Je cherchai Clémentine. Elle avait disparu.

J'affectai d'avoir oublié quelque chose dans ma chambre, tandis que je me dirigeais vers la sienne. Je la trouvai dans un état affreux. Les sanglots Tétoufîaient ! Je la pressai dans mes bras. Je mêlai mes larmes aux siennes, puis, sans qu'elle pût me dire un seul mot, je la portai sur son lit.

Je déposai sur ses lèvres brûlantes le dernier gage de mon amour, puis, comme un fou, je m'évadai de ce temple où je laissais le meilleur de moi-même.

Après avoir remercié et embrassé toute la famille, je dis à Eléonore d'aller retrouver sa sœur. Et, sans me retourner, de peur de fléchir dans ma résolution, je suivis le destin qui m'arrachait à la seule femme que j'ai tendrement aimée.

D'autres amantes, par la suite, m'ont affolé par leur beauté ou la duplicité de leurs caresses.

Aucune, comme Clémentine, n'a su faire vibrer en moi la corde sentimentale qui hausse l'homme au rang des dieux, lorsqu'il a le rare bonheur de la voir figurer en bonne place dans le concert amoureux.

Je lui ai écrit et ne cessai de le faire que lorsque le malheur m'accabla et me fit perdre l'espoir de la revoir jamais.

Je ne l'ai jamais revue, mais je ne l'ai jamais oubliée !

Six ans plus tard, à mon retour d'Espagne, j'appris qu'elle vivait heureuse avec le marquis de M... qu'elle avait épousé trois ans après mon départ. Je passai à quatre milles d'une terre où elle vivait avec son mari. Je n'eus pas le courage de l'aller voir! Il n'y a que les fous ou les insensés pour vouloir relire la page qu'ils ont tournée.

Je me trouvais un soir au promenoir du théâtre de Marseille lorsque je remarquai que les premières loges des deux côtés étaient garnies de jolies femmes élégantes, sans être accompagnées d'un seul cavalier. Pendant le premier entr'acte, je vois des hommes de toutes classes s'approcher fanfaronnement de ces loges et adresser des propos galants aux premières venues. Tout à coup, j'entends un officier dire à celle qui était assise seule dans une loge à côté de moi :

— J'irai déjeuner demain avec toi.

Je l'examine de plus près et, la trouvant à mon goût, dès que l'officier se fut éloigné je lui dis :

— Voulez-vous me donner à souper?

— Avec plaisir, mais on m'a tant attrapée, qu'à moins d'arrhes je ne t'attendrai pas.

— Je ne comprends pas.

— Tu es apparemment un nouveau débarqué?

— Tout nouveau.

Elle se mit à rire, et appelant le chevalier, elle lui dit :

— Fais-moi le plaisir d'expliquer à cet étranger qui me demande à souper ce soir ce que signifie le mot arrhes.

Fort aimablement, le chevaHer m'expliqua en souriant que pour s'assurer que je n'oubUereii pas de lui faire cet honneur, mademoiselle désirait que je lui payasse le souper d'avance.

Je le remerciai et déposai un billet dans la main de la jeune femme en lui demandant son adresse. L'officier me dit qu'en sortant il m'y conduirait lui-même, puis il ajouta :

— C'est la fille la plus folle de Marseille. Nous passâmes au miHeu de l'amphithéâtre où

il me nomma une quinzaine de filles, toutes prêtes à donner à souper au premier venu. J'en remarquai cinq ou six qui valaient mieux que celle que j'avais engagée, et dont je me proposais de faire la connaissance les jours suivants.

— Votre favorite est-elle parmi ces belles? demandai-je à Tofficier.

— Non, j'aime une danseuse que j'entretiens. Je vous la ferai connaître, car j'ai le bonheur de n'être pas jaloux.

A la fin de la pièce, il me mena à la porte de ma belle et nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir.

Je trouvai la jeune nymphe en négligé, circonstance qui ne lui fut guère favorable, cai* elle ne me plut pas. Toutefois, le souper fut bon. Elle l'égaya par des folies assez spirituelles qui me réconcilièrent un peu avec elle. Le souper terminé, elle se mit au lit, m'engagea à l'imiter et m'offrit le vêtement anglais qui met l'esprit en repos. Je repoussai son offre, parce qu'il était d'une qualité trop ordinaire.

— J'en ai de plus fins, mais ils coûtent trois francs pièce et la marchande ne les vend que par douzaines.

— S'ils sont à mon goût, je prendrai la douzaine.

A son appel apparaît une toute jeune fille dont l'air modeste m'impressionne.

— Quelle gentille chambrière tu as là, lui disje lorsque la jeune personne fut sortie pour aller chercher les étuis préservatifs.

— Elle n'a que quinze ans. C'est une sotte qui ne veut rien faire, parce qu'elle est encore toute neuve.

— Permets-tu que je m'en assure?

— Tu peux le lui proposer, mais je doute qu'elle y consente.

La fillette rentre avec le paquet. Je me mets en posture et lui ordonne de m'en essayer un. D'un air boudeur et avec une sorte de répugnance — qui me la rendait intéressante — elle se met à la besogne.

Le premier préservatif n'allant pas, elle en essaye un second. Soit la caresse de ses doigts, soit son air renfrogné qui cadrait si mal avec le service qu'elle me rendait, je ne pus résister à mon désir. En un éclair je l'éclaboussé abondamment. Sa maîtresse se met à rire, tandis qu'indignée la jeune fille me jette tout le paquet au visage et s'enfuit vibrante de colère.

Mon désir assouvi, n'ayant pas envie de la fille, je mets les engins dans ma poche, donne deux louis à la maîtresse et je pars.

La fillette — que j'avais traitée si cavalièrement — vint m'éclairer. Je crus devoir réparer mon outrage en lui demandant pardon tout en lui mettant un louis dans la main.

La pauvrette, toute ébahie, me baisa la main,

en me priant de n*en rien dire à madame. Je le lui promis. Toutefois, l'idée de savoir si elle était réellement intacte me tenaillait. Je ne pus m'empêcher de le lui demander.

— C'est très vrai, me dit-elle.

— C'est mei-veilleux ! Mais dis-moi pourquoi tu m'as refusé de m'en assurer?

— Parce que cela me révolte.

— Il faudra cependant que tu t'y résolves. Tu as beau être fort jolie, on ne saurait que faire de toi. Veux-tu de moi?

— Oui, mais pas dans cette affreuse maison.

— Où donc, alors?

— Faites-vous conduire demain chez ma mère. Je m'y trouverai. Votre domestique sait où elle demeure.

Quand je fus dans la rue, je demandai au laquais qui m'avait conduit s'il connaissait cette fille. Il me répondit affirmativement et me dit qu'il la croyait honnête.

— Vous me conduirez demain matin chez sa mère.

Le lendemain matin, il me conduisit, au bout de la ville, dans une pauvre maison où je trouvai une pauvre femme avec de pauvres enfants qui mangeaient du pain dur et noir.

— Que voulez-vous? me dit-elle.

— Votre fille est-elle ici?

— Non, et quand même elle y serait^ me prenez-vous p)our sa pourvoyeuse?

— Certainement non, bonne femme.

La fille arrive sur ces entrefaites. La mère furieuse lui lance à la tête une vieille cruche qui se trouvait sous sa main.

Elle esquiva heureusement le coup, mais elle n*aurcât pas évité ses griffes si je ne m'étais mis entre elles.

— Coquine, lui disait sa mère, tu me déshonores. Sors de chez moi, je ne suis plus ta mère.

J'étais fort embarrassé. Mon valet la priait de ne pas crier aussi fort pour ne pas ameuter les voisins. Mais elle ne répondait à ses exhortations qu'en l'appelant des noms les plus outragecints.

Je tii'e un louis de ma poche. Elle me le lance à la tête.

Prenant une résolution, je sors avec la fille qu'elle était parvenue à saisir par les cheveux et que mon domestique avait arrachée de ses mains. Mais dès qu'elle fut dans la rue, la canaille, attirée par le bruit, me hue, me suit et m'aurait écharpé si je ne m'étais sauvé dans une église d'où je sortis un quart d'heure après par une autre porte.

J*eus bien garde de répondre aux invectives qui

pleuvaient sur moi de toutes parts, car je connaiissais la férocité des Provençaux.

Avant d'arriver à mon auberge, je fus rejoint par mon valet suivi de la jeune fille.

— Comment avez-vous pu me mettre dans une position aussi affreuse, connaissant le caractère de votre mère?

— J'espérais qu'elle vous respecterait, me ditelle en sanglotcint.

Je la calmai de mon mieux et lui demandai comment je pourrais lui être utile.

— Je suis à la rue. Or, plutôt que de retourner dans l'horrible maison où j'étais hier, j'irai me jeter dans la mer.

Je demandai à mon domestique s'il connaissait un hôtel garni convenable où je pourrais loger la jeune fille. Il m'indiqua un honnête \ieillard qui louait sa maison en meublé à des prix très raisonnables. J'y conduisis la jeune fille, lui louai une modeste chcimbre où elle s'installa sur-le-champ, puis j'en choisis une plus grande, presque luxueuse, dans laquelle je fis porter mes bagages.

Après cette bonne action, j'allai dîner seul. J'entrai ensuite dans un café où je trouvai l'aimable officier qui jouait aux cartes. Dès qu'il m'aperçut il quitta le jeu, et après m'avc4r salué avec cette exquise politesse, apanage de quelques

Français, il me demanda si j'avais été content de la belle chez laquelle j'avais soupe. Je lui contai l'épilogue de la jeune fille. Il en rit, puis me proposa de me mener chez sa danseuse.

Elle était aux mains de son coiffeur, ce qui ne l'empêcha pas de me recevoir en badinant com.me une vieille connaissance. Son physique ne m'attirait pas, mais pour faire ma cour à son amant, je fis semblant de la trouver à mon gré.

Son coiffeur parti, elle s'habilla devant moi sans la moindre gêne. L'officier l'aida à changer de chemise, après m'avoir cependant demandé pardon.

Comme je lui devais un compliment, je ne trouvai rien de mieux que de lui dire qu'elle ne m'avait nullement offensé, mais très incommodé.

— Je n'en crois rien, me dit-elle.

— C'est pourtant la vérité.

Elle vint à moi pour s'en assurer et, constatant que tout était en repos, d'un air boudeur elle me dit :

— Vous êtes un vaurien!

Il n'y a pas de ville en France oi!i le libertinage des filles soit poussé plus loin qu'à Marseille. Non seulement elles se piquent de ne rien refuser, mais

encore elles sont les premières à tout offrir. Celle-ci vint m*embrasser en disant à son amant qu'elle lui serait infidèle dès que je le voudrais.

— J'en suis ravi, lui dit-il, et sans doute pour la mettre au défi il me pria à souper avec elle. Le seul plciisir que j'en retirai fut d'assister en spectateur aux devoirs que lui rendait l'officier.

Sur ce chapitre, il m'était très inférieur.

Après leur avoir souhaité une bonne nuit, je me dirigeai vers la chambre garnie où j'avais logé la jeune Edith.

A ma voix, elle vint m'ouvrir. Je renvoyai la servante qui m'avait accompagné, la priant d'aller m'attendre chez moi. Seul avec ma nouvelle conquête, je m'assis sur le lit et l'interrogeai :

— Es-tu contente?

— Je me trouve heureuse.

— J'espère donc que tu seras complaisante et que tu me feras place à ton côté.

— Vous êtes le maître. Mais je dois vous avouer que vous ne me trouverez pas telle que je vous l'ai dit. Je me suis donnée une seule fois.

— Tu m'as donc menti?

— Pardonnez-moi. Je ne pouvais pas deviner que vous m'aimeriez.

— Je te pardonne d'autant plus que je ne tiens pas à cela...

Edith était une brune piquante, d'une taille bien au-dessus de la moyenne. Son visage était d'un ovale parfait. Ses yeux noirs, largement fendus, lançaient des feux, modérés par une douceur ravissante qui captivait. Des sourcils bien arqués et une chevelure de l'ébène le plus poli, relevaient l'éclatante blancheur de son teint légèrement coloré. Son joli menton était terminé par une fossette qui formait un triangle avec deux fossettes pareilles que le moindre sourire dessinait sur ses joues.

Sa bouche était petite, ornée de deux rangées de perles du plus bel émail, et ses lèvres avaient quelque chose d'indéfinissable. Sa lèvre inférieure dépassait un tant soit peu celle du dessus, de sorte qu'elle semblait disposée à retenir le baiser. Ses bras, sa gorge et sa taille étaient magnifiques. Quant à ses beautés intimes, j'avais soif d'en devenir le maître.

Douce comme un jeune chevreau, elle les livra à l'ardeur de mes mains et de ma bouche qui se les disputèrent avec avidité. L'idée que j'allais entrer en possession de tels trésors portait le feu dans tout mon être, mais son air soumis m'affligeait.

— Pourquoi ne viens-tu pas au-devant de mes désirs? lui dis-je.

— Je n'ose pas, parce que je crains que vous me soupçonniez d'être fausse.

L'artifice d'une coquetterie étudiée peut se traduire par une réponse analogue, mais ce que le calcul et l'étude ne peuvent traduire c'est le ton de vérité timide et de candeur avec lequel elle la prononça.

Impatient de la posséder, je me débarrasse de mes vêtements et la prends dans mes bras. Quelle n'est pas ma stupeur de la trouver parfaitement pucelle.

— Pourquoi m'as-tu dit que tu as eu un amant? Jamais jeune fille n'a commis pareil mensonge.

— Je n'ai pas menti, mais je suis bien aise que cela vous paraisse ainsi.

— Conte-moi cela.

— Il y a deux ans, ma mère m'aimait encore. Je travaillais à l'aiguille et le peu que je gagnais je le lui donnais intégralement. Elle m'avait habituée à ne pas regarder les jeunes gens que je rencontrais et à ne point répondre à leurs fadaises.

« Voici à peu près deux mois, un joli jeune homme, natif de Gênes, vint chez ma mère pour lui faire laver des bas très fins que la mer avait un peu abîmés. Il me vit, me loua beaucoup, mais de la manière la plus honnête. Il me plut et s'en

f96 MES AMOURS

aperçut sans doute, car il revint chaque soir. Ma mère, heureuse de voir que ce jeune homme m'aimait, me grondait souvent de ce que je ne lui fai- Sciis pas assez de politesses. Il devait retourner à Gênes sur un petit bâtiment plein de marchandises dont il était le maître.

Son intention était de revenir au printemps et de me déclarer ses intentions s'il me retrouvait sage et sans amant.

« Je le regardais donc comme mon futur mari, et grâce à cela ma mère me laissait causer avec lui sur le seuil de la porte jusqu'à minuit. Quand il s'en allait, j'allais me coucher aux côtés de ma mère que je trouvais toujours endormie.

« Quatre ou cinq jours avant son départ, il prit mon bras et m'emmena à une quarcintaine de pas de la maison, boire un verre de muscat chez un Grec, dont la boutique était ouverte toute la nuit. Pendant la demi-heure que nous passâmes ensemble, il me donna les premiers baisers. En rentrant, ma mère étant éveillée je lui contai tout, tant je trouvai la chose innocente.

« Le lendemain, je consentis à le suivre de nouveau. L'amour gagna du terrain. Nos caresses furent si vives qu'elles outrepassèrent les bornes de l'innocence. Cependant nous nous étions abstenus de la jouissance finale.

« Le surlendemain, mon amant, devant partir pendant la nuit, prit congé de ma mère. Dès qu'elle fut couchée, je lui accordai le plaisir que je désirais autant que lui. Nous retournâmes chez le Grec où nous bûmes assez pour que nos sens surexcités donnassent gain de cause à l'amour. Emportée par une ardeur voluptueuse, je m'abandonnai à lui...

« Après sa victoire, nous nous endormîmes. Ce n'est qu'à mon réveil que je me rendis compte de ma faute. Nous nous séparâmes plus tristes qu'heureux, et quand je rentrai chez ma mère, elle me reçut à peu près comme ce matin.

« Je lui dis que le mariage effacerait ma faute, mais peu s'en fallut qu'elle ne m'assommât si par instinct je ne m'étais enfuie.

« Une fois dans la rue, ne sachant où aller, j'entrai dans une église et j'y restai comme étourdie jusqu'à midi.

« Jugez de ma situation. J'avais faim et je me trouvais sans asile, et sans le moindre moyen de me procurer un morceau de pain.

« Une femme m'accoste dans la rue. Je la connaissais. Je savais qu'elle gagnait sa vie à procurer des servantes aux familles qui en avaient besoin.

« — On m'a demandé une fille ce matin, mais

c'est une femme de mauvaise vie. Vous êtes jolie, si vous prenez cette place, il vous sera difficile de rester sage.

« — Je saurai me défendre, lui dis-je. Je me trouve dans une position à tout accepter.

« Elle me conduisit chez la demoiselle qui se montra joyeuse quand, sur ses interrogations, je lui répondis que je n*avais jamais eu affaire avec les hommes. Je me suis bien repentie de lui avoir fait ce mensonge, car pendant les huit jours que j*ai passés chez cette libertine, j'ai essuyé les pires affronts.

« A peine les hommes qui venaient la voir m'avaient-ils aperçue, que dès qu'ils apprenaient que j'étais novice, ils m'offraient de l'or à condition que je me livrasse à leur brutalité. Comme je refusais, ils me bafouaient. Ce n'était pas tout. Cinq ou six fois par jour elle me forçait d'assister aux exercices que les chalands prenaient avec elle, et la nuit, quand je les éclairais, ils m'accablaient d'injures parce que je refusais de leur rendre un service qui me dégoûtait pour une misérable pièce de vingt sous. Je songeais à m'aller noyer quand vous vîntes hier. Vous me traitâtes aussi ignominieusement qu'eux, ce qui me confirma dans ma résolution. Mais quand vous sortîtes, vous vous montrâtes si poli et si généreux, que je vous regar-

dai comme celui que la Providence envoyait pour m'arracher des bords de Tabîme.

« Je crus que votre belle prestance calmerait ma mère et que vous la persuaderiez à me reprendre jusqu'à ce que mon amant vînt m'épouser.

«A présent je suis toute à vous si vous me voulez, et je renonce à mon amant. Prenez-moi pour votre servante. Je vous aimerai uniquement. Je serai si soumise que vous n'aurez jamais à vous en repentir.

— J'aurai soin de toi, lui dis-je le cœur gonflé d'émoi après ce récit.

— Vous avez donc pitié de mol?

— Ne parle pas de pitié, mais d'amour!

— Plût à Dieu!

Cette interjection, sortie de son âme, me fit partir en riant.

Je rentrai à mon hôtel vraiment amoureux de cette enfant. Je la voyais si sage dans ses sentiments que le petit accroc fait à son pucelage lui donnait, me semblait-il, un brillant de plus. Je pris la résolution de ne jamais l'abandonner. Cette résolution, sur le moment, était sincère, car j'étais amoureux.

Le lendemain, je lui achetai un trousseau complet. Elle n'avait que quinze ans, mais sa taille était si svelte, sa gorge si bien formée, son bras si

potelé et arrondi qu'on lui aurait donné quatre lustres. En outre ses formes étaient si bien inscrites dans ma tête que tout ce que je lui achetai se trouva aussi juste que si on lui avait pris la mesure.

J'employai ma matinée à lui choisir un trousseau complet, aussi élégant que possible et je chargeai mon domestique de le lui porter. En raffinant sur le choix des dentelles et des satins, je raffinais sur mon plaisir que je goûtais par anticipation. Jamais l'heure de l'amour ne me parut aussi longue à sonner.

Pour bien voir la beauté d'Edith, il fallait la voir riante. Jusqu'à ce jour je ne l'avais vue que triste ou fâchée, dispositions qui nuisent à la plus jolie femme. Mais ce soir-là la tristesse avait disparu de son visage pour y laisser l'expression de la reconnaissance et du plaisir. Sa jolie figure retenait l'attention, tant l'expression en était mobile. J'étais glorieux de sa métamorphose qui était mon ouvrage. Toutefois, je dissimulais ma surprise pour qu'elle ne s'imaginât pas que je portais sur elle un jugement désavantageux. La parure et la joie l'avaient à ce point métamorphosée que je me serais rendu ridicule si je l'avais gardée à titre de servante. Je lui fis comprendre que dorénavant elle serait ma maîtresse et que mes domestiques

auraient pour elle autant de respect que si elle était ma femme.

A ces mots, comme si je venais de lui donner un autre être, elle me remercia avec une telle effusion que ses expressions — confuses à force de sentiment — me transportèrent de joie. Blottie dans mes bras, son cœur gonflé de sensations multiples éclata en sanglots. Elle pleurait de ce besoin si naturel aux êtres tendres, besoin que les femmes éprouvent plus souvent et plus vivement que les hommes. Elle pleurait encore quand nous nous mîmes à table. Le souper fut délicieux. J*y fis honneur pour elle et pour moi, car ce soir-là elle ne mangea rien. Trop de bonheur, me dit-elle, l'obsédait, pour qu'en dépit de son excellent estomac elle pût s'y soustraire.

Je trouvai tant de plaisir à étudier son esprit, que nous ne nous couchâmes que vers les cinq heures du matin. Nous passâmes sept heures inoubliables partagées entre l'amour et le repos. Lorsque sonna midi, nous étions intimes. Elle me tutoyait, ne me parlait que d'amour et non de reconnaissance, et familiarisée avec son nouvel état, elle riait de sa misère passée. Elle m'embrassait à tout propos, m'appelait son enfant, son bonheur.

Dans la vie rien n'est réel que le présent. Je

jouissais de ses caresses, rejetant loin de moi la perspective de demain et de l'avenir. Il ne présente de certain que la mort.

Ma seconde nuit d*amour fut bien plus douce que la précédente. Edith soupa et but de meilleur appétit, aussi raffina-t-elle sur le plaisir. Son ardeur à se livrer aux voluptés que la jouissance inspire décupla la mienne. Elle avait le génie de l'amour. Sa manière de le solliciter, de le recevoir, de le faire renaître, l'aurait, au beau temps de la Grèce, classée au premier rang des grandes courtisanes. Peu de femmes possèdent ce don divin qui chez elle relevait de la recherche du plaisir et non de l'expérience. Entre les mains d'une telle amoureuse, je m'abandonnai à la lascivité de ses caresses. La volupté pour elle était bien plutôt affaire de donner que de recevoir.

Nous étions installés à Gênes depuis quelques jours à l'hôtel Saint-Martin, — où par décence j'avais pris deux chambres — quand on m'an-

nonça un vieil ami de ma famille, le marquis de Rynaldi, qui avait bien voulu se charger de me remettre une lettre de mon frère.

Ma maîtresse fit sur lui une impression si vive que je ne pus m*empêcher de lui dire qu'elle était aussi intéressante par sa sagesse que par sa beauté.

— Je cherche pour elle, ajoutai-je, une femme de chambre qui sache coudre, de tenue correcte et qui parle suffisamment bien l'italien pour le lui apprendre.

A peine avais-je fini ma phrase que le marquis se levait en nous disant qu'il allait de ce pas chercher la fille qui convenait à ma belle amie. Son absence fut de courte durée. Il se fit précéder par une cassette de chocolat et des étoffes chinoises de toute beauté qu'il priait Edith d'accepter pour s'en faire deux mezzaro, coiffure que les femmes portent à Gênes pour se promener dans la ville.

Edith était tout à la joie de ces jolis chiffons quand le marquis entra, suivi d'une femme accompagnée d'une jeune fille d'une vingtaine d'années qui me parut fort jolie.

— Voilà, me dit-il, la mère de la femme de chambre que j'ai procurée à mademoiselle.

Cette femme présenta sa fille à Edith, détailla ses mérites et l'assura qu'elle la servirait de son mieux. Elle lui dit ensuite ce qu'elle gagnait par

mois dans sa précédente place et finit par la prier de ne pas faire manger sa fille à la table des domestiques.

Cette fille se nommait Véronique. Après avoir accordé à la mère tout ce qu'elle demandait, Edith emmena sa femme de chambre dans son appartement pour la faire travailler sous sa direction.

Je fis en particulier de vifs remerciements au marquis, car il me paraissait évident qu'il avait beaucoup plus pensé à moi qu'à mon amie dans le choix de cette jeune femme.

Après son départ, voyant Edith occupée avec Véronique, je me mis à traduire une pièce que je destinais aux comédiens du grand théâtre de Gênes qui m'avaient paru assez bons.

A dîner, Edith me sembla triste. Je lui en demandai la cause, lui disant que je n'aimais pas l'aspect de la tristesse.

— J'ai du chagrin parce que Véronique est plus jolie que moi, me dit-elle, les yeux embués de larmes.

Tant de franchise ingénue m'émut à mon tour :

— Console-toi! Véronique à mes yeux n'est rien auprès de toi. Tu es ma seule beauté. Pour te rassurer, je prierai le marquis de dire à sa mère de venir la chercher et de te trouver une autre servante canoniquement laide.

— Non, je t'en supplie. Il croirait que je suis jalouse. Cela me désolerait.

— Alors, enfant, reprends ta bonne humeur si tu ne veux pas me faire de la peine.

— Puisque tu m'assures qu'elle ne me fera pas perdre ton amour, je retrouve ma gaieté, car je suis heureuse. Mais avoue que ce vieux monsieur a eu une drôle d'idée de me donner une fille pareille! Peut-être a-t-il voulu me jouer un tour?

— Je suis sûr au contraire qu'il a voulu te convaincre que tu ne peux craindre la comparaison de personne.

Je me promis de ne jamais regarder cette Véronique dont j'avais déjà peur. J'aimais beaucoup Edith et je me sentais disposé à tous les sacrifices pour lui éviter le moindre déplaisir...

Ma traduction de L'Ecossaise terminée, j'allai la porter au directeur du théâtre de Gênes qui la reçut avec enthousiasme. Il convoqua sa troupe pour le lendemain, distribua les rôles et cinq jours plus tard les répétitions commençaient.

A la lecture je fus très content des comédiens. Ils ne me demandèrent que trois jours pour être

prêts à réciter leurs rôles, aussi j'étais loin de me douter de l'incident qui allait survenir.

Au jour marqué, l'actrice qui devait jouer le principal rôle féminin, et le premier comédien de la troupe firent savoir qu'ils étaient indisposés. Le directeur me répondit d'eux. Pour la répétition je pris le rôle de Murrai, invitant Edith à tenir celui de Lindane.

— Je ne lis pas assez bien l'italien, me ditelle tout bas. Je ne veux pas prêter à rire aux comédiens. Demande à Véronique si elle veut le lire. Je suis sûre qu'elle s'acquittera bien de cette besogne.

Je riais en moi-même, car je voyais que par ce hasard j'allais être forcé de dire des douceurs à cette fille, à laquelle je n'avais pas encore adressé la parole depuis qu'elle était avec nous. Je ne l'avais même pas bien regardée, tant je craignais d'alarmer la tendresse de mon amie que j'aimais chaque jour davantage, à mesure que je lui découvrais de nouvelles qualités.

Ce que je craignais arriva. A la scène où je dus prendre la main de Véronique en lui disant : «Oui, belle Lindane, je vous adore! » Tout le monde applaudit, parce que je prononçai ces paroles avec la chaleur du rôle. Je me tournai vers Edith pour quêter son approbation. Son visage

était bouleversé. Je m*en voulus de ne m'être pas mieux observé et pris sur moi de réciter plutôt que de jouer dorénavant mon rôle. Cependant le jeu de Véronique m'étonnait. Au passage où je lui faisais part de mon amour, elle rougit jusqu'au blanc des yeux. Il était impossible de mieux jouer l'amoureuse.

Nous fixâmes le jour de la répétition générale au théâtre. Les comédiens, pour exciter la curiosité du public, annoncèrent en ces ternies huit jours à l'avance la première représentation : « Nous donnerons U Ecossaise, de M. de Voltaire, traduite par une plume inconnue, et nous la jouerons sans souffleur. »

Il me serait impossible de dire toutes les peines que j'eus après la répétition pour tranquilHser Edith.

Elle était inconsolable. Ses larmes ruisselaient sur ses joues, ses sanglots s'achevaient en hoquets. Croyant m'adresser des reproches, elle me disait les choses les plus touchantes, où revenaient en leit-motiv mon amour pour Véronique et le soin avec lequel j'avais traduit cette pièce pour lui déclarer ma passion.

Après bien des caresses vives et tendres, j'eus le bonheur de la calmer. Le lendemain elle me demanda pardon de sa faiblesse, et pour se guérir

de sa jalousie elle me lit promettre de parler à Véronique en sa présence et en toute occasion. Elle poussa plus loin Théroïsme. Un matin, s*étant levée la première, elle alla trouver Véronique et la chargea de m*apporter mon déjeuner. Dès lors elle ne me donna plus aucun témoignage de jalousie. Elle redoubla de bonté envers sa femme de chambre qui avait de Tesprit, de la culture et de Tusage et dont je me serais épris si j*avais eu le cœur libre.

Le jour de la représentation, je menai Edith dans une loge. Elle voulut que Véronique y allât avec elle.

Au regard douloureux qu'elle porta sur la jeune fille, pour finalement fixer ses yeux sur les miens, je compris que par une grandeur d'âme qui la rendciit susceptible des résolutions les plus héroïques, elle voulait fuir son amour.

Le marquis de Rynaldi ne la quitta pas un instant. Je vis à un moment donné qu'il lui remettait une lettre. Je suivis du regard son trouble et son hésitation. Celle-ci dura une minute pendant laquelle elle joua sa vie et la mienne...

A quelques jours de là, j'allai voir le marquis à Saint-Pierre d'Arena. Il m'accueillit en me disant sa joie de me revoir, car il avait à me parler d'une affaire qui m'intéressait particulièrement. Il allait au-devant de mes désirs et précédait l'explication que j'étais venu lui demander.

Je le priai de s'expliquer, ce qu'il fit en ces termes :

— Un marchand de cette ville est venu, il y a deux jours, me présenter son neveu qui se nomme Pétri. Ce jeune homme est mon filleul, m'a-t-il dit, ce que je me suis rappelé aisément. Il m'a demandé ma protection pour lui. Ma qualité de parrain la lui octroyait de plein gré, je lui répondis donc qu'il pouvait y compter en tant qu'il me serait possible de lui être utile. Resté seul avec moi, il m'a avoué avoir connu avant vous votre maîtresse à Marseille. Il lui avait promis de l'épouser au printemps prochain. Or il l'a vue ces jours-ci avec moi. L'ayant suivie, il a su qu'elle vivait avec vous. On lui a dit qu'elle est votre femme, mais il ne l'a pas cru. Il lui a écrit une lettre dans laquelle il lui disait qu'il était prêt à

l'épouser. Ne pouvant se résoudre à perdre une espérance qui est tout son bonheur, il a pris la résolution de recourir à moi pour savoir si Edith accepte sa proposition. Je me suis informé des mœurs et de la situation de ce jeune homme, et j'ai acquis la certitude qu'en tous points elles étaient excellentes. J'ai rem.is sa lettre à votre jeune amie et j'attends votre réponse. Je crois que la liberté pour un homme comme vous est plus précieuse que la poscession d'une femme, quelque belle qu'elle soit, contractée par des liens indissolubles. Me permettez-vous d'en parler à Edith?

— Vous n'avez pas besoin de ma permission, mais bien entendu que ce ne soit pas de ma part. Je l'adore et ne veux pas qu'elle soupçonne que le désir de me séparer d'elle ait jamais pu germer dans mon esprit. D'autre part, je suis bien aise que vous puissiez affirmer que je ne suis pas le tyran d'une femme que j'idolâtre.

Je n'ai jamais aimé à manger seul, ce qui m'a empêché de me faire ermite, quoique j'aie eu l'idée assez fugitive de me faire moine. C'est à tout prendre un métier comme un autre, peut-être le meilleur de tous, quand, sans renoncer à cer-

tains plaisirs de la vie, on peut vivre dans une sainte oisiveté.

Cette répugnance me fit ordonner deux couverts. Véronique, depuis le départ de sa maîtresse, avait soupe avec le marquis et moi. Elle avait donc droit à cette distinction que lui méritaient en outre son esprit et sa beauté.

Ce jour-là elle me parut plus jolie. Son maintien — libre ou réservé à propos — me convainquit qu'elle n'était pas novice, et qu'elle aurait su jouer facilement le rôle d'une princesse dans une société choisie. Cependant telle est la bizarrerie du cœur humain, je m'affligeais sincèrement de voir qu'elle me plaisait, et je ne m'en consolais qu'en pensant que sa mère devait venir la rechercher dans la journée.

J'adorais Edith. Mon cœur saignait encore. Notre séparation était trop récente!

Sa mère arriva que nous étions encore à table. Elle fut ébahie de l'honneur que je faisais à sa fille et m'en fis les plus vifs remerciements.

— Vous n'êtes pas sûre de faire plaisir à monsieur, lui dit Véronique, en venant me chercher vingt-quatre heures avant son départ pour Florence.

— Cela me fait beaucoup de peine, répliquaije machinalement.

— Dans ce cas, répliqua la mère, elle peut rester, mais la décence veut que je vous envoie sa jeune sœur qui couchera avec elle.

— Vous m'obligerez, madame.

Là-dessus, je les laissai seules.

Cette Véronique m'embarrassait. Je ne pouvais me dissimuler que j'en étais épris, et du caractère que je me connaissais, je devais redouter une résistance calculée. En outre, n'était-elle pas la cause première du départ d'Edith? Sans elle, jamais la jeune femme n'aurait consenti à se séparer de moi.

J'écrivais dans ma chambre quand la mère entra. Elle me souhaita un bon voyage et me rappela qu'elle enverrait sa fille Annette. Effectivement, vers le soir, elle vint, accompagnée d'une servante. Après avoir baissé son mezzaro et m'avoir baisé la main, elle courut toute joyeuse embrasser sa sœur.

Curieux de mieux voir son visage, je demandai des flambeaux. L'aspect d'une blonde comme je n'en avais jamais encore vue me frappa. Ses cheveux, ses sourcils et ses longs cils étaient couleur d'or pâle et presque plus blancs que sa peau qui était d'une finesse extrême. Sa vue était basse mais

ses yeiix, grands et bien fendus, étaient d'un azur pâle et brillant d'une merveilleuse beauté. Sa bouche était la plus mignonne qu'il soit possible d'imaginer. Seules ses dents, quoique régulières, étaient d'un émail moins blanc que sa peau. Sans ce défaut, Annette aurait pu passer pour une beauté parfaite.

La délicatesse de ses yeux était telle qu'une lumière trop brillante l'incommodait, mais debout devant moi elle avait l'air de trouver du plaisir à se voir l'objet de mon examen. Mon regard s'arrêtait avec une avide complaisance sur la moitié de deux petits seins encore en espérance, et d'une blancheur qui me faisait deviner tout ce que le reste du corps devait avoir de ravissant.

Véronique était moins généreuse sous ce rapport. On voyait bien que sa gorge devait être magnifique, mais un voile jaloux la cachait soigneusement.

Elle fit asseoir sa sœur auprès d'elle pour la faire travailler. Ses petites mains étaient obligées de tenir la toile à quatre pouces de ses yeux, ce qui me chagrina. Je lui dis que la nuit au moins elle devait épargner sa vue. Elle quitta son ouvrage conmie par obéissance.

Le marquis vint ce soir-là à son ordinaire. Annette, qu'il n'avait jamais vue, lui parut, coirmie

à moi, une miniature étonnante. Autorisé par son âge et la supériorité de son rang, le voluptueux vieillard passa la main sur la gorge de la jeune fille qui par crainte de le contrarier le laissa faire. Il y avait dans son fait autant d'innocence que de coquetterie.

La femme qui, par le peu qu'elle montre, parvient à inspirer de la curiosité à un homme, a fait les trois quarts du chemin nécessaire pour le rendre amoureux, car l'amour est-il autre chose qu'une curiosité? Ce qui le prouve, c'est que l'amour s'éteint dès que la curiosité est satisfaite. Il est certain que la curiosité de l'amour est la plus forte qu'il y ait, or Annette m'avait déjà rendu curieux.

Le marquis dit à Véronique qu'Edith la priait de rester avec moi jusqu'à mon départ. Son étonnement fut aussi grand que le mien d'entendre cette prière.

— Dites-lui que mademoiselle a prévenu ses désirs et que pour cela elle a fait venir sa sœur.

— Deux, mon cher ami, me répondit le fin Génois, valent toujours mieux qu'une.

Après ces propos, nous laissâmes les deux sœurs ensemble et nous passâmes dans ma chambre où il me dit :

— Votre Edith est contente et vous devez vous

féliciter d'avoir fait son bonheur, car je suis sûre qu'elle deviendra heureuse.

— Vous en êtes amoureux, monsieur le marquis?

— Je l'avoue. Mais je suis vieux et j'en suis fâché !

— Cela ne fait rien. Elle vous aimera tendrement et si Pétri devient son mari, je suis certain qu'elle ne pourra jamais avoir pour lui qu'une amitié passive. Vous m'écrirez à Florence comment elle l'aura reçu.

— Restez trois jours encore ici et vous le saurez. En attendant, ces deux beautés vous feront trouver les heures plus courtes.

— C'est précisément parce que je prévois qu'elles pourraient facilement atteindre ce but que je veux partir demain. Véronique m'épouvante.

— Je ne vous croyais pas homme à vous laisser épouvanter par une jolie femme!

— J'ai peur qu'elle n'ait jeté sur moi un dévolu fatal, car je la crois incHne à feiire parade de maximes. Je ne puis aimer qu'Edith!

— A propos! Voici une lettre d'elle.

Je me retirai dans l'angle d'une fenêtre pour lire des caractères qui me faisaient battre le cœur avec violence.

« Mon cher ami, me disait-elle. Tu m'as con-

fiée aux mains d'un père tendre qui ne me laissera manquer de rien jusqu'au moment où je n'aurai plus le moindre doute sur mon état. J'aurai soin de t'écrire à l'adresse que tu m'enverras. Si Véronique te plaît, je sens que j'aurais tort d'en être jalouse dans ce moment. Je pense que si tu la recherches elle ne pourra te résister, et je serai heureuse d'apprendre qu'elle contribue à dissiper la tristesse qui m'afflige profondément. Ecris-moi quelques lignes, je t'en prie, avant ton départ. » Je présentai la lettre au marquis en le priant d'en prendre connaissance.

— Oui, me dit-il, cette adorable fille trouvera en moi un père tendre et un ami dévoué. Mais entendez-vous ce qu'elle vous dit au sujet de Véronique? Je ne la crois pas une vestale, quoique je ne sache pas la moindre anecdote sur son compte.

J'avais commandé à mon domestique de dresser quatre couverts. Ainsi Annette vint se mettre à table avec nous sans se faire prier.

Pendant tout le souper, je fis le siège d'une place qui m'intéressait de plus en plus, tandis que le marquis plaisantait avec Annette. Je lui demandai s'il croyait que je pusse trouver pour le lendemain une felouque pour me rendre à Lerici.

— Certainement, mais j'espère que vous différerez votre départ de trois ou quatre jours.

Quand nous eûmes quitté la table, je pris Annette et m'amusai à la lutiner pendant que le marquis s'entretenait avec Véronique. Au bout d'un quart d'heure il s'approcha et me dit :

— On m'a prié de vous demander de rester encore quelques jours, ou tout au moins de souper encore ici demain.

— A la bonne heure. Dem.ain, pendant le souper, nous envisagerons la chose.

— Victoire! s'écria le marquis.

Quand notre convive fut parti, je demandai à Véronique si je pouvais envoyer mon domestique se coucher.

— Ma sœur étant avec moi, on ne pourra concevoir aucun soupçon outrageux.

Elle m'aida à ma toilette de nuit, tandis que j'essayais en pure perte du reste de l'aguicher par des propos galants.

Au moment de me coucher, elle me souhaita une bonne nuit avec une froideur d'impératrice. Je voulus l'embrasser pour lui rendre son compliment. Elle me repoussa en s'éloignant.

Elle allait me quitter, lorsque la retenant par le bras :

— Restez, je vous prie. J'ai besoin de vous pavler. Pourquoi me refusez-vous un plaisir qui, en définitive, n'est qu'une simple marque d'amitié?

— Parce qu'il est impossible que nous en restions à l'amitié, et que d'autre part nous ne pouvons pas être amants!

— Pourquoi? Ne sommes-nous pas libres?

— Je ne suis pas dégagée de certains préjugés que vous n'avez pas.

— Je croyais votre esprit supérieur aux préjugés.

— La supériorité dont vous parlez est toujours dupe d'elle-même. Que deviendrais-je, monsieur, si je m'abandonnais aux sentiments que vous m'inspirez?

— Les sentiments que je vous inspire n'ont rien à voir avec l'amour. Sans cela, vous briseriez de vous-même les préjugés qui l'enchaînent.

— Certes, vous ne m'avez pas encore fait tourner la tête, mais malheureusement votre départ ne me laissera pas en repos.

— Dites-moi ce que je pourrais faire pour votre bonheur pendant le peu de jours qui me restent à passer ici?

— Rien, parce que nous ne pouvons pas être sûrs l'un de l'autre.

— J'entends votre pensée. Je dois vous avouer que je suis résolu à ne jamais me marier tant que je ne serai pas devenu l'ami de ma femme.

— C'est-à-dire lorsque vous aurez cessé d'être son amant.

— Précisément.

— Vous voulez finir par où je veux commencer.

— Vous jouez gros jeu et risquez ainsi votre bonheur.

— Quitte ou double.

— C'est selon. Sans filer plus loin le sentiment, il me semble, belle Véronique, que nous pourrions sans conséquence badiner avec l'amour. Nous passerions ensemble des moments heureux que les préjugés n'auraient pas le temps de venir troubler.

— C'est possible. Mais le jeu est risqué. Je vous en prie, laissez-moi. Voilà ma sœur qui s'alarme de me voir dans vos bras.

— Je vois que j'ai tort. Edith s'est trompée.

— Qu'a-t-elle pu penser?

— Que vous seriez bonne pour moi.

— Elle est bien heureuse si elle ne se repent pas de l'avoir été trop.

J'étais fâché contre moi de mon entreprise, car sur ce terrain le dépit voisine toujours avec l'insuccès.

Je me promis de la laisser à ses maximes et à ses préjugés. Mais à mon réveil, elle s'approcha de mon lit d'un air doux et amical. Je changeai subitement de tactique. J'avais dormi sur mon dépit et j'étais amoureux. Je crus qu'elle s'était repentie et que je la trouverais plus complaisante à la seconde attaque.

Me basant sur son maintien, je plaisantai avec elle et sa sœur tout en déjeunant. Il en fut de même au dîner. La gaieté qui régna tant que nous fûmes à table fit conjecturer au marquis que j'avais vaincu la farouche Véronique. Je me crus certain de la victoire après le souper, et l'ivresse de cette certitude me poussa à leur promettre que je resterais encore quatre jours à Gênes.

— Bravo, s'écria Rynaldi. Faites toujours usage de vos droits, belle Véronique. Vous êtes faite pour régner sur tous ceux qui vous aiment.

Véronique jouissait de son triomphe, ce qui décuplait sa beauté. Elle se pavanait, tandis que subjugué par la perspective de mon bonheur, je la regardais avec l'air modeste d'un vaincu qui s'enorgueillit de sa chaîne. J'avais la bonhomie de prendre ce manège pour un présage de ma victoire imminente. Grâce à cela, j'évitai d'entretenir à part Rynaldi, pour ne pas me voir contraint de le désabuser, s'il m'avait questionné.

— Ne trouvez-vous pas, me dit Véronique dès que nous fûmes seuls, que je me prête facilement à tous les manèges? J'aime mieux que l'on me croit bonne commie vous l'entendez, que ridicule. N'est-ce pas la gracieuse épithète dont on décore une fille qui a des principes?

— Ne craignez pas cette épithète de ma part. Je dirais que vous me haïssez, si vous alliez me faire passer une nuit infernale en vous refusant comme hier à mon amour. Pendant le souper, vous avez mis le feu à mon être.

— De grâce, modérez-vous! Demain, je ne vous embraserai pas.

Fou de désir, je n'entendais plus ses paroles. Je l'avais prise dans mes bras, portant une main sur sa gorge, tandis que l'autre furetait à l'intérieur du sanctuaire. Elle me repoussa et s'enfuit. Quelques minutes après, sa sœur vint pour me déshabiller.

Je lui dis avec douceur d'aller se coucher. J'avais besoin de calmer mes nerfs, ce que je fis en me mettant à m^a table de travail. Pour que l'enfant ne partît pas humiliée, j'ouvris ma cassette et lui fis présent d'une miontre.

Modestement elle la prit :

— C'est pour ma sœur?

— C'est à vous que j'en fais présent, charmante Annette.

Elle sauta de joie et me baisa la main avec effusion.

Je ne me couchai que fort tard, accablé par ma mauvaise humeur.

Il me semblait que je ne m'étais pas comporté en galant homme vis-à-vis de Véronique. Je dormis mal. Quand je m'éveillai, il était midi. Je sonnai, mais je ne vis paraître que mon domestique et Annette. L'absence de sa sœur me fit comprendre combien je l'avais offensée. Je m'informai de sa santé dès que mon domestique fut sorti.

— Elle travaille, me dit Annette.

Je lui écrivis un billet dans lequel, tout en la priant de me pardonner, je l'assurai qu'à l'avenir elle n'aurait plus à se plaindre de moi.

Je prenais mon café quand elle entra. Son air contrit me fit de la peine.

Je la suppliai d'oublier mon inconvenance, l'assurant que désormais je ne l'importunerai plus. J'avais grand besoin de marcher pour remettre en état mes idées et rétablir mon équilibre physique. Je l'informai que je ne rentrerais que pour souper, que mon appétit serait sans doute aiguisé par ma promenade, mais qu'il serait inutile de m'envoyer

Annette, puisqu'elle n'avait plus rien à craindre de moi.

Je m'habillai à la hâte et sortis de la ville par le premier chemin qui s'offrait à moi. Deux heures durant je marchai sans but, avec l'idée seule de me fatiguer.

J'avais fait plus de trois lieues quand la faim et la fatigue me forcèrent à m'arrêter dans un mauvais cabaret de village.

On me servit une omelette que je mangeai avec avidité, accompagnée de pain bis et d'un vin aigrelet que je trouvai délicieux.

Trop fatigué pour retourner à pied chez moi, je demandai une voiture. Le cabaretier me donna à la place un mauvais cheval avec un homme pour le lui ramener.

La nuit commençait à tomber. Nous avions plus de six lieues à faire. Pour comble d'ennui, une pluie fine et pénétrante m'accompagna depuis le départ jusqu'à mon arrivée, de sorte que je rentrai à huit heures, mouillé jusqu'à la peau et transi de froid. En outre, la selle était si primitive que ma culotte légère n'avait pu en amollir la rudesse. Je portai des ecchym.oses sur l'arrière de ma personne. Mon domestique m'aida à me changer de pied en cap. Comme il me quittait pour servir à table, je vis paraître Annette.

— Où est votre sœur?

— Au lit avec un fort mal de tête. Voici une lettre qu'elle m'a chargée de vous remettre.

Elle me disait qu'elle s'était vue contrainte de se coucher par suite d'une violente migraine. Elle m'assurait qu'elle allait déjà mieux et qu'elle serait en état de me servir demain. « Ne croyez pas, ajoutait-elle, que j'aie de l'humeur ou de la feinte. Je vous crois sincèrement repenti de m'avoir humiliée, et je vous prie à mon tour de me pardonner ou de me plaindre, si ma façon de sentir m'empêche de me conformer à la vôtre. »

Je priai Annette d'aller demander à sa sœur si elle voulait que nous soupions près de son lit.

Sa réponse fut que Véronique me remerciait, et me priait de la laisser dormir.

Je soupai avec Annette. La passion que j'éprouvais pour sa sœur m'empêchait de penser à elle, mais je sentais qu' Annette — différente de son aînée — m'aurait plu.

Au dessert l'idée me vint de la griser pour la faire jaser sur le compte de sa sœur. Je lui servis un verre de muscat, qu'elle refusa en me disant qu'elle ne buvait que de l'eau.

— Haïssez-vous le vin?

— Non, mais comme je n'en bois que très rarement, je craindrais qu'il ne me montât à la tête.

— Qu*à cela ne tienne. Vous irez vous coucher et vous passerez une nuit excellente.

Le premier verre qu'elle but, elle le trouva excellent. Je lui en versai un second, puis un troisième. Sa petite tête était déjà embarrassée. Je lui parlai de sa sœur et de la meilleure foi du monde elle m*en dit le plus grand bien.

— Tu Taimes donc bien?

— Je l'aime de tout mon cœur. Mais elle ne peut pas me souffrir, car elle se refuse à mes caresses.

— C'est sans doute parce qu'elle craint que tu ne cesses de l'aimer.

— Te semble-t-il qu'elle ait raison de me faire souffrir?

— Non. Mais si vous l'aimez, vous devez lui pardonner.

Annette raisonnait juste, mais trop lucidem.ent encore à mon gré. Je lui versai un quatrième verre de muscat qu'elle but presque d'un trait. Au bout d'un instant, elle me dit que sa tête était si troublée qu'elle n'y voyait plus rien. Nous quittâmes la table.

Elle commençait à me plaire plus que de raison, mais j'hésitais à l'entreprendre de crainte de la trouver trop facile. ^

Un peu de résistance est le piment de la

volupté. Les faveurs trop faciles rendent le désir incomplet. Et puis Annette n'avait que quatorze ans. Elle était douce, sans expérience. Elle ignorait ses droits et aurait cru manquer de politesse en repoussant mes caresses.

Pour trouver du charme à tant de facile abandon, il faut être ou un vieillard ou un voluptueux musulman.

Je lui demandai quelques menus services de toilette, avec l'intention de l'envoyer se coucher tout de suite après. Avant qu'elle ne se retirât, je la priai de me donner un pot de pommade.

— Qu'en voulez-vous faire?

— J'en ai besoin pour adoucir les écorchures que m'a faites cette maudite selle. La pommade calme la cuisson. Demain je serai guéri. Mais il faut que vous appeliez Costa, car je ne saurais me l'appliquer moi-même.

— Ne saurais-je pas le faire?

— Je crains d'abuser de votre complaisance.

— Je devine pourquoi. Mais comme j'ai la vue basse, il me sera difficile de voir les écorchures.

— Si vous voulez me rendre ce service, je me placerai de manière à vous faciliter la besogne. Mettez les flambeaux sur cette table.

Elle les disposa pour mieux éclairer la partie endolorie.

— Demain, me dit-elle, ne vous faites pas frotter par Costc.. Il devinerait que moi ou ma sœur vous avons rendu ce service.

— Vous aurez donc demain la même complaisance !

— Moi ou ma sœur. Elle m'a dit qu'elle se lèverait de bonne heure.

— Votre sœur aurait trop peur de me faire plaisir en me touchant de si près.

— Moi, je ne crains que de vous faire du mal. Est-ce que je m'y prends bien? Fais-je bien ainsi? En quel état est votre peau?

— Ma petite Annette, ce n'est pas fini!

— A cause de ma vue, je vous demande de vous tourner.

La petite folle ne put s'empêcher de rire de l'objet grossissant au contact de sa petite main. C'était sans doute la première fois que ce phénomène lui était révélé.

Obligée d'y toucher pour continuer le service qu'elle me rendait, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle s'y attardait avec un certain plaisir, comme par hasard sa main revenait sans cesse à l'endroit oii elle n'avait que faire. Elle graduait la manœuvre de sa main avec un rythme si assuré que de toute évidence l'esprit lui venait à la vue du serpent.

A bout de résistance, je m'emparai de sa main

pour Tobliger à suspendre son ouvrage afin de lui en donner un plus doux.

Sa besogne achevée, de l'air le plus sérieux du monde, tenant encore le pot de pommade dans sa main gauche, elle me demanda :

— Ai- je su bien faire?

— A merveille. Tu es un ange. Je suis sûr que tu sais à quelle espèce appartient le plaisir que tu m'as fait. Peux-tu venir passer une heure avec moi?

Elle sort, ferme la porte au verrou. Je l'attends, persuadé qu'elle va revenir. Impatient d'attendre, j'entr'ouvre la porte. Que vois-je? Le petit démon se déshabille et se couche près de sa sœur. Je rentre et me recouche sans toutefois perdre tout

espoir.

Je ne me trompais pas. Cinq minutes après, je la vois s'approcher en chemise et marcher sur la pointe des pieds :

— Me voici, me dit-elle tout bas. Ma sœur dort et ne soupçonne rien. Quand bien même elle s'éveillerait, le lit est si large qu'elle ne s'apercevra pas que j'en suis sortie.

— Tu es divine et je t'aime de tout mon cœur.

— Je me donne à vous. Faites de moi ce que vous voudrez, à la condition que vous ne pensiez plus à ma sœur.

— Je te le promets, et je n'ai aucune peine à souscrire à cette condition.

Annette était toute neuve et quoique le matin je n*aie pas trouvé l'autel ensanglanté, je me suis bien gardé d'en douter.

Je passai deux heures exquises avec cette charmante poupée. Elle était si mignonne, si douce, si jolie sur tout son corps, que je ne trouve pas de meilleure expression pour la peindre.

Sa délicatesse et sa docilité n'ôtaient rien au piquant du plaisir. Elle savait le faire partager. Son joli petit corps tout en fossettes ruisselait de volupté. Avec une telle partenaire, je n'avais pas de peine à faire des prouesses, car en dépit de son noviciat, elle savait, d'une touche légère, redonner de la vie à mon être.

A mon réveil, elle vint avec Véronique. Je vis avec plaisir que tandis que la cadette avait l'air radieux que donne le bonheur, le visage de l'aînée témoignait le désir de plaire. Elle me dit que la

diète et le sommeil Tavaient parfaitement guérie de sa migraine.

En ce qui me touchait, Annette m'avait guéri de la curiosité que sa sœur m'avait inspirée, ce dont je me félicitais.

Le soir, je soupai avec elles deux. Je fus aimable sans affectation et sans préférence.

Pendant que Véronique, seule avec moi, rangeait mes vêtements, elle me dit que depuis que j'étais devenu sage, elle m'aimait beaucoup plus.

— Ma prétendue sagesse n'est que l'abandon de l'espoir de vous conquérir. J'en ai pris mon parti.

— En ce cas votre amour était bien peu de chose !

— Il était encore en herbe. Il n'aurait tenu qu'à vous, belle Véronique, d'en faire un géant.

Elle pinça les lèvres, me souhaita une bonne nuit et se retira.

Je me couchai, m'attendant à la visite d'Annette, mais vainement.

Quand je sonnai le matin, son charmant visage était triste.

— Ma sœur est malade. Elle a passé toute la nuit à écrire.

C'était me dire la raison pour laquelle je l'avais attendue en vain.

— Savez-vous ce qu*elle a écrit?

— Elle ne me dit pas ces choses-là. Mais voici une lettre pour vous.

La lettre était longue, bien écrite, empreinte de simagreries dont je ne fus pas dupe. Après maintes explications, elle me disait qu'elle s'était refusée à mes désirs, parce qu'elle m'aimait, et qu'elle craignait me perdre en satisfaisant mon caprice.

— Je suis toute à vous, ajoutait-elle, si vous voulez que j'occupe la place d'Edith. Je partirai d'ici avec vous, mais vous me ferez un papier que M. de Rynaldi signera, par lequel vous vous engagerez à m'épouser dans un an, en m'assurant une dot de cinquante mille francs. Au cas où vous ne voudriez plus de moi, la somme m'appartiendrait et je serais libre de faire ce que je voudrais. »

Elle me disait encore que si pendant l'année d'épreuve elle devenait mère et que nous nous séparions, l'enfant lui resterait. A ces conditions, elle consentait à devenir ma maîtresse, et s'engageait à avoir pour moi toutes les complaisances que je pourrais désirer.

Ce projet, trop habilement conçu, me montra

que Véronique manquait de ce genre d'esprit idoine à duper les gens.

Je compris alors que M. de Rynaldi n'avait pas trempé dans le complot et qu'il serait le premier à en rire dès que je lui en ferais part.

Annette revint m'apporter mon chocolat et me dit que sa sœur espérait que je lui répondrais.

— Dites-lui qu'elle aura m.a réponse dès que je serai levé.

Mon déjeuner terminé, je passai ma robe de chambre et me rendis auprès d'elle.

Je la trouvai assise dans son lit, en une parure négligée qui m'aurait séduit si sa lettre n'avait achevé de la perdre dans mon esprit. Aussi indifféremment que possible, je m'assis au pied de son Ht, et lui tendis sa lettre en lui disant :

— Pourquoi nous écrire quand nous pouvons nous parler?

— C'est que souvent on se sent plus à son aise pour écrire que pour parler.

— En politique et en affaires, cela est vrai. Mais en amour, c'est différent. Ce petit dieu donne carte blanche. Point de garantie en dehors du sentiment. Donnez-vous à moi par le cœur, comme l'a fait Edith, et com.mencez cette nuit sans exiger d'engagement.

« Ce profit honorera nos plaisirs et par consé-

quent nous honorera nous-mêmes. Si cela peut vous faire plaisir, je le mettrai sous la garantie de M. de Rynaldi.

« Quant à notre projet, s'il ne nuit pas à votre honneur, il fait au moins grand tort à votre esprit, puisqu'il n'est rédigé que pour être agréé par un fou.

« Il n'est pas possible que vous aimiez un homme auquel vous osez faire une semblable proposition. Je suis sûr que si j'en parlais au marquis, loin de vouloir s'en mêler, il en serait indigné.

Cette allocution, au lieu de la décontenancer, l'incita à me dire qu'elle ne m'aimait pas assez pour se donner à moi sans condition.

— Je ne suis pas assez épris de vos charmes, lui répondis-je, pour désirer m'en rendre maître au prix que vous y mettez. Et je la quittai.

Ma résolution de quitter Gênes le lendemain fut le résultat de notre entretien. Je chargeai mon domestique d'aller prévenir le patron de la felouque de ma décision et me rendis chez le marquis pour prendre congé de lui. Il m'annonça le mariage d'Edith avec son premier amant. Je lui

recommandai le soin de son bonheur, mais cette recommandation était bien inutile.

C'est une des particularités de ma vie que, dans la même année, les deux femmes que j'ai le plus sincèrement aimées et dont il n'a tenu qu'à moi que je devinsse l'époux, m'ont été enlevées par deux vieillards dont j'avais, sinon provoqué l'amour, au moins protégé le penchant sans le vouloir.

Heureusement que ces messieurs firent la fortune de mes deux maîtresses. Par contre-coup, ils me rendirent un service inégalable en me débarrassant d'un fardeau que j'aurais fini par trouver très incommode. Tous deux s'étaient aperçus, sans doute, qu'en dépit de son éclat apparent, ma fortune ne reposait pas sur une base très peu solide...

Je passai ma dernière journée à contempler le soin que les deux sœurs se donnaient pour faire mes malles. Je n'avais pas voulu que mes domestiques s'en m.êlassent. Véronique n'était ni gaie ni triste. Elle semblait avoir pris son parti d'un état de choses qu'elle avait créé et se comportait comme s'il n'eût existé aucun différend entre nous.

J'en étais bien aise. N'ayant plus de goût pour elle, ma gêne aurait été grande si elle ne se fût pas montrée indifférente.

Au souper, nous ne parlâmes que de choses insignifiantes et nous nous séparâmes de bonne heure.

Au moment où je rentrai dans ma chambre, Annette me serra la main de manière à me faire comprendre que je pouvais me préparer à sa visite.

J'admirais la sagacité innée des jeunes filles, dont l'éducation amoureuse se fait d'une manière aussi facile que précoce.

Cette Annette, à peine sortie de l'enfance, en savait plus long sur les ruses de l'amour qu'un jeune homme de vingt ans.

Je décidai de lui faire présent de cinquante sequins, sans que Véronique pût s'en apercevoir, car je n'avais pas l'intention de la traiter aussi généreusement.

Je pris un rouleau que je lui remis dès qu'elle parut.

Leste et légère comme une gazelle, elle sauta dans mon lit et se mit en devoir de reconnaître l'état de l'objet à l'épanouissement duquel elle devait sa première leçon d'amour.

Se trouvant en état de lui plaire, elle ne le laissa pas longtemps inactif. Après le salut d'usage que

sa petite main potelée lui fit avec une expérience de touche rare chez une enfant — hier encore pucelle — elle le logea au fond d'un sanctuaire hérissé d'une broussaille aussi blonde que les épis de blé au moment de la moisson.

Chaudement caressé, son action de grâces suivit de près son intromission.

Elle l'abandonna pour lui donner le temps de se préparer à un second office et dans l'entr'acte me dit que sa sœur dormait.

— J'ai entendu toute votre conversation avec elle et j'ai bien compris que vous l'aimiez!

— Si je l'aimais, je ne lui aurais pas fait de proposition aussi crue.

— Je vous crois. Mais au cas où elle aurait accepté, qu'auriez-vous fait? Vous seriez-vous unis dans son lit?

— J'étais plus que certain que sa fierté l'empêcherait de me recevoir.

Nous en étions là de notre colloque quand nous fûmes surpris par l'arrivée impromptue de Véronique.

En chemise, un flambeau à la main, elle encourage sa sœur par un éclat de rire. Je ris aussi, mais en retenant Annette, de peur qu'elle ne s'échappe.

Véronique en négHgé était ravissante. Puis-

qu'elle riait, je ne pouvais pas lui en vouloir. Cependant je lui dis :

— Vous êtes venue interrompre nos jouissances et causer de la peine à votre sœur que vous mépriserez peut-être à l'avenir.

— Bien au contraire, je l'aimerai toujours.

— Vaincue par le sentiment, elle s'est donnée à moi sans contrat.

— Elle a plus d'esprit que moi.

— Vous me ravissez d'aise et d'étonnement. Embrassez-la donc.

A cette invitation, Véronique pose le flambeau et couvre de baisers le beau corps d'Annette.

Je crus m'apercevoir qu'elle s'attaquait de préférence au jardin secret, défendu par le buisson qui striait de soie blonde le ventre doré de l'adolescente.

Ce tableau, digne de l'Arétin, me transporta de joie lubrique. A un moment je vis Véronique frissonner spasmodiquement. Comme je ne savais si elle tremblait de froid ou de volupté, je l'invitai à prendre place dans mon lit :

— Vous me jouez là, dis- je aux deux sœurs, le tour le plus délicieux. Mais était-il prémédité? Et vous, Véronique, étiez-vous fausse ce matin ou l'êtes-vous maintenant?

— Rien n'a été prémédité. J'étais vraie ce

matin. Je le suis dans Tétat où vous me voyez. Je reconnais que ce matin j'ai été ridicule comme le projet que j'avais enfanté et que je vous supplie de me pardonner, parce que j'en suis repentante et punie. Je me trouve sage et raisonnable ce soir parce que je cède au sentiment que vous m'avez inspiré depuis l'instant où je vous ai vu et que j'ai trop combattu.

— Votre langage me ravit.

— Eh bien ! pardonnez-moi et finissez ma punition en me prouvant que vous ne m'en voulez pas.

— Comment?

— En me disant que vous n'êtes plus fâché et en continuant à donner à ma sœur des preuves de votre amour.

— Je vous jure que loin d'être fâché je vous chéris. Mais en votre présence, vous voudriez?

— Oui, si vous ne me trouvez pas importune.

C'était là une scène d'un comique de haut goût.

Me sentant exalté par le côté irritant de la volupté, mon rôle n'eut garde d'être passif.

— Que dis-tu, mon cœur, dis-je à ma belle blonde. Ta sœur restera-t-elle simplement spectatrice de nos doux combats? Ne te sens-tu pas le

cœur assez généreux pour permettre que je la rende actrice dans ce beau drame?

— J*avoue que je ne me sens pas cette générosité pour cette nuit. Mais la nuit suivante, si tu veux rejouer la même pièce, nous changerons de rôle. Véronique prendra ma place et moi la sienne.

— Ce serait à merveille si monsieur n'était pas décidé à partir demain matin, répliqua Véronique d'un air piqué.

— Je resterai, charmante Véronique, quand ce ne serait que pour vous prouver que je vous trouve adorable.

— Et vous assurer que je vous aime.

Je ne pouvais pas exiger qu'elle s'expliquât plus clairement. Je brûlais du désir de lui prouver sur-le-champ ma reconnaissance. Mais c'eût été aux dépens d'Annette. Or, en la négligeant, j'aurais altéré la pureté de la scène dont elle était l'auteur. Il était juste qu'elle en eût tout le bénéfice.

Véronique, résignée au rôle passif, se tourna de mon côté. Elle appuyait sa belle tête sur sa main droite, laissant à découvert une gorge capable d'incendier les sens de l'homme le plus frigide. Elle m'excita de la main à commencer mes exploits avec Annette. Je n'eus pas de peine de répondre à son appel. Je me sentais de feu et j'étais certain

de me comporter victorieusement tant que ses yeux resteraient attachés sur les miens.

Annette, dont la vue était très basse, ne pouvait pas, pendant le feu de l'action, distinguer la direction de mes regards.

Adroitement je lui dérobai les mouvements de ma main droite. Par des titillations saccadées, d*autant plus excitantes qu'elles étaient dérobées à sa jeune sœur, je lui procurai un plaisir, moins vif peut-être, mais aussi réel que celui d'Annette.

Toutes les fois que des élancements un peu violents dérangeaient la couverture, Véronique la soulevait et m'offrait un tableau divin.

Aussitôt son regard s'animait du pylaisir que me causait la vue de son beau corps. Torturée de luxure, elle mendiait la joie charnelle de râler sous l'étreinte du mâle.

Au moment où Annette expirait pour la quatrième fois, elle se jeta dans mes bras, le visage crispé de désir.

Rien n'était aussi beau que ce corps de femm.e, pantelant d'amour.

Le contraste entre la magnificence de ses formes pleines et rondes comme un fruit mûr et la gra-

cilité du corps de sa sœur, émouvait comme un chef-d'œuvre de Michel- Ange, une symphonie de Beethoven.

Une minute, l'artiste en moi, vaincu par la beauté, prit le pas sur l'amant et le força à se recueilHr.

Quand l'homme reprit ses droits, ce fut pour apercevoir une ombre mousseuse, couleur de châtaigne mûre, qui dissimulait l'enclos d'amour.

A un mouvement qu'elle fit, j'aperçus les lèvres turgescentes et humides de son sexe qui s'ouvrait, comme à l'aurore, s'ouvre une fleur avide de rosée.

J'étais au miheu du septième acte, toujours plus lent que les premiers et plus doux pour l'actrice, quand Costa vint frapper rudement à ma porte en m'annonçant que la felouque était prête.

Fâché de ce contre-temps, je me levai en colère et lui ordonnai de payer la journée au maître de la felouque en lui disant de se tenir prêt pour le lendemain.

Je me recouchai hors d'état de reprendre ma besogne d'amour.

Mes deux belles étaient enchantées de ma pro-

bité, mais nous avions besoin de repos, quoique la pièce ne dût point finir par une interruption.

Voulant tirer parti de l'entr'acte, je proposai une ablution qui fit rire Annette et que Véronique trouva indispensable. Ce fut un hors-d'oeuvre délicieux.

Les deux sœurs se rendaient des services réciproques dans les différentes postures qui prêtent le plus à la volupté, et je trouvai mon rôle de spectateur digne d'envie.

Quand les ablutions furent achevées au milieu des rires que provoquent les chatouillements, nous retournâmes au lit pour y jouer le dernier acte.

Il me tardait d'entrer en action. J'étais sûr d'en sortir à mon honneur, si j'étais bien secondé par ma partenaire. A partir d'un certain nombre de postes, le rôle de la femme doit cesser d'être passif. Ce n'est que par des caresses savantes, où les lèvres le disputent à la main, où le balancement des reins stimule l'action du coursier, que celui-ci peut atteindre le but de sa course.

Annette était trop jeune pour connaître tous les adjuvants de l'amour. En outre, fatiguée par une nuit de jouissances, elle oublia son rôle et céda au sommeil, comme elle avait cédé à l'amour.

Véronique se mit à rire quand elle s'aperçut

qu'elle dormait. J'en fis autant quand je la vis aussi impassible qu'une morte.

Il s'agissait de la ressusciter, mais l'amour n'a que le pouvoir de réveiller. Ce dénouement eut l'air d'une catastrophe.

— Quel dommage! me disaient les yeux de Véronique.

Seuls ses yeux parlèrent, tandis que j'attendais que ces mots sortissent de sa bouche!

Nous eûmes tort tous les deux. Elle de ne point parler, moi d'attendre qu'elle parlât.

Nous pouvions profiter du sommeil d'Annette et jouer à nous deux l'intermède que nous désirions si ardem.ment. Mais ma virilité était émoussée par le nombre de postes que j'avais courues. Nous ne sûmes pas profiter du moment. L'amour nous en punit.

Je voulais me réserver pour la nuit suivante qui appartenait à Véronique et la dédommager généreusement de sa continence forcée. C'est pour cela que je m'abstins.

Véronique alla chercher du calme dans son lit. Je restai jusqu'à midi au côté de ma belle dormeuse, et lui souhaitai un heureux réveil par une politesse qui ne fut complète ni de mon côté, ni du sien.

Notre journée se passa en joyeux propos sur

notre propre histoire, et comme nous étions décidés à ne faire qu*un seul repas, et que nous avions résolu de ne rien négliger pour qu'il soit de qualité, nous nous mîmes à table à l'entrée de la nuit. Pendant deux heures nous savourâmes les mets les plus délicats et nous défiâmes Bacchus de nous vaincre.

En nous levant de table, Annette luttait contre le sommeil. L'amoureuse vaincue n'eut pas la force d'éperonner par sa présence le duel voluptueux où sa sœur devait lutter avec moi. Je pensais que les chaimes éblouissants de Véronique m'occuperaient suffisamment pour qu'il ne me soit pas nécessaire — pour déroger de mes prérogatives d'amant — de contempler ceux d'Annette.

Laissant la jeune fille à son sommeil, nous nous couchâmes, Véronique et moi, jambes entrelacées, corps sur corps, sexe contre sexe.

Ma virilité resta impassible.

Véronique, qui se rendait com.pte de mon inaction, ne disait rien : son amour-propre l'empêchait de se plaindre.

Elle dissimulait son désappointement sans discontinuer ses caresses. J'étais confus, mais je ne comprenais rien à mon impuissance.

Jamais pareil solécisme ne m'était arrivé qu'à la suite d'un épuisement complet, d'une très forte

émotion ou d'une dérobade d'une maîtresse.

Ma situation était vraiment tragique!

Jeune encore, doué d'une constitution vigoureuse, tenant entre mes bras une femme belle que j'avais ardemment désirée, la trouvant caressante et tendre et ne pouvant lui rendre les hommages auxquels elle avait droit, c'était l'injure la plus cruelle que l'on puisse faire à une femme.

Sans doute sentit-elle vivement cet affront à sa beauté. Je trompai cruellement les désirs que mes attouchements faisaient naître, car plus d'une fois je sentis mes doigts inondés d'une liqueur qui montrait de toute évidence qu'elle n'était point passive. Elle se laissait mettre dans toutes les positions que connaît la lubricité. Ses mains me magnétisaient dans tous les sens. Rien n'y fit. Ma virilité dormait aussi profondément qu'Annette, et quelque ressource que j'aie employée pour la faire sortir de son engourdissement, elle baissa obstinément la tête.

Réduits à nous démasquer et à parler raison, je fus le premier à me plaindre de mon malheur. — Vous vous êtes trop surmené hier, me ditelle, et vous n'avez pas été assez sobre à souper. Ne vous tourmentez pas, car je suis sûre que vous m'aimez, mais cessez de vous efforcer à contraindre la nature, vous n'aboutirez qu'à vous affaibHr

davantage. Le repos est à mon avis le meilleur spécifique pour vous rendre vos facultés d'amant. Pour moi je n'en ai pas besoin, mais ne vous gênez pas. Dormez. Nous ferons l'amour ensuite.

Après ce raisonnement aussi sage que généreux, elle me tourna le dos et je suivis son exemple.

J'appelai en vain le sommeil. La nature qui m'enlevait la seule joie qu'elle a donnée à l'homme, m'enlevait jusqu'à la faculté de la faire renaître.

Le dépit et le désir me rendirent tout repos impossible. Mes sens s'énervaient et rendaient impossible l'harmonie si nécessaire à leur satisfaction.

La nature me punissait sans doute d'avoir douté de sa puissance en empruntant à Bacchus des stimulants qui ne conviennent qu'à la faiblesse.

A jeun, j'aurais fait des merveilles. Rassasié de liqueurs et de vins, la nature eut besoin de toute sa force pour résister à leur action. J'avais détruit le plaisir par le désir des jouissances.

Il est dans la nature de l'homme de rechercher sa satisfaction n'importe comment. Tantôt en don-

nant droit aux sens contre la raison, tantôt en donnant gain de cause à celle-ci contre ceux-là.

Dans ma désespérante insomnie, mon esprit battait la campagne. Ballotté dans le conflit de reproches que se faisaient mes sens et ma raison, je me prenais à douter de recouvrer jamais l'usage de ma virilité. La mort me semblait préférable à cette castration involontaire. Seul l'amour me paraissant justifier la vie.

Véronique, plus heureuse que moi, dormit pendant trois heures. A son réveil, elle fut cruellement désappointée quand je lui dis que je n'avais pu céder au sommeil et qu'elle me trouva aussi nul qu'elle m'avait laissé.

Le dépit me rendit injuste. Je lui fis comprendre que la léthargie de ma virilité ne m'était pas imputable, et comme elle était toute prête à s'attribuer mon impuissance, pourvu qu'elle cessât, elle s ingénia à la combattre par les caresses que seule la passion inspire. Mais ses efforts furent aussi vains que la première fois.

Découragée, avilie, les yeux ruisselants de larmes, elle quitta la couche où elle n'avait trouvé

que honte et lassitude, et sans mot dire me laissa seul pendant les deux ou trois heures qui nous séparaient du jour.

Dès qu'il parut, mon domestique vint m'annoncer que l'état de la mer et le vent contraire rendaient notre départ dangereux :

— Nous partirons quand le temps le permettra, lui dis-je. Allume-moi du feu.

Je me levai et me mis à écrire la triste histoire de cette nuit.

Cette occupation ayant détendu mes nerfs, je sentis les approches du sommeil. Je me hâtai de regagner mon lit et pendant huit heures je goûtai le repos le plus réparateur.

A mon réveil, je me sentis calme et fort, quoique sans gaieté.

Les deux sœurs se réjouirent de me retrouver en bonne santé, mais je crus distinguer sur le visage de Véronique un certain air de mépris dont, hélas! il m'eût été difficile de me plaindre.

Je n'entrepris point de le changer en estime, bien qu'avec peu de caresses elle m'eût trouvé en état de réparer mes torts.

Avant de nous m.ettre à table, je lui fis présent de cent sequins, qui eurent le don de la dérider un peu. Je fis le même cadeau à ma chère Annette qui ne s'y attendait pas. Elle croyait avoir été

suffisamment récompensée par le plaisir que je lui

avais procuré.

A minuit le patron de la felouque vint m'avertir que le temps était favorable. Je pris alors congé des deux sœurs. Elles versèrent toutes deux des larmes, mais si celles d'Annette venaient du cœur, je savais trop à quel sentiment attribuer celles de

Véronique.

Tout en sanglotant, Annette me présenta sa bouche et me donna un baiser d'adieu si ardent et si doux que je partis avec la certitude d'avoir été

aimié.

Aimer et jouir, jouir et aimer tour à tour, telle fut, résumée en trois mots, toute ma philosophie.

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