PASSAGE CHOISEUL
Le soir du jour où le billet d'Arlès-Dufour me iornait la certitude qu'Adam était dans le train de Bandol-Saint-Nazaire, qui avait sauté avec 20.000 kilos de poudre, je priai Rochefort de .aisser partir avec moi pour Bruyères son fds B bi.
Ce mois de février 1871a gardé intenses dans mon souvenir toutes ses angoisses tragiques : angoisses d'épouse, de mère, de Française.
Jamais, depuis, je n'ai retrouvé en moi ce caractère de chercheuse d'appui, de suppliante, que j'eus alors. Même Bibi Rochefort et ses huit ans me parurent un soutien. Le cher enfant s'efforcerait, j'en étais certaine, de détourner mon esprit durant la route de l'affreuse vision de mon Adam mort broyé. . .
Je passai la nuit à ranger dans deux valises nos papiers les plus précieux que je triai
fiévreusement, brûlant, déchirant. Je fis un paquet de nos valeurs, que les banques avaient toutes rendues lors du bombardement.
Il ne lallait pas songer à emporter le moindre bagage, la ligne pouvant être interrompue à Vicrzon, comme le bruit en courait. Au milieu de l'encombrement des gares, tout ce qu'il était permis d'espérer, c'était de garder ce qu'on portait à la main.
Laisser des papiers importants, nos valeurs, à Paris, je n'y pouvais songer. Est-ce que nos amis et moi, nous ne nous étions pas juré de mettre le feu à nos maisons, si les Prussiens entraient dans notre héroïque ville vaincue, livrée par des traîtres?
Quelle nuit! L'affreux malheur que celui qui me l'ait déserter mon poste de combat, briser la chaîne des événements auxquels je suis mêlée, me détacher de la cruelle histoire que je visi
Une à une. par leur nom, les étapes de nos défaites se superposent, sans s'atténuer en se confondant, résonnent lugubres en ma pauvre cervelle qui éclate. Je n'ai plus de larmes.
J'ai, à l'état aigu, cette maladie de la défaite, cette douleur continuelle, allolante, d'avoir été vaincue comme Française à tous les coins des routes de l'Alsace, de la Lorraine, d'avoir été écrasée à Sedan, trompée, livrée à Paris.
Je ne conçois plus rien de sensé, je ne vois que la honte, que l'irrémédiable, je n'éprouve
plus que de la haine pour ceux qui nous ont sacrifiés par manque de foi en notre courage.
Prouver que ce n'est pas par lâcheté, par peur de la mort que nous avons capitulé, c'est là l'idée fixe qui, depuis la capitulation, hante l'esprit de tout assiégé, homme ou femme.
Imagine-t-on ce qu'une âme, en un pareil état de souffrance morale, sous la menace du plus grand des malheurs personnels, peut contenir de désespoir?...
Le jour a paru. Quelles tortures nouvelles va-t-il m'apporter?
Magnin entre, les deux mains tendues. Adam n'est que blessé! Sa valise, trouvée à l'arrière du train, dans un wagon broyé, au milieu de morts informes, a fait croire qu'il était au nombre des i8o victimes. Magnin a télégraphié à Paul Ménard, gendre de Dorian, qui est à Luncl, d'aller sur l'heure auprès d'Adam et de ne le quitter qu'à mon arrivée.
Notre ami va m'envoyer immédiatement le laissez-passer qu'exigent les Prussiens. Il y fera inscrire Octave (Bibi) comme mon fils, et je pourrai partir ce malin.
Rochefort entre. Il sait déjà qu'Adam n'est
que blessé. Il donne à Bibi, qui a voulu coucher sur un canapé, tout habillé, pour « s'habituer au voyage », la mission d'appeler Adam le candidat « Fiche le camp ».
Rochefort part aujourd'hui pour Bordeaux.
J'écris à ma fille, à Jersey, sans lui parler de l'accident d'Adam, que je vais à Bruyères, qu'elle m'y écrive longuement, notre correspondance ne devant plus subir de lenteurs ni d'obstacle. Elle a dû recevoir toutes mes lettres par ballon, mais moi, je n'ai eu, en cinq mois, de ses nouvelles que par le mot si court reçu grâce à une amie inconnue. Je supplie ma fdle de rester à Jersey, de ne le laisser quitter à aucun prix par mon père avant que je lui indique son itinéraire pour me rejoindre.
M"'" Dorian, prévenue par Magnin, m'apporte mon laissez-passer. Dorian a quitté Paris pour le ravitaillement.
(( Adam est vivant! il ne faut plus songer qu'à cela, me répète-t-elle.
— Mais il est blessé, grièvement sans doute. Je vous supplie de me dire si on me cache que sa vie est en danger.
— 11 est blessé, mais sa vie n'est pas en danger, je vous le jure! Mon gendre vient de le télégraphier de Lunel à Magnin. Les journaux du Midi ont donné des détails sur tous les morts et sur tous les blessés de Bandol-Saint-Nazaire. Adam est blessé gravement, mais pas griève-
ment, c'est le terme même de la dépêche de Paul. »
Jourdan, Peyrat, Louis Blanc, Schœlcher et bien d'autres accourent, heureux de la bonne nouvelle vite répandue, et tous me répètent les paroles de M™" Dorian :
<( Adam est vivant, il ne faut songer qu'à cela. »
J'envoie, deux heures avant le départ du train, chercher une voiture. Au bout d'une heure, mon domestique revient : il n'en trouve pas... Vite, nous allons partir à pied pour la gare d'Orléans. C'est bien loin. Arriveronsnous en une heure .^
Cernuschi nous rencontre dans l'escalier. Il a sa voiture : comme président de la commission des subsistances, il a pu la garder. Il me la donne et nous partons, Bibi et moi.
L'horrible voyage! Je souffre de mes douleurs névralgiques atrocement. Des Prussiens sont là, devant moi. Ils me demandent d'un ton rude mon laissez-passer. Celui qui me le rend touche ma main. Je frissonne comme au contact d'une bête venimeuse.
A Vierzon, des milliers de gens. Je n'ai plus conscience de ce que je fais. Je marche, j'agis
automatiquement. Comment ai-je mes billets? je ne le sais plus. Je conquiers pour Bibi et pour moi deux places dans un Avagon de troisième classe. J'arrive à trouver un gros morceau de pain. Nous avons faim. Un voyageur a un peu de viande, mais pas de pain. Nous partageons.
Je mendie l'aide, le secours, durant cette triste route; je m'accroche à ceux qui peuvent nous protéger. Bibi et moi.
Enfin j'arrive à Oullins, chez mon vieil ami Arlès-Dufour. Est-ce que je sais ce dont il me parle.»^ Ce long voyage sur une banquette de bois nous a brisés. Arlès-Dufour et M'"^ Arles sont fort en colère contre Adam qu'ils voulaient retenir au passage et qui s'est entêté à partir, pour tomber sur ce train maudit. C'est miracle qu'il n'ait pas été tué.
Le (( Père » et la a Mère », comme je n'ai cessé de les appeler, se désolent de ne pouvoir me garder au moins une nuit, tant ils me voient sans force contre l'extrême fatigue. Mais ils comprennent que je veuille partir le soir même pour rejoindre Adam.
Tous deux me rassurent, car, des le lendemain de l'accident, ils ont reçu du pauvre blessé une dépêche en réponse à la leur, et dans laquelle je lis ces simples mots : « Vous le voyez, je suis vivant. »
Arlès-Dufour, jusqu'à l'heure du départ, me
parle des troubles de Lyon, de l'assassinat du commandant Arnaud. Je ne garde de son récit que des impressions sur mon ami Challemel- Lacour et sa nervosité, sur Andrieux et son courage, sur Le Royer et son sang-froid. Je retrouverai plus tard ces deux derniers dont j'entends le nom pour la première fois.
J'ai télégraphié à Adam l'heure de mon arrivée à Cannes. Enfin, je vais le voir, si ses blessures lui permettent de venir... A mesure que j'approche de Cannes, j'ai peur. Mon angoisse va croissant. Blessé, il est blessé! Mais sa blessure, ses blessures, que sont-elles. ^^ Mon imagination me fait voir Adam aveugle, défiguré, infirme.. .
Il n'est pas à la gare de Cannes, ni Paul Ménard. Qu'y a-t-il, grands dieux.»^
Notre loueur de voitures me dit qu'Adam est à Nice pour sa candidature,
(( Il est nommé.»^
— Non. Voilà une lettre qui vous expliquera. »
En effet, Adam m'explique qu'il est à Nice pour remercier ses partisans, que Paul Ménard est parti le matin et que lui. Adam, sera à Bruyères, le soir, pour dîner.
Mes angoisses se transforment en colère. Si je le pouvais, je repartirais pour Paris.
« Ah ! pour être un candidat « fiche le camp » . dit Bibi, par exemple, il l'est tout le temps. »
A Bruyères, plusieurs de mes amis du Golfe et de Vallauris m'attendent. J'apprends par eux quelles sont les blessures d'Adam. Plus de vingt éclats de verre lui ont couturé le front. Son nez, fendu en deux dans sa longueur, avait été recousu, mais il n'a pu supporter les épingles qui rapprochaient sa blessure et les a enlevées. Enfin il a le coude droit brisé, et ce n'est pas sans résistance qu'il consent à porter son bras en écharpe.
Mes amis me trouvent changée, amaigrie, (( plus la même ». Ils ont des visages souriants, des santés parfaites. On me dit sur tous les tons : (( Enfin, vous Yoilù contente de revoir votre Bruyères î »
Contente, moi ! Je n'ai que des sanglots dans la gorge. Des mois de désespérance, de tortures, me séparent de la gaîté de Bruyères, de vous, mes amis, de voire quiétude souriante.
(( Mais nous sommes heureux de la fin de la guerre. Ne l'êles-vous pas.^*
— Et la défaite? Vous demandez-vous ce qu'elle va nous arracher de notre chair française .►^w
Avec une rancune farouche, je leur prouve qu'ils sont aussi étrangers à mon état d'ame
que les Anglais qu'ils côtoient chaque jour.
(( J'ai eu faim et froid, leur dis-je.
— Avec votre argent, me répond un ami de Vallauris, comment auriez-vous pu manquer de quelque chose? Et, maintenant que la paix est en train de se faire, à quoi sert de se désoler? ))
Cela, débité avec force accent méridional, qui me semble ajouter encore à l'indifférence pour ce que j'éprouve, à l'incompréhension de ma douleur patriotique, me cause une irritation que je ne puis dissimuler.
Un ami de Cannes trouve une autre note. Venu pour me féliciter de mon retour :
(( Nous avons souffert plus que vous, me ditil. De loin, on s'imagine toujours les choses pires qu'elles ne le sontl »
Cette fois, il est temps que je congédie mes très chers amis. Je les quitte sèchement. Je ne recevrai plus personne. Pauvre échappée de mon douloureux Paris, ces gens, ce ciel, ces fleurs, ce dédain pour tant de cruelles épreuves, ces Français si étrangers à la France me font horreur.
Bibi, qui est resté dans un coin du salon et qui a écouté, montre le poing à ceux qui s'éloignent.
« Quinze jours de viande de cheval, de pâtés de rats, de bombardement et vingt degrés de froid sans feu à ces gens-là I » grogne-t-il.
lO MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
Adam arrive tout joyeux, lui aussi. Il a appris à Nice sa nomination de député de Paris.
(( Tu ne méritais pas d'être élu, » lui dis-je brutalement.
Et Bibi lui sert sur l'heure le mot de son père : « Candidat fiche le camp. »
(( Sois indulgente, Juliette, me dit Adam. J'ai bien plus encore à me faire pardonner que tu ne crois. Je pouvais te faire savoir par une dépêche du préfet de Nice à Magnin ou à Dorian, que j'avais été blessé, que je ne l'étais pas grièvement; mais, conscient de ma folie d'avoir quitté Paris pour cette décevante candidature des Alpes-Maritimes, je me disais qu'à la nouvelle de mon accident tu accourrais ici et que ma nomination à Paris sans toi n'aurait plus une chance. Pardon, pardon! ))
Je puis pleurer, mais je n'en éclate pas moins en reproches.
(( Adam! J'ai cru à ta mort. Tu m'as laissée malade, avec la garde de notre fortune en papiers qui pouvaient être volés ou brûlés; tu as fui Paris quand les gens qui allaient rentrer, quand la province étaient incapables de comprendre ta démission du 3i octobre si les Parisiens ne la ratifiaient pas par ton élection
comme député. Sans le dévouement de Rochefort, sans moi, ta carrière politique était à tout jamais brisée.
— Aussi, avais-je mérité d'être puni, me répond Adam. Je l'aurais été rien que par ton irritation qui ma poursuivi dès que je t'ai quittée, et que je trouvais légitime; mais n'es-tu pas assez vengée par le danger de mort que j'ai couru et dont je porterai la marque toute ma vie.^ »
Et deux grosses larmes coulent lentement sur sa pauvre figure où les cicatrices ne sont pas fermées encore.
Que pouvais-je répondre.^^
a Je suis pour qu'on lui pardonne, » déclare Bibi, avec un grand geste théâtral.
Nous dînons apaisés.
(( Si tu savais, Juliette, comme je suis sévère envers moi-même, me dit Adam, tu n'aurais pas cru nécessaire de m'accuser. Je n'ai plus qu'un désir : celui de me faire absoudre par toi sans une réserve. Il faut pour cela que je dépasse la mesure de mon devoir. Quoique je sois bien peu guéri encore de mes blessures, je partirai demain pour Bordeaux. »
Je vais coucher Bibi, car nous n'avons pour
nous servir que nos jardiniers. Sa chambre au second étage avec la vue de la mer et du ciel plein d'étoiles le ravit.
Je redescends, et cette soirée est pour nous une sorte de veillée des armes. Je remets entre les mains d'Adam tout ce que j'ai pu apporler de Paris, nos valeurs, des papiers.
Adam me raconte les détails de son accident.
A Marseille, au buffet, il trouve Albert Millaud, du Figaro, qui, au moment de remonter en voiture, insiste pour qu'Adam vienne causer et fumer avec lui dans un coupé qu'il a en tête du train. Adam reprendra plus tard sa valise, qui est dans un Avagon à la queue.
Les deux fumeurs causent, quand tout à coup quelque chose de chaud coule sur les yeux fermés d'Adam. Il monte un talus, guidé par une main vers un endroit où des femmes poussent de grands cris de pitié. Bientôt on lui lave la figure pleine du sang qui coule de vingt blessures 011 sont encore des éclats de verre qu'on lui enlève. Un médecin qui est là bande son front et soutient par une serviette son bras brisé qui le fait horriblement souffrir.
(( Ah ! le pôvre I ah î les pôvres I » répètent les femmes.
Que s'est-il passé.»^ Adam n'a rien vu, rien entendu, rien senti, jusqu'au moment oii il a monté le talus, guidé par une main de femme.
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Le train a sauté avec 20.000 kilos de poudre que gardaient des gendarmes qui ont dû allumer un cigare.
Adam revient sur la voie oii des morts sont entassés. Le ballast, sous la machine, est creusé à plus d'un mètre. Les trains de secours arrivent dans les deux sens avec des médecins. On transporte les blessés qui gémissent.
Il prend le train de secours qui retourne à Toulon, refuse d'en descendre et poursuit sa route, après avoir obtenu qu'on télégraphie à notre ami, le docteur Gimbert, au vieux docteur Maure, d'être à la gare de Cannes à son arrivée.
Ils sont là tous deux et commencent à le torturer, car tous les éclats de vitre à la tête, au visage, ne sont pas enlevés. Gimbert lui recoud le nez, mais dès le lendemain Adam l'oblige, dans un accès de fièvre, à lui enlever les points de suture avant que la plaie ne soit fermée. Le docteur Maure lui-même ne peut obtenir d'Adam qu'une chose : qu'il reste à l'hôtel, à Cannes, et n'aille point à Bruyères.
(( Je dois la vie à Millaud, me répète Adam plusieurs fois; sans lui, je restais à l'arrière du train, parmi les morts... »
l4 MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
Durant celte longue nuit, nous ne cessons de mettre en tiers avec nous noire adorée Patrie. Ces quelques jours qui nous ont séparés ont amassé des événements sur lesquels nous échangeons nos confidences.
Adam a vu à Lyon, en passant, l'un de nos amis qui lui a dit la fureur de Challemel-Lacour en apprenant que dans l'armistice on avait (( oublié » de comprendre l'armée de l'Est (celle que Jules Favre appelait « l'armée de Gambelta! ))) et qui allait être livrée à toutes les forces prussiennes. Challemel pleurait, criait à la trahison I
Millaud avait raconté à Adam que Gambelia, fou de rage contre Jules Favre qui laissait le Doubs, le Jura, la Côte-d'Or en dehors de l'armistice, ne cessait de répéter : a Le misérable! »
C'était donc vrai, ce qu'on assurait à Paris au moment de mon départ, que Gambelia n'avait été averti, et seulement par trois lignes sans un seul détail, de la signature de l'armistice du QcS janvier, f[ue le •>.() au malin; c'était bien vrai aussi que les dépêches dans lesquelles Gambelta réclamait des détails, des éclaircissements, étaient restées sans réponse, sauf sur un
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES l5
point : l'arrivée immédiate à Bordeaux d'un membre du gouvernement de Paris, qui, d'ailleurs, ne vint pas!
C'est seulement du 3o au 3i que Gambetta apprit par Chanzy, qui en avait reçu la communication du prince Frédéric-Charles, que l'armée de l'Est n'était pas comprise dans l'armistice.
(( Ah 1 les misérables ! les traîtres ! » répétions-nous, Adam et moi, avec Challemel, avec Gambetta.
Durant quarante-huit mortelles heures, le gouvernement de Bordeaux, l'administration de la guerre, ne surent pas que les armées de l'Est étaient exclues de la convention.
Bismarck, dans sa haine pour Gambetta, avait tendu à l'incapacité militaire de Jules Favre un piège abominable grûce auquel loo.ooo Allemands purent se jeter sur Belfort qui fut sauvé miraculeusement par l'héroïsme de Denferl- Rochereau.
Chanzy me raconta plus tard, en me parlant de la communication qu'il reçut du prince Frédéric-Charles, comment il avait acquis la conviction que le gouvernement de Paris désirait la continuation de la guerre à l'est pour infliger une défaite suprême au gouvernement de Bordeaux.
(( Que Gambetta. me disait Adam, n'ait pas été tenu heure par heure au courant de ce qui s'échangeait entre Bismarck et Jules Favre, que
l6 MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
les membres du gouvernement, Simon, Pellelan, Garnier-Pagès, que \ inoy n'aient pas exigé qu'on lui communique l'état des négociations, après ce qu'avait fait Gambetta pour sauver l'honneur de la France, c'est abominable, c'est criminel 1 Ceux qui ont livré l'armée de l'Est qui. intacte, nous permettrait aujourd'hui d'obtenir des conditions moins dures, doivent être maudits.
— N'est-ce pas ton Trochu qui est le plus coupable? répliquai-je. N'est-il pas resté jusqu'à la fin président du gouvernement? L'homme qui s'était engagé h ne point capituler, mais non à ne pas faire capituler par un autre, pouvait-il comprendre que son premier devoir était de tracer à Jules Favre les lignes de démarcation de la convention de Versailles? Celui qui a réduit à l'impuissance, par sa faconde, des hommes d'énergie comme Dorian, comme toi, est un traître, oui, un traître! Bazaine, Trochu! l'un, traître conscient; l'autre, peut-être inconscient, mais je n'en jurerais pas!
— Oui, à la voix de Trochu, les courages s'immobilisaient, tandis qu'ils entraient sur l'heure en action à la voix de Gambetta. Si Chanzy, Faidherbe, Jauréguiberry, avaient été en possession de l'héroïsme de notre Paris, nous aurions combattu à outrance et peut-être vaincu...
— Que fait aujourd'hui Gambetta. le sais-tu?
— Hélas I il a donné sa démission, et les plus vaillants parmi ses fidèles le suivent dans sa retraite. Mais avant de se démettre, il a dénoncé au pays l'ignorance dans laquelle on l'a laissé de la convention de Versailles. Il a tonné contre des élections qui se font sous la protection des baïonnettes prussiennes, il a jeté l'anathème sur les hommes qui portent tout le poids des responsabilités de nos malheurs; il a adressé à Chanzy un suprême appel pour la continuation de la guerre. Et puis tout s'est tu, sa voix ne se faisant plus entendre. . . »
Adam est parti pour Bordeaux. Il m'a priée de classer ses papiers, de les revoir, de relire les nombreuses lettres qu'avant son départ de Paris et depuis son accident il a eu à peine le temps de lire et auxquelles il n'a pu répondre.
J'ai la joie de trouver une lettre de M™' Sand à Adam, qui contient un billet de ma fdle!
Mon émotion en revoyant l'écriture d'Alice si passionnément attendue est telle que mon cœur bat à se rompre.
J'embrasse le petit papier et je pleure des larmes qui, après tant d'autres amères, me sont douces.
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M™^ Sand écrit à Adam, le 9 février :
(( Voilà une lettre d'Alice. Je l'ai reçue ce matin, et rayé quelques lignes trop intimes en apprenant que les lettres devaient être envoyées ouvertes, mais c'est tout à fait indilTérent et ne cache rien dont Juliette doive s'inquiéter. Je lui en donne ma parole cVhonneiir. L'enfant est bien portante, en bon air. bien logée, bien soignée, se tranquillise et attend patiemment le moment prochain de revoir sa mère. Mais comment va-t-elle, ma chère Juliette.»^ Plauchut m'a dit qu'elle était très souffrante. Un mot, bien vite, cliers amis, je vous en prie.
(( Quel soulagement de penser que vous ne mourez plus de faim et qu'il ne pleut plus de bombes sur Paris. Je vous avoue que, vous voyant en une telle situation, je n'étais pas du tout héroïque et demandais la paix. Je n'ai aucun courage pour voir souffrir non seulement ceux que j'aime, mais ceux que je n'aime pas.
a Je demande la paix, pour l'Allemagne presque autant que pour nous. Aussi, il faut nous nommer des députés qui ne veulent ni la paix, ni la guerre à tout prix. Il y a un parti en province pour cette dernière solution. Je ne sais pas si elle est patriotique, mais elle est inhumaine et la majorité la repousse. On ne fait rien de solide contre la majorité. Dites à Jules
Favre de venir s'occuper de nous. Il a été humain après avoir été citoyen.
(( Quelqu'un » se permet de l'accuser de a lé- (( gèreté coupable ». C'est ce quelqu'un-là qui nous empêche de nous relever, par ses maladresses et ses accès de délire. Celte dictature d'écolier nous a perdus. La France n'était pas disposée à l'accepter, et ceux qui voulaient l'accepter, à commencer par moi, en ont été détournés par ses fautes sans nombre et l'indélicatesse de ses boutades. Envoyez-nous un homme sage et humain. Ne jetez pas la France dans cette rage de combats dont l'issue est l'élouffement de la civilisation des deux races. Notre honneur est sauf à présent. Nous avons tout souffert, tout accepté, tout subi sans nous plaindre. Paris a bien mérité de la Patrie et de rilumanité. Soyez sûrs que tout ce qu'il y a de bon et de juste en Europe nous rendra son estime. Parlez à Jules Favre. Vous savez que je ne l'aimais pas beaucoup. J'avais tort. Je trouve sa conduite et sa parole admirables. Lui seul peut calmer les esprits que Gambelta irrite contre lui avec une amertume indécente; qu'il vienne, qu'il rende la République respectable comme Paris, qu'il ne croie pas ce qu'on lui dira dans la sphère des satisfaits du moment, c'est une camaraderie et elle est mal composée.
(( A vous, ma Juliette, de cœur et d'âme. Ah ! que j'ai souffert pour vous et avec vous, et que
je vous aime! Je n'ai pas besoin de vous dire que Maurice et Lina vous chérissent d'autant plus qu'ils ont souffert de vos épreuves.