G. S AND
Nous sommes à Venise, à l'hôtel Danieli, et dans le ravissement, Alice, Paul Segond et moi. Quel rêve, et comme je jouirais de nos émerveillements, de la poésie du cadre qui entoure la joie d'Alice, si Adam n'était sombre, nerveux, parfois colère à cause de cette publi-
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES SaS
calioii de mon Journal da Siège. Il en veut à tout le monde, à moi d'abord. Mais, suis-je cause de cela? Pourquoi n'a-t-il pas empêché cette publication? Il le pouvait, après toutl
Assis en face de nous un soir dans la salle où l'on dîne chez Danieli, deux Français parlent d'un grand scandale. Adam s'imagine qu'il s'agit de mon Joarnal. Il passe et me fait passer une nuit abominable; il est déshonoré, sa carrière politique est à tout jamais compromise ; il parle d'en finir avec son a supplice ».
Je souffre à tel point que, s'il me demandait de m'engager à briser ma plume pour sortir de cet enfer, je n'hésiterais pas. . .
Le lendemain matin, je dévore les journaux italiens et français, car, à mon tour, je suis hantée par l'idée de ce scandale... Il s'agit du mariage du père Hyacinthe Loyson, qui s'est marié à Genève !
Notre courrier nous arrive de Bruyères. Jules de Lasteyrie, Victor Hugo, Vacquerie, Pelletan, SpuUer, Gambetta, nous écrivent que mon Journal du Siège est un grand succès, que le tirage du Rappel a doublé, qu'on se l'arrache. . .
Voilà Adam calmé. Il était temps I Nous allions repartir pour Bruyères malheureux tous quatre.
Enfin nous pouvons jouir de Venise, des clartés du jour, de la lumière, des couchers de soleil, des chants du soir, des promenades en
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gondole, des musées, des palais, des églises, des chefs-d'œuvre, des îles de l'Adrialique; notre admiration à chacun s'accroît de l'admiration des autres. Comment allons-nous pouvoir nous arracher à cet enivrement?
M'"* Sand m'écrit que Nohant est plein; il y a plus de vingt invités. Les Marionnelfcs jouent chaque soir; on fait de la musique. Pauline Viardot, ses deux filles, répandent des flots d'harmonie. Tourguencff est là.
(( Que votre gendre soit pour vous, ajoute M""* Sand, ce qu'est Lina pour moi! »
Une lettre de Saint-IIilaire à Adam lui vient de Bruyères à propos de l'un de ses protégés vaguement communard qu'on venait d'arrcler et pour lequel Adam avait écrit à Saint-Hilaire au moment de notre départ.
(( Le gouvernement n'est pour rien, mon cher Adam, lui dit Saint-ITilaire, dans cette recrudescence presque posthume de poursuites. Déjà M. Thicrs est intervenu voilà hien quinze jours pour tempérer ces ardeurs dangereuses de la justice mihtaire. Personnellement, j'ai fait ce que j'ai pu dans les cas qui m'étaient connus spécialement. Quant à votre protégé Boissicres, je viens de le recommander spécialement au général Appert, auquel j'ai transmis la note qui était jointe à votre lettre.
« Je remercie M'"" Adam de ses bons souvenirs; je les lui rends cordialement.
(( Les affaires vont bien pour la République, et cette fois nous l'avons, pour peu que nous sacbions être sages et ne plus effrayer la France.
c( Voire dévoué,
♦( Saint-Hilaire. ))
C'est en revenant de Venise à Bruyères que nous lisons la série des discours de Gambetla. D'abord celui de Cliambéry : la sagesse, toujours la sagesse. La République aux sages!
« La véritable politique, nous enseigne Gambetta, c'est la vigilance et la patience! »
Parlant de l'instruction, Gambetla dit au pays : « 11 faut qu'elle soit obligatoire, nationale et laïque. Il ferait beau voir des gens qui ont rompu avec le monde, qui, comme ils disent, se détachent de la terre et de la société des hommes, qui n'ont d'intérêt que dans un monde mystique et surnalurel, il ferait beau voir ces gens nous chercher chicane, nous parler d'oppresseurs de conscience et nous imposer leurs dogmes. Il est impossible que des hommes ayant fait vœu de célibat et de chasteté soient compétents pour instruire des enfants destinés à vivre dans nos sociétés humaines. Il est impossible
SaS MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
que des hommes n'ayant jamais eu un cœur de père continuent à s'arroger le droit de pourvoir à l'éducation de la France moderne. Cela est impossible, puisque cela est un danger perpétuel pour la société qui ne veut pas d'aspiration mystique, mais les sévères et hautes leçons de la Science. »
Les républicains trouvent en ce discours la traduction de toutes leurs idées, de tous leurs vœux. Ce n'est pas par le pasteur protestant, par le prêtre, que l'Allemagne s'est refaite ; c'est par le professeur, l'instituteur, par ceux qui détiennent la Science I
(( C'est par l'instituteur patriote qu'on enseignera d'abord h l'enfant l'idéal supérieur de la patrie! ajoute Gambetta.
(( Le patriotisme dans une nation vaincue, c'estlà le mysticisme nécessaire. Le culte du drapeau qui enseigne le sacrifice de soi, le martyre I On n'a le droit de toucher a un culte qui peut donner de haut l'exaltation de la souffrance qu'en lui substituant une autre exaltation de la souffrance, du sacrifice de soi, le culte de la Patrie I ))
Oh! ma France blessée, saignante, amputée, le Dieu chrétien lui-même, le Dieu de Clovis, le Dieu de Jeanne d'Arc permettra à ses croyants de l'adorer sous la forme divine de la Patrie.
Dans son discours de Grenoble, Gambetta a donné une admirable formule de l'éclosion des
masses à la vie politique, fruit du suffrage universel et des premiers bégaiements de la liberté.
(( N'a-t-on pas vu, dit-il, les travailleurs des villes et des campagnes, ce monde de travail à qui appartient l'avenir, faire son entrée dans les affaires politiques? N'est-ce pas l'avertissement caractéristique que le pays, après avoir essayé des formules de gouvernement, veut enfin s'adresser à une autre couche sociale pour expérimenter la forme républicaine?
(( Oui, je pressens, je sens, j'annonce la venue et la présence dans la politique d'une nouvelle couche sociale qui est aux affaires depuis tantôt dix-huit mois, et qui est loin, à coup sûr, d'être inférieure à ses devancières.
(( Depuis la chute de l'Empire, il faut que les classes dirigeantes en prennent leur parti, on voit apj)araitre une génération neuve, ardente, quoique contenue, intelligente, propre aux affaires, soucieuse de justice et de droits généraux. »
Adam reçoit une lettre de Duclerc qui lui dit que, depuis le discours de Grenoble, Changarnier en rabâche à la commission de permanence et qu'il grommelle tout le jour : « Les nouvelles couches sociales, les couches ensevelisseuses des anciennes couches... »
Changarnier déclare que, dès la rentrée, il interpellera le gouvernement sur les factieux prêts à tout bouleverser. (( Il faudra, répète-t-il,
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que le gouvernement s'en sépare, sans quoi nous marchons droit à l'abîme, etc., etc. »
Duclerc dit que Changarnicr a copié une phrase du discours de Grenoble pleine de vérité pour tous ceux qui vivent dans les milieux politiques et qu'il la colporte partout en plusieurs exemplaires. Duclerc nous envoie l'un des petits papiers copiés par Changarnicr, et que voici : « La peur, messieurs, c'est la maladie chronique de la France, la peur en politique. Autant la France est brave, généreuse, héroïque, désintéressée sur les champs de bataille, autant elle est timide, facile à troubler, à tromper, à atToler, à elTrayer dans le domaine politique! »
(( Ce qui rend fou Changarnicr, ce qui le met, comme il le dit lui-même, hors de ses gonds, ajoute Duclerc, c'est tout ce qui se rapporte aux « nouvelles couches sociales ». (( Écoutez, écoutez, Duclerc, disait-il hier : La République est l'accession de toutes les capacités, d'où qu'elles viennent, et aussi quelque éducation qu'elles n'aient pas eue. Je vois avant peu, Duclerc, votre femme avec des mégères, femmes des nouvelles couches, qui s'écrieront, comme M'"^ Flocon en i8/|8 : « C'est nous qui sont les Princesses. »
A Bonneville, un orateur du pays ayant dit à Gambetta que si l'on rétablissait la monarchie en France il se ferait Suisse et ayant ajouté :
(( Où se trouve la liberté se trouve la Patrie! », Gambetta, très ému, répondit :
(( Quand on parle de la France, il faut bien peser ses paroles ! ))
Et il fait une apologie superbe de notre patrie, à la fois glorieuse et vaincue! de la France que dans sa défaite on calomnie, on outrage. Oli ! cette France! c'est à celle-là qu'il faut le sacrifice de sa vie, de son amour-propre, de ses jouissances égoïstes; c'est de celle-là qu'il faut dire : « Là où est la France, là est la Patrie! ))
Adam et moi nous lisons et relisons le discours de Tlionon.
A Thonon, il est venu de Genève, parmi les députations, la Société française d'Alsace-Lorraine.
(( S'il y avait, leur a dit Gambetta, une population en France qui n'eût pas dû être choisie comme victime expiatoire de nos défaillances et de nos lâchetés, c'était celle de l'Alsacc- Lorraine.
((Ah! les nobles provinces, toujours dévouées à la France, toujours regardant son drapeau. Et nous souffrons devant elles, mais c'est pour la Patrie ; nous souffrons, mais nous portons en nous le cœur même de la nation.
(( Messieurs, je ne peux pas continuer, c'est impossible... Ce sont ces deux pays-là... »
Gambetta, la voix pleine de larmes, sanglote.
En lisant ces mots, Adam et moi, nous nous abandonnons à une émotion qui va, elle aussi, jusqu'aux larmes, et nous pensons en même temps : la politique, les partis, qu'est-ce que cela? Il n'y a plus qu'un patriote à suivre passionnément. Nous nous disons que nous n'aurons plus qu'un idéal, qu'une religion, qu'un but, qu'un pourquoi à notre vie : incarner plus encore notre dévouement à la patrie dans l'homme de la Défense nationale, l'homme de la revanche !
Jules de Lasleyrie me prévient confidentiellement que M, Thiers est révolté contre Gambelta, que M, de Rémusat se plaint des difficultés que lui suscitent les discours prononcés coup sur coup par le tribun. Chanzy aurait dit : (( Gambelta continue une campagne funeste. Tout marchait bien pour ceux qu'anime seul le patriotisme. M. Gambetla a fait des républicains une secte patriotique à part. »
Vacquerie ne cesse de m'envoyer des preuves du succès de mon Journal du Siège.
J'aime et j'estime beaucoup Vacquerie, et je songe avec regret combien M'"^ de Pierreclos ma fait rire de lui autrefois, à propos des Funérailles de l'Honneur.
Il est le Spuller de Victor Hugo. Lui aussi se plaît dans le rôle de second. Il a la passion d'admirer. Jamais on n'entend sortir de sa bouche sur qui que ce soit l'une de ces cri-
tiques amères, cruelles, souvent traductrices d'une jalousie.
A propos d'un livre que je lui avais recommandé, il ne voit, m'écrit-il, que l'effort fait.
(( Je juge toujours avec indulgence, je ne (( blague )) pas la chose indigne du succès et jamais je n'encense ce qui est sans valeur. Il faut, pour provoquer mon intérêt ou mon admiration, que l'œuvre ait son côté de vérité ou d'art, fût-il hors des règles convenues. )>
Dévoué corps et âme à Victor Hugo, Vacquerie répète volontiers qu'il a besoin, pour vivre, du rayonnement, de la lumière d'un astre.
C'est un chimérique; il a essayé des choses folles, s'est cantonné derrière des logiques ridicules ; mais, lorsqu'on prend la peine de le chercher au milieu de ses tournoiements, on trouve qu'il a plus de coups d'ailes que de chutes, et, parfois, de la puissance. Combien il excelle à s'effacer, et avec quel éclat, avec quelles vibrations dans la voix il admire ce qui est grand!
H n'a jamais voulu rien être qu'un lettré, un journaliste. Rien n'a pu l'arracher à son Rappel. Amoureux de beauté, de liberté, sa vie est très noble. La politique a pour lui un grand attrait. Il bataille chaque jour dans ses « premiers Paris )) pour toute cause qu'il croit juste.
Enfin, Rochefort est à l'île de Ré; il a sa
chambre! Nous le sentions se désespérer. Nous ne vivions plus. Sa gaîté lui revient toute; il m'écrit :
ce Chère, excellente et courageuse amie, (( Votre Siège de Paris a ici un succès insupportable. Tout le monde veut me pincer mon journal, et je passe mon temps à courir pour le rattraper. Nous avons des déportés qui copient le feuilleton. A la prochaine amnistie, vous aurez toutes les peines du monde à éviter d'être portée aux élections. Vous avez trouvé moyen de photographier la physionomie de Paris avec une si parfaite exactitude, que je retrouve tous les jours, en vous lisant, des choses que j'avais complètement oubliées et que je revois comme si j'y étais encore.
t( C'est écrit sans passion, sans parti pris, sans hostilité contre Pierre ou Paul, et en même temps, avec votre air indépendant, vous y salez les gens pour le restant de leurs jours. Trocliu, notamment, s'y trouve arraché à sa vie privée d'une façon bien honorable pour lui. Vous m'avez donné là un commencement de satisfaction, car j'ai appris sur ce drôle des infamies sans nom. C'est lui qui aurait combiné avec Ducrot la déposition que celui-ci a faite sur le ^\ septembre, où Ducrot, prisonnier des
Prussiens, raconte que j'ai organisé, dès le 5 septembre, le Comité central, avec Flourens, Thibaldi et d'autres. Cette déposition inepte avait pour but de mettre le conseil de guerre qui me jugeait à même de trouver les éléments nécessaires pour me faire condamner à mort.
(( Or, c'est le Trocbu qui avait inventé ce roman, mais comme il n'avait pas osé en prendre la responsabilité, il l'avait repassé au Ducrot qui, lui, ne recule devant rien et qui, d'ailleurs, ne me connaissant pas, n'était pas embarrassé pour me sacrifier sur l'autel du bonapartisme.
(( Souhaitez de ma part à votre futur gendre un avenir qui ne ressemble pas au mien. Serrez toutes les mains d'Adam, qui doit être, lui aussi, bien fier de votre succès.
(( Je suis à Ré avec quelques braves garçons d'Oléron, qui lui sont, comme moi, terriblement reconnaissants de nous avoir sortis de cet enfer.
(( Je travaille en paix à mes Dépravés, mœurs de l'Empire, qui ne sont précisément pas faits pour les demoiselles.
(( Je vous embrasse de tout mon cœur de déporté dans une citadelle,
« He>ri Rochefort. ))
Adam rencontre quelquefois Laurier à la Chambre. Sceptique, goguenard, sûr en rien,
336 MES ANGOISSES Eï NOS LUTTES
sauf en amitié, Laurier est sincèrement attaché à Gambetta.
Adam a un jour entendu une conversation typique entre Laurier et Gambetta. Laurier reprochait à Gambetta d'être trop fidèle au programme de Bclleville.
« Tu as, lui disait-il, de grandes qualités, mais tu manques d'ingratitude; tu n'auras jamais le courage de couper ta queue.
— Je ne la couperai pas, répondit Gambetta, mais je la dévisserai si doucement qu'on ne s'en apercevra pas.
— Mais, misérable, toi, patriote passionné, tu t'es engagé à supprimer le budget de la guerre, de la marine, les armées permanentes.
— Je les triplerai !
— Tu feras l'instruction obligatoire, tu expulseras les jésuites du corps enseignant.*^
— Je ferai tout cela dès que j 'aurai le pouvoir ou une influence sur le pouvoir.
— Tu supprimeras le budget des cultes.»*
— J'aurai alors Paul Bert député. Je le bombarderai ministre des cultes, pour terrifier l'Eglise... et en même temps je lui ferai faire des concessions nécessaires à qui veut gouverner longtemps. )>
Dès le lendemain de notre retour à Bruyères,
le docteur Maure vient déjeuner et causer avec ses amis du Golfe. Il est dans l'admiration de l'article de Fustel de Coulanges, publié par la Revue des Deux Mondes.
Cet article a pour titre : « De la manière d'écrire l'histoire en France et en Allemagne depuis 5o ans ».
(( Comme Fustel de Coulanges relève notre intelligence nationale, courbée sous le poids de l'intelligence allemande, nous dit le vieux docteur! J'aime à répéter avec lui que « le vé- « ritable esprit scientifique est plus rare en Al- « lemagne qu'on ne le croit généralement ». Et comme il parle de la (( vraie science fran- (( çaise d'autrefois » I C'est la France qui a enseigné à l'Europe la science historique; c'est par la science que Fustel de Coulanges arrive h la conception complète du patriotisme: c est dans la « pureté de l'histoire qu'il a pris le res- (( pect de nos traditions, l'amour de cette (( Gaule qui, quoi qu'on ait pu écrire, n'a ja- (( mais été l'esclave de la Germanie. »
Nous parlons naturellement de M. Thicrs avec son vieil ami.
(( Ce qu'il a de pilules à avaler, mon pauvre copain î nous dit-il. On prétend qu'il est le jouet de Bismarck, tandis qu'en Allemagne on reproche à Bismarck d'avoir été d'une faiblesse qui confine à la trahison en n'imposant pas à la France de n'avoir pour sa défense qu'un
simple corps de gendarmerie! Moi, je ne reproche qu'une chose à Thiers, et en cela je suis d'accord avec Saint-IIilaire, ajouta le docteur. Je lui reproche son factotum Guyot- Montpayroux. C'est le Duvernoy de Napoléon III. Cet hommc-là donne tour à tour, au nom de Thiers, des gages aux bonapartistes, aux orléanistes, aux républicains. Il voit, le même jour, Decazes, Girardin, Raoul Duval, Gambetta, Grévy, croit les tenir et les jouer. 11 les amuse seulement.
— Comme il amuse Thiers, répond Adam.
Or, avec tout ce jabotagc, avec les discours que Thiers répand à flots, on accuse encore le Président d'être mystérieux.
— Et il l'est en effet, mon cher Adam, sauf pour trois personnes : Saint-Hilaire, vous et moi! Avec nous, il est républicain, il veut la République et rien autre, la République dont il est et compte rester le Président.
— Moi, reprit Adam, je ne lui reproche pas Guyot-Montpayroux. Peut-être faut-il, quand on gouverne, avoir sous la main de ces pantinslà, qu'on peut toujours désavouer. Je reproche à M. Thiers sa condescendance envers l'ambassadeur d'Allemagne. Le comte d'Arnim exècre la France et intrigue publiquement avec la droite pour nous imposer la légitimité. Il faut voir, dans un milieu officiel, sa hauteur pour ceux qui ne sont pas nés. Il ne tolère pas plus,
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES SSq
d'ailleurs, la fierté des vaincus chez ceux qui sont nobles au même titre que lui. Le marquis Jules de Lasteyrie a dû môme lui en faire l'observation.
— Je crois d'autant mieux ce que vous me dites, reprit le vieux Maure, que voici ce que Saint-IIilaire m'a confié : M. de Rémusat lui a dit que le comte d'Arnim ne manquait jamais de parler avec dédain de la versatilité du caractère français, ce qui rend particulièrement blessante l'habitude qu'il a prise de répliquer à chaque instant : (( Est-ce « une opinion définitive.^ )) Ne reviendrez-vous « pas sur cette décision.»^ )) ou toute autre phrase analogue, insupportable et offensante.
— Voyons, docteur, demandai-je, vous qui connaissez si intimement M'"" ïhiers et M"" Dosne, sont-elles monarchistes.»^
— Non! D'ailleurs, Thiers leur répèle sans cesse que la droite représente trois monarchies : orléaniste, légitimiste, bonapartiste, et que, quand ils seront d'accord, on pourra choisir. Ces dames sont, comme Thiers, je puis vous l'alTirmer, pour la République conservatrice... du Président.
— 11 ne peut y avoir de République conservatrice, dit Adam. Vous savez le mot de J.-J. Weiss. La République est un gouvernement de réformes : conservatrice elle ne serait pas viable, tandis que la République, avec la
SllO MKS ANGOISSES ET NOS LUÏXES
méthode scientifique, rationnelle, expérimentale de Gambetta, séduit à la fois le peuple et le bourgeois. Ils y viennent, à cette République qui rassure les plus timorés. Ils sentent bien que notre République réformatrice est amie de l'ordre et de la propriété, voire de l'autorité. Le suffrage universel est chaque jour davantage en marche vers nous. Thiers, répétez-le-lui bien, docteur, comme je le lui répète, n'aura dans l'avenir de durée possible qu'avec nous. Avec la droite, même s'il arrive à les faire renoncer par démonstration d'impossibilité à leurs préférences monarchistes, il sera enfermé dans l'impasse cléricale. Or, c'est là ce que le pays, voltairien comme vous, docteur, ne veut plus admettre. »
Après le déjeuner, tandis que je cause avec le docteur, Adam fume et lit ses journaux. Il nous revient avec l'un d'eux qui rend compte du banquet de Saint-Julien et il nous lit cette phrase de Gambetta :
(( Nous n'avons en face de nous qu'un ennemi, c'est un ennemi bien organisé, bien discipliné, ayant l'obéissance passive pour premier instrument, ayant l'argent qu'il soutire à toutes les sottises, à toutes les superstitions, avec une manière de procéder qui renverse tous les obstacles parce qu'il n'a aucun scrupule, et enfin la haine de la société moderne,
non seulement en France, mais dans le monde entier, voilà l'ennemi 1 »
« Il n'y aura bientôt plus, mon cher docteur, ajoute Adam, que deux adversaires en présence : les démocrates et les cléricaux. »
(( La République est fondée, dit encore Gambetla, à moins que nous ne soyons tout à fait imprudents, maladroits, sans vigilance. »
(( En voilà un qui n'est pas maladroit, » répond le docteur Maure avec sa moue.
Garnier-Pagès et sa femme, sachant leur cher ami, le docteur Maure, à Bruyères, par un mot de lui, viennent nous faire visite, heureux de le trouver. Il faut entendre une conversation entre le docteur Maure et Garnier-Pagès. C'est la comédie des comédies. Avec son air roublard, qu'il essaie de rendre naïf, notre vieil ami pose à Garnier-Pagès des questions sur la politique, qui sont des bijoux de goguenardise; c'est le docteur Maure qui a surnommé Garnier- Pagès : Jeannot-Pagès.
Après ses réponses au docteur, Garnier-Pagès ne manque jamais de dire : « Ecrivez-le donc à Thiers, cela peut lui servir. » Nous nous amusons, ma fdle, Adam et moi, tandis que M'°* Garnier-Pagès est dans une admiration béate.
Le docteur Maure ne manque pas de s'informer auprès de moi de sa passion, M'"^ de Pierreclos. J'ai reçu d'elle, hier, un long récit de ses faits et gestes, dans laquelle elle a intercalé
une lettre de Gallifet, datée de Batna, lettre curieuse, dont tous me demandent lecture. Nous savions qu'on avait songé à faire venir Gallifet à Paris pour y être interrogé par la commission d'enquête sur les faits de la Commune.
Gallifet écrit que c'est de la farce, qu'on n'a jamais dû le faire venir; il se moque de ceux qui ont cru possible qu'on le rappelât, fût-ce pour quelques jours, et il ajoute :
(( J'aurais dit : « Nous venons de combattre en Algérie des hommes qui ont combattu avec raison. Ils combattent pour leur dieu et pour leur patrie. Vos révoltés de la Commune n'ont jamais eu ni un dieu ni une patrie. Ils avaient un ennemi, le Prussien; ils se sont bien gardés de le combattre, et pendant deux mois ils lui ont donné avec plaisir le spectacle de la honte qu'ils iniligeaient à la France; quelques braves gens se sont égarés au milieu d'eux, ce sont eux qu'ils ont fait tuer. Quant aux entrepreneurs de cette sinistre orgie, ceux qui ont demandé le meurtre des otages, l'incendie des musées, etc. ils ont, à peu d'exceptions près, pris la fuite, la préférant à la mort qu'ils avaient tant recommandée aux autres. Je salue les Arabes révoltés, et je demande que l'histoire de la Commune ne figure jamais dans celle de France. ))
(( Certes, je ne défends pas les Communards, dit Garnier-Pagès, mais Gallifet n'a pas le droit
de le prendre de si haut avec eux ; il en a trop descendu!
— Macabre, le mot, fait le docteur avec sa moue, mais étonnant. Pages, vous avez trop d'esprit! »
Garnicr-Pagès a toujours de grands secrets politiques à révéler à ses amis; il en sait très long. Il a sa police! « Le complot orléaniste s'organise, nous dit-il. Decazes mène les choses à fond de train. Il a reçu dans son château le comte et la comtesse de Paris avec plusieurs notabilités du parti. On a dressé des plans, et Thiers est sérieusement visé. Vous pouvez le lui écrire, cela peut lui servir. »
(( Je n'y manquerai pas, » répond le docteur.
Une lettre de Peyrat nous raconte tous les papotages de notre milieu ; nos amis sont dispersés pour la plupart. Le seul événement vraiment sérieux est la tournée de Gambelta. Les royalistes ont cru découvrir là une occasion de se relever, et ils ont entrepris une campagne qui les couvre de ridicule parce qu'elle montre aux plus aveugles leur confusion et l'indignité de leur conduite.
« Sauf les détails très secondaires et sans importance, qu'a donc dit Gambelta.^^ La France vient en masse à la République, réjouissonsnous, ouvrons nos bras et nos cœurs à tous les hommes sincères; mais, derrière les hommes sincères, il y a les intrigants, ceux qui, depuis
dix-huit mois, n'ont eu qu'une préoccupation, qu'un but : outrager, calomnier les républicains, tuer la République, et qui, voyant l'inutilité de leurs efforts, leur impuissance et leur impopularité, se disent maintenant républicains, espérant ainsi prendre ou garder les positions officielles et ruiner la République en ayant l'air de la gouverner; méffons-nous de ceux-là ; barrons-leur le passage !
(( Que les républicains ne soient pas assez naïfs pour nommer MM. de Broglie, Saint- Marc Girardin, etc.
(( Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est l'altitude du gouvernement. Je ne méconnais pas la difficulté de sa situation, mais il devrait cependant comprendre que nous avons montré assez de patience, de résignation, d'esprit politique, et qu'il est peu convenable de nous faire malmener par des officiers anciens bonapartistes parce que nous ne voulons pas nous laisser duper, laisser escamoter la République par nos ennemis qui sont aussi les siens.
(( Mais je crois, ajoute Peyrat, que n'ayant plus de journal, je me suis permis de faire un article. ))
Peyrat nous apprend que VAveiiir national, qu'Adam a renoncé à soutenir, est dans les mains de Desonnaz et qu'il agonise.
« Adieu, chers amis, mes deux bienfaiteurs, )) termine Peyrat.
Spuller prie Adam de lui répondre s'il sait que Rochefort a travaillé (( depuis qu'il est en état de détention » à un roman de nature à être publié dans un journal quotidien. Spuller écrit que le Rappel et le Temps, à ce qu'on annonce, « se disputent la faveur de publier une œuvre qui ne manquera pas de provoquer dans le public une émotion légitime, si l'on songe au talent de l'auteur et à l'injuste rigueur de la condamnalion dont il est frappé.
« Au cas où il serait vrai que Henri Rochefort a dans son portefeuille une œuvre de ce genre à livrer au public, ajoute Spuller, pourriez-vous lui faire savoir, mon cher Adam, que, nous aussi, à la République Française, nous nous mettons sur les rangs pour obtenir son manuscrit. ))
Théophile Gautier est mort. C'est un grand chagrin pour M""^ Sand; c'en est un écrasant pour Flaubert, ce qui double celui de M""' Sand. Elle trouve que maintenant Flaubert sera trop seul à Paris, n'ayant plus Théo. Pour Flaubert, c'était l'ami entre tous. Jamais il n'avait pris sur ses livres les notes cruelles qu'il prenait sur tant d'autres. Hélas ! plus de dîners chez Magny ! M™" Sand ne me dira plus : (( Juliette, si vous êtes bien sage, je vous ferai dîner avec le Gaulois et Théo. »
(( La mort de Théophile Gautier creuse un trou, un grand, » me dit Saint- Victor.
o[\6 MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
Tout le monde répèle : « Longtemps le vide que laisse derrière lui Théophile Gautier ne sera pas comhlé... »
J'avais écrit à Louis Blanc, à propos d'un discours de lui qui avait un grand succès. Du tac au tac, il me répond par retour du courrier que mon Siège de Paris aura dans sa bibliothèque une place privilégiée.
Les bonapartistes en province relèvent la Icte. Leur confiance dans le retour procliain de l'empereur est absolue, Lefèvre, député de Nice, qui arrive de Lyon, nous dit que le général Pajol, qui va et vient sans cesse de Chislehurst en France, voit l'un après l'autre les généraux restés fidèles, leur donne des instructions. Si l'on en croyait Lefèvre, l'empereur serait à Paris avant qu'on s'aperçoive de son absence de Chislchurst. L'effet cherché est celui du retour de l'île d'Elbe. Les banquiers de Londres sont prêts à fournir des fonds pour un nouveau coup d'état.
L'impatience est si grande, paraît-il, que la difficulté sera d'attendre l'anniversaire du 2 Décembre.
L'expulsion du prince Napoléon pendant les vacances a plutôt réuni que séparé les deux cousins.
C'est sur Lyon, sur Bourbaki avec ses 35.000 hommes qu'on compte le plus. Chaque fois qu'un bonapartiste a l'occasion de parler du régime déchu, il ne manque pas d'ajouter : « provisoirement ».
Pvochefort a des attentions qui nous vont au cœur. Dans la crainte d'enlever à Adam la plus petite partie de ses vacances, il ne l'a pas prévenu du jour de son mariage in extremis. Adam avait d'ailleurs tout préparé avec noire ami Victor Lefranc, ministre de l'Intérieur, et avec Saint-Hilaire.
Nous lisons dans les journaux que le mercredi G juin, à neuf heures et demie du matin, le marquis Henri de Rochefort-Luçay a épousé Marie-Anaslasic Renaud.
Rochefort, d'ailleurs, m'écrit dès sa rentrée à l'ile de Ré.
(( Chère et brave amie,
(( Vous savez h cette heure, par les injures des journaux réacs, que j'ai accompli ce que je considérais comme un devoir. La pauvre mère était si malquej ai dû partir subitement. J'ai dû aussi consentir, à cause des sœurs du couvent, où elle s'était imprudemment laissée transporter, à partager avec elle la bénédiction qu'elle avait demandée.
« L'évêque de A^ersailles a voulu m'imposer une rétractation écrite de mes erreurs reli-
gieuses. J'ai répondu de façon à clore l'incident.
(( Victor Lefranc et son fils ont été excessivement gentils et prévenants. Saint-Hilaire a été atroce *. Voilà Bibi vicomte et en état d'aspirer aux plus hauts emplois. Je n'ai pas voulu déranger Adam, qui a d'autres réactionnaires à fouetter. Je suis, immédiatement après la cérémonie, retourné à Saint-Martin-dc-Ré pour éviter les commentaires que je n'ai pas évités, du reste.
(( Savez-vous que votre fin de siège est terriblement raide pour Vinoy, pour Ducrot et autres Trocliu. Je vous ai vue un moment passant devant le 3" conseil de guerre pour outrages aux capitulards. Vos derniers feuilletons sont d'ailleurs pleins de feu et d'idées généreuses.
(( J'ai fini mon roman, qui doit paraître dans le Rappel vers la fin du mois. Il est plein de choses atroces, et, quoique écrit sur un ton léger et blagueur, il va probablement paraître extrêmement cruel. Du reste, que ce soit un chefd'œuvre ou la dernière des ordures, je suis parfaitement sûr d'être de nouveau traîné dans la boue, et je m'y résigne, sachant que le journalisme versaillais ne peut avoir qu'un temps.
* Adam a su plus tard qu'on avait raconté à Roclicforl des choses insensées sur Saiiit-llilairc, lequel fut aussi parfait que A ictor Lefranc dans celte afTairc.
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES S/jg
(( Je vois très en noir les choses de la politique et je crains qu'elles ne soient encore plus foncées qu'elles n'en ont l'air. »
Nous n'accompagnons pas Adam, qui revient seul à Paris. La réouverture des Chambres a lieu le 1 1 novembre.
Le i3, M. Thiers lit un message dans lequel, sans faux-fuyants, il déclare qu'il est nécessaire de fonder un gouvernement stable.
(( La République existe, dit-il, elle est le gouvernement légal du pays... Ne perdons pas notre temps à la proclamer. Mais employons-le à lui imprimer ses caractères désirables et nécessaires. ))
C'a été le frelon entrant dans la ruche. Plusieurs dépêches m'arrivent, toutes me parlant de la violence de la séance ; celle d'Adam se termine ainsi :
« Le sort de la République se joue en ce moment. ))
M. de Kerdrel escalade la tribune et adjure la Chambre de nommer une commission pour répondre au message et juger la politique de M. Thiers.
Notre ami Victor Lefranc, malgré plus d'un acte de soumission, ayant eu, quelques jours
35o MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
après le message, le malheur de dire que le gouvernement de la France est la République, fut injurie furieusement par la droite.
Les actes d'hostilité se multiplient.
Le TQ, l'interpellation du général Changarnier, à propos des discours de Gambetta en Dauphiné et en Savoie, est faite en de tels termes que les esprits déjà surchauffés se déchaînent.
Tous ont le sentiment qu'il va a se passer quelque chose ».
A droite, oii la fièvre croît chaque jour, on ne songe qu'à trouver un remplaçant à M. Thiers.
Seulement, il y a beaucoup de mais...
Les orléanistes n'accepteront jamais le comte de Ghambord: ils le proclament hautement, Les légitimistes ne veulent ni du comte de Paris ni même du duc d'Aumale, et ni les uns ni les autres ne subiront l'Empire; ils ne cessent de le répéter.
M. Thiers déclare à tous moments que, plutôt que de laisser l'Empire se refaire, il proclamerait la Gommune.
Mais qu'apprend-on par le vote.»^ Que les légitimistes ont fusionné avec les bonapartistes !
La commission nommée sur l'initiative de M. de Kerdrcl, et qui l'a été pour juger la politique de M. Thiers, est en majorité hostile à cette politique. M. Batbie en est le rapporteur; c'est tout dire : il ne doute pas de la victoire et
se fait fort d'obliger M. Thiers h donner sa démission, proclamant la nécessité d'un gouvernement de combat pour arrêter le flot montant de la démagogie.
Cette démission, M. Thiers ne veut pas la donner. On a insisté auprès de lui, on lui a répété ce qu'il sait : que le pays n'est plus avec la majorité de la Chambre.
Dans la lutte oratoire toutes les passions sont surchauffées, car, pour chaque orateur, l'avenir de ses idées est en jeu.
M. Dufaure, M. Ernoul, M. Thiers lui-même parlent tour à tour. iM. Batbie incrimine et dénonce tous les actes de M. Thiers.
M. Dufaure demande la nomination d'une commission de trente membres, chargée de présenter un projet de loi pour régler les attributions des pouvoirs publics.
Le lendemain, M. Thiers, avec sa vieille expérience parlementaire, sent l'heure venue de poser nettement la question entre la République et la Monarchie.
(( Je suis un vieux disciple de la Monarchie, s'écrie-t-il, et je pratique la République pour deux raisons : parce que je m'y suis engagé et parce que je ne puis faire autre chose. Je ne trompe personne. Qu'on émette un vote de défiance î
(( Interrompez-moi en ce moment si vous croyez que l'intérêt du pays est de faire la Mo-
narchie, prenez le pouvoir, ce n'est pas moi qui vous le disputerai. »
Et M. ïhiers termine par ces paroles émouvantes :
« Je jure devant vous, devant Dieu, que j'ai servi mon pays avec dévouement! »
Malgré les violences de l'esprit de parti, après ces derniers mots de M. Tliiers, après ce discours si élevé d'un vieillard rendant compte de son mandat avec dignité, l'Assemblée hésite à le sacrifier.
M. Ernoul, parlant au nom des droites, supplie M. Thiers de ne pas se séparer du parti conservateur; il ne peut admettre qu'une telle question se pose.
« Il n'y en a pas d'autre ! » répond M. ïhiers.
Et la question est posée à l'Assemblée de telle façon que le vole du projet de M. Dufaure est un vote de confiance ou de défiance pour le Président ; la proclamation ou la négation de l'existence de la République.
On vote, et la signification du scrutin ne peut plus être mise en doute.
A neuf heures, le 29 novembre, 372 voix affirment la République et 335 la repoussent.
Duclerc, qui fait partie de la commission des (( Trente » créée par la proposition Dufaure, m'écrit :
(( Le ministère des ducs d'Audiffrct-Pasquier,
de Broglie, Decazes, dont devait faire partie Balbie, a vécu pour l'instant. Gambetla, avec une grande habileté, n'a pas pris part à la lutte. Il n'a ni attaqué ni défendu le gouvernement, les deux étant un double danger pour M. Tliiers et pour Gambetla. »
Mais la droite, vaincue, ne s'est pas laissée abattre; elle a mené une campagne acharnée dans les couloirs contre notre ami Victor Lefranc, qu'elle a obligé à donner sa démission. M. de Goulard le remplace, et Lefranc reviendra siéger à la gauche, entre Emmanuel Arago et Le Royer.
Quelques jours auparavant, Rochefort avait écrit à Adam qu'il venait de recevoir la notification de l'interdiction des Dépravés au Rappel. Adam m'envoie sa lettre.
(( Louis Napoléon, dit Rochefort, étant à Ilam, publiait sous son nom des articles et des volumes où il dépiautait le gouvernement d'alors; Raspail, à Doullens, faisait paraître tous les ans un almanach qui était un cours de socialisme.
(( Je n'ai pas, moi, la faculté de faire imprimer un roman intime où j'ai eu le soin de ne pas introduire un mot de politique, qui se passe en i856 et ne contient, bien entendu, aucune allusion aux événements subséquents. Jamais rien de pareil ne s'est vul Je croyais, dans ma candeur, que le gouvernement allait m'oflrir
une prime pour m'encourager dans la voie des romans non politiques.
(( J'espère qu'on n'accusera pas notre République de n'être pas conservatrice, puisqu'elle l'est plus que Louis-Philippe. Il est impossible de pousser plus loin la conservation. C'est une tuile qui va plonger mes enfants dans une misère affreuse. Un journal autrichien m'a heureusement demandé l'autorisation de le publier en allemand.
(( Au moment où je ne peux même faire des contes bleus pour nourrir mes enfants, il vaut mieux que je parte, mon cher ami. On a publié le journal de Rossel après sa mort. On pourra peut-être, après la mienne, faire paraître les Dépravés. »
C'est une triste solution, mais, comme c'est la seule, il n'y a pas à choisir autre chose.
Adam m'envoyait la lettre de Rochelbrt que Victor Lefranc avait retenue plusieurs jours au moment oîi il était encore ministre. Adam ajoutait :
(( Victor Lefranc m'a parlé le premier des difficultés que rencontre la publication du roman de Rochefort en me remettant sa lettre. 11 l'avait lue comme les ministres de l'Intérieur lisent toutes les lettres des prisonniers, quand les sous-ordres daignent ne pas les supprimer.
(( Le gouvernement ne veut pas que Rochefort signe, et le Rappel iieni naturellement u la signa-
ture. C'est la condition du succès. Victor Lefranc comprend bien qu'il empêche ainsi Rochefort de tirer parti de sa plume ; il le sait comme moi à bout de ressources; ça l'émeut, mais il croit, d'une part, que Rochefort signant serait exposé à partir pour la Calédonie, et que, d'autre part, Ladmirault, qu'il semble ne pas diriger à son gré, supprimerait le Rappel. Nous en sommes là.
(( Je suis chargé de tenter une nouvelle démarche auprès de M. Thiers, mais je voudrais ne la faire qu'après le débat de la proposition Kerdrel, qui, je l'espère, va amener la rupture entre Thiers et la droite.
(( Lefranc m'a dit que Rochefort avait élé parfaitement bien dans l'affaire de son mariage et qu'il les avait beaucoup touchés. 11 a remporté sur l'éveque de Versailles une victoire complète. Il a eu cent fois plus d'esprit, de tenue, de bon goût, que le vicaire de Dieu et de l'Eglise.
(( Voilà Bibi désormais vicomte. L'affreux réactionnaire Bibi est capable de se réjouir du titre qu'il pourra porter un jour. »
J'ai eu la joie de féliciter le général Saussier, dont l'évasion lorsqu'il était prisonnier en Allemagne tient du miracle, de sa nomination au grade de commandeur de la Légion d'honneur.
Voilà une croix facile à porter et qui vient
toute seule se poser sur une poitrine faite pour elle.
Je vois mes voisins d'Ennery qui sont bien tous deux et chacun les plus grands originaux que je connaisse. Leur villa des a Chênes- Verts )) est un composé fantastique. D'abord la vue est superbe, à cheval sur le cap d'Anlibes. On voit de toutes les fenêtres de la maison ou Cannes, l'Esterel, le golfe Juan; ou les Alpes neigeuses, celte petite ville de Judée qu'on appelle Antibes, et cette grande baie des Anges autour de laquelle ÎSice se déroule.
D'Ennery aime à raconter qu'il a été calicot à (( Malvina », qu'il est né sur le carreau du Temple et qu'il ne s'est jamais, « depuis le biberon », intéressé qu'au théâtre. Il se faufilait dans la claque ou parmi les figurants, et trouvait chaque soir une place.
Son début a été une pièce écrite en collaboration avec un comédien. On appelait cela Emile ou le Jils d'un pair de France. C'était l'histoire de Girardin.
(( La première fois queje suis allée au théâtre de Chauny, disais-je h d'Ennery. j'ai vu jouer Marie- Jeanne ou la fille du peuple.
— Tous les grands drames célèbres de notre temps sont signés de mon nom, me répond-il
moitié goguenard. On m'appelle le Shakespeare du peuple. Mais les autres m'ont plus apporté que je n'ai fourni. J'ai eu tant de collaborateurs! ))
D'Ennery a un esprit de mots intarissable. Sa conversation en est pailletée. Quoique posant pour le scejDlicisme, il est généreux, dévoué, fidèle à ses amis, mais cruel pour les gens bêtes et surtout prétentieux. Il les déchire... Ses cheveux sont d'un argenté superbe, et lorsqu'on lui en fait compliment, il répond qu'il les fait blanchir à Londres.
L'une de ses passions est celle du domino, et il déclare admirer Adam, non pour sa valeur morale et politique, que son ignorance en ces genres le rend incapable d'apprécier, mais pour sa façon déjouer aux dominos.
La célèbre Gisèle, sa femme, a aussi ses passions : les chimères japonaises et la tapisserie. Quatre femmes à l'année exécutent ses dessins. Même dans le midi, tentures, rideaux, meubles, tout est en tapisserie. D'Ennery appelle cela :
(( Prime d'encouragement à l'industrie des vers à laine. )>
Hetzel m'envoie le Siège de Paris raconté par une petite fille de huit ans, d'Alphonse Daudet. C'est un chef-d'œuvre. Le talent de Daudet est l'un de ceux qu'on peut appeler ascensionnel. Chacun de ses livres a un nouvel élan vers le
plus haut. Pétri par sa Provence, il est devenu le plus parisien des Parisiens ; c'est le Français idéal à qui la France traditionnelle a donné toutes ses solidités de caractère, toutes ses bases intellectuelles, toutes ses compréhensions de beauté et de poésie, et que Paris, la France nouvelle, ont doté du goût et de l'alTinement de l'esprit, poussé jusqu'à l'irrésistible séduction.
Est-ce qu'il ne faut pas être le plus provençal des Provençaux, le plus parisien des Parisiens pour écrire Tarlarin de Tarascon? Quelle victorieuse provocation au bon rire de Provence et de Paris, tous deux fondus l'un dans l'autre !
Tandis que Daudet monte en chantant et s'enivre de rayons, Zola barbote dans les marcs fangeuses et s'enivre des odeurs de fumier. On a dû interdire à la Cloche la publication de la Curée. Le cœur se soulevait. Cet homme, avec son talent, est un danger pour les moralités de notre France. 11 sert nos ennemis mieux qu'aucun de leurs agents. Aussi ne citc-t-on que lui à l'étranger, où on le lit surtout pour constater notre dégénérescence beuglée par l'un de nos grands écrivains.
Daudet a la quantité de ses lecteurs en France; Zola en Allemagne!
Que de consolations nationales on éprouve en laissant retentir en son cœur les Chanls du Soldai, de Déroulède! Ma fdle et moi, nous
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES SSq
nous en répétons les vers à chaque instant. Combien de fois avons-nous redit :
Tons vos fils, u Français, ne sont pas an.r tombeaux.
On ne parle que de la Commission des Trente. Elle est présidée par M. de Larcy. M. de Broglie continue à en ctre l'Ame. On voit d'ici quels projets byzantins en sortiront. Inséparables, le général Changarnier et M. de Broglic conspirent pour perpétuer l'Assemblée tandis que Gambetta et nous tous, avec la même ardeur, nous faisons appel à la France pour qu'elle use de son droit de pétition et force cette assemblée à se dissoudre.
M. Lambert de Sainte-Croix, qui aime à foncer sur nos amis à heure fixée à l'avance, a fait inscrire la discussion sur les pétitions pour le i l\ .
Adam m'écrit :
(( A samedi le bon, le grand combat. On rapjDortera les pétitions déjà adressées à la Chambre pour qu'elle ait à se dissoudre.
(( Gambetta, provoqué par les gens de la droite, est monté à la tribune et leur a donné rendez-vous ù samedi, avec un accent et un geste superbes.
« La bataille sera très ardente mais sans résultat décisif; la nécessité de la dissolution en sortira, je crois, démontrée, mais d'avance nous savons bien que la Chambre déclarera, dans un ordre du jour motivé, qu'elle ne veut pas se
3Go MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
dissoudre. Elle ira même très probablement jusqu'à fixer son départ à une époque très éloignée, aux calendes grecques par exemple. Il est vrai que l'Assemblée constituante de 1 8/(8 avait fait la même chose, et, quelques jours après avoir déclaré qu'elle voterait toutes les lois organiques, elle était obligée, par un irrésistible mouvement d'opinion, de se retirer.
(( Maintenant, il faut que nos amis pétitionnent tous; mets-les en branle dans le Midi et recommande-leur beaucoup de zèle. Je ne doute pas que tu n'aies déjà commencé de Marseille à Nice.
(( Jules de Lasteyrie est très malade. J'en ai un grand chagrin, mais j'ai le ferme espoir qu'il s'en tirera. Dès qu'il écrira, l'une de ses premières lettres sera pour toi. »
Je suis vite rassurée sur la santé du meilleur de nos amis. Je reçois une courte lettre.
(( La France, me dit Jules de Lasteyrie, sait ce qu'elle veut, et il n'y a qu'à l'écouler pour l'apprendre; la droite se bouche les oreilles pour ne rien entendre, mais bientôt le bruit grossira de telle sorte qu'il s'imposera. »
Après mon vieil ami Arlès-Dufour, vais-je perdre encore un ami très cher, celui qui m'a sauvée à la fin du siège, le docteur Axenfeld.^ Sa maladie est affreuse pour un esprit qui avait l'activité du sien. Il est paralysé et ne parle plus. Polain est admirable de dévouement. La
générosité d'Axenfeld était telle qu'il donnait au jour le jour ce qu'il gagnait, et il n'a aucune économie, aucune ressource.
Potain veut que tant qu'il vivra sa maison garde le même train, qu'il ne sente pas la gêne y entrer. Axenfeld ne parle plus, mais il voit et il entend. On me dit que c'est avec des larmes qu'il remercie le plus dévoué des amis.
Adam m'envoie ses impressions le i5 décembre.
(( La première partie de la séance avait été bonne, me dit-il. Gambella avait prononcé un discours fort remarquable.
(( Dans ce discours d'une extrême modération, il dictait leur conduite aux classes dirigeantes. Les vrais conservateurs doivent prendre la tête du mouvement démocratique, auquel on pourra de moins en moins échapper, pour le diriger, l'endiguer même; s'ils ne comprennent pas leur rôle, s'ils s'entêtent à ne faire aucune concession, à ne rien détendre de leur résistance, alors, dans quelques semaines, sept ou huit millions de Français par la voie des pétitions leur signifieront la volonté nationale.
(( Gambetla s'est appliqué à jjarler de très haut, très modérément, en faveur de la dissolution. Il a rappelé l'origine de l'Assemblée, l'article IL
(( Une Assemblée librement élue se prononcera sur la question de savoir si la guerre doit
3Ga MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
être continuée ou u quelles conditions la paix doit être faite.
(( D'AudilTret-Pasquier avait été piteux, et, quand nous sommes allés dîner, l'impression nous était très favorable. Mais à la séance de la nuit les choses ont changé de face. Dans l'intervalle, la droite, émue de l'échec de son orateur, a engagé des négociations avec le gouvernement et, moyennant une concession promise par la commission des Trente, Dufaure nous a lâchés encore une fois misérablement, cruellement, comme un vieux malfaiteur qu'il est. Il a parlé de la République comme d'un gouvernement provisoire, et s'est violemment moqué des personnalilés voyageuses. Nous sommes battus à plate couture, mais non découragés.
(( Thiers n'assistait pas à la séance. Le Royer a très bien parlé au nom de la gauche républicaine.
(( Raoul Duval a vomi l'injure contre nous d'un bout à l'autre. Il n'est pas impossible que Mestreau ait une affaire avec lui. Je ne suis pas encore sorti aujourd'hui, et je n'ai pas de nouvelles de leur altercation.
(( J'ai eu aussi mon petit incident. J'ai reproché à Grévy, en termes fort vifs, son étrange partialité. Sa haine pour Gambelta lui fait perdre la raison. Pendant une demi-heure, il a laissé Raoul Duval injurier, calomnier à son aise, et se livrer à toutes les personnalités qu'il
a voulu. Notre indignation était extrême, et je suis aile l'exprimer au président, tout haut, en face; il s'en souviendra.
(( Après tout, nous ne comptions pas sur un succès de vote. Si nous avons un succès d'opinion publique, c'est tout ce qu'il nous faut.
(( Nous avons mis le centre gauche en cent morceaux. Ça, c'est un résultat que je visais depuis mon retour, indigné de la veulerie d'amis que j'y garderai difficilement.
(( L'Assemblée prendra certainement des vacances. Dans l'état où nous sommes, tous les partis sentent l'absolu besoin de se séparer pendant quelques jours.
(( Je sais par le docteur Maure que M. Thiers est secrètement favorable au pélitionnement. Son habileté, on pourrait dire ses intrigues, tantôt irrite à tel point la droite royaliste qu'elle arrive à s'unir aux bonapartistes, tantôt c'est lui qui parvient à convaincre celte droite royaliste que l'Empire est fait si le Président et la majorité sont en désaccord.
(( M. Thiers se joue de la gauche. Il immobilise ou absorbe le centre gauche, mais l'irritation monte par en bas, et les chefs si sages, si mesurés, Gambetta surtout, n'arriveront peutêtre pas toujours à calmer les irritations. »
Je termine mon année en lisant deux beaux livres, l'un que mon ami Emile Trélat m'a durement reproché d'ignorer, le Parthénon et le
Génie grec (philosophie de l'architecture en Grèce), de son plus cher camarade, Emile Boutmy. Ménard, Saint- Victor et de Ronchaud m'avaient déjà tous trois parlé de ce livre avec admiration ; mais est-ce que durant nos épreuves quelqu'un a eu le loisir de penser à lire un livre publié avant la guerre? J'ai beaucoup appris dans cette œuvre extrêmement documentée et simplement écrite. Depuis son Parlhénon, Boutmy renie le passé pour ne plus songer qu'à notre régénération politique et à nos revanches. C'est le plus hautement, le plus courageusement patriote de nous tous.
Je me sens aussi patriote que Boutmy, mais je ne me crois pas pour cela forcée de n'être plus grecque. Mes trois amis païens pensent de même.
Renouvier m'a envoyé son dernier volume, le second, sur la Science de la Morale.
Je le dévore. On ne peut lire un tel livre que loin de Paris, dans une solitude qui devient une altitude pour l'esprit. Renouvier prouve que l'état actuel des relations entre les hommes est oflensif et défensif. C'est l'état de guerre. La morale de l'avenir, selon lui, sera la morale à l'état de paix, et cela s'obtiendra si l'individu a sans cesse pour direction de sa conscience l'idée sociale. Renouvier n'est pas socialiste, et encore moins collectiviste. L'individualisme est pour lui la seule méthode de progrès moral et so-
cial. Alimenter la conscience morale de la démocratie, la former, est le premier devoir des philosophes, des critiques, des démocrates. C'est bien ainsi qu'Adam et moi nous comprenons les devoirs des républicains, mais l'état de paix, nous n'en rêverons même pas avant que nous ayons retrouvé nos frères d'Alsace-Lorraine, sans lesquels nous sommes un organisme national infirme qu'il faut guérir par tous les miracles du patriotisme !
M"^ Sand me demande si j'ai lu ses Contes d'une grand' mère.
(( Qui sait, m'écrit-elle, si l'année qui s'ouvre demain ne fera pas de vous une grand'mère ? »
C'est aller vite. Ma fdle sera mariée en février. Mais si l'année ne me donne pas la joie d'être grand'-mère, elle peut me donner l'espoir de l'être. Elle me fera, en tous cas, mère d'un grand fils, le mari de ma fille. Avoir des enfants de mes deux enfants! Je suis sûre d'en être folle. Je n'ai jamais envié personne au monde que M™" Sand et M'"^ Dorian, qui sont grand'mèresl Et moi, qui suis beaucoup plus jeune qu'elles, je verrai marier mes pelites-fiUes et je deviendrai arrière-grand'mère. Ah ! les superbes chaînes enchaînantes que celles de la famille! Et dire qu'il y a des gens qui veulent les briser. Les malheureux et les misérables !
DeM""^ Sand,deLina, de Maurice, j'ai le récit des fêtes qui se succèdent à Nohant, déguise-
menls, marionneltes, danses, soupers; que ne sommes-nous là! On nous regrette en Berry. Nous regrettons M"'" Sand en Provence. Ne l'aurons-nous plus ?
(( Ne nous plaignons pas, m'écrit ma grande amie, nous qui avons le bonheur dans le nid. »
On raconte à Versailles des histoires insensées. Les royalistes disent Napoléon III très malade de la maladie qu'il avait en 1870 et qui le torturait quand il montait à cheval. Ils ne craignent donc plus son débarquement. Les impérialistes seraient à cette heure tout miel pour les légitimistes. Ils répandent le bruit que le comte de Chambord aurait dit après Sedan, à propos du prince impérial : « Qu'on n'envoie pas cet enfant en captivité, qu'on me l'envoie, je lui servirai de père. » On constate jusqu'où peut aller l'ineptie des ragots politiques.
Rochefort est de plus en plus malheureux. Une seule chose le console au milieu des injures dont on l'accable: l'amour de ses enfants. 11 espère notre visite au printemps et dit que nous serons très bien reçus, que tout le monde est aux petits soins pour lui et pour ses amis, surtout s'ils sont députés de Paris!
Notre pauvre prisonnier a les plus graves ennuis avec ses sœurs. Elles font de folles démarches qui le compromettent et nous embarrassent de façon navrante dans les nôtres.
Adam ne cesse de plaider la cause de Roche-
fort pour qu'il puisse signer ses Dépraves dans le Rappel. M. de Goulard est inflexible.
Une nouvelle éclate dans toute la France comme un coup de foudre : Napoléon III est mort! L'un de mes amis de Cannes vient me l'annoncer le jour même. Je me rappelle ce que m'avait raconté Edmond, le diseur de bonne aventure, mandé il y a une dizaine d'années par Napoléon III qui lui dit : a Regardez dans vos cartes si je mourrai assassiné.^ » Et la réponse d'Edmond: « \otre Majesté mourra dans son lit. »
Mon père, dont la rancune survit à la mort, m'écrit :
« Morte la bête, mort le venin impcrialislc ! ))
D'autres, au contraire, entrevoient une possibilité plus grande de fusion entre la royauté légitime et le prince impérial qui épouserait une nièce du comte de Chambord.
Les impérialistes conviennent aujourd'liui que Sedan pesait d'un poids lourd sur les épaules de Napoléon III, que le prince impérial va être l'espoir de la jeunesse française, qu'il est l'avenir, qu'il a devant lui le temps pour réparer le passé, etc.
Aux messes dites pour le repos de l'âme de l'empereur, les bonapartistes, comme les figu-
rants de théâtre, vont à toutes l'une après l'autre pour faire nombre et foule. Ce sont des manifestations sans cesse renouvelées.
M. Thiers, désirant qu'il n'y eût pas de grands offices, a mandé l'archevêque de Paris, M»' Guibert. Mais l'archevêque a répondu que, mort, celui qui avait été le souverain de la France (( avait droit à tous les égards et honneurs ».
Adam vient passer quelques jours à Bruyères et me raconte les histoires les plus invraisemblables sur les combinaisons des groupes et sous-groupes monarchistes.
J'ai reçu une lettre de M"'" de Pierreclos à propos de la Femme de Claude, de Dumas fils.
(( C'est un défi jeté à l'opinion, me dit-elle, mais un superbe défi. » Sarcey affirme que Dumas aime à faire tressauter, à triompher de tous les préjugés. M""" de Pierreclos a dîné avec Dumas et elle me raconte qu'il a fait de Gambelta de la chair à pâté.
(( Dumas prétend, dit-elle, que Gambetla n'a rien d'un chef; d'abord, parce qu'il est borgne ; que, par conséquent, il ne verra jamais que la moitié des vérités. Moitié ombre, moitié lumière, c'est un demi-aveugle, d'autant qu'athée, il n'a pas les clartés supérieures de l'âme. Il ne dépassera jamais en politique la mesure des intérêts, des instincts et des formules terre à terre. Il ne fera que du bruit,
tournera en rond, se butera à ce qu'il aura soulevé. Il est destiné finalement à être hué par ceux-là mêmes qu'il aura forcés à l'écouter, dont il aura flatté les passions.
<{ Si l'on admet, ajoute Dumas, qu'il soit sincère, c'est un naïf révolutionnaire; il promet aux peuples le bonheur, il ne le lui donnera pas ; il ne peut faire du nouveau avec des utopies; les réalités brutales auxquelles il aura imprimé une direction se retourneront contre lui et le broieront. On ne crève pas le ciel parce qu'on a donné un coup de pied dedans ; on ne le vide pas parce qu'on a déclaré qu'il est vide. >>
(( Faites part de cette lettre au « tigre », ajoute M"* de Pierreclos.
Le « tigre » est parti. Je l'aurais mis dans une belle fureur en lui lisant cette lettre. Il connaît d'ailleurs les idées de Dumas fds sur Gambelta.
La rentrée d'Adam à l'Assemblée est un succès, moitié sérieux moitié plaisant. Mes amis attendent mon retour avec impatience et ne comprennent pas qu'Adam ne soit pas resté auprès de moi les quelques jours qui précèdent mon arrivée à Paris pour le mariage de ma fdle.
Gambetta, Challemel, Spuller, Louis Blanc, Schœlcher. Duclerc, Peyrat, Laurent Pichat, Lepère, Bardoux, Arnaud de l'Ariège, m'ont écrit des billets goguenards pour me demander (( ce qui se passait dans mon ménage ».
Gambetta et Brisson sont malades de bron-
chiles qui les retiennent à la chambre. Jules de Lasteyrie va tout à fait bien. Axenfeld, hélas! a dit Potain à Adam, n'est pas guérissable.
La grande aflaire qui nous hante et nous passionne à cette heure est la commission des marchés.
C'est à l'occasion des marchés de Lyon que notre ami Challemel prononce son premier grand discours. Ce qu'on m'écrit, ce que je lis, connaissant Challemel comme je le connais, me donne l'illusion d'assister à la séance.
Il a dans le choix des mots une modération parfaite, mais le dédain est tel dans le ton, que la phrase cingle. La beauté littéraire de la forme, la hauteur de la pensée, forcent l'auditeur à écouter, quelle que soit son opinion. Nos amis sont dans l'enthousiasme, la droite s'étonne et se tait. Challemel répond aux interruptions de façon écrasante. Le trait qu'on lui lance est retourné, aiguisé, acéré, et pénètre.
A l'accusation de M. de Carayon-Latour, qui se lève et affirme qu'un maire ayant fait un rapport dénonciateur contre lui et ses mobiles de la Gironde pendant la guerre, M. Challemel- Lacour a envoyé ce rapport au général Bressoles avec cette note : « Fusillez-moi ces genslà 1 », Challemel. froidement, demande qu'on produise la pièce. « Elle est trop précieuse pour qu'on ne l'ait pas gardée; elle ne peut avoir disparu. »
On ne produit même pas les rapports du maire qui n'existent pas. Alors, Challemel domine par son impassibilité les interrupteurs et leurs cris. Il rappelle la droite « au respect de la loi, à la pudeur du patriotisme ». On lui crie :
(( N'intervertissez pas les rôles.
— Comment, s'écrie Challemel, les rôles sont intervertis.»^ Me prendriez-vous pour un accu se. ^^ ))
Adam lui ayant dit après son discours : « Quel superbe mépris vous avez pour vos adversaires.
— Je n'en ai pas laissé percer la centième partie, » répondit Challemel.
J'écris à mon cher Challemel, le sachant souffrant, de venir passer quelques jours à Bruyères pour se reposer. J'ajoute que je gémis de jouir seule, comme une égoïste, de mes fleurs, du ciel et de la mer azurés : il me répond :
(( J'ai lu, dans un poète arabe, le vieux Abdallah Ben Eldumeina; qu'un jour une oasis ouvre les yeux et regarde autour d'elle. N'apercevant de tous côtés que le désert sans bornes, elle se prend à gémir : «: Pauvre oasis que je suis! Je n'ai point de semblables, personne pour jouir de mes gazons, de mes sources, de mes palmiers. Rien que les sables et le silence du désert inanimé! A quoi me sert
d'être fraîche, fertile et riche, puisque je dois languir dans une solitude éternelle? »
« Une voix s'élève du fond du désert : (( Ne le plains pas, ma fdle. Si je n'étais pas le désert, tu ne serais pas une oasis. Tu disparaîtrais comme un champ vulgaire et sans nom dans la fertilité commune, et le souvenir de l'ombre que tu prêtes un instant à la caravane, de la source oii tu rafraîchis le voyageur, ne remplirait pas au loin ses récits. Supporte donc avec patience l'isolement auquel tu dois l'existence et la gloire.
(( P. Challemel-Lacour. ))
L'époque du mariage da ma fdle approche. Tous nos amis veulent persuader à Adam que si je rentre en février je serai malade. Adam arrive à Bruyères pour en décider ; mais il est vite entendu que je repars avec lui.
Une lettre de Rochefort me suit à Paris. Nous avons cru un moment à son départ pour la Nouvelle-Calédonie, et, ne sachant rien à Bruyères, je lui ai télégraphié. Il me répond :
(( L'histoire de mon embarquement sur l'Orne a pris naissance à la suite d'une jalousie noire de la fausse dame Rastoul, qui, voyant Rastoul désigné pour le départ, a trouvé moyen d'écrire une cinquantaine de lettres, tant aux journaux qu'à la majorité. Je suis constamment comme l'oiseau sur la branche, et il est probable
qu'au prochain convoi il se produira de nouveau un fort tirage. Tout ce que je me souhaite, c'est d'avoir d'ici là terminé un volume que j'écris actuellement et qui, avec mes Dépravés, donnera de la marge à mes enfants. A propos de ce malheureux roman dont on parle toujours et qu'on ne voit jamais, voici le parti que nous avons pris; voyez si Adam l'approuve. Les Dépravés vont paraître dans le Rappel sous la signature de Jean Destrem. Si on crie, il dira : a Je suis le collaborateur de Rochefort et je signe un roman qui m'appartient par moitié. )) Personne n'aura le moindre mot à dire. Il ajoutera, bien entendu, que l'ouvrage est fait depuis deux ans. Le feuilleton aura un moindre succès de curiosité, mais comme il est peutêtre exéciable, autant pouvoir le renier plus tard. Pourtant, il me semble qu'il est original, quoique lugubre comme un cauchemar.
(( Ma santé s'altère. Je n'ai pu dormir un instant depuis plusieurs jours. Les tracas et les inquiétudes de toutes sortes m'assiègent. Croiriez-vous que je n'ai pas touché un rouge liard de la vente de mes tableaux et de mon mobilier "è
(( Que pense Adam, le législateur, de la situation qui me paraît de plus en plus tendue .^* »
Le « législateur )> trouve la situation intenable. L'Assemblée, comme une omelette soufflée, se dévore elle-même. La dissolution se
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fait par la désagrégation. Les députés ne vont plus aux séances.
Si M. Tliiers avait le courage de s'adresser au pays pour une consultation, le pays lui enverrait une majorité républicaine énorme, mais il continue à vouloir ménager la chèvre, le chou — et le loup. Il est vrai qu'il est luimême sans cesse menacé.
Mac-Mahon prend des airs de podestat; le mot est de Saint-Hilaire. Ladmirault et lui s'entendent, et, sur les questions militaires, ne cèdent rien au Président.
Le général Ladmirault allait être remplacé par Faidherbe comme gouverneur de Paris, quand Mac-Mahon s'en est mclé, a déclaré à M. Thiers que s'il touchait à Ladmirault il s'adresserait à l'Assemblée et lui ferait rendre justice. Ladmirault ayant commandé en chef à la dernière guerre ne peut être mis à la retraite à soixante-cinq ans.
M. de Broglie a déposé son rapport de la commission des Trente; c'est, paraît-il, le rapporteur lui-même qui s'est plu à amasser obstacle sur obstacle à toute intervention de M. Tliiers dans le Parlement. Ce rapporta un succès de bouffonnerie. Belcastel l'ayant trouvé admirable, incomparable, on s'est rappelé que le dit Belcastel est l'auteur des lies Canaries. On voit d'ici les jeux de mots : « Il connaît le pays d'où viennent les serins, etc., etc. » Bel-
castel est l'ennemi le plus violent de M. Thiers ; il est aussi de ceux qu'Adam malmène dans les couloirs, et à qui «: le tigre » fait peur.
Messieurs de la coalition monarchique visent donc au grand jour cyniquement M. Thiers. Ainsi, de par le rapport de Broglie, le chef du gouvernement doit être exclu du gouvernement. C'est un défi au sens commun, c'est insensé!
Le mariage de ma fdle a lieu le 38 février. Gamhetta et Louis Blanc sont témoins.
Tous nos amis, et nous avons la joie de constater qu'ils sont nombreux, nous entourent ce jour-là. Le soir, au bal, quand M'"^ Kœchhn- ScliAvartz entre avec Kœchlin, l'ex-maire de Mulhouse, que les Prussiens ont traîné derrière eux quarante-huit heures avec la menace qu'il allait être fusillé; quand, dis-je, M'"^ Kœchlin entre au bras de son mari, une cocarde tricolore dans ses cheveux blancs, j'éclate en sanglots.
Après le bal, on soupe. Les discours de Gambetta, de Louis Blanc, sont admirables. En vérité, on ne soupçonne pas, en entendant ces discours, que ceux qui les prononcent sont, comme la réaction les en accuse, des destructeurs de la famille !
Le jour même du mariage de ma fille, Gambetta, à Versailles, avait dénoncé au pays les hommes qui composent la commission des Trente et le danger que leurs complots font
courir à la France. Et, le soir, chez nous, on poursuivait Duclerc, qui fait partie de l'extrême minorité de cette commission, avec l'air de Madame Angot : a Perruque blonde, etc. )).
Je reçois une longue dépêche de mon ami Castelar. Après l'abdication d'Amédée, il est devenu ministre des alTaires étrangères. Si sa grandeur ne l'attachait à Madrid, il serait au milieu de nous, mais son cœur est plein de vœux de bonheur pour les jeunes époux.
Les légitimistes se découragent. Le comte de Chambord glisse entre leurs mains. Les uns répètent qu'il n'a plus qu'à s'enterrer vivant; et les autres vont à Rouher et le supplient presque de les sauver du naufrage. Malgré tous les horions que les imjîérialistes ont reçu des légitimistes, le vieux chef, qui a la carapace dure, ne demande qu'à oublier. Ce qu'il désire avant tout, c'est d'augmenter son contingent, jusqu'ici fort maigre.
Les séances succèdent aux séances, toujours plus passionnées sur le rapport de Broglie. La droite, compacte, s'efforce de gagner du terrain dans la bataille.
(( Vous avez des généraux, vous n'avez plus de soldats, crie Le Royer aux monarchistes; vous êtes l'antipathie insurmontable de la France. »
Le projet de la commission des Trente est voté après treize séances, le i3 mars. Le but
poursuivi par l'Assemblée d'écarter le Président des débals de la Cliambre est atteint.
M. Thiers reçoit le coup en pleine poitrine; mais il se raidit contre la douleur que lui cause cette blessure après tant d'autres. Sa tûclie, sa grande tâche, il veut l'achever; il se tiendra debout, quitte à en mourir !
Trois jours après, le Président répond à ce que Saint-Hilaire appelle « l'odieux attentat », par une communication au Journal officiel qui annonce à la France (( que le territoire sera complètement libéré le 3o juillet, avant la date fixée par le traité, sauf Verdun qui ne le sera que le i5 septembre. En retour du paiement du cinquième et dernier milliard, lequel sera complètement versé en septembre, l'empereur-roi s'engagea à évacuer, le i" juillet, les Vosges, les Ardennes, la Meuse, Meurthe-et-Moselle, ainsi que la place et l'arrondissement de Belfort».
Le centre gauche se réunit sur l'heure en comité, à Versailles, après avoir télégraphié à ses membres parisiens et décidé qu'au moment de la communication de la libération du territoire à l'Assemblée, il proposera un vote d'acclamation. C'est M. de Marcère et M. Ricard qui sont chargés de porter à M. Thiers la formule arrêtée :
(( L'Assemblée nationale déclare que le Président de la République a bien mérité de la Patrie. »
M. Thiers était convaincu qu'un grand nombre de députés patriotes de tous les partis viendraient lui apporter leurs félicitations.
Après avoir annoncé à M. Tliicrs quelle est la mission dont ils sont chargés, M. de Marcèrc dit à M. Thiers, au nom de son groupe :
« Nous serons heureux, nous, vos amis dévoués, d'être les premiers à faire une proposition de reconnaissance à l'Assemblée.
— Vous serez les premiers et les seuls, répond le Président, les yeux mouillés de larmes. Voyez, personne n'est venu aujourd'hui que vous...
— C'est un dimanche; tout le monde est à Paris, répliquent vivement M. de Marcère et M. Ricard. )>
Le soir, il n'y eut pas dix personnes à la réception.
Est-ce la joie de la libération .^^ Est-ce l'écœurement que lui apporte la plus noire des ingratitudes.^ mais M. Thiers, après un évanouissement, est pris d'un coma qui dure dix-huit heures.
On le croit un moment perdu, et déjà son ami Léon de iMaleville s'en est allé trouver M. Grévy, au nom du centre gauche, pour lui dire qu'on compte sur lui.
(( Jamais je ne serai président de la République! )) répond Grévy.
Adam, à la première nouvelle de la maladie
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES SyQ
de M. ïliiers, court, angoissé, chez Saint- Ililaire. Son amitié personnelle pour le Président est profonde. Il apprend en chemin, par un ami, que le médecin de M. Thiers craint qu'il ne soit touché. Ce qu'il aurait eu serait une première attaque d'apoplexie séreuse. On sait ce qu'elle engendre fatalement : la paralysie partielle du cerveau. . .
Saint-IIilaire dit à Adam « qu'il est impossible d'imaginer la somme de travail donnée par M. Thiers; sa fatigue a dépassé les forces humaines.
« Entre l'Assemblée et Bismarck, il a failli plusieurs fois devenir fou. Sa tête, littéralement, (( claquait ».
(( Son dernier effort a été sa réponse à la commission des Trente, très bon discours sur les pouvoirs publics.
(( On peut dire qu'il a été bombardé, assommé, écrasé par les violences, par les accusations qui pleuvaient sur lui, sans pitié pour son grand âge, sans justice pour son dévouement au pays.
(( Lui-même se sentait atteint, mais son énergie continuait à être extraordinaire. 11 voulait terminer sa tâche! — c'était le mot qu'il répétait sans cesse, y ajoutant parfois : la couronner.
« Je faisais chaque jour des vœux pour qu'il en eût la force, ajoutait Saint-IIilaire, car nul à
38o MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
sa place n'eût pu mener à bien cette tache, soutenir la lutte diplomatique contre Bismarck avec cette autorité. Aliî mon cher Adam, que de labeurs! Songez que, durant la Commune, il a partagé tous les travaux et même les périls des généraux. Il était toujours aux avant-postes dès qu'il y avait une affaire sérieuse.
(( A cinq heures du matin, chaque jour, il faisait sa correspondance avec moi. A six heures, les travaux les plus pressants avec les minisires. A dix heures, conseil des ministres. Le ministre des affaires étrangères et celui de l'intérieur habitaient la préfecture de Versailles pour être sous sa main. Les visites des députés, des chefs des grandes administrations, les commissions de l'Assemblée, les luttes de la Chambre, de plus en plus cruelles, l'épuisaient. Et que d'amertumes, de rancœurs I Ne l'a-t-on pas chassé.»^ N'a-t-il pas été forcé de dire, au moment oii il ne méritait que des approbabations : « Voulez-vous un esclave, un commis qui vous plaise, qui, pour conserver le pouvoir quelques jours de plus sera toujours votre courtisan.'^ Choisissez-le, il n'en manque pas! »
M. Barthe, le médecin de M. Thiers, avait dit plus d'une fois à Saint-IIilaire, à M"^ Dosne, à M"'* ïhiers :
(( Il est urgent que le Président se repose ; il est tous les jours en danger. »
Mais la tache, la grande tache à laquelle il
pensait constamment, il fallait l'accomplir, la couronner. C'était la phrase sans cesse répétée par M. Thiers.
Un matin, le jour de la signature de la convention, il dit à Saint-Hilaire :
(( Je crois toucher au but. Mon âme immortelle a conversé avec celle de la Pairie. »
J'accompagne Adam à Versailles, le 17 mars.
A la lecture des conditions du traité d'évacuation par la Prusse, le président du centre gauche, M. Christophle, propose cette motion : (( L'Assemblée nationale déclare que M. Thiers, président de la Piépublique, a bien mérité de la Patrie. »
Mais, peut-on le croire.»^ La majorité de cette Chambre n'a pas un élan de gratitude pour ce vieillard qui a donné toutes ses forces, sa vie elle-même, pour l'œuvre de la libération.
En revanche, la gauche tout entière s'émeut de la maladie de M. Thiers, de son épuisement, de ce sacrifice de soi du « petit bourgeois », qui va peut-être le tuer.
Un membre de la droite répond à la proposition émue du centre gauche :
(( Sans l'Assemblée, il n'aurait pu rien faire. »
Et M. de Saint-Marc Girardin, au nom de trois cents de ses collègues, fait cette contreproposition :
(( L'Assemblée, heureuse d'avoir accompli une partie de sa tache, etc. »
Une discussion honteuse s'engage. La gauche, indignée, a des mouvements de houle. On y répète : a Ne serait-ce que parce que les Prussiens nous écoutent, la proposition n'eût pas dû être discutée; est-ce que ce vieillard qui s'est tenu debout, malgré l'âge et la fatigue, jusqu'à ce que sa tâche soit remplie, ne mérite pas au moins quelque respect, à défaut de la reconnaissance nationale qu'on lui doit.'^ »
Aussitôt après le vote, un député de la droite s'écrie :
(( Trois quarts d'heure d'apothéose, c'est assez ! »
Gambetta, qui trop souvent avait eu à se plaindre de M. Thiers, de son peu de républicanisme, disait haut sa gratitude pour la libération du territoire :
(( Cela, il la fait en Français, en vrai Français, répétait Gambetta; il ne faut pas lui en marchander l'honneur. »
A la fin de la séance, tandis qu'Adam est allé prendre des nouvelles de M. Thiers auprès de Saint-llilairc, je descends lentement de ma tribune et je rencontre Gambetta dans un couloir.
(( Si M. Thiers meurt, lui dis-je, la droite elle-même sera forcée de lui accorder plus de trois quarts d'heure d'apothéose I
— Ce serait une mort enviable, mais funeste pour nous, me répond Gambetta. J'ai encore moins de sympathie pour Grévy, qu'il nous faudrait subir comme successeur, que pour M. Thiers. »
Adam me rejoint à la gare et me crie, dès qu'il m'aperçoit : (( Il est sauvé I )>
Durant les longs pourparlers qui précédèrent la convention sur la libération du territoire, M. Thiers avait, plusieurs fois, pris Adam à part, lui répétant :
(( Les idées de Gambetta, ses promenades en province, impriment aux négociations un caractère qu'elles n'auraient pas sans cela. Dites-le à votre ami, qu'il se modère; il est patriote!
— Dites à M. Thiers qu'il me blâme publiquement, )) répondait Gambetta.
Adam transmettait le conseil.
« Mais il vote pour moi à la Chambre, répliquait M. Thiers.
— Doit-il vous renier.»^
— Non, sûrement; mais qu'il fasse un peu de silence jusqu'à la signature du traité d'évacuation. ))
Flaubert est à Paris. C'est une joie pour ses amis, non qu'il leur apporte des douceurs, car il est de plus en plus irrité contre nous tous ; il
nous déclare que nous sommes fous à lier, que nous raisonnons, les uns comme des illuminés, les autres comme des cnténébrés.
Notre foi dans le suffrage universel a le don de le rendre furibond, et il nous répèle que mixturer la plus grande somme de bêtises dans la masse pour lui faire produire la plus grande somme d'intelligence qu'il faille pour gouverner un peuple et modeler un Etat, c'est de l'insanité pure.
Nous aimons Flaubert du fond du cœur; il est si généreux d'ame, si bon! mais son insistance à nous prouver que nous sommes idiots de ne pas trouver la vie stupide et révoltante nous agace quelquefois. On voudrait « le grand » plus apaisé, plus indulgent pour cette vie qui n'a pas que des cruautés.
Il va partir pour Nohant. Je le désire. M"^ Sand lui est si amie I A Noliant, on s'amuse, on a de l'esprit, et Flaubert, bien qu'il déclare les drôleries absurdes, apporte souvent sa quotepart de gaîté.
Flaubert vit trop seul au Croisset. Il en souffre, tout en s'imaginant qu'il est fait pour la solitude, qu'il ne peut travailler qu'en éloignant ses plus intimes et ses plus proches.
Le 2 9 mars, Gambetta défend devant Y As-
semblée le général Carrey de Bellemare contre la décision de la commission des grades.
Le 3i mars, s'ouvrent les débats relatifs à la réorganisation de la municipalité de Lyon.
Au cours de la discussion , notre ami Ferrouillat, député et conseiller municipal de Lyon, défend sa ville avec une ardeur superbe.
« Votre loi d'exception, dit-il, amènerait des élections protestataires. Réformez, restreignez, mais ne supprimez pas. »
Barodet, maire de Lyon, suit d'une tribune la discussion. J'assiste à la séance du i" avril. Elle est houleuse.
Le Royer, après Ferrouillat, combat lui aussi vigoureusement le projet de suppression de la municipalité lyonnaise. Il s'attache à démontrer que le rapport de M. de Meaux ne repose sur aucun fait indiscutable. La plupart ne peuvent être prouvés; il les résume et ajoute : « Voilà le bagage de la commission ! »
Au mot (( bagage », M. de Gramont crie : (( C'est une impertinence I » Le bruit grossit, la rumeur A^a croissant. La droite entière se lève. On entend les épithètes les plus injurieuses. La gauche, elle aussi, se solidarise tout entière avec Le Royer.
Grévy reste impassible, attend que le tumulte cesse; mais il ne cesse pas. La sonnette alors s'agite. Le président, avec autorité, déclare que de telles clameurs n'ont pas de raison d'être.
C'est alors sur lui que les colères retombent.
« Ma conduite ne paraissant pas être approuvée, dit Grévy, et ne trouvant pas, en retour de la justice avec laquelle j'exerce ma fonction, la justice à laquelle j ai droit, je sais ce qu'il me reste à faire. »
Et il lève la séance.
Je quitte Versailles de bonne heure. Adam m'apprend, le soir, que Grévy a envoyé sa démission par une lettre à l'Assemblée.
Le vote pour l'élection du nouveau président delaChambre n'a cependant donné que 281 voix à M. Buffet, mais 3\() voix paraissent insuffisantes à Grévy en regard des 5 19 qui l'ont élu en février 71. Il donne une seconde fois sa démission en déclarant qu'il ne veut pas couvrir de son patronage présidentiel les complots de la majorité dynastique.
M. Buffet est élu. Candidat des droites, il n'aura qu'une pensée, ne poursuivra qu'un but : renverser M. Thiers.
Martel, avec lequel nous avons des rapports de grande sympathie, était le candidat de M. Thiers. Son échec met le président de la République en cause. Il nous semble que les événements vont se précipiter.
Nous avons un grand chagrin : Dorian est malade, très malade; c'est le frère d'armes d'Adam. Tous deux à la fois idéalistes et sensés, généreux, loyaux, n'ont pas eu, au milieu
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES SSy
de toutes nos épreuves nationales et politiques, une pensée qui n'ait été commune. Adam va le voir au départ pour Versailles et lui apporte au retour les nouvelles de chaque séance.
Les légitimistes et les impérialistes unis ne se sont rapprochés que par crainte du succès des princes d'Orléans, qu'ils ont les uns et les autres en horreur. Dans leurs réunions s'agite une question unique : celle de l'héritier du comte de Chambord. Ils songent à un appel à la France pour faire désigner cet héritier!
La Chambre va plier bagage jusqu'au 19 mai. Avant de se séparer, elle a voté la suppression de la municipalité de Lyon, mesure qui en annonce d'autres, toutes grosses de conséquences dangereuses.
La réception du duc d'Aumale à l'Académie française est l'événement du jour. On a vu la preuve d'une contre-partie orléano-impérialiste à ceci que M. Cuvillier-Flcury, dans l'éloge qu'il a fait de Napoléon III, l'a nommé a le vainqueur de Solférino », et non « le vaincu de Sedan ». Le discours du duc d'Aumale a été trouvé très faible même par notre ami de Reims qui lui est aveuglément dévoué.
Nous sommes tantôt rassurés, tantôt plus inquiets sur Dorian. Mon pauvre Adam fait peine à voir quand il désespère.
Gambetta, qui aime Dorian de toute son amitié, Challemel, SpuUer, Schœlcher, Magnin,
ont peur d'un dénouement fatal, et leur chagrin, leurs inquiétudes, ajoutent au chagrin, à l'angoisse d'Adam.
C'est à peine si mon pauvre mari parcourt une lettre que m'écrit Victor Hugo et dont je suis fière. Le « grand maître )), comme nous l'appelons, n'a su que ces derniers jours la désolation d'Adam, lorsqu'il a vu mon Journal cVuiie Parisienne dans le Rappel.
11 m'écrit le 12 avril :
(( J'ai relu votre journal ; l'eflet de l'ensemble est aussi profond que l'effet page à page. Vous avez écrit un journal et fait un poème. C'est l'effet des esprits vrais comme le vôtre de toucher à la fois au réel et à l'idéal. Paris était digne de vous avoir pour témoin de sa bravoure et pour historien de sa souffrance. Comme Parisien et comme assiégé, je vous remercie.
(( Mes respects à vos pieds,
(( Victor Hugo. »
(( P. -S. — Je serre la main à mon cher et vaillant Edmond Adam. »
Après la mort de M. Sauvage, des élections sont fixées au 27 avril. Est-ce que M. Thiers ne s'est pas mis en tête de faire un candidat de M. de Uémusat.»^ L'échec personnel qu'il a subi dans l'échec de son ami Martel ne lui suffit pas.
M. de Rémusat refuse, résiste, approuvé par Jules Simon, qui dit que « la partie est inutile à jouer », que M. de Rémusat touche de si près à M. Tliiers, qu'il a participé à tel point avec lui à la libération du territoire, que courir le risque d'une désapprobation ou d'une approbation insuffisante, c'est une faute, une très grande faute.
M. Thiers déclare « que M. de Rémusat élu par Paris devient la colombe de l'arche et qu'alors la capitale, traitée en ennemie depuis 1 87 1 , reprend son rang )> .
Mais la présence de M. de Goulard dans le cabinet est une trop criante satisfaction donnée à la droite, les défis répétés que M. Dufaure porte aux radicaux, et surtout la suppression de la municipalité de Lyon, qui est une menace pour celle de Paris, créent un terrain dangereux.
M'"* Dorian nous écrit : « Venez! » Dorian agonise. C'est une pitié de voir Adam, ce courageux, ce fort, révolté comme un enfant; il ne veut pas que son ami, que son frère meure... Dorian est mort.
Le vieux levain de la Commune est remué par la suppression de la municipalité lyon-
SgO MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
naise. La candidature de Barodet, maire de Lyon, surgit: mais l'ancien instituteur fait maigre figure à côté de M. de Rémusat.
On eût prédit à Gambetta, à Adam, à tous nos amis, vers le milieu d'avril, que tous ils abandonneraient M. de Rémusat, dont le libéralisme est si inattaquable, la vie si noble, l'esprit si raffiné, la haute valeur si reconnue, pour un Barodet, qu'ils auraient ri. Gambetta qualifiait de (( stupides » les raisons qu'on donnait d'élire Barodet contre Rémusat. Il l'avait répété chez nous.
On appelait Barodet ou « le Monsieur quelconque » ou « Trognon de chou ». Mais, peu à peu, sa candidature gagnait du terrain. Allaitil donc nous être imposé par notre queue, celle que Gambetta prétendait être « la docilité même ))?
Il y a une élection à Lyon. Gambetta veut y voir nommer Ranc. C'était son Rémusat, son aide, son second durant la guerre. Donnant, donnant. On lui nommerait Ranc à Lyon, mais il soutiendrait la candidature de Barodet à Paris.
Ranc nommé dans la seconde ville de France, c'était l'influence de Gambetta prévalant sur celle de Tliiers, dont le gouvernement avait supprimé la mairie de Lyon. M. Tliiers vaincu dans la personne de M. de Rémusat, Gambetta triomphant dans celle de Ranc, cela valait la
MES ANGOISSES ET NOS LUTTES SqI
peine de lâcher la tactique, d'abandonner la politique de modération.
(( Trognon de chou » devient le protégé de la République Française. Je le digère mal. M. Thiers appelle Adam et lui fait des reproches violents parce qu'il subit la discipline gambettiste. Jules de Lasteyrie et Léon de Maleville viennent à la rescousse. Ils n'obtiennent qu'un mot d'Adam :
(( J'obéis à regret, mais j'obéis. » Nos amis du Rappel s'indignent qu'on n'ait pas choisi Victor Hugo, qui eût au moins écrasé le candidat de M. Thiers par une supériorité; mais le (( Monsieur quelconque » battant M. de Rémusat, ce serait pour la France une humiliation.
Adam, qui subissait, en se cabrant quelque peu, (( Trognon de chou ». avait tenté une démarche près de Ledru-Rollin, père du suffrage universel, pour qu'il s'offre aux voix des Parisiens et par là défende ce suffrage menacé par la majorité de la Chambre. Ledru-Rollin s'était dérobé. « Je ne comprends plus rien à rien, » disait-il.
Portails, qu'Adam avait fait arrêter pendant le siège et dont les allures étaient plus que suspectes, organisait depuis plusieurs mois des comités de quartier qui faisaient la loi aux radicaux , comités qui imposèrent d'abord à Rouvier, à Brisson, la candidature Barodet. Mais voilà que Challemel, qui, comme ancien préfet de
Sga MES ANGOISSES ET NOS LUTTES
Lyon, avait lui-même dissous la municipalité lyonnaise, se met, lai aussi, à soutenir Barodet.
Grévy, Hippolyte Carnot, prenaient parti pour M. de Rémusat. Langlois vint chez nous faire du tapage. Il soutint que l'élection de Barodet serait la répétition des fautes d'avril i85o, que la rupture des radicaux et des modérés avait amené un mois plus tard, le oi mai, la mutilation du suffrage universel, le coup d'Etat. Il prédit un coup d'État pour mai. Il criait de sa voix de stentor qu'on entendait du boulevard :
(( C'est la même faute, la même imbécillité; vous rejetez à droite tous ceux que vous aviez attirés à gauche, vous êtes des coupables, des fous! Toujours les mêmes fautes républicaines, les questions avant l'intérêt du parti, l'intérêt du parti avant celui du gouvernement républicain, l'intérêt du gouvernement républicain avant l'intérêt national 1 Je me fiche pas mal de ce que Gambetta doit à Ranci »
On ne pouvait faire taire Langlois. Je l'essayai en vain.
(( Le radicalisme, d'ailleurs, est la conception la plus idiote que je connaisse, ajoutait-il. Sa fonction est de servir de pont de bateaux à la Révolution. Lorsqu'un radical a fait passer l'eau à un communard, il reste avec lui sur la rive dans la crainte de rester en plan sur l'autre.
Ecoulez l'avis de Grévy, qui est un sage, qui a vu comme moi iSliS et 5i. Il dit : « Dans la (( situation actuelle, le gouvernement a plus be- (( soin d'aide que d'avertissements. »
Challemel, seul, peut tenir tête à Langlois. Il s'emporte, le cingle de mots cruels et lui impose, non le silence, mais la retraite.
Les monarchistes, pour mieux combattre la candidature de M. de Rémusat, font surgir celle du colonel StolTel, dont les révélations sur l'armée allemande ont été si sensationnelles. Stoffel obtient 27.000 suffrages qu'il enlève à M. de Rémusat.
Barodet obtient 4 5. 000 voix de majorité sur M. de Rémusat.
Ranc, Lockroy, qui ont fait partie de la Commune, sont élus députés avec d'autres candidats avancés.
Sur le boulevard, le soir de l'élection, nous n'entendons que le cri de : « Vive la Commune. ))
On répète que le soir de l'élection M. Thiers aurait dit :
«Ce so'nt mes funérailles de Victor Noir. »
Les monarchistes triomphent. « Voilà le fruit des faiblesses de M. Thiers, répètent-ils, c'est le triomphe du socialisme le plus bas, c'est la révolution. »
Adam, Challemel, SpuUer, sont quelque peu nerveux.
Sg^ MES ANGOISSES ET KOS LUTTES
« La droite nous a trop découragés de la modération, disent-ils. Quand on songe qu'un Dufaure, un Casimir Périer, un Rémusat, un Bérenger, un Pothuau, un Cissey, n'ont jamais pu cire acceptés par elle? »
Adam est allé à la République Française le lendemain de l'élection. Isamberty développait l'opinion suivante :
(( C'est une belle A'icloire, mais nous avons découvert nos batteries trop tôt. Pour nous passer des modérés, il aurait d'abord fallu dompter les excessifs. »
Plus Adam y réllécbit, plus il conclut que la candidature Barodet, patronnée par Portalis, est une manœuvre de nos pires ennemis du dedans et du dehors.
Gambetta est inquiet; il nous le dit, et va jusqu'à nous confier qu'il regrette l'élection Barodet, qui réveille l'appétit des communards et sert d'argument à ceux qui rêvent les « coups de force » contre ce qu'ils appellent la Révolution.
On raconte qu'Ernest Picard, rencontrant M. Rouher dans un couloir, est allé à lui en lui disant :
(( Vous nous sauverez, n'est-ce pas, M. Rouher? »
Et que celui-ci aurait répondu :
(( Oui, vous en sortirez! »
Le iG mai, M. Tliiers accepte la démission
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de M. de Goulard, battu par l'élection de Barodet, car c'est lui qui a proposé la suppression de la municipalité de Lyon à la commission de permanence.
La démission de Jules Simon suit celle de M. de Goulard.
Quarante-huit après, l'O/J/c/e/ publie la liste d'un nouveau ministère : Casimir Périer, Bérenger, Waddington, M. deFourtou. Les autres ministres gardent leurs portefeuilles.
Adam est d'autant plus inquiet de la situation qu'il sait les bonapartistes prêts à tout. 11 voit Saint-Hilaire, le trouve souriant et rasséréné.
(( Mais, mon pauvre Adam, les légitimistes et les orléanistes sont les ennemis irréductibles du bonapartisme. Que pouvons-nous craindre.^ M. Thiers a résisté à Bismarck, rien ne peut le faire plier.
— Il y a des coups qui brisent, répond Adam. La haine commune enfante les unions les plus monstrueuses. N'oubliez pas, Saint-Hilaire, que les légitimistes n'ont jamais cessé d'en vouloir à M. Thiers de ses luttes contre la Restauration, contre « l'ancien régime » et contre les carlistes; que les orléanistes, ses anciens amis, qu'il malmène souvent avec violence, ne cessent de répéter que M. Thiers les a trahis et qu'à la première occasion «: ils ne le manqueront pas ». Quant aux bonapartistes, c'est de la
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furie 1 Je vous assure, je sais que le complot est tramé. De Broglie en a arrêté tous les détails, et il se frotte les mains plus nerveusement que jamais. Changarnier se croit déjà président de la République.
— Qu'est-ce que vous voulez Adam.^^ Que je redise tout cela à M. Thiers.'^ Je le lui redirai; mais depuis Barodet vous manquez de crédit I Je ne vous le cache pas. »
Le discours de Nantes, de Gambetta, tombe en pleine effervescence de la réaction. Changarnier crie haut à la commission de permanence qu'il se charge (( de tordre le cou au commis voyageur en éloquence )).
La nomination de M. de Fourtou aux cultes n'a pas calmé les droites et a violemment irrité les gauches. Adam, qui n'aime pas Grévy, prétend qu'il savait fort bien l'importance du point d'appui qu'il prêtait à M. Thiers, et qu'en quittant son fauteuil par une démission brusque, presque sans motif, il a sciemment travaillé à précipiter la chute du Président. Thiers gardant le pouvoir, c'était Gambetta à échéance. Thiers renversé, c'est le triomphe de la réaction, et Grévy préfère de beaucoup nos ennemis à Gambetta qu'il exècre et dont il voit grandir linfluence chaque jour.
La veille du 19 mai, pour apaiser mes angoisses politiques, je retourne admirer au Salon l'Été, de Puvis de Chavannes. Je sens la douce
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chaleur de la lumière, je gagne des yeux l'ombre des bois. Le réel et l'idéal se mêlent sur la toile du maître incomparable, et donnent corps à mes rêves païens les plus idylliques. Moissonneurs et moissonneuses recueillant les dons de la généreuse nature font oublier les hommes qui se déchirent et guchent les biens répandus sur eux.
Avant la bataille d'où doit sortir, selon nous, la défaite de M. Thiers, Adam va voir Rochefort à Saint-Martin-de-Ré, car notre pauvre ami sera sûrement l'une des premières victimes du triomphe de nos ennemis. Il essaiera de lui assurer quelques sympathies personnelles qui atténueront les coups dont on ne manquera pas de le frapper.
Rochefort m'écrit le jour même de la visite d'Adam l'excellente impression qu'il a laissée. Des membres du cercle républicain de l'île sont allés rendre à Rochefort la visite qu'Adam leur a faite. Rochefort est aussi inquiet de la situation que nous, il la trouve (( terriblement sérieuse )) et la craint fatale pour lui.
Le 19 mai, à peine peut-on trouver une place dans le train pour \ersailles. Notre émotion va croissant à mesure que l'heure de la séance de rentrée approche. La plupart de nos amis trouvent nos craintes excessives.
Dès le début de cette séance l'assaut est décidé. La reconstitution du ministère est insuffî-
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santé, répètent les droitiers dans les couloirs, il faut en finir.
M. Buffet dépose une demande d'interpellation signée de 3o3 membres de l'Assemblée et ainsi conçue :
« Les députés soussignés, convaincus que la gravité de la situation exige à la tête des affaires un cabinet dont la fermeté rassure le pays, demandent a interpeller le ministère sur les modifications opérées dans son sein et sur la nécessité de faire prévaloir, dans le gouvernement, une politique résolument conservatrice. »
M. de Broglie est k la tribune...
(( L'ordre moral exige une politique résolument conservatrice, dit-il. Le parti radical est le pire des dangers, M. Dufaure le couvre et le protège, » etc.
Et M. de Broglie recommence... ses accusations contre les républicains ! La droite hurle la clôture: elle est prononcée! M. de Broglie se pavane orgueilleusement, M. Buffet ne cache pas sa joie. Il lit d'un ton inénarrable un message de M. Thiers qui demande à être entendu. La séance est remise au lendemain. Elle sera présidée par M. iîuffet, réélu contre M. Martel, candidat de M. ïhiersl
La bataille décisive s'engage le 23. M. de Broglie soutient l'interpellation des 3o3. Il parle de conservation sociale do très haut,
comme un chef certain de conduire ses troupes à la victoire.
M. Dufaure, qui jusqu'à ce jour n'a cessé de parler de la République comme d'un gouvernement provisoire, choisit ce jour-là pour déclarer que M. Thiers veut rester conservateur, et, pour cela, proclamer la République définitive.
Le mot: « Jupiter frappe d'aveuglement ceux qu'il veut perdre » est dans tous nos esprits.
Le ^4 mai, avant neuf heures du matin, je suis là, dans une tribune de l'Assemblée, anxieuse jusqu'à la souffrance.
Nous croisons Target, avec lequel nous sommes liés intimement. Il veut, comme M. Thiers, la République conservatrice. Il me salue à peine et nous dépasse. Adam l'appelle. 11 ne répond pas.
Dans le corps à corps entre M. Thiers et M. de Broglie, lart de la victime qui se défend est incomparable; mais le piège tendu devient de plus en plus visible et se resserre.
C'est bien le même homme qui, ses petits bras croisés, disait, en 1870, au Corps législatif : (( Injuriez-moi; vous ne m'empêcherez pas de vous dire que vous courez à votre perte, à la défaite. »
Ce jour-là, M. Thiers s'écrie, après avoir résumé la mission nationale remplie par lui :
(( Je ne ferai pas défaut devant l'histoire et je mérite de comparaître devant elle. »
M. Buffet encourage les interruptions avec une partialité scandaleuse.
Froidement, le Président tient tele au déchaînement de la droite coalisée. A un moment, sur un mot de M. de Broglie, M. Thiers réplique :
« Le feu duc de Broglie serait bien surpris, monsieur, de vous voir le protégé de l'Empire. »
La séance est suspendue. M. Thiers est acclamé par les républicains, hué par la droite, dans les rangs de laquelle on n'entend qu'un mot : « Va-t'en ! va-t'en ! ;;
Aux Réservoirs, où l'on déjeune, nous ne parlons que de Target, devenu l'homme de J\L Rouher, lui, l'auteur de l'ordre du jour déclarant l'Empereur déchu, <( responsable de la ruine et du démembrement de la France ».
De son groupe dépend la défaite ou la victoire.
Jules de Lasteyric, ami intime de Target, nous dit qu'il s'est vendu pour une ambassade.
« Restons calmes, » répète Gambetta.
Raoul Duval crie haut, à une table, qu'on en a assez des rouges, que le radicalisme engendre
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le socialisme, qui engendre l'internationalisme, qui engendre l'anarchisme, (( que, le soirmême, ïhiers touchera la terre des deux épaules » .
L'ordre du jour Ernoul est voté à la reprise de la séance par toutes les droites et par le groupe Target. Il contient un blâme pour M. Thiers, que 060 voix contre .')/i4 renversent.
Aussitôt la proclamation du vote, Gambetta s'écrie, en s'adressant aux droites :
« Après la libération du territoire, vous trouverez la tâche à la hauteur de votre courage ! »
M. Thiers donne sa démission.
Le général Changarnier a le cynisme de déclarer « qu'il se fait l'interprète de la Chambre et de ses regrets de la démission de M. Thiers » .
La gauche tout entière, révoltée, se lève et injurie celui qui, se croyant déjà président de la République, a cru devoir adresser un salut à son prédécesseur.
Gambetta prie Adam, qui va porter à M. Thiers ses regrets, d'y ajouter les siens, les plus désolés.
Adam ne peut voir M, Thiers, mais il voit Saint-IIilaire, qui lui dit avec un grand calme :
« Ils nous regretteront. Léon Say est là: il
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suit M. Thiers dans sa retraite. Les plus à plaindre, ce sont ces dames, qui n'ont plus de foyer, qui ont accumulé ici tout ce qu'elles ont pu sauver de l'hôtel ; leur donnera-t-on le temps de déménager et où iront-elles? »
Le maréchal de Mac-Mahon, qui résiste depuis six semaines, dit-on, aux prières de ses amis, à celles de M"' Dupanloup, fait une démarche auprès de M. Thiers avant d'accepter la présidence, lui dit que s'il veut rester il s'effacera et lui demande son avis.
(( Je n'ai pas de conseils à vous donner, lui répond M. Thiers, glacial; faites comme il vous plaira. Ma démission est définitive. »
Mac-Mahon est président de la République ; M. de Broglie, président du conseil, ministre des affaires étrangères: Beulé est ministre; Ernoul, le héros du jour, Batbie, MM. Magne, Desseilligny, l'amiral Dompierre d'IIornoy, font partie du cabinet.
A Paris, on est stupéfait d'un pareil coup d'État; c'est le 2 décembre parlementaire. On se répète le mot de Baragnon :
<( Et maintenant, il faudra que la France marche! »
Le maréchal de Mac-Mahon, en prenant possession du pouvoir, déclare qu'il considère le poste où il est placé comme celui d'une sentinelle qui veille au maintien des droits de la France.
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Gambetta répond, au nom des gauches unies, par une adresse à la nation :
« Citoyens, dans la situation que fait à la France la crise politique qui vient d'éclater, il est d'une importance suprême que l'ordre ne soit pas troublé.
(( Nous vous supplions d'éviter tout ce qui serait de nature à agiter l'opinion publique.
(( Jamais le calme de la force ne fut plus nécessaire. Il y va du salut de la France et de la République. »
Les rangs se serrent. 11 n'y a plus de nuances entre républicains. Grévy lui-même est parmi les adversaires les plus résolus du gouvernement. Jules Ferry donne sa démission et revient au milieu de nous. Hébrard, au Temps ^ About, au A /A* Siècle, prennent courageusement parti contre le gouvernement de combat, avec toute la presse avancée.
Notre maison devient le centre de la résistance.
Adam voit souvent M. Thiers. Il a fait son mea culpa pour Barodet, et il continue de plus belle à servir d'intermédiaire entre l'ex-Président et les radicaux.
Lepère fourbit chaque jour des armes nouvelles. Il a une énergie, une vitalité, un entrain dont linlluence parmi nous va croissant. Pourrait-on se décourager à côté de ce courage.*^
(( Je ne lâcherai pas nos adversaires un seul
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instant, répète-t-il. Je les attaquerai en toute occasion, sans jamais les laisser respirer. » Ardent, précis, il essaie d'un système de rapports avec les républicains des grands centres pour être au courant des abus de pouvoir et harceler l'ennemi avec des faits indiscutables.
Il faudra voir, nous disons-nous, comment se partageront les miettes du gâteau entre bonapartistes, légitimistes, orléanistes, dans les provinces.
Gambetta, qui a toutes les qualités d'un chef, organise combat contre combat. Il nous parle un soir de son projet pour la formation de comités centraux électoraux. Ceux qui seront enrôlés s'engageront à défendre la République au péril de leur vie. Il faudra qu'ils soient résolus à ne discuter aucun ordre ; dans chaque comité, un seul membre connaîtra la volonté d'en haut et saura un seul nom des membres du comité directeur.
Le chef d'un comité central régional sera assimilé à un chef militaire. 11 pourra appeler à l'action, sans discussion, les membres qui sont sous ses ordres.
Les monarchistes ayant déclaré que la monarchie pouvait être faite à une seule voix de majorité, il faut à tout prix empêcher que cela puisse être possible.
Aucun programme, sinon celui de défendre la souveraineté nationale contre la coalition des
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droites. Un seul mot d'ordre : La République ne doit pas capituler à Versailles comme la France a capitulé devant les Prussiens.
Chaque chef militaire des comités centraux régionaux commanderait à un groupe de deux ou trois cents citoyens éprouvés et sûrs, lesquels auront chacun sous leurs ordres dix ou vingt hommes qui ne connaîtront qu'eux.
Impossible pour le gouvernement de saisir cette organisation.
Nous ne nous désolons nullement, convaincus que la coalition monarchique aura pour effet de rendre la monarchie impossible, par des raisons analogues h celles qui ont rendu possible l'union absolue des gauches. L'intérêt est contradictoire chez nos ennemis, il est commun chez nous.
Pour M. ïhiers, pour Grévy, pour Gambetta, Beulé est un homme surfait, et Batbie travaillera de toutes ses forces à l'amoindrir. Habitué, comme orateur, à préparer ses effets, il chancellera sous les coups de boutoir des interrupteurs. Lepèrc et Gambetta se chargent de l'ahurir.
Le duc de Broglie et M. Rouher sont chacun trop absolus dans leurs idées pour subir la prépondérance de l'autre, et tous deux céderont moins encore aux exigences des légitimistes.
Mac-Mahon n'est pas l'homme capable de
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rester maître de lui. au milieu des tiraillements des partis.
Nos adversaires veulent trois solutions contradictoires : l'Empire, le comte deCliambord, le comte de Paris.
Nous, avec trois chefs : Tliiers, Gambetta. Grévy, nous n'en voulons qu'une : La Piépublique ! . . .
Achevé cVimprimer le onze mai mil neuf cent sept