Mes confidences
Après ces grandes fièvres de l’àme qui l’exaltent jusqu’au ciel et qui la précipitent tour à tour jusque dans l’abattement du désespoir, on reste quelque temps dans une sorte d’immobilité insensible, comme un homme tombé d’un haut lieu à terre, qui ne sent plus battre ses tempes, et qui ne donne plus aucun signe de vie.
Telle était ma situation morale après tant de vicissitudes de cœur, et après la perte, par la mort
Flou DALIZA.
OU autrement, de tant de personnes adorées. On éprouve alors comme une convalescence de l’àme, qui n’est ni le trouble de l’adolescence, ni la paix de l’âge mûr, ni la pleine santé, , ni la maladie ; état, mixte, et, pour ainsi dire, neutre et passif, pendant lequel les blessures de l’âme se cicatrisent pour nous laisser vivre de nouveau, malgré tout le sang que nous avons perdu. Cet état, sans ivresse, n’est cependant pas sans douceur ; c’est le recueillement du soir dans le demi-jour d’une triste enceinte ; c’est la mélancolie qui n’espère plus, niais qui n’aura plus à désespérer; c’est ce qu’on appelle la résignation précoce, où les pensées religieuses surgissent en nous après les tempêtes, comme ces rayons calmants de l’astre nocturne qui se glissent entre deux nuages sur les dernières ondulations de l’Océan qui se tait.
Les démarches obligeantes de madame la marquise de .Sainle-Aulaire et de madame la duchesse de
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Broglie, mes deux principales protectrices auprès du ministre des affaires étrangères, qui était alors M. Pasquier, de centenaire mémoire, venaient d’emporter ma nomination au poste de troisième secrétaire de l’ambassade de Naples; je m’occupais de mon prochain départ, et pendant ces jours d’adieux à mes amitiés déjà nombreuses à Paris, M. Gosselin, libraire et imprimeur déjà célèbre, se pressait d’imprimer et de donner au public mes premiers essais de poésie, intitulés : Méditations poétiçfues et religieuses.
C’était un mince petit volume d’une magnifique impression, édité à cinq ou six cents exemplaires, et qui paraissait plus fait pour être offert par mi auteur timide à mi petit nombre d’amis d’élite et de femmes de goût, qu’à être lancé à grand nombre dans le rapide courant de la publicité anonyme ; je n’avais pas même permis à M. de Genoude et au duc de Rohan, mes amis, qui s’en occupaient à mon défaut, d’y mettre mon nom. « Si cela réussit, leur disais-je, on saura bien le découvrir, et si cela échoue, l’insaisissable anonyme ne donnera qu’une ombre sans corps à saisir' à la critique. •
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Le volume ne fut mis en vente que la veille de mon départ de Paris. La seule nouvelle que j’eus de mon sort, dans la matinée de mon départ, fut un mot deM. Gosselin m’annonçant que le public d’élite se portait en foule à sa librairie pour retenir les exemplaires, et un billet de l’oracle, le prince de Talleyrand, à son amie, la sœur du fameux prince Poniatowski, billet qu’elle m’envoyait à huit heures du matin, et dans lequel le grand diplomate lui disait qu’il avait passé la nuit à me lire, et que l’âme avait enfin son poète. Je n’aspirais pas au génie, l’âme me suffisait ; tous mes pauvres vers n’étâient (lue des soupirs.
Je partis sur ce bon augure et je m’arrêtai seulement quelques jours, dans ma famille, à Mâcon, où
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m’attendait un nouveau bonheur , préparé et négocié par ma mère en mon absence.
J’avais eu l’occasion, l'année précédente, deréncontrer à Chambéry une jeune personne anglaise, d’un extérieur gracieux, d'une imagination poétique, d’une naissance distinguée, alliée aux plus illustres familles de son pays. Son père, colônel d’un des régiments de milice levés par M. Pitt pendant les anxiétés patriotiques du camp de Boulogne, était mort récemment ; sa mère, qui n’avait d’autre enfant que cette fille, lui avait donné une instruction grave et des talents de peinture et de musique qui dépassaient la portée de l’amateur. Sa fortune lui permettait de compléter, par des voyages sur le continent et par la pratique des langues étrangères, cette éducation soignée d’une fiHe unique. Elle l’avait liée, dès sa plus tendre enfance, en Angleterre, avec une famille émigrée de Savoie, celle du marquis de La Pierre, gentilhomme de haute distinction, retirée à Londres depuis l’expulsion du roi de Sardaigne.
Le marquis de La Pierre était mort en exil ; il avait laissé en mourant une nombreuse et belle famille, composée, de : la marquise de La Pierre, sa
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non D’AUizA.
veuve, et de qtiatre filles d’une beauté remarquable et d’un caractère accompli : l’une a épousé le marquis de Grimaldi, aide de camp du roi Charles-Albert ; trois autres vivent à Turin dans la pratique de toutes les vertus pieuses. Après le renversemént de 1815, le marquis de La Pierre fit des démarches auprès du roi de Sardaigne afin d’obtenir des indemnités pour ses biens confisqués pendant la Révolution, Les négociations ne furent terminées qu’ après sa mort, mais en 1819 sa veuve revint à Chambéry avec sa belle famille, chercher quelques débris de son antique opulence. Mademoiselle B***, que je devais épouser, presque inséparable de ses amies, profita de cette circonstance pour venir, avec sa mère, rejoindre la marquise de La Pierre et visiter le continent. Elle sc fixa avec sa mère, à Chambéry, dans la maison de ses amies, comme une cinquième fille de cette charmante famille.
Cette famille, respectée et recherchée de tous les
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étrangers de la ville et de la campagne, devint le centre d’une société de tout âge, composée de ce qu’il y avait de plus respectable, de plus brillant et de plus aimable dans le pays. C’est ainsi que j’avais connu celle qui devait être ma femme. Mademoiselle B*** aimait passionnément la poésie, et mes vers encore inédits, mais récités dans la maison de la marquise de La Pierre par des amis de mon âge, l’avaient prévenue en ma faveur avant même de me connaître de vue : j’avais été accueilli avec cet enthousiasme que le mystère et le demi-jour ajoutent au talent.
Libres l’un et l’autre, rien ne nous empêchait de songer à nous unir, si nos deux familles consentaient à notre union. La religion différente était le seul obstacle aux yeux de ma famille, d’une orthodoxie sévère, et aussi aux yeux de la mère de mademoiselle B***. Quant à elle, cette diversité du culte natal n’était pas un empêchement ; car, élevée dans l’intimité journalière de quatre personnes zélées Catholiques, elle n’avait pas tardé à subir elle-même l’influence secrète du catholicisme du coin du feu, et elle était résolue â adopter la religion de ses amies
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aussitôt qu’elle pourrait le faire sans affliger sa mère. Les personnes pieuses du pays, confidentes de son penchant pour moi, faisaient des vœux charitables pour que l’amour achevât la conversion de l’esprit. Je me rappelle môme, non sans sourire, une circonstance étrange, qui montre à quel point le zèle religieux exalte le prosélytisme du cœur.
La marquise de La Pierre, son amie, et ses filles étaient venues s’établir pour quelques semaines aux bains d’Aix, en Savoie. J’y étais moi-même et je logeais dans une maison peu éloignée de celle que ces dames habitaient. J’y venais, presque tous les jours, passer la soirée comme- en famille. L’hôte de la marquise était un excellent et pieux vieillard, nommé M. Perret, qui, pour accroître son modique revenu et pour gagner, l’été , le pain de l’hiver, louait, pendant la belle saison, quelques chambres garnies et tenait à bon marché une pension gouvernée par ses deux sœurs. Ce vieillard simple et
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respectable, dont la vie ascétique avait écrit la macération sur sa pâte figure, passait sa vie en solitude et en prières dans une chambre haute de sa maison. Il y vivait entièrement étranger aux tracas d’une maison publique, comme un ermite dans sa cellule, au milieu du bruit qui ne l’atteint pas. C’était un véritable saint qui, par modestie, s’était refusé la prêtrise, et qui passait sa vie recueillie entre la contemplation et l’étude des merveilles de Dieu dans sa création. Le saint était botaniste. On le voyait tous les matins, après avoir entendu la messe, gravir seul, sans chapeau, des portefeuilles sous le bras, des filets à prendre des insectes à la main, les pentes escarpées des ruelles d’Aix, qui mènent aux plus hauts plateaux des montagnes,Jout en murmurant à demi-voix les versets de son bréviaire.
Le soir, il en redescendait plus ou moins chargé de plantes ou de pauvres papillons épinglés, dont il grossissait sa collection. La seule distraction qu’il se permît après le souper, le chapelet et la prière du soir, était un air de flûte, joué au bord de sa fenêtre donnant sur les prés de Tresserves. Il avait conservé ce goût de musique et cet instrument du temps
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'■ de sa Jeunesse ofi il avait été fifre dans un régiment du roi de Sardaigne.
11 avait beaucoup d’amitié pour moi , parce que j’aimais à aller , à mes iieures perdues , visiter son herbier et entendre les explications scientifiques et providentielles sur la vertu des plantes et sur les mœurs des insectes, toutes attestant, suivant lui, la grandeur et les desseins de la Providence.
Les chuchotements de la maison lui avaient fait connaître la secrète intelligence qui existait entre la jeune Anglaise et moi, les obstacles que sa mère mettait par religion à ce penchant de sa fille, et les difficultés qu’elle apportait h, nos entretiens. 11 croyait de son devoir de les favoriser de toute sa complicité, pensant ainsi contribuer au salut d’une âme qui serait perdue, si le mariage ne la sauvait pas. 11 me proposa d’être ma sentinelle dans la maison de ses sœurs, et de m’avertir, en jouant de la flûte, chaque fois que la mère vigilante sortirait sans sa fille pour la promenade. Ma fenêtre, dans une chambre de faubourg hors de la ville, était assez rapprochée pour que les sons aigus de l’instrument fussent saisissables à mon oreille et pour que je fisse
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cadrer mes visites avec l’absence de colle qui fut, plus tard, ma bcIlc-mère. C’est ainsi que le saint homme servait en conscience un amour naissant, en croyant servir le ciel; c’est la première fois sans doute que la piété la plus sincère sonnait à des profanes l’heure des rencontres.
Je revins à Paris après la saison des bains ; il était convenu que nous profiterions, l’un et l’autre, de toutes les circonstances favorables pour amener, elle sa mère ét moi ma famille, à consentir à un mariage que nous désirions tous les deux très-vivement. Ma mère, comme à l’ordinaire, était ma complice.
Ma nomination à Naples, les espérances que cette carrière ouverte donnait à mon père, mon séjour de quelques semaines à Mâcon, mes instances auprès de mes oncles et de mes tantès amenèrent à bien les négociations ; je partis avec l’autorisation de tout le monde et avec des assurances d’héritages, après la mort de grands parents, qui rendaient ma fortune
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au moins égale à celle de ma femme. Ses démarches auprès de sa mère, et l’influence de ses amies, mesdemoiselles de La Pierre, avaient triomphé de son côté de tous les obstacles. J’en étais informé par sa correspondance, et, en arrivant à Chambéry, je n’eus qu’à recueillir le fruit d’un an de patience et à emmener avec moi la femme accomplie, que l’attachement le plus fidèle et le plus dévoué me destinait pour compagne de mes jours bons et mauvais. Nous fûmes mariés dans la chapelle du château royal de Chambéry, chez le marquis d’Andezène, qui gouvernait alors la Savoie. L’illustre comte de Maistre, mon allié par le mariage de la plus charmante de mes sœurs, madame Césarine, comtesse de Vignef, avec un neveu du comte de Maistre, me servit de parrain, chargé de? pouvoirs de mon père.
Nous partîmes pour Turin où je m’arrêtai quelques jours pour y voir le premier secrétaire d'ambassade, le comte de Virieu, mon ami le plus intime
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et pres(jue un frère. Le duc d’Albei g, an)i du prince de Talieyrand, y était alo/s ambassadeur. Il nous accueillit à Rivsalla, belle maison de plaisance qu’il habitait pendant l’été.
Rien ne semblait annoncer, à Turin, la fermentation sourde d’une révolution prochaine qui couvait sous les sociétés secrètes et dans les conjurations . ambitieuses des amis du prince de Carignan, depuis le roi Charles- Albert.
Indépendamment du comte de Virieu, du marquis de Barrol, du marquis Alfieri et de son fils, avec le-' quel j’avais été élevé, je connaissais d’enfance presque toutes les illustres familles du Piémont : les Sambuy, les Ghilini, les Costa, pour avoir reçu avec eux une éducation commune chez les jésuites de Belley, dans ce collège soutenu par eux. Je quittai Turin comblé de leur accueil et je m’arrêtai peu à Florence.
En arrivant à Rome, où je comptais m’arrêter moins de temps encore, j’appris la révolution qui
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venait d'éclater inopinément à Naples, et qui me força de suspendre mon voyage ; la route de Rome à Naples était interceptée, on ne passait plus. J’attendis qu’elle fût matériellement rouverte, et, ne voulant pas exposer ma femme et ma belle-mère aux dangers inconnus d’une route couverte de soldats débandés et d’une capitale en révolution qu’on nous dépeignait comme sanglante ; d’un autre côté, désirant me trouver à mon poste dans une circonstance éminemment intéressante pour la France et pour la maison de Bourbon, je partis seul pour Naples, au risque de ne pas arriver.
J’eus, en effet, beaucoup de peine à franchir la frontière du royaume. Après Terracine, le chemin était couvert de postes de soldats volontaires qui ne recevaient d’ordre que de leur caprice, et qui, voyant en moi un agent diplomatique français, se figuraient que j’apportais à la révolution l’appui de la France contre la Sainte-Alliance, et m’accueillaient de leurs acclamations. Grâce à cette erreur populaire, j’arrivai à Naples sans obstacle , la nuit du jour où les Calabrais, l’armée insurrectionnelle et le général Pepe, qui avait pris le rôle de J.afayette napolitain
dans le i)ays et dans l’armée, entraient dans cette capitale. Je fus témoin, le soir, de cette entrée séditieuse et triomphale de la révolution dans Naples. C’était beau, enivrant et menaçant comme une révolution à sa première heure.
Le vieux roi Ferdinand , pilote expérimenté et railleur, avait pris le parti d’abdiquer et de remettre le gouvernement à son , fils, le prince héréditaire, plus propre que lui à se compromettre, soit avec les révolutionnaires, soit contre les puissances étrangères. te prince, encore jeune, mais habile et déjà expérimenté des révolutions, passait pour constitutionnel et pouvait, grâce à cette opinion, peut-être fausse, exercer un certain ascendant sur l’armée in* surgée au nom d’une constitution, et sur le peuple encore royaliste. Il passa en revue l’armée et la bande des carbonari calabrais, que le général Pepe lui présentait sous les armes, soit comme soutiens du trône transformé, soit comme expression de sa cour.
Le moment était délicat èt décisif pour la diplo-
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inalie de la France. La (luestion allait se poser entre le système constitutionnel et le régime absolu dans les États d’Italie dépendant de l’ influence de la maison de Bourbon. Au premier regard, il paraissait évident que l’intérêt de la France serait de se poser en médiatrice entre les rois et les peuples, et d’empêcher les puissances étrangères d’intervenir, comme une haute police armée, à Naples, et bientôt à Turin, pour faire reculer le régime des institutions libres, La France elle-même ayant adopté le régime constitutionnel, il était peu logique à elle de combattre chez les autres ce qu’elle protégeait chez ellemême. Nous devions donc incliner modérément à la cause constitutionnelle à Naples, surtout si cette cause, sincèrement acceptée par le roi et patronnée par l’armée, se préservait des anarchies, des violences, où même des excès qui déshonorent les révolutions au commencement.
D’un autre côté, cette révolution, ou plutôt cette explosion inattendue de l’armée, travaillée par la société secrète des Carbonari, était un fait d’indiscipline militaire bien plutôt que d’opinion nationale. Calquée sur l’insurrection armée de Cadix et de
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Ricgo, en Espagne, elle était un encouragement à toutes les turbulences des ambitieux de régiment ; enfin, si la Sainte-Alliance, cette mutualité des rois, prenait dans un congrès fait et cause pour le roi de Naples, il était bien embarrassant à nous, gouvernement restauré par la vertu et dans l’intérêt de cette ligue de monarchies, de nous déclarer contre elle les soutiens d’une insurrection de troupes et de conspirateurs qui couvaient peut-être jusque sous notre propre trône, à Paris. Le bon sens d’un côté, la reconnaissance de l’autre, nous commandaient une extrême circonspection dans ces circonstances.
L’ambassade française à Naples était alors dirigée par le duc de Narbonne, émigré rentré d’Angleterre avec le roi Louis XVlll, mais émigré formé à Londres aux usages du régime constitutionnel, complètement rallié à la Charte française, cette transaction habile et loyale entre 89 et 1815, qui affermissait les rois et qui coïntéressait les peuples
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